La vie fait-elle toujours “cadeau” d’une deuxième chance ? (by mumu74)

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Summary:   Après avoir été sauvé, Ben aura-t-il droit à une deuxième chance ?

Rated: MA  WC  65,000

Author’s Notes:  attention : scènes violentes, meurtre et peine capitale; mort

 ***

La vie fait-elle toujours “cadeau” d’une deuxième chance ?

1En fait tout commence lorsque Ben Cartwrigh rentre de sa chevauchée, au cours de laquelle il a ramené des têtes de bétail. Il est éreinté, a les reins cassés, le visage poussiéreux et écarlate. Il a faim, mais au moment de se mettre à table, il se plaint de maux de tête :
« – sans doute un coup de chaleur » diagnostique-t-il tout seul. Et il demande un verre d’eau. Mais au moment de le porter à ses lèvres; un étourdissement le stoppe net.
– Un peu de fatigue, ne vous inquiétez pas les garçons.
Mais justement si, ils commencent à s’inquiéter les garçons. Ils n’ont que trop rarement vu leur père avoir une faiblesse. Ben n’étant pas du genre à se plaindre ou à s’affaisser pour un pet de travers, il devient évident que leur père n’est pas au mieux de sa forme. Malheureusement les heures suivantes vont les conforter dans leur ressenti.
– Je pense avoir un peu de fièvre, le mieux est que j’aille m’allonger.
– Tu veux qu’on aille chercher le médecin, demanda Hoss.
– Non, on va pas le déranger pour une babiole. Je monte me coucher.
Ce sont les dernières paroles de Ben, comme dans un mauvais rêve, les garçons voient leur père; ce roc monumental, vaciller . Il s’écroule aux pieds des escaliers, à demi-inconscient ou peut-être complètement inconscient; personne – sur le coup- ne peut le vérifier.
– hé pa’, bon sang, bougez-vous. Venez m’aider , il faut le monter dans sa chambre.
C’est Adam qui se précipite au près de son père, Joe et Hoss n’ont pas bougé immédiatement, un peu sidérés par ce qu’ils voient. Mais la voix impérieuse du frère aîné les sort de leur stupeur du moment. Hoss soulève son père et, aidé d’Adam, le mène à l’étage; puis il lance à Joe :
– File chercher…..
Nul besoin d’en dire plus, Joe, qui a retrouvé ses esprits attrape au vol son ceinturon et son chapeau et sort en trombe seller Cochise. Aurait-il eu 50 apaches derrière lui, il ne galoperait pas plus vite. Cochise vole littéralement; ressentant peut-être l’urgence de cette chevauchée.
******
Le docteur suit Joe dans les escaliers. Il ressent que trop bien l’angoisse du plus jeune des Cartwright. C’est inconcevable pour Joe de voir son père inconscient dans son lit. Joe a besoin de son père, il en a fait son repère, son point d’appui, son conseiller; même s’il ne l’écoute pas toujours. Joe déborde d’amour pour son père, Joe si sensible et si fragile en ce moment. Son père ne peut pas être gravement atteint; Joe ne pourrait l’accepter, ni l’envisager ni l’affronter.
Arrivé devant la chambre, le docteur marque un temps d’arrêt; il pénètre lentement dans la pièce et se dirige vers le lit. Ben y repose, inerte, les mains sur l’édredon. Il faut s’approcher pour enfin percevoir le mouvement de sa poitrine, lent mais néanmoins existant. Une respiration profonde, au ralenti; au ralenti ? Ben Cartwright ? Comment cela se pourrait-il ? Ben ne fait rien au ralenti; il est le mouvement incarné; il démarre toujours au quart de tour, s’enflamme pour un rien, une ânerie commise par le dernier des Cartwright, ou une injustice ou une énième insolence de son fils aîné; il foudroie du regard quiconque ose lui tenir tête. Et là; quelque chose tient tête à Ben, un mal mystérieux le met à genoux.
– Alors Doc, qu’est-ce que c’est ?
– C’est trop tôt pour le dire. Je dois l’examiner. S’est-il plaint d’une blessure ou d’une douleur.
– Pf, il n’a pas eu le temps, répliqua Joe, un peu sarcastique.
-Joe, ne t’en prends pas à lui, il n’y est pour rien.
Adam vient de lancer à Joe un de ces regards très sombres; pour le faire taire.
– Ne t’en fais pas, Adam. Joe est bouleversé; je comprends.
Le docteur Martin examine Ben, d’abord la tête, qu’il tâte avec précaution, palpant chaque zone du crâne, à la recherche d’une éventuelle bosse ou commotion qui aurait pu entraîner cette inconscience.
Puis il écoute les battements cardiaques de son ami qui ne réagit pas à ces palpations et manipulations.

*******

Hop Sing est en cuisine, il est bouleversé par l’état de santé de Mr Cartwight. Il est très inquiet et se languit de revoir le maître des lieux prendre place à la table de famille. Mais Ben n’est pas en état de se lever. 72 heures après la dernière visite du doc, le coma se prolonge. Le médecin a même prédit le pire. Cela a été les paroles les plus difficiles à prononcer de toute sa vie. Oh bien sûr, il a déjà assisté quantité de patients qu’il a condamnés. Mais pour un ami, et dieu lui en est témoin; qu’il considère Ben Cartwright comme son meilleur ami, il ne l’a encore jamais fait. Mais il doit se résoudre à cette idée, car sa science vient d’atteindre ses limites. Il ne sait pas comment sauver son vieil ami. Et cela lui arrache le cœur et cela le met dans une rage incommensurable, une rage qu‘il n‘a encore jamais ressentie; comment imaginer un instant que Ben Cartwright, cette force de la nature, ne vas pas se relever ? Il ne peut envisager une seconde qu’il sera amené à prononcer le décès de ce cher Ben. Mais que peut-il faire ? Les remèdes qu’il a administrés au malade n’ont rien changé; Ben reste inerte dans son lit, immobile, le teint grisâtre d’un moribond. Cela devient insupportable. Ponderosa n’a plus son âme, et les garçons sont complètements désorientés. Adam s’efforce de maintenir le cap mais il sent le désespoir s’emparer de Joe et il craint de parvenir à lui faire garder espoir. Il a fini par prendre Joe dans ses bras, la veille au soir , quand il l’a trouvé effondré sur son lit, inconsolable.
– Adam, j’en peux plus, je ne supporte plus de le voir comme ça. Je voudrai tant faire quelque chose pour l’aider.
– Pour l’instant, il n’y a rien à faire. Moi aussi, je bous de colère face à mon impuissance. Et puis c’est tellement injuste. On ne sait même pas ce qu’il a.
– Oh Adam, dis-moi qu’il va se réveiller, dis-moi que ce cauchemar va prendre fin. Je serais prêt à faire les pires âneries pour qu’il me passe un savon, au moins il serait vivant.
Adam bondit du lit et secoue son frère :
– je t’interdis de dire ça. PAPA EST VIVANT. Et si tu persistes à garder dans ton esprit de telles pensées, je te jure que je ne te louperai pas, Little Joe. Tu n’as pas le droit de parler de la sorte. Ce sont les paroles d’un gamin, pas d’un homme.
– et si j’avais envie de parler ainsi, aujourd’hui. Papa me manque, je n’ai pas ta force de caractère. Je n’ai pas ton sang-froid, ni ton tempérament.
– OK Ok ok , ce n’est pas le moment de me faire une déclaration d’amour fraternel. Je ne me sens pas aussi solide que tu le prétends. Tu crois quoi, que tout va bien pour moi; que je fais face avec courage. Je ne suis pas plus armé que toi, moi aussi je crève de trouille que notre père ne se relève pas…
Joe est assommé par les paroles d’Adam. Et son monde s’écoule encore un peu plus; se peut-il qu’Adam éprouve la même inquiétude que lui ? Joe a besoin de soutien, et le fait qu’Adam se sente aussi impuissant ne le rassure pas. Si Adam se met lui aussi à douter, cela signifie sans doute que Ben a vraiment peu de chance de se rétablir. Et Joe ne peut envisager de tels lendemains.
********
Hop Sing quitte le domicile des Cartwright tôt dans la nuit, sans être vu de quiconque. Il est déterminé à tenter lui aussi quelque chose pour sauver mistel Caltwight. Il se rend en ville, il veut s’entretenir avec son père. Ce dernier connait l’art de la médecine chinoise, et il espère revenir à Ponderosa avec un remède miracle, qui éloignera de Ben les démons de la nuit.
Il prend congé de son père peu après 23h00 et mène son buggy en direction de Ponderosa. Il a ce qu’il désire : un remède qu’il souhaite administrer à mistel Caltwighlt. En arrivant devant le ranch, au moment de rentrer les deux chevaux qu’il a attelés au buggy, il remarque aussitôt la lumière au rez-de-chaussée. Evidemment, aucun des trois garçons n’est couché. D’ailleurs, ayant tous les trois l’ouie monstrueusement fine, ils se précipitent dehors, aux devants de Hop Sing : Adam est le premier à parler :
– ah, te voilà; tu ne nous avais pas dis que tu sortais.
– Hop Sing lien dit, palce que lui a clu galçons Caltwighlt déjà dans leuls chambles ou avec Mistel Caltwhiglt. Hop Sing palti pas longtemps; vouloir paller à Pel de moi.
– Hey Hop Sing, tu n’as pas de comptes à nous rendre. Tu es libre d’aller et venir.
– Merci mistel Hoss, Hop Sing est content, Hop Sing a un lemede poul Mistel Caltwight.
– Dadburnit, tu pouvais pas le dire plus tôt, imbécile;
En entendant la voix de Joe, Adam se retourne aussitôt, et fusille du regard son frère :
– Joe, qu’est-ce qui te prend. Présente tes excuses à Hop Sing, immédiatement.
Adam amorce un mouvement en direction de Joe.
– Ok, Hop Sing, je te prie de m’excuser.
– Joe, si papa t’avais entendu, tu serais mort.
Hoss n’a pas manqué de commenter l’attitude de Little Joe, incapable de tenir sa langue.
– Si seulement il avait pu m’entendre.
Des paroles que Joe a murmuré et que personne n’a entendu. Et il fait demi-tour et se dirige vers la lourde porte de bois du ranch. Il est bouleversé et a les yeux brillants.
– Viens Hop Sing, il vaut mieux rentrer. Tu pourras nous en dire plus sur ce remède.
– Ok mistel Caltwight 1. Hop Sing vient et va tout expliquer poul la plépalation.
– Quelle plépalation ? Tu crois pas que tu as autre chose à faire que d’aller te mettre en cuisine. Tu sais; je dois l’avouer, je n’ai pas la tête ni le cœur à avaler quoi que ce soit.
– Mistel Hoss pas avoil faim. Mais ma palole , tout le monde devenil fou dans cette maison. Vivement Mistel Caltwight va mieux; palce que Hop Sing lien complendle à vous en ce moment.
– Puisses-tu dire vrai. Je donnerai tout pour que notre père se lève et vienne un peu râler sur moi ou m’envoie chercher la clef des champs; comme il le faisait avec Joe; pour se débarrasser de lui et ne pas l’avoir dans les pattes pendant certains travaux pénibles.
Adam exprime ce qu’il ressent profondément au fond de son cœur. A ce moment précis, cela lui pèse d’être Adam Cartwright l’aîné, Adam si responsable; si sérieux; si consciencieux, si prompt à faire face et à garder son sang-froid. Lui aussi se serait bien laissé aller dans les bras de quelqu’un. Hop Sing, dont on dit qu’il passait ses jours et ses nuits dans SA cuisine, pareil à un ours dans sa tanière, esquisse un mouvement en direction d’Adam. Petit bonhomme d’à peine 1, 52m, il pose néanmoins sa main sur Adam. Tant pis si sa main n’atterrit pas sur l’épaule du grand gaillard qu’est Adam, et qu’il ne peut que frôler la chemise noire du jeune homme, Adam le perçoit et en est très touché.
– Merci Hop Sing.
Adam n’est pas coutumier des gestes affectifs, n’ ayant pas eu le temps d’en recevoir de sa mère, morte deux minutes après l’avoir mis au monde et n’en ayant accepté que trop peu d’Inger, sa belle-mère, la maman de Hoss. Il a beaucoup appris en voyant son père dispenser les accolades d’une manière aussi chaleureuses. Son père est décidément quelqu’un d’exceptionnel; il en convient parfaitement. Même si cela l’agace profondément, il se sent en sécurité ici, dans l’ombre d’un tel chêne au tronc aussi majestueux et au feuillage aussi dense et protecteur..
********
Hop Sing et les trois garçons sont à présent dans l’immense pièce qui tient lieu de salle de séjour, de salle à manger et de bureau. Un grand espace, occupé en partie par des fauteuils imposants et une table basse, qui doit avoir vu passer une bonne centaine de fois le dessous des bottes du plus jeune des fils Cartwrights. Hop Sing a devant lui une sacoche de toile usée et un bloc de papier un peu jauni.
– Hop Sing geniteul explique tout à moi. Mistel Caltwight besoin d’un lemede puissant. Il faut aller chelcher tout et plépaler poul lui aller mieux.
– Que faut-il ?
– plantes, et huile ou glaisse. Mistel Caltwight doit recevoir boisson avec plantes, massage avec glaisse et plantes, et aussi feu sul lui.
– Hein, tu as l’intention de faire quoi à notre père.
– Hop Sing va utiliser encens pour guélil Mistel Caltwight.
Joe est de nouveau de mauvaise humeur et il s’en prend encore au pauvre Hop Sing. Il ressent le besoin d’exprimer son angoisse, mais il ne se rend absolument pas compte qu’il est insupportable, tout comme l’est l’état de Ben Cartwright, qui quatre jours après son malaise , n’a toujours pas repris connaissance. Hop sing se rend compte que le dernier des Cartwright ne va pas bien. Et cela le pousse encore plus à agir pour sauver Ben Cartwright. Mais il faut d’une manière ou d’une autre donner la possibilité à Joe de faire quelque chose.
– mistel Joe peut pas lester ici à toulner comme ça. Hop Sing va vomil, si mistel Joe continue. Hop Sing a besoin d’aide, il faut aller chelcher de quoi plépaler le lemède poul mistel Caltwight. Mistel Joe va vite avec cheval; alols aller chelcher tout.
– OK, donne-moi ta liste, j’vais aller te les chercher tes feuilles et tes racines. De toutes façons, si ça lui fait pas du bien, cela ne lui fera pas de mal, tu me le jures.
– Hop Sing veut soigner Mistel Caltwight, veut pas l’empoisonner.
Hop Sing tend à Joe un bout de papier chiffonné, sur lequel figurent des signes et des mots. Little Joe commence à lire :

Fleur de Chèvrefeuille jin yin hua
Forsythia suspensa lian qiao
menthe poivrée bo he
Herbe de Schizonepetae jing jie sui
Bardane commune niu pang zi
racine de Platycodon / jie geng
Rhizome de roseau lu geng
Racine de Licorice oriental ou réglisse chinois sheng gan cao
– Et je vais trouver tout ça dans la plaine ?
– Mais non, Little Joe aller en ville, chez géniteul de Hop Sing et demander lui; lui il va donner tout à mistel Joe.
– Et ben allons- y gaiement. En route, je vais de ce pas chez honorable papa et je vais chercher lu geng et sheng cacao.
– Sheng gan cao, mistel Joe.
Il ne fait aucun doute que Joe se fiche de Hop Sing et de sa liste, mais Hop Sing, ce soir, ne veut pas s’en offusquer. Pour la première fois depuis que Ben Cartwright est tombé inerte, il voit le jeune Joe rire franchement et il ne va pas le priver de cette joie.
Joe file vers la grange, selle promptement son compagnon Cochise et le lance au triple galop jusqu’à Virginia City.
– Hop Sing, j’ai vu Joe filer à toute allure; tu sais où il va ?
Adam vient de redescendre de la chambre de son père.
– Lui vient de paltil à Vilginia City poul aller chez geniteul de Hop Sing poul lécupéler ce qu’il faut poul soigner Mistel Caltwight. Comment va-t-il ?
– pas de changement. Il est toujours immobile et inconscient.
Adam est en train de se servir un verre de brandy, il le porte à ses lèvres, c’est fort et cela lui donne un coup de fouet. Mais il ne finit pas son verre; en effet, sans son père, même le meilleur des alcools est plus insipide que le thé que boivent les belles dames de la ville. Le brandy, c’est Ben Cartwright, une soirée au coin du feu, une partie d’échecs ou de dame; un bon livre, un éclat de rire ou une anecdote. Bref, la vie… Et la vie, elle est au ralentie dans le ranch de Ponderosa. Adam ne sait trop quoi faire, il n’a envie de rien. Lire ne lui dit rien, dormir, il le faut bien, mais il n’arrive pas à fermer l’oeil. Il tombe de fatigue vers les 5heures et demi du matin. Hoss l’a trouvé deux matins de suite endormi dans son fauteuil bleu, près de la cheminée, quand même un peu serein. Chaque fois, Hoss l’a laissé dormir.

2

Joe ne tarde pas à revenir avec une sacoche pleine de verdure, des feuilles de différentes tailles, des fleurs odorantes et des racines un peu blanchâtres se battent en duel dans la poche en peau de vache retournée que Joe emmène souvent avec lui. Il n’a pas traîné, il sait que ces bouts de végétation vont sauver la vie de son père. Il se précipite dans la cuisine et lance sa sacoche sur la table.
” Tiens Hop Sing, y a tout ce qu’il te faut. Maintenant, il faut vite faire le remède, dépèche-toi…
– Oui, Hop Sing va faile ça tout de suite, mais Mistel Joe doit se calmer. Hop Sing ne veut pas se faile enguilander tout le temps.
– Désolé, Hop Sing. J’ai tellement hâte que ce cauchemar finisse”.
Little Joe comprend rapidement que Hop Sing ne veut pas le voir traîner dans ses pattes. Alors il sort de la cuisine et essaie de trouver une occupation, mais il sait que cela est vain et futile. IL ne peut décrocher ses yeux des escaliers qui mènent aux chambres. Et dans une de ces chambres, il y a son père. Il ne tarde pas à voir Adam descendre les escaliers. Il a encore passé deux heures au chevet de son père et il a bien besoin d’une bonne tasse de café bien fort. Avisant son frère, il s’avance vers lui :
” Hey Joe, tu es rentré. Tu as fait vite ?
– Tu crois que j’avais envie de traîner. J’ai cueilli autant de racines qu’il fallait et j’ai galopé jusqu’ici. Cochise a failli me mettre à terre plus d’une fois, tellement je l’ai poussé.
– Oui j’imagine. Dis, tu n’as pas croisé Hoss ?
– Pourquoi j’aurai dû ?
– Je pensais. Il a pris son cheval, sans rien dire à personne et il a filé. Je suppose que c’est sa façon à lui de traverser ce pénible moment.
– Tu veux que je reparte, je n’ai pas encore dessellé Cochise.
– Non, ne te tracasse pas. Il sera bientôt rentré. Je pense qu’il avait besoin d’être seul. Bon, je vais me servir un café, y’en a de fait ?
– Oui, dans la cuisine. Profites-en pour dire à Hop Sing de se dépêcher.
– Même si j’en ai envie, je ne le ferai pas. Hop Sing fait ce qu’il peut et ce ne serait pas correct de le houspiller alors qu’il est en train d’essayer de sauver la vie de pa.
– Oui Adam, tu as raison”.
Et Joe se laisse choir sur le canapé; il pose son bras derrière sa tête et essaie de se calmer et se laisse aller à fermer les yeux. Oh pas longtemps car il perçoit l’agitation derrière lui.
” Ca y est, Hop SIng a plépalé le lemède poul mistel Caltwlight. Allons lui administrer. Il doit boire une grande gorgée…
– Nous allons t’aider, tu peux compter sur nous”.
Tous les trois se précipitent à l’étage. Hop Sing tient dans ses mains une petite bouteille, rempli d’un liquide brun clair, un peu épais. L’odeur n’est pas très agréable mais “aux grands maux, les grands remèdes”. Ils pénètrent dans la chambre de Ben Cartwright. L’atmosphère y est lourde, l’ampleur du mal s’étale dans toute la pièce; comme un immense spectre qui flôtte au-dessus des âmes et les recouvrent d’un voile glacé, funeste et malsain.
-il doit boile le lemède, maintenant. Et nous allons aussi le flictionner avec.
– Tu veux passer ça sur le corps de notre père. C’est dégoûtant.
– Joe, laisse-le faire. Il sait ce qu’il fait.”
Encore une fois, Adam rabroue son frère.
– Aide-moi plutôt à le redresser, et à lui retirer sa chemise. Totalement inerte, Ben est très lourd; Adam et Joe ont beaucoup de mal à le retourner.
– Attendez je vais vous aider”.
Adam et Joe se retournent en entendant la voix de Hoss.
– Ah te voilà, tu étais où ?
– On verra plus tard pour les questions; répondit Hoss.
Et en grand frère costaud; il prend son père à bras le corps et le redresse promptement, Joe en profite pour lui glisser deux oreillers dans le dos. Ils doivent cependant maintenir leur père ainsi, car évidemment, il retombe tout de suite.
Hop SIng verse une partie du contenu de la bouteille dans un verre et le restant dans une cuvette. Il en verse dans la bouche de Ben, le liquide coule aux commissures de ses lèvres. Adam, qui a pris une serviette, essuie précautionneusement le menton de son père. Totale inversion des rôles; il se souvient très bien du nombre de fois où son père a accompli ce geste, quand il a à peine 3 ans. Et aujourd’hui, il se trouve dans la situation de devoir essuyer la bouche de son père. Hop SIng ne tergiverse pas, il se met à frictionner la poitrine de Ben avec la mixture. Le torse velu de Ben se teint de brun, et des bouts de feuille viennent se coller sur le haut de son corps. Hop Sing ne ménage pas sa peine, il effectue un massage énergique sur la poitrine du patriarche de Ponderosa. Au bout de 10 minutes aussi intensives, il s’arrête et dit aux trois garçons :
– Maintenant, il faut attendle et laisser agil le lemède. Nous pouvons paltil et le laisser.”
Hop SIng se rince les mains et fait signe aux trois garçons de sortir. Adam, Hoss et Joe quittent la pièce et se retrouvent dans le salon.
“Dis, tu peux peut-être nous expliquer maintenant où tu étais.
– J’ai pris mon cheval, je l’ai sellé et je suis parti galoper en direction du lac. Je suis désolé, ce n’est pas dans mes habitudes de ficher le camp comme ça, mais je me sentais tellement mal. Je suis aller marcher dans l’eau, j’ai pris tous les cailloux que j’ai pu trouver et je les ai jetés dans l’eau. Et là, comme je savais que j’étais tout seul, j’ai crié. OUi; j’ai hurlé à m’en faire péter les cordes vocales. Je suis tellement furieux et inquiet.
– Ne t’excuse pas big brother. Chacun fait ce qu’il peut. On a tous des réactions bizarres, mais on a tous le même sentiment d’inquiétude qui nous ronge. Et qui nous fait agir différemment de ce que nous sommes.”
Hoss échange un long regard avec Adam, décidément, ils peuvent vraiment compter sur Adam, quel tempérament et quel sang-froid. Hoss l’admire et apprécie tout particulièrement en ces temps difficiles. Joe reste silencieux mais il perçoit toute l’intensité du moment, toute la gravité du ressenti exprimé par Hoss. D’ailleurs, il comprend son grand frère. Oui, ils sont différents; mais ils ont tous les trois la même question en tête : QUAND EST-CE QUE LEUR PERE ALLAIT SE REVEILLER ???

Et les larmes ruissellent sur ses joues, et il tape de toutes ses forces contre le tronc de l’arbre; il ne se rend même pas compte que les jointures de ses doigts sont toutes écorchées et saignent misérablement. Ses yeux sont fermés; est-il en train de prier ??? Et il murmure « mais c’est injuste, c’est pas possible ».
C’est dans cet état-là que Hoss et Adam le trouvent , le petit frère, en train de passer sa colère sur ce pin. Il faut que ça sorte. Il est tellement en colère; qu’il a l’impression que ce feu va le réduire en cendres. Il a mal dans la nuque et sa tête semble broyée dans un étau… Sa poitrine haletante se soulève. Son coeur bat si fort en lui, qu’il le croit prêt à exploser… COLERE, FUREUR, RAGE, HARGNE, ces mots résonnent en lui et lui font mal. Il veut frapper, cogner, enfin faire sortir ce démon de lui qui l’habite et le fait agir de la sorte. Il en veut au monde entier, voilà pourquoi il veut être seul; afin de préserver ses proches. Il est dans un tel état qu’il en devient dangereux, il le sent. Aussi rejette-t-il violemment ses deux frères.
– F……. le camp, laissez moi seul.
– Mais enfin Joe, calme-toi, on est là pour toi.
– Je ne veux pas vous voir.
Joe se débat, se tortille dans tous les sens; mais Hoss, qui a réussi à l’attraper par un bras, le maintient fermement. Il parvient difficilement à contenir la violence de Joe, et il a déjà reçu de nombreux coups. Qu’il se refuse absolument à rendre…. Il a une solide expérience des combats à mains nues; mais celui-ci a une autre dimension. Affective et cela pèse énormément. Il a son frère contre lui et n’a nullement envie de lui faire mordre la poussière. Mais il faut que Joe se calme.
Adam, aussi, est dépassé. Ses paroles sont inutiles, Joe n’est pas en état d’écouter ou d’être raisonné.
– Oupf, maintenant ça suffit.
Hoss perd le peu de calme qui lui reste, au moment où Joe lui décoche un violent coup de coude dans l’estomac. Une gifle magistrale atterrit sur la joue de Joe. Stupéfait, Joe retrouve instantanément ses esprits. Il recule et porte sa main à sa joue, qui commence à rosir… Puis il s’écroule, aux pieds de ses frères.
– Oh Hoss; pardonne-moi. Je ne sais pas ce qui m’a pris.
– C’est rien petit frère…
– Rien ? J’ai tué notre père et tu dis que c’est rien. Tu dé….
– Joe, tu te calmes. Ou je t ‘en allonge une autre.
En entendant les paroles de Joe, Adam bondit sur lui.
– je ne veux pas t’entendre dire de telles horreurs. Tu n’y es pour rien… Et en plus, pa n’est pas mort.
– Et moi je sais qu’il ne va pas s’en remettre. Et c’est de ma faute. Je me suis trompé, j’ai ramené la mauvaise racine et la potion l’a empoisonné.
– mais arrête ton délire, Joe. Oui, il y a eu une erreur, Hop Sing l’a dit. Pa a fait une allergie, c’est tout. Son organisme n’a pas bien réagit; mais il ne va pas mourir.
– ah bon, parce que TU ES MEDECIN, MAINTENANT MONSIEUR JE SAIS TOUT. POUR QUI TU TE PRENDS ???
Adam ne peut en supporter davantage. Il bouscule Hoss, attrape Joe par son foulard et le plaque contre le tronc de l’arbre et l’invective :
– Ecoute- moi bien , tête de lard. J’en ai marre de t’entendre passer tes nerfs sur tout le monde. Alors tu vas te calmer, et m’écouter. Depuis que Pa est dans cet état, je m’efforce de tenir la barre sans me laisser déborder, sans craquer… C’est normal, Adam, c’est l’aîné, il est fort, il est responsable. Il a la tête froide, mais est-ce que tu t’es déjà demandé ce que je pouvais ressentir ? J’EN AI ASSEZ. Tu crois que c’est facile pour moi, que je cultive l’optimisme comme d’autres font pousser le blé. Et bien non, je suis en train de « morfler » moi aussi. Je crève de trouille; je voudrai voir pa se rétablir rapidement. Je ne supporte pas de le voir comme ça. Alors arrête de me faire passer pour un sans coeur…
Adam est à bout de souffle…. Il a dit ces paroles d’une traite, sans prendre le temps de respirer. Mais tout est sorti d’un coup; cela fait trop longtemps qu’il le garde au fond de lui…
– Excuse-moi, Adam. J’ai honte. J’aurai dû comprendre…..Je n’aurai pas dû m’en prendre à toi…
Adam a détourné sa tête; épuisé par la violence des émotions qui viennent de le traverser. Lentement il fait marche arrière et fixe le sol, avant de relever la tête et croiser le regard de ses deux frères.
– OK, je suppose que nous avions tous besoin de ça…. Maintenant ça va aller; moi je me sens mieux. Et toi Hoss, ça va ????
– Oui, mais Joe; la prochaine fois que tu vises mon estomac, je te défonce… Tu sais bien que je suis fragile de ce côté-là…
Joe ne répond pas, mais lance un vrai sourire à son frère. Tous les trois rentrent à la maison… Il y a un buggy garé devant le ranch. Ce n’est pas celui du docteur, non, celui-là est plutôt grand et d’un modèle assez luxueux. Qui peut bien venir rendre visite aux Cartwright ???

Pour sûr, Joe, Hoss et Adam ont hâte de savoir qui est leur mystérieux visiteur. Ces dernières heures, ils n’ont vu que la carriole du docteur, à qui ils ont fait promettre de ne rien révéler en ville de l’état de santé de leur père. oh bien évidemment, le soutien des voisins aurait été apprécié; mais Adam sait aussi que de nombreux esprits tordus auraient pu en profiter pour échafauder toutes sortes de plan pour s’emparer des terres de Ponderosa.. Cela c’est déjà produit et Adam, soutenu par ses frères, ne tient pas à leur donner une chance de tenter quoi que ce soit. Il sera toujours temps d’aviser, si l’état de santé de leur père doit irrémédiablement se dégrader. Cette pensée lui fait froid dans le dos. Il marque un temps d’arrêt pour chasser de son esprit ces terribles desseins; une brève halte, que ses frères perçoivent néanmoins.
– Alors, tu viens, lui lança Joe.
– Euh, oui, excuse. J’arrive.
Hoss marche devant suivi de Joe et d’Adam. Ils se précipitent à l’intérieur. Deux personnes leur tournent le dos; installées dans le canapé devant une tasse de thé. Il y a une femme brune, vêtue élégamment d’une robe couleur rose cendré. Ses cheveux sont élégamment remontés en un chignon sophistiqué, qui laisse apparaître la nuque blanche rehaussée d’un fin sautoir en or.
Le grincement de la lourde porte en bois attire l’attention de l’homme et de la femme qui se retournent pour jeter un coup d’oeil. Les trois garçons Cartwright découvrent l’identité de la jeune femme.
– JOAN, c’est bien vous; quelle agréable surprise.
Adam est le premier à réagir; il fait un pas vers elle, elle se jette dans ses bras.
– Oh Adam , que c’est bon de revenir ici…
– ça pour une surprise, je n’en reviens pas. Mais que faîtes-vous par ici ?
Hoss et Joe viennent à leur tour de s’approcher et donnent l’accolade à Joan. Ils sont heureux de la voir.
– J’ai eu envie de venir vous présenter mon époux, Henry.
Adam ne peut s’empêcher de s’exclamer :
– Le Henry de la diligence ?
– Celui-la même.
Adam se rappelle très bien la scène. C’était peu de temps après que Ben avait rompu avec Joan, lui ayant fait comprendre que leur histoire n’avait pas d’avenir. Il lui avait acheté un billet pour San Francisco. Et elle était monté dans la diligence en même temps qu’un jeune monsieur qu’elle avait déjà rencontrée lors de la réception que Ben avait donnée en l’honneur de Joan. Réception dont les garçons n’avaient pas goûté les charmes; leur père ayant “omis” d’inviter des demoiselles…
– voilà quatre mois que nous avons uni nos destinées. Henry a trouvé une bonne place à San Francisco. Nous voulions vous en faire la surprise.
– Je suis ravi pour vous; ma chère Joan, répondit Adam.
– Je suis très heureuse, en effet. Mais dîtes-moi Adam, qu’arrive-t-il à votre père. Hop Sing nous a raconté.
– Nous n’en savons malheureusement rien. Cela fait 5 jours qu’il est inconscient.
– Oh mon dieu, mais c’est terrible. Mais pourquoi ?
– Nous n’avons pas de réponse, madame; répondit Hoss;
Toute joie s’est évaporée; Joan se laisse envahir par toutes ces émotions qui se bousculent. Elle éclate en sanglots, contre l’épaule d’Adam. Henry s’est bien approché, mais n’a pu esquisser un geste en direction de son épouse. Il a une espèce de pudeur comme beaucoup d’hommes. Pourtant il se sent gêné car il réalise que ces trois hommes sont d’une autre nature. Eux n’ont aucune retenue et peuvent aisément se laisser aller à prendre quelqu’un dans leur bras et à montrer leurs sentiments.
Joe a les yeux brillants et Hoss pose tout naturellement sa large main sur l’épaule de son petit frère. Tout près, Henry est fasciné par ce que dégage Hoss. Ce géant, capable de broyer la main d’un homme, parvient à témoigner douceur et chaleur à ses proches. La seule explication qu’il a, est que Hoss a dû connaître abondance d’amour et de tendresse…
– Si vous voulez bien alleter tous de pleuler, Hop Sing va pouvoil selvil le lepas.
L’arrivée de Hop Sing est saluée par tous, elle va permettre à tous de se reprendre et de partager un bon repas en toute convivialité. Illusoire perspective; puisque la place vacante de Ben ravive aussitôt la peine de Joan et des trois garçons….

Ils prennent place à la grande table du salon, table que Hop Sing a dressée avec la plus belle vaisselle des jours de fête. Et tout cela en l’honneur de la belle jeune femme qui est venue égayer la maison. Sa beauté est un ravissement pour les trois garçons, il ne fait aucun doute qu’elle est épanouie et radieuse. Elle s’assoit à la gauche de Hoss; tandis que son mari s’installe en face d’elle, à côté de Joe. Adam lui, a la place en bout de table, mais pas à la place de de son père. Hop Sing leur porte le repas. En entrée, il leur propose un arc-en-ciel de crudités : du maïs; des haricots rouges, des feuilles de salade et de petits oignons blancs délicatement vinaigrés dont la chair claque en bouche. Puis il leur porte le plat de résistance. Joan et Hoss échangent un regard complice et éclatent de rire : un rire franc, puissant, spontané et somme tout salutaire en ces temps bien tristes que traversent les fils Cartwright.
– Et bien ma chère, quel éclat de rire. Pouvez-nous en dire un peu plus , que nous rions ensemble.
– Et bien disons que Hoss et moi avons un souvenir plus que savoureux d’un plat similaire.
– Vous êtes en train de rire pour une platée de riz, ma chère Joan.
– Et oui; mais cela nous rappelle une certaine scène que nous avons vécue.
Joe, qui ne sait décidément pas tenir sa langue, tente d’expliquer à Henry ce qui s’est passé.
– Voyez-vous mon cher, ce jour-là, votre délicieuse épouse nous a montré ses talents de lanceuse d’assiettes.
– Je ne comprends pas bien.
– Il n’y a rien à comprendre. Je n’avais pas envie de manger et j’ai fait comprendre à Hoss que son assiette de riz n’était pas la bienvenue.
– Et que s’est-il passé par la suite ?
– Mr Cartwright m’a convaincu de venir diner à table.
Henry se tourne vers Adam :
– Mon cher Adam, il me semble que votre père a de solides arguments.
– Oui, en effet; très percutants… Devrais-je dire.
Joan pique un fard qui ne passe pas inaperçu. Joe lui glisse un petit coup d’oeil complaisant ; et Adam lui lance un clin d’oeil évocateur. Il n’en est pas dit davantage sur la scène; après tout, Joan est libre d’en faire part à son époux si elle le souhaite…

Ponderosa se réveille lentement en ce dimanche matin; nul besoin de se sortir du lit à l’aube, chacun a le loisir de paresser entre les draps. Hop Sing sert le petit déjeuner vers 9 h00. A table se trouvent déjà Adam et Joe, et Hoss , mais Hoss s’est absenté pour aller voir comment se porte une des juments qui doit mettre bas ces jours-ci.
La silhouette de Henry se dessine dans les escaliers; svelte, élancé; une belle stature; et une certaine classe, même en robe de chambre. Cette dernière, très bien taillée, provient des meilleures boutiques de San Francisco et témoigne de l’aisance de son propriétaire.
-Messieurs, bien le bonjour.
-Bonjour, Henry. Prenez place; le café est chaud. Prendrez-vous des oeufs ?
-Et bien, une tasse de café pour commencer. Merci Adam.
-Dîtes-moi, avez-vous aperçu Joan, ce matin ?
-Ah non, Adam et moi étions les premiers levés et nous n’avons pas vu votre femme. S’est-elle levée?
-Je présume, mais je ne l’ai pas entendu. Elle aura sûrement voulu aller faire une petite promenade matinale.
-Hoss est dehors, il la croisera sans doute.
-Alors, il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
C’est à ce moment que la porte s’ouvre ; quelqu’un entre. Quelqu’un qui, manifestement, n’est pas des plus sereins.
– Et bien Hoss, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as vu un fantôme ?
– Très drôle, Little Joe. Attends que je te raconte ce qui se passe, et on verra si tu as toujours envie de te marrer.
– Et bien, allez, vas-y, on t’écoute.
– Buck n’est plus dans son box. Quelqu’un l’a pris ?
– Hein ? Qu’est-ce que tu dis ? Buck a disparu ? Tu plaisantes ?
– Adam, tu me crois capable de faire ce genre de blague de potache. Je ne m’appelle pas Joseph.
– Hé minute, qu’est-ce que tu viens de dire ?
Evidemment, Joe a bondi de sa chaise, en entendant son frère.
– La ferme Joe, assieds-toi et mange. Et puis essuie un peu ton coin de table, tu as encore renversé ta tasse de café.
Joe lance un regard féroce à Adam, qui vient de le rabrouer vertement. Décidément il en a parfois par-dessus la tête de ses deux grands frères. Ah Adam ne se gêne pas pour prendre la place du donneur de leçons et Hoss l’a traité de potache…
– Bien, alors que faisons-nous ? Est-ce qu’on se lance sur les traces du cheval ,
– Gentlemen, puis-je me permettre une réflexion ?
– Bien sûr Henry ?
– Je vous ai fait part ce matin de l’absence de mon épouse ? Il se pourrait qu’il y ait un rapport entre sa disparition et celle du cheval ?
– Vous pensez que Joan aurait pu partir avec le cheval de notre père ?
– Cela semble probable. Elle est une excellente cavalière.
– Oui mais de là à seller Buck et à partir sans rien en dire à personne.
Adam est perplexe; il aurait évidemment fourni une monture à Joan si elle en avait manifesté le désir. Mais cette façon d’agir pour le moins -cavalière- le contrarie quelque peu. D’autant que personne ne semble au courant de l’escapade de la jeune femme. Et si il lui arrive quelque chose ? Où iront-ils la chercher ? Dans quelle direction est-elle partie ? Et dans combien de temps va -t-elle rentrer ?
– Ne pouvons-nous pas lui accorder du temps ? Elle aura sans doute eu besoin de galoper un peu, elle rentrera rapidement.
– Et si ce n’est pas le cas, Hoss ?
– Alors nous aviserons. Elle est adulte; et notre invitée. Je pense que papa ne s’en serait pas offusqué.
– Bien, ça marche pour moi. Mais une heure maxi, pas plus. Après, nous nous mettrons à sa recherche.
– Bien sûr grand-frère…
Adam se rassoit et termine son petit déjeuner, les autres font de même; y compris Joe, encore vexé par l’attitude de ses frangins.

Il est plus de 13h00 quand ils descendent de cheval devant le ranch. D’ordinaire ils auraient mené leur cheval à l’écurie, mais là, ils abandonnent leur monture devant la barrière. Ils ont passé des heures à dos de cheval. Ils ont ratissé chaque recoin du territoire, ils ont été en ville; mais personne n’a vu Joan. Ils sont éreintés; l’agacement chez Adam a maintenant fait place à l’inquiétude. Ils n’ont vraiment pas besoin de ça… C’est déjà abominable de devoir rester impuissant au chevet de leur père. Et maintenant il faut lancer les recherches.
-Bon dieu, c’est pas vrai. Mais où est-elle passée ?
Puis ayant remarqué qu’Henry le suit, il se confond en excuses.
– Veuillez me pardonner cet égard de langage. Je suis sur les nerfs; et à dire vrai, je commence à m’inquiéter pour votre épouse.
– Je le comprends parfaitement Adam. Je commence moi aussi à me faire du souci.
– Je suggère que nous avalions quelque chose, puis nous allons prendre un peu de repos et puis nous repartirons. Il faut absolument la retrouver. Nous ne savons même pas si elle a des vivres avec elle. Je vais demander à Hop Sing de nous préparer quelque chose. »
Adam se dirigea vers la cuisine. Joe et Hoss se laissèrent tomber dans le canapé; eux aussi étaient épuisés; ils n’aspiraient qu’à une seule chose : ne plus rien faire.
Et tous deux ferment les yeux, ils ont passé toute la matinée à cheval; pour rien. Ils ont parcouru des miles et des miles, ils ont bouffé des tonnes de poussière; ils en ont encore le goût acre dans la bouche.

-HEIN? QUOI ? ELLE EST ICI !!!!!!!!!!! JOAN EST DANS LA MAISON; ET C’EST MAINTENANT QUE TU ME LE DIS. MAIS BON DIEU; HOP SING, TU POUVAIS PAS LE DIRE AVANT;
Joe et Hoss se lèvent d’un bond, alertés par le bruit de la cuisine, rassemblant ce qui leur reste d’énergie, ils se précipitent dans la pièce, où ils découvrent Hop Sing gesticulant au bout du bras d’Adam qui le maintient fermement.
De mémoire, les murs de Ponderosa n’ont jamais autant tremblé. Adam est hors de lui, et encore , en disant cela; on est loin de la vérité. Il est furieux, il secoue le pauvre Hop Sing comme un prunier.
-Vous pas de-man-der Hop Sing, si-sinon Hop Sing au-au-lait dit.
Hop Sing, le pauvre, a du mal à parler; Adam est littéralement en train de passer ses nerfs sur le pauvre garçon. Hoss ne tergiverse pas trois secondes; il vole au secours de Hop Sing.

-Adam lâche-le.
– JE VAIS LUI FAIRE BOUFFER SA NATTE, CET IMBECILE VIENT DE ME DIRE QUE JOAN EST DANS LA MAISON.
– Et alors, c’est plutôt une bonne nouvelle. Allons la voir et demandons-lui où elle est, n’est-ce pas Henry. Et après nous pourrons tous aller manger quelque chose.
– UNE BONNE NOUVELLE, NON MAIS JE REVE; OH ET PUIS MERDE; ALLEZ TOUS VOUS FAIRE FOUTRE. J’EN AI MARRE, JE NE RESTE PAS UNE SECONDE DE PLUS ICI.
Et Adam quitte la cuisine, ses yeux lancent des étincelles, et sa mâchoire est crispée. Il attrape au vol son chapeau, ainsi que sa veste. Il la jette dessus son épaule, faisant trembler un vase qui explose par terre. Sans se retourner, il se précipite dehors en claquant la porte derrière lui; fort…

*******

Adam vient de claquer la porte, la surprise a cloué sur place ses deux frères ainsi qu’Henry. Aussi immobiles que le totem des peaux-rouges de la tribu des Commanches. C’est bien simple, ils sont là, tous les trois, plantés, la bouche ouverte, les yeux fixés en direction de la porte.
– Et bien, ça c’est fait. On n’en parle plus. Bon, c’est vrai qu’il était plus que moche ce vase, et je crois que là; Adam; il lui a carrément réglé son compte.
C’est Hoss, qui, par cette judicieuse remarque pleine de légèreté, brise la chape de plomb qui s’est abattue sur Ponderosa. Henry se tient près de la table, tournant le dos à la cheminée, les deux mains posées à plat sur la nappe à carreaux, les épaules un peu basses, profondément désolé de ce qui se passe et des tourments que sa femme a causés. Hoss et Joe sesont rassis dans le canapé pour prendre enfin ce qui ne semble pas pouvoir être d’actualité ; un peu de repos.
– Bon je monte, faut que je parle à Joan…
Henry s’est retourné et s’est prononcé sur ses intentions, Hoss répond par une esquisse de mouvement qui signifie « faites comme bon vous semble; moi je ne bouge plus de là ». Joe, encore moins porté sur les convenances, ne répond même pas, il somnole déjà, les bras croisés sur sa poitrine et la tête penchée en avant.
Enfin un peu de silence est accordé aux deux jeunes hommes; un peu, c’est rien de le dire. Oh à peine trente à quarante secondes plus tard, une voix retentit :
-appuyez-vous sur moi, et avancez doucement. Là, un pied après l’autre, et tenez-vous au mur. »
Hoss ouvre un oeil, puis l’autre; il discerne une silhouette en haut des escaliers; il cligne des yeux, l’image se fait plus nette. C’est Joan, au sommet des marches; mais elle n’est pas seule. Bon sang, un Ben tout flageôlant la précède.
-mais mais , ohhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh paaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa. Mais mais mais, JOE, JOE. Bouge-toi. Hé regarde; là-haut;
Joe émerge, mécontent d’être déjà secoué et sorti de son sommeil qui s’annonçait pourtant salvateur. Il découvre son frère Hoss, agité de mouvements désordonnés; faisant de grands gestes dans toutes les directions. Joe manque d’ailleurs de se prendre une grosse claque.
– qu’est-ce qui te prend de brailler comme un porc en train de se faire égorger.
– Mais regarde, pa est debout; vite Joe…. C’est énorme, c’est pas possible….
En deux pas, Hoss atteint l’escalier et monte les marches quatre à quatre, bouscule Joan au passage et se rue sur son père. Il le serre contre lui, comme pour se persuader que c’est bien lui qui s’ avance.
-pa’, mais….. Comment……………. Pffff……….. c’est pas possible……….. Non, ça se peut pas………… Mais je rêve; JE VEUX QU’ON ME PINCE…..
Hoss pousse des cris et s’agite de plus belle..
– AIEEEEEEEEEEEEEEEE.
Joe, qui entre temps a retrouvé ses esprits, est monté et est en train de serrer violemment entre son pouce et son index la joue de son frère…

-Paaaaaaa
Joe pousse les mêmes cris que son frère, en deux dixièmes de secondes, Ben est littéralement écrasé entre ses deux fils, il reçoit une cascade d’ accolades, baisers, tapes dans le dos. Il chancelle ;
-Mais paaaaaa; comment….. Mais…… Oh mon dieu….. JE SUIS SI HEUREUX… WAHOU…….
Petit Joe est en larmes, mais il rie en même temps; les nerfs lâchent, il est hystérique. Hoss ne vaut pas mieux. Joan, en voyant cela; fait preuve d’un sang-froid admirable; elle parvient à repousser les deux garçons, ce qui en soi constitue déjà un exploit et met Ben à l’écart du tourbillon infernal.
-Je crois que c’est assez. Il faut retourner dans votre lit Ben, cinq pas sont largement suffisants pour un miraculé..
Hoss et Joe, en entendant ces paroles pleines de bon sens et de sagesse, se calment aussitôt.
– Oui pa, on …… te……. raccompagne…… s’entendent-ils dire, encore sous le choc.
Alors, ivres de bonheur, les deux frères offrent leur bras et leur épaule à leur père pour le reconduire à sa chambre. Ils l’aident à s’allonger : 1001 questions leur brûlent les lèvres, mais ils ont encore un peu de conscience pour se rendre compte qu’ils vivent un moment SURREALISTE et qu’ils n’auront de toutes façons pas assez de force pour tout entendre. Dans un deuxième temps, sûrement… Ben rouspète un peu, il lui tarde de gambader, de se dégourdir les jambes; il souffre de crampes dans les mollets et il a des fourmillements dans le postérieur… Et puis il se sent sale, moite et puis, il en a marre.
– Moi je te laisse, mais je reviens.
Hoss, en sortant de la chambre, pose son regard sur Joan.
-vous, vous nous devez des explications, dans tous les sens du terme et pour plusieurs raisons…. Et ce pauvre Henry, qui doit encore être en bas à se demander ce qui se passe.
– Et bien…
– Tout compte fait, on verra plus tard pour les explications. »
Et il lui plante sur les joues un baiser sonore ; un baiser de reconnaissance, de soulagement et de dévotion. Il a raté quelque chose, il le sent. Mais comme tous les gars de cette maison, et très franchement, il s’en moque éperdument. Il a vu son père debout, sur ses pieds, les yeux ouverts et c’est le plus beau jour de son existence….

Joe reste auprès de son père, la tête posée sur le torse de Ben. Pas un son ne s’échappe de sa bouche, il pleure doucement. Lui reviennent en mémoire chaque instant de ce cauchemar qui est maintenant en train de prendre fin : le malaise de Ben, sa chute brutale, les visites du docteur et son pessimisme de plus en plus criant, et les cris d’Adam et la tentative d’Hop Sing, peu efficace. Et ses crises à lui, la terreur qui s’est emparée de lui… Tout ceci remonte à la surface et le dépasse, et le submerge. C’est trop : voir son père debout, aussi brutalement qu’il l’a vu s’écrouler. C’est d’une violence extrême.
– Faut que je me calme et que j’aille chercher Adam. Et que j’aille voir Hop Sing et….. oh le pauvre Henry..
Hoss est dans les escaliers, promptement engagé dans les marches. Encore sonné par ce qu’il vient de vivre, il manque de chuter par-dessus la rambarde. Se rattrapant in extrémis, il parvient à conserver sa position debout.
– Bon, Henry, je ne m’en occupe pas, après tout, Joan n’a qu’à lui parler. La priorité, c’est Adam. »
Et il se dirige vers la porte. Avisant Henry, il lui lança un regard plein d’interrogation et pointa l’index vers le haut des escaliers et des bribes de paroles :
-Joan, là-haut, dans sa chambre.
Et il sort; l’air frais lui fait du bien. Il essuie ses yeux du revers de la manche et marche un peu sur le perron. Mais où va-t-il le retrouver, Adam… Il connait le lieu de recueillement de Joe, c’est la tombe de sa mère; mais Adam; le grand frère protecteur et si sûr de lui, où se réfugie-t-il quand le désespoir vient frapper à sa porte …. Son instinct d’homme simple, naturel reprend le dessus; le meilleur confident d’Adam, bien sûr, c’est Sport. Alors d’un pas plus assuré, il se dirige vers la grange. Adam y est effectivement , en train de bouchonner son compagnon de chevauchée.
– ça me fait toujours du bien de passer mes nerfs sur la brosse et les poils morts de Sport.
– Je vois ça; Sport brille comme un sou neuf.
– Dis, Adam, tu vas pouvoir poser ta brosse. Y a quelque chose qui t’attend là-bas.
– oh oui, je sais. J’ai entendu quand je suis sorti. J’ai pété quelque chose ???
– De quoi tu parles ? On s’en fiche du vase. C’est d’autre chose dont il s’agit. Pa’ est debout. Oh, tu m’entends ???? JE TE DIS QUE PA EST DEBOUT.
– NONNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNN….
Adam porte sa main à sa tête et chancela :
-Oh Adam, tu vas pas tourner de l’oeil. Hé, ho reste avec moi. Viens t’asseoir…
Hoss commence à gifler Adam avec énergie, en désespoir de cause; il chope le seau d’eau et le jette au visage de son frère. Ce dernier recule; se secoue et proteste :

-HEEEEEEEEEEEEE, t’es dingue, ça va pas la tête.
– Ah je vois que tu es revenu. Excuse-moi pour la douche, mais t’as failli tomber dans les pommes. Hé, ça va aller ?
– Oui, mais bon l’eau, t’aurais pu éviter. Elle avait un goût de pisse, ta flotte…
– Oh ça va; d’abord la fin justifie les moyens. Bon, j’t’emmène voir pa ou on continue à discuter sur mes méthodes pour te faire recouvrer tes esprits…
– Bien sûr, je te suis. Heu, Hoss, s’il te plait, j’aimerai que ça reste entre toi et moi. Joe n’a pas besoin de savoir ça.
– Rassure-toi, on n’est plus à ça près…. Joe faisait pas le malin quand je l’ai laissé. Et puis tu sais, à tous les deux, on a dû pleurer l’équivalent du Lac Tahoé….

Un mois s’est écoulé depuis cette folle journée au cours de laquelle Hoss puis Joe et enfin Adam ont eu l’immense surprise de voir leur père debout. La fuite inopinée de Joan a été élucidée ; elle a quitté Ponderosa pour aller chercher un remède auprès des Paiutes. Elle a pris d’énormes risques, en retournant dans son ancienne tribu. Elle a décidé d’emprunter Buck, car elle savait que le chef des Paiutes a une haute estime de Ben Cartwright, et elle avait voulu mettre toutes les chances de son côté. Et le culot avait payé; le chef des Paiutes avait convaincu son peuple de venir en aide à leur ancienne squaw. Le remède avait fonctionné, et elle avait aidé Ben à se mettre debout pour aller faire une surprise à ses fils.
Paul Martin avait été convié dès le lendemain, et il avait eu droit à la même scène; il n’avait jamais ressenti une telle liesse… Voir Ben Cartwright totalement rétabli lui avait causé une émotion sans pareille… Dans son métier, il avait plus souvent vécu des moments pénibles que ce genre de guérisons quasi miraculeuses. Et il était fou de joie que ce soit Ben qui lui offre à vivre de telles minutes. Surtout que Ben, il l’avait examiné scrupuleusement, ne souffrait d’aucunes séquelles consécutives à ce qu’on pouvait appeler une attaque. Il a écourté sa convalescence, la réduisant à une semaine au lieu des trois exigées par le docteur. Ses facultés intellectuelles n’ont pas été affectées, il ne présente aucun trouble de la mémoire; il s’exprime toujours aussi bien qu’avant, c’est à dire d’une voix forte et sur un ton ne souffrant aucune contestation. De nouveau, les murs de Ponderosa tremblent, mais ni Joe, ni Hoss ni Adam ne s’en offusquent, la voix de leur père leur a bien trop manqué. Et du coup on entend des « yes sir » à longueur de journée; même Adam se surprend à en lâcher quelques uns; et ce n’est pas rien, lui qui a toujours eu du mal avec l’autorité de son père.
Ben reprend la tête du ranch, se remet aux affaires; oh pour l’instant il s’en tient à de la comptabilité et au recensement des nouvelles têtes de bétail. Il n’est pas encore remonté à cheval, son alitement a laissé des traces notables sur sa musculature; il a vraiment fondu. C’est pour cela que Hop Sing cuisine tous les plats consistants qu’il connait, et oblige Mistel Caltwight à se resservir au moins deux fois….
Ce matin, Ben est plongé dans ses livres de comptes, quand Joan attire son attention par un raclement discret :
-Ben, excusez-moi de vous déranger. Je souhaiterai vous parler.
– Mais ne vous excusez pas ma chère. Je vais d’ailleurs faire une pause. J’ai été tenu éloigné des affaires pendant trop longtemps, et je suis un peu dépassé par la quantité de paperasse qui s’est accumulée.
– Ben, vous exagérez. Vos fils ont fait un travail sensationnel et je ne peux pas vous laisser dire ça.
– Oui, vous avez raison. Pardonnez-moi. Maintenant que je connais vos talents en matière de médication, je m ‘abstiendrai de vous froisser. Vous êtes capable de m’expédier outre-tombe ou de me déclencher une fièvre de cheval.
– Oh Ben, vous vous moquez.
– Si peu si peu, j’étais à mille lieux de penser que vous aviez conservé de tels souvenirs de votre ancien monde.
– Je tiens à vous dire que le chef des Paiutes m’a chassé du monde des Indiens, mais nul ne pourra jamais faire sortir le monde des Indiens de mon esprit. Ils m’ont élevé, leur culture est en moi dans mon coeur, à défaut de couler dans mes veines.
– Vous êtes une jeune femme formidable, Joan. Courageuse, déterminée, si j’osais je dirai qu’ en plus vous n’avez pas froid aux yeux.
– Mais vous êtes aussi quelqu’un d’exceptionnel, Benjamin. Sinon, le chef n’aurait jamais accepté d’aider un Blanc…. J’ai eu le temps de lui parler de vous, c’est ce qui l’a dissuadé de mettre sa menace à exécution. Il aurait pu me mettre à mort.
– J’en frémis, ma chère. Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi; vous avez risqué votre vie pour moi.”
Ben se lève, prend Joan dans ses bras et la serre contre lui. Il lui faut lutter contre ses sentiments, C’est une femme mariée qu’il vient d’enlacer et il doit mettre de l’ordre dans sa tête et commander à son coeur de cesser ses battements effrénés .
– Bien, si vous me disiez ce qui vous tracasse …
– Henry et moi souhaitons nous établir ici, louer ou acheter une petite maison. Nous apprécions vote hospitalité mais il est temps pour nous de vous rendre votre tranquilité et nous devons penser à notre vie de couple.
– Je comprends Joan, mais rien ne presse; restez ici jusqu’à ce que vous trouviez ce que vous cherchez. Je pourrai me renseigner ces jours-ci en ville; vous pouvez compter sur moi.
-Merci Ben, je suis très touchée..

Joan se dégage des bras de Ben et sort de la pièce…. Elle a besoin de prendre un peu l’air. Elle s’éloigne du ranch, arrache machinalement quelques feuilles et les chiffonne tout aussi mécaniquement dans ses mains. Elle s’asseoit sur un rocher, le regard tourné vers l’horizon, s’efforçant de chasser de son esprit le trouble qui l’a envahi. Dans son crâne, une terrible tempête se déchaîne.
-Ma pauvre Joan, mais qu’est-ce qu’il t’arrive ??? Ben te fait encore de l’effet; tu as eu du mal à garder la tête froide quand il te serrait contre lui… Faut dire qu’il a tout ce dont tu rêves : il est puissant , protecteur et solide…. C’est ce qu’il te faut, hein…. Alors qu’est-ce que tu attends pour retourner le voir…. Tu sais bien que tu ne vas pas pouvoir résister à son charme; c’est lui que tu aimes…
Mais elle entend aussi une autre voix :
– Allons, tu ne vas revenir là-dessus. Personne ne t’a forcé à épouser Henry, tu as fait ton choix en ton âme et conscience. Il ne triche pas avec toi, il t’aime sincèrement et tu peux compter sur lui.
C’est normal que tu restes attachée à Ben, surtout après ce qu’il a fait pour toi et ce que vous avez vécu ensemble. C’est toi qui as réussi à le faire sortir du coma; alors cela crée forcément un attachement. Mais tu sais très bien ce qu’il en est. Tu es mariée et ce sacrement, tu ne pourras pas le rompre. C’est Dieu qui a consacré votre union et rien ne saurait la défaire… »

Evidemment qu’elle est sûre de l’amour qu’elle porte à Henry. L’alliance qu’elle porte à sa main gauche est là pour lui rappeler ce serment qu’elle a prononcé devant le pasteur; 5 mois auparavant. Quand d’une petite voix feutrée elle a prononcé « I do »; elle sait très bien qu’elle n’a pas vu autre chose que le visage d’Henry… Ben n’a pas pris possession de son esprit, elle en est absolument certaine et c’est sur ces certitudes qu’elle doit s’appuyer pour y voir plus clair. Plus que jamais, il est urgent pour elle et Henry de trouver cette location et s’éloigner un peu de Ponderosa; car côtoyer Ben aussi souvent ne facilite pas les choses.

Lorsqu’elle passe la porte, Ben est toujours assis à son bureau. Elle ne s’arrête pas et monte directement dans sa chambre. Elle commence par plier du linge, à remettre sur cintre une ou deux robes qu’elle a abandonnées sur une chaise. Elle range les bottines d’Henry ainsi que son costume. Elle a beau s’occuper les mains, cela n’empêche pas son esprit de gamberger; et elle a l’impression que les choses de cette pièce ont une âme….. La robe lui rappelle ses premiers instants avec Ben : la fameuse robe verte et blanche bien trop longue pour elle…. Et les bottines; aujourd’hui, elle ne peut s’en passer, son pied s’y est fait. Mais elle se souvient parfaitement du jour où Ben les lui a présentées. Elle était encore vêtue de la tunique que les Païutes lui avait appris à tailler dans une peau d’auroch. A ses pieds, elle avait bien évidemment ses mocassins en peaux. Alors elle avait très mal réagi quand Ben lui avait demandé de mettre CES choses à ses pieds. Ben avait d’ailleurs failli se les ramasser en pleine figure..
Heureusement, Henry et elle occupent une autre chambre que celle dans laquelle elle avait passé ses nuits quand Ben et Adam l’avait ramenée à Ponderosa…. Sinon, en plus, le lit lui aurait rappelé un autre souvenir; plus brulant celui-là, une proximité rare, et qui irrémédiablement la rattachait à Ben…
Elle ramasse un coussin, et prise d’une pulsion, se met à le tordre et à le frapper… Avant de le balancer à travers la pièce. Mais que lui arrive-t-il ? Une jeune adulte sensée n’a pas à se conduire de la sorte; y compris chez les Païutes…. Jamais oh grand jamais, une squaw ne se serait laissée aller à un tel mouvement d’humeur… Ce genre de crises était tolérée chez les papooses; mais pas chez les adultes. Elle prend conscience de son geste et s’arrête net, saisie par ce qu’elle vient de faire…Il faut qu’elle se calme, tout de suite, et qu’elle arrive à faire sortir Ben de son esprit…. Y parviendra-t-elle ? N’a-t-elle pas reconnu elle-même, devant Ben ,que la civilisation n’est pas parvenu à effacer le souvenir du monde indien ? Il en est peut-être de même avec les sentiments : son amour pour Henry est certes sincère et fort, mais va-t-il tenir face à ce qu’elle ressent pour Ben ???
L’écho d’un grincement parvient à ses oreilles , quelqu’un monte à l’étage. Il faut qu’elle retrouve ses esprits :

– Joan chérie, ma chère; vous voilà en train de travailler.
– Travailler, est un grand mot, mon ami. Je mettais un peu d’ordre dans nos effets.
Joan s’entend parler mais elle a l’impression que ce n’est pas elle qui parle; sans s’en rendre compte, elle a adopté certains us de sa belle-famille et s’efforce de parler comme sa belle-mère. Henry a deux soeurs qui ont épousé de riches entrepreneurs du chemin de fer à San Francisco et Joan a calqué son intonation sur celle de ces belles soeurs et s’évertue à articuler exagérement.
– N’irions-nous pas faire une balade avec la voiture ? Ben m’a indiqué ou une deux propriétés qui, semble-t-il seraient disponibles à la vente.
– C’est une excellente idée. Je prends ma cape et nous pouvons y aller…

C’est sans aucun doute ce qu’il y a de mieux à faire; s’éloigner encore un peu plus de Ponderosa , s’aérer la tête et permettre à son coeur de se calmer

Ben, après avoir assisté au départ de Joan et d’Henry, commence son travail dans la grange. Il a décidé aujourd’hui de vérifier les harnais et de faire un peu d’entretien. Il repense avec un sourire amusé à la réflexion de Joan, à propos du travail que les garçons ont abattu pendant qu’il était alité. Il n’a rien trouvé à redire, mais une espèce d’orgueil le pousse à reprendre pleinement possession des choses et des êtres…. Il se sent en pleine forme, de plus, complètement rétabli…

Sans vraiment pouvoir dire pourquoi, il ressent le besoin d’ouvrir les malles qui contiennent une bonne partie de ses souvenirs. Ben ouvre la première; et le passé lui saute au visage. C’est la malle dans laquelle il a enfermé quelques affaires appartenant à Marie… Lorsqu’il effleure la soie de sa robe de marié; il ne peut contenir son émotion, et voilà, les larmes lui montent aux yeux. Cela fait bien longtemps qu’il n’a pas pleuré; mais il les laisse couler, elles glissent lentement sur ses joues en même temps que les images se bousculent dans sa tête. Le sourire de Marie; si belle dans sa robe le jour de leur noce… Marie lui a redonné le goût de vivre. Son ventre rebondi quand elle attendait leur bébé…. Les jeux qu’elle inventait pour divertir Hoss; les efforts qu’elle faisait pour s’intéresser aux lectures d’Adam… Et tout cela avec une grâce tellement naturelle et une gaîeté jamais altérée. Quelque peu étourdi par sa peine, Ben prend un tabouret et baisse la tête. Il pleure doucement, poussant du pied un brin de paille, les mains serrant un coussin blanc, qu’elle avait brodé de ses initiales : M. C. Son coussin, qu’il avait pourtant banni de sa maison, aujourd’hui, il comble -là tout de suite- un vide immense et lui fournit une chaleur qu’il ne s ‘explique pas. La force de l’amour sans doute… De là où elle est, Marie veille sur lui. Il sait : chacune de ses épouses sont venues lui tendre la main, quand il perdu dans le tunnel des ombres… Chacune à sa manière, elles sont apparues : d’abord Elisabeth, puis Inger et enfin Marie. Elles l’ont appelé, elles lui ont tendu la main…. Il aurait pu aller les rejoindre, cela n’aurait pas été très difficile… Il lui aurait suffi de se laisser glisser vers elles. Mais il y a eu cette autre femme; bien vivante, elle, qui l’a attiré du côté de l’autre lumière : celle du soleil, celle de la vie, celle de Ponderosa… Et il a tourné le dos au sourire de ces trois dames blanches pour s’en retourner dans le tunnel; mais sans y séjourner. Il en était sorti. Et cette femme, c’est Joan….

Il essuie ses yeux du revers de sa manche et replie la robe de mariée qui a appartenu à Marie. Il referme la malle et sort de la grange, les épaules un peu basses; et la mine triste. Il est triste; oui, triste d’être seul, d’être veuf. Même si cela fait plus de 10 ans, bientôt 15, il a encore la nostalgie de cette époque où Marie a partagé sa vie…. Et Inger, elle qui a tellement apporté de joie dans sa vie. Et Elisabeth, la fière Elisabeth Stoddart qui a tenu tête à son père pour imposer Ben…. Il a apprécié chacun des moments qu’il a passés avec chacune de ses épouses. Mais il déteste chaque minute de cette solitude qui lui est imposée. Il veut de nouveau goûter au bonheur de s’allonger au côté d’une compagne et partager un instant tendrement langoureux et le plaisir de connaître des minutes d’extase au lieu de combattre le froid dans un lit bien trop grand. Et se laisser aller au délicat tempo d’une valse lente, et serrer dans ses bras celle qui ne jure que par vos yeux et ne rêve que d’une chose : s’y noyer. Ben adore danser, il a toutes les cavalières de Virginia City, mais toutes détournent les yeux sous son regard qui a toujours impressionné… Cela les met mal à l’aise , car ce regard est net, incisif et sondeur. Alors que Marie, ou Inger ou Elisabeth ont toujours soutenu son regard et même, elles s’en sont nourries. Et Joan, oh il n’a pas à forcer sa mémoire pour savoir que Joan n’a pas souvent baissé les yeux devant lui , bien au contraire, c’est elle qui l’a forcé à la regarder…. Pendant les quelques mois qu’elle a passé à Ponderosa, elle a souvent montré à Ben ce qu’elle pensait… Et il doit reconnaître qu’elle a réussi à le déstabiliser… Et même mieux, elle y parvient encore, alors que c’est lui qui l’a poussé dans les bras de Henry. Elle est heureuse, et cela suffit à son bonheur, en apparence, oui, car au plus profond de lui-même, il n’en est pas persuadé. Et c’est ce soupçon de doute qui lui pèse autant et le préoccupe. Il n’a pas très envie de lutter contre ses sentiments, il le sait… Mais bon sang, pourquoi n’entend-il pas la voix de la raison, pourtant d’ordinaire si prompte à venir lui rappeler de contrôler son humeur et ses débordements. Il ne perçoit qu’un babillage diabolique qui l’exhorte à se laisser aller et à suivre les élans de son coeur….. Ah ce Cupidon, petit ange potelé avec son arc. Plus d’une fois, il a été blessé par des flèches ou des balles, mais les tireurs qui l’ont pris pour cible n’ont jamais touché d’organes vitaux; tandis que ce diablotin a l’air de viser en plein coeur et comme ses flèches sont ensorcelées, la blessure ne guérit jamais et la douleur ne cesse pas non plus. Le seul antidote connu est diabolique, il suffit de donner un baiser à la personne dont le nom figure sur la flèche que cet archer coquinet vous a décoché…. Et ce prénom-là, Ben le connait : c’est un prénom tellement court, qu’une seule respiration suffit pour le prononcer. Ce qui rend sa répétition vraiment aisée….. Joan Joan Joan, comme un appel, comme une sonnerie de gong qui le maintient en éveil sans arrêt. Un refrain lancinant, incessant, gravé dans son coeur, à l’endroit où le petit bambin frisé a planté sa flèche….
Il essaie de se remettre au travail à son bureau mais son esprit vagabonde bien au-delà de son cahier de comptes… Pas moyen de se concentrer, il peste Ben, il peste contre lui-même, parce qu’il s’en veut de ne pas parvenir à chasser de son esprit les images légères que lui inspire Joan. Non, il n’arrive pas à retrouver son sérieux et sa concentration…
Il doit se forcer, néanmoins, les garçons ne vont pas tarder à arriver. Ils sont partis tôt le matin pour aller tailler du bois dans le portion nord du domaine. Un boulot harassant que Ben n’est pas encore en mesure de faire, voilà pourquoi il s’est replié sur la comptabilité; mais sans grand enthousiasme…. Il préférerait suer sur une hache pour ainsi bloquer son esprit; rien de tel qu’un labeur éreintant pour faire taire les pérégrinations insensés d’un cerveau tourmenté. Au lieu de cela; il se retrouve assis sur une chaise, face à l’imposant bureau avec un livre de compte qui ne veut pas se laisser remplir . Ben a l’impression que les chiffres le narguent, tantôt il y lit son âge, et tantôt le sien, puis celui des garçons…. Bref, un cauchemar numérique….
Un éclat de rire retentit à la porte… Joan rentre de sa promenade avec Henry. Voilà qui va lui donner un prétexte pour abandonner purement et simplement sa comptabilité. Henry lui ouvre la porte et s’efface pour la laisser entrer. Elle a déjà retiré son chapeau et le tient à la main, et elle est en train de dénouer sa cape… Puis elle retire ses gants, laissant apparaître de fines mains blanches, délicates. Joan ne porte pas de bijoux, à l’exception de son alliance, un anneau fin en or qui brille à son doigt. L’anneau qui, aux yeux de Ben, cristallise toute la frustration d’un amour interdit et anéantit du coup toutes ces chimères de bonheur.
– Avez-vous fait une agréable promenade ?
– Oh oui, c’était charmant. Il faisait doux et nous avons apprécié chaque minute.
– Ben, vous avez un domaine somptueux.
– Merci, mon cher Henry. C’est pour moi une grande fierté, chaque parcelle de cette terre, chaque tronc d’arbre est la trace vivante du rêve que j’ai fait. Chaque hectare conquis est le témoignage de ce rêve, sans cesse, Ponderosa me rappelle que l’homme heureux est celui qui fait un rêve et qui se donne les moyens de le réaliser.
– Certes mon cher Ben, je vous rejoins. Nul n’est plus heureux que celui qui obtient ce qu’il désire.Je compte bien moi aussi réaliser mon rêve…
– Notre rêve, mon cher…
Ben reconnait bien là Joan et son tempérament . Nul doute qu’elle va faire équipe avec Henry, leur fier navire sera piloté par deux capitaines, prêts à braver ensemble les tempêtes de la vie. Oui, Henry est un homme heureux.
– Mon cher Henry, j’espère que vous savez apprécié les qualités de votre épouse; elle est extraordinaire.
– Oui, Ben.
Et ce faisant, Henry porte à ses lèvres la main de sa main et y dépose un chaste baiser.
– Vous devez mourir de fin, Ponderosa et ses environs vous a ravis les yeux mais je doute que cela ait pu emplir vos estomacs.
– Veuillez m’excuser Messieurs, je monte faire un brin de toilette et passer une autre tenue. »
Ben entraîne Henry vers la table et lui offre un verre de whisky qu’ils dégustent lentement en attendant les garçons pour passer à table.

-j’te l’avais dit que je serai le plus rapide pour rentrer… Tu as vu ce que je vous ai mis dans la vue… Cochise a littéralement volé…
– c’est bien de reconnaître que Cochise a fait le boulot….
– Ahah, mauvais perdant.
– Sport a perdu un fer et tu sais combien Adam répugne à faire galoper un cheval s’il lui manque un fer…
C’est Hoss qui vient d’arriver et qui tente, comme d’habitude, de temporiser….
– Je me demande qui des deux manquait de fer, lance Joe d’un air diabolique….
Adam lui jette un regard noir, plus noir que son chapeau, c’est vous dire…. C’est le moment que Ben choisit pour intervenir.
– Alors les garçons; le travail a bien avancé…
– Oui pa; il nous reste maintenant à aller vérifier les clôtures dans la section Sud.. Ce sera pour demain. Cette après-midi, nous retournons au bois. Les gars sont restés sur place.
– Hank est avec eux ?
– oui…. Pas de soucis. Il a embauché une vingtaine de types.. Des travailleurs. Tout ira bien.
– Bien, merci Adam.
Oui tout va bien, Ponderosa a une mécanique bien huilée, tout fonctionne parfaitement. En général, Adam ou un de ses frères, voire Hank s’occupent de recrûter de la main d’oeuvre. Un coup d’oeil leur suffit pour jauger des qualités morales du gars qu’ils ont en face. Une poignée de main conclut l’échange, contrat de confiance mutuel, un engagement fort. Donner sa parole engage quelqu’un, c’est quelque chose de fort… Ensuite Adam inscrit le nom du ou des hommes sur le cahier, de manière à officialiser l’embauche, ce qui permet au gars de prétendre à son salaire…
-Tu sais Pa, Hank a embauché un Canadien, c’est un roc. Il est aussi costaud qu’Hoss; il s’appelle Edmond, Edmond Marchildon…. Il abat une quantité incroyable de travail….
Joe ne peut que ressentir de l’admiration pour un homme aussi fort, lui se trouve tellement maigrelet dans son blouson…. Des gars comme lui, Edmond aurait pu en soulever 4…. Joe n’a aucun mal à l’imaginer… Il a déjà vu Hoss porter à bout de bras des molosses.
– Bien les garçons, vous allez faire un brin de toilette, nous allons passer à table dans quelques minutes… Joan ne saurait tarder, elle est montée se rafraîchir.
Hoss grimpe les escaliers et Joe lui emboite le pas, suivi d’Adam…. Ben les regarde filer avec un sourire non dissimulé; puis il se retourne et porte son verre à ses lèvres.
– Ah mon cher Ben, vous êtes un homme heureux. Trois fils aussi travailleurs et aussi complices; quelle réussite.
– oui; c’est la plus grande fierté de ma vie. Ils passent avant tout; je serai prêt à vendre Ponderosa pour chacun de mes fils…. La vie ne m’a pas épargné, en me prenant trois épouses et en privant mes trois fils de l’amour de leur mère, mais je suis comblé en les voyant maintenant adultes….
– comme je vous comprend. Moi-même, je ne croyais pas pouvoir prétendre à un tel bonheur. Joan est une épouse merveilleuse; une compagne parfaite. Je l’aime en dépit de son passé, de ce monde dans lequel elle a grandi.
– Vous savez, cela a contribué certainement à faire d’elle ce qu’elle est aujourd’hui.
– oui, vous avez raison Ben… Je ne pensais pas qu’un tel bonheur fut aussi simple à gagner. Et je le savoure chaque jour. Mes parents ne donnaient qu’une image de façade de leur félicité conjugale, mais je peux vous dire qu’en huis clos, tout était différent. Ma mère méprisait mon père; et ne se cachait pas pour le lui faire savoir. Lui ne disait rien, et se laisser injurier et rabaisser. Je crois qu’il devait un peu la craindre. Ma mère était un sacré morceau de femme; avec un sale caractère. Elle n’était jamais contente et se plaignait toujours de la maigreur de la paie qu’il ramenait à la maison. Il se tuait à la tâche dans les mines où il se faisait embaucher. Mon père était tout sauf l’incurable paresseux que ma mère se plaisait à décrier. Elle exigeait de lui qu’il nous corrige; mais lui était bon avec nous. Je me souviens qu’il avait trouvé une parade à ses exigences sans bornes. Il nous conduisait dans sa chambre, fermait la porte et tapait sur un coussin et nous demandait de crier. Je lui en étais très reconnaissant… Et vous voyez, Ben, je pense que d’une certaine manière, vos fils ont moins souffert que moi. L’absence d’une mère est une souffrance immense, certes, mais l’image qu’ils en ont d’elle est forcément empreinte d’amour; puisqu’ils l’ont construite petit à petit à partir de ce que vous avez pu leur dire.
– oui, tout à fait. Je leur ai souvent parlé de leur maman et tous trois savent à quel point j’ai aimé chacune de mes épouses.
– Quel âge avaient vos fils, à la mort de leur mère ?
– La mère d’Adam est morte en couche; Inger, la mère d’Hoss a été mortellement blessée alors que notre fils était encore un nourrisson. Et Joe a perdu sa mère à l’âge de 7 ans….
– C’est donc lui qui a profité le plus de sa mère ?
– Oui et c’est sans doute lui qui a eu le plus de chagrin.
– Puis-je vous poser une question ?
– Bien sûr.
– J’espère ne pas être indiscret ; comment avez-vous réussi à élever des nourrissons ?
– A la mort d’Elisabeth, la sage-femme s’est occupée de trouver une nourrice, une brave fille qui élevait sa petite fille et qui a accepté de nourrir Adam. Puis j’ai décidé de partir très vite, je voulais réaliser mon rêve dans l’ouest. Je me suis donc engagé dans cette aventure avec mon petit garçon et quelques pièces en poche. Puis j’ai rencontré par hasard Inger qui est devenu ma femme et qui a accepté de prendre Adam sous son aile et lui prodiguer tout son amour… Et un jour, une flèche meurtrière a foudroyé ma belle . Et je suis resté de nouveau avec la solitude et le chagrin pour compagnon de route; avec deux enfants accrochés à moi comme deux naufragés arrimés à un morceau de bois chahuté par des courants contraires. Hoss était encore en langes et Adam n’avait pas encore 7 ans….
– Et c’est encore la force de votre rêve qui vous maintenait debout.
– Exactement, et la prière et la confiance, intacte , que je gardais en notre Seigneur; malgré les épreuves et les souffrances qu’il m’infligeait . Je ne cessais de me répéter qu’il m’envoyait uniquement que ce que j’étais en mesure de supporter et de surmonter…. Et voyez, j’ai eu raison, la vie m’a largement comblé; et je sais combien j’ai bien fait de croire en moi et de croire en la vie…. La vie donne toujours plus, tant qu’on est capable de s’émerveiller d’une petite chose, d’un coucher de soleil, du chant d’un oiseau, de la majesté d’un arbre s’élevant vers un ciel bleuté…
– Ben, je vous admire. Vous êtes un homme extraordinaire et je suis flatté de faire partie de votre cercle d’amis.
– Vous et Joan aurez toujours une place à notre table à Ponderosa; quand bien même vous vous serez installés dans votre petit nid.
– Merci Ben, j’apprécie votre chaleur et votre hospitalité.
Et les deux hommes de tomber dans les bras l’un de l’autre et de se donner l’accolade, une accolade fraternelle, masculine, et dénuée de pudeur…
– Voyez, Ben, c’est ici que j’aurais appris le sens de la chaleur humaine et de la vraie vie…. Je peux vous le dire maintenant, mais ce sont vos fils qui m’ont montré comment communiquer simplement réconfort et soutien. Moi je me tenais en arrière et je les voyais se soutenir mutuellement et prendre Joan dans leur bras, alors que moi; comme un imbécile, j’étais incapable de la serrer contre moi et la consoler….
– Nous les hommes, avons trop souvent du mal à montrer ce que nous ressentons. J’ ai toujours dit à mes fils que le fait de porter une arme ne dispensait pas d’écouter son coeur…. Plus d’une fois, je le sais, mon fils aîné a manifesté des regrêts après une fusillade. Il a dû quelque fois dégainer et tirer pour sauver sa peau et les trois ou quatre fois où il l’a fait , il avait en face de lui un camarade. Fou furieux et abreuvé de haine et de ressentiment, mais avec le même visage qu’Adam leur avait toujours connu. Et à chaque fois, ce fut un déchirement terrible… Franchement, je suis fier que mes fils expriment ainsi le poids de leurs tourments et la sincérité de leurs sentiments… C’est ce qui peut sauver l’homme de la sauvagerie aveugle et de l’indifférence qui fait se détourner les yeux et s’assécher les coeurs…. et
– Ah mon cher Ben, que de belles paroles vous prononcez-là… Et avec une telle conviction….
Ben se retourne sur la voix de Joan, ni lui ni Henry ne l’ont entendu arriver. Manifestement, ses petites ballerines de velours noires ont glissé sur les marches, sans la trahir…..
– Joan, vous êtes splendide. Simplement splendide. Mon cher Henry, pardonnez-moi ces paroles, mais votre épouse est délicieuse et particulièrement en beauté ce soir, et elle va embellir notre table, mieux que n’importe quelle composition florale des plus grandes boutiques de Boston ou de San Francisco.
– Ben, je ne peux vous en vouloir. Et puis, c’est toujours très flâtteur pour un homme que de se voir vanter les charmes de son épouse.
– Ben, m’offrirez-vous votre bras ?
– Avec plaisir, chère amie…
Avec amusement, Ben incline le buste en direction de Joan et tend son bras; elle posz sa main sur le poignet de Ben et se laisse conduire à table.
– Ma chère Joan, je suis désolé, nous allons devoir patienter quelque peu, les garçons ne sont pas encore descendus.
– Si si pa, nous arrivons.
Et une cavalcade se fait entendre dans les escaliers et les trois fils Cartwright rejoignent leur père et leurs hôtes.. Adam s’incline et baise la main de Joan.
– Veuillez nous pardonner, Joan; mes frères ont mis un temps fou à se préparer. Joe s’est recoiffé trois fois et Hoss a essayé toutes les cravates pour être bien sur qu’il n’y en avait pas une qui serrait moins que les autres.
– Big Brother, tu ennuis Joan avec tes récriminations. Elle n’a surement pas envie de t’entendre pérorer de la sorte.
Joe joue des coudes, lui aussi veut saluer Joan, mais lui l’embrasse sur la joue, un baiser tout frais, qui sent bon l’eau de Cologne.
– Hou là….
Quant à Hoss, il la soulève de terre et la fait tourner au-dessus du sol.
– Hoss, reposez-moi, vous allez me donner le tournis.
– Pardonnez-moi, Joan…..
Le repas s’annonce animé.

Et environ 4 semaines plus tard, on retrouve Joan et Henry en ville.

– Voilà Monsieur Dexter; je vous remets officiellement votre acte de propriété. Vous voudrez bien signez en bas de la page… Cela fait de vous les nouveaux propriétaires de la ferme de feu Jonathan Handricks…
Et le notaire de tendre son porte-plume à Henry, celui-ci inscrit son nom en bas de la page; puis le tend à son épouse.
– Maître, vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que ma femme signe aussi.
– Ce n’est pas dans la procédure mais je ne vois pas pourquoi je m’y opposerai. C’est vous le dépositaire légal, mais madame étant votre épouse, je consens à ce qu’elle signe également le document.
Joan est très fière , c’est peut-être ça dont lui ont parlé Ben et Adam, quand ils lui disaient qu’elle avait droit de prendre sa place en tant que femme… Que de chemin parcouru , depuis le jour où elle a été chassée de la tribu des Païutes et que son chemin de vie a croisé les Cartwright… La voici mariée, en train de signer un papier qui leur donne le droit de s’installer et de fonder un foyer… C’est le deuxième papier officiel qu’elle signe, le premier étant le registre des mariages. Elle avait eu une telle crainte de faire un paté sur le grand livre; son écriture était encore un peu hésitante, il en avait fallu du temps à Ben pour lui faire acquérir de la souplesse dans le poignet et lui faire maîtriser le geste. Elle s’était beaucoup entraînée et était assez fière d’elle… Elle avait une telle soif d’apprendre; maintenant que Ben avait distillé dans son esprit les germes de la culture politique, juridique et économique… Sans oublier la littérature, mais ça c’était Adam qui s’en était chargé… Il lui avait fait souvent la lecture et avait même consenti à lui faire répéter son alphabet et elle avait rapidement appris à lire… Quant à Joe, il avait fait un fameux professeur, essayant de gommer de son vocabulaire les expressions un peu osées que les Païutes lui avaient enseignées… Heureusement, cela avait été un exercice plaisant, car Joe avait des substituts, il connaissait d’autres tournures qui n’auraient pas manqué de faire bondir Ben de son fauteuil.. N’empêche qu’ils s’étaient bien amusés tous les deux…. Hoss lui avait tout de suite dit qu’il ne lui apprendrait rien, étant donné qu’il n’avait pas gardé grand-chose de toutes ces années passées à user ses fonds de pantalon sur les bancs de l’école. Mais Joan avait apprécié chacune des minutes en sa compagnie; Hoss enseignait, sans jamais s’en rendre compte. Il parlait des arbres et des animaux comme personne, et elle croyait entendre la voix de Grand-Père Feuillu, l’âme de la tribu, à qui elle avait souvent confié ses tracas de Papoose ou ses colères, lorsque les adultes lui faisaient comprendre que sa place n’était pas avec les guerriers et que sa présence aux cérémonies rituelles n’était pas à envisager….
– je pense que nous pourrons remercier Ben Cartwright pour ses précieux conseils.
– C’est un ami très cher ; et un homme extraordinaire. Vous savez, les gens ici , ne sont pas enclins à vendre leur propriété à des étrangers; mais le fait que vous soyez un ami de Ben Cartwright inspire la confiance et c’est pour cela que les héritiers de Jonathan Handricks ont accepté de vous céder cette ferme. C’est une bonne affaire; et la maison est en excellent état… Les champs ont été très bien entretenus… Avez-vous l’intention de vous établir et exploiter votre ferme, mr Dexter ?
– Oh non, je ne prétends pas à cette tâche. Non que je ne m’abaisserai pas à la faire, mais je suis un incompétent notoire, dès qu’il s’agit de tenir un outil. Je suis un vrai danger… Je manie la plume et les chiffres; je vais donc garder mon poste à San Francisco.
– Que faites-vous à San Francisco ???
– Je suis avocat.
– Que ne me l’avez-vous dit avant. Nous voici confrères..
– Oui.

Joan et Henry, quelques temps plus tard, organisent une splendide party dans leur nouvelle maison…. Ils ont fait venir les musiciens et ont lancé les invitations… Tous les amis des Cartwright et donc amis de Joan sont venus….
Un violonniste barbu, vieil ami de Henry est venu spécialement de San Francisco et il met le feu à la salle…. Il commence par jouer une polka, une polka injouable, mais lui il la joue. Ses doigts courent sur l’archet et un à un ; les danseurs abandonnent, vaincus par la frénésie du tempo… Personne ne peut plus suivre; même frapper dans les mains devient impossibles… Et lui continue de jouer, avec un sourire radieux sur son visage buriné, en poussant des YEAH enthousiastes… De son pied, au sol, il marque la cadence et imprime le mouvement à son violon… Les invités sont sidérés, ils n’ont jamais vu un musicien jouer aussi vite…Et il accélère encore; c’est de la folie, c’est un envol de notes, on a l’impression que ses doigts ne touchent même plus les cordes; l’archet n’en peut plus de galoper ainsi… Dans une ultime accélération, il achève sa course et lève son violon vers le plafond…. Et la musique s’arrête….. Le silence qui suit étant encore un peu de la musique; les applaudissements tardent un peu à venir… Mais ils démarrent en une salve unanime pour saluer le virtuose… Ils l’applaudissent pendant de longues minutes, le remerciant de leur avoir offert une telle démonstration….
Puis il reprend son instrument et annonce un quadrille, puis une mazurka, une autre polka, puis une galopade, mais moins frénétique que la précédente…. Ensuite, il enchaîne une valse hésitation avec les musiciens venus de Virginia City… Vraissemblablement impressionnés, ils ne compteront pas les fausses notes…. Mais le violonniste barbu est indulgent et accueillant, sa musique s’adapte…. Les danseurs enchainent les pas, Joan se laisse emmener par Ben pour une mazurka… Elle se mélange un peu dans les pas, mais il la guide et lui souffle à l’oreille quand est-ce qu’elle doit sauter… Et elle parvient à se caler sur la musique et ne se trouve plus en contre-temps avec Ben… Il lui pince doucement le dos, pour lui imprimer le mouvement et faire qu’elle saute au bon moment;… Cela la fait beaucoup rire…. Mais voilà Adam qui fend la foule ; Adam, en grande tenue, qui tape sèchement dans ses mains; qui se place au centre de la pièce et qui réclame le silence. Déjà les commentaires vont bon train :
-alors Adam; qu’est-ce que tu as à nous annoncer ?Tu te maries avant la fin de l’année ?
-Tu as trouvé de l’or et tu veux en faire profiter tes amis….
-S’il vous plait;…
Les musiciens ont arrêté de jouer; Ben jette un regard mi-drôle mi inquiêt à Joan…; avant de la raccompagner galamment vers sa table. Adam les interrompt :
-Non, Joan, je vous en prie; restez près de moi… Henry, venez mon cher….
Joan, rejointe par son mari, gagne le centre de la pièce et se place à droite d’Adam qui vient d’être intronisé maître de cérémonie….
-voyez-vous ma chère, il est temps de passer à la distribution des cadeaux….
-des cadeaux ? Mais comment… Oh Adam; dois-je m’attendre au pire ?
-en quelque sorte; disons le meilleur pire qu’il soit possible de fournir…

Joan regarde Henry; à vrai dire ni l’un ni l’autre n’est en mesure de dire à quelle sauce ils vont être mangés…. Les premières paroles d’Adam sont édifiantes et orientent les recherches….
selon les dires du Sénateur Douglas, la moitié de nos habitations sont remplies de choses futiles et inutiles et l’autre moitié est vide…. La nature ayant horreur du vide; nous allons y remédier…
Adam claque dans ses mains ; Joe et Hoss arrivent , ils poussent une grande caisse en bois…. Cérémonieusement, et en grands habits, ils font sauter les clous qui maintiennent le couvercle….. Adam s’en approche et dévoile le contenu de la caisse :

-ma chère Joan mon cher Henry, loin de moi l’idée de supposer que vous ne serez pas à même de combler les vides de vos vies, de votre nid et de vos nuits…
-Adam….

Murmure réprobateur de la part de Ben, qui ne peut s’empêcher de houspiller son fils ainé;; il ne faudrait pas qu’il en oublie ses bonnes manières, quand bien même il aurait décidé de faire l’amuseur public…

-Je disais donc, voilà de quoi combler un vide….

Et Adam sort de la caisse des livres; des ouvrages littéraires, des exemplaires de la presse , dont les fameuses théories du sénateur Douglass qu’Adam et ses frères ont pris soin de faire imprimer sur une pleine page et qu’ils ont fait encadrer…

-Pour que vous les ayez toujours sous les yeux, au cas où vous en oublieriez un passage…..

Et il dit cela avec un sourire; vous savez le sourire d’Adam Cartwright, celui qui fait qu’on a soit envie de lui sauter au cou, soit de l’étrangler… Joan choisit les deux; elle se jette à son cou et commence à lui tirer affectueusement l’oreille….

-Adam Cartwright, vous êtes un affreux moqueur… Mais je suis très flâttée; et tous ces livres auront une place privilégié ici, dans notre bibliothèque…
-je n’en doute pas… Et celui-ci ?

Adam sort de la poche intérieur de son veston, un fascicule…. Il est écrit dessus : Manuel de savoir-vivre à l’usage des demoiselles; par la grande dame d’Angleterre…

-Oh Adam, vous êtes monstrueux.
-Non, juste observateur… Cependant; le livre n’a pas été acheminé…Mais avec ce bon, on vous le remettra dès qu’il aura été livré….
-Bien, j’irai le rechercher… Sitôt après, je vous ferai manger la couverture…
-Oh non, quel sacrilège…

Et les voilà partis à rire, tous les deux…. L’assistance ne comprend pas tout, mais rit de bon coeur…. Et ils ne sont pas au bout de leurs surprises; car voilà Hoss qui s’avance; lui aussi endimanché….

-Adam, merci…. Mais c’est à mon tour maintenant…. Ma chère Joan, je ne vous cacherai pas que je ne suis pas un amateur de littérature… Mais je rejoins mon frère sur la nécessité de combler les vides de la vie… Aussi mon cadeau sera plus matériel; vous trouverez à l’extérieur, devant votre grange, un chariot…. qu’il faudra décharger……. Des sacs de pomme de terre vous y attendent, ainsi que des sacs de riz; cadeau de Hop Sing, de quoi préparer de succulents repas. Vous trouverez aussi des lentilles, des petits pois secs et des haricots….. Mais ce chariot ne sera à vous qu’à une condition:

-laquelle Hoss ?
-vous devrez combler le vide de mon estomac une fois par mois…
-oh, cela me semble faisable. Merci mon cher Hoss….

Et elle l’embrasse, tandis que Henry lui serre la main, amicalement et plein de reconnaissance….

-Bien, bien bien bien,,,,,, bien parlé big brother; mais c’est à moi maintenant….

Voilà Joe qui s’avance, élégamment cintré dans son costume bleu…. Il a lui aussi l’oeil coquin , peut-être encore davantage que ses deux frères…

-moi, j’ai retenu quelque chose de tout cela, c’est cette histoire de vide…. Et je sais ma chère Joan, que si la nature n’aime pas le vide; vous, par contre, vous savez le faire… Avec votre méthode à vous… Alors moi j’ai décidé de vous offrir ceci….

Hoss et Adam apportent une autre caisse, font sauter les clous du couvercle… Joe plonge la main dedans et en ressort une douzaine d’assiettes finement décorées de fleurs bleues en couronne….

-voilà pour vous; ma chère Joan… Vous y dégusterez d’excellents repas, et vous pourrez toujours les lancer à la tête de votre époux les jours de tension…
-Oh Joe,
-pardon Joan, c’était trop tentant…
-ne vous en faîtes pas . J’apprécie les clins d’oeil et vos présents nous touchent beaucoup….
-Et maintenant, musique….. Valse d’honneur….

Et les musiciens attaquent une valse; Adam enlace Joan et la fait tourner; les invités forment un cercle autour des deux valseurs; et accompagnent la musique en frappant dans leurs mains…. Puis Hoss s’avance, il tape dans ses mains, Adam s’écarte et Hoss enlace Joan et la valse reprend… Hoss n’est pas aussi bon valseur qu’Adam; mais il s’applique et Joan se laisse aller dans les bras puissants de ce géant au grand coeur… Puis Joe s’approche, il tape dans ses mains, Hoss s’écarte et rejoint Adam sur le bord de la piste… Joe est un excellent danseur; il entraîne Joan, lui lache la main et lui fait faire une pastourelle sous son bras … Joan se laisse guider, elle rejoint Joe, il la reprend dans ses bras…. Puis Joe fait signe à Henry de s’approcher, il écarte le bras et laisse sa place… Henry saisit la main de sa femme; s’incline respectueusement et pose ses mains dans le dos de son épouse et commence à la faire tourner… Lentement puis de plus en plus vite…. Henry est un excellent danseur, cela se voit immédiatement lorsqu’il démarre la valse en reculant son pied gauche, il valse à l’envers… Tous les hommes sont loin de maîtriser la valse à l’envers… les invités sont charmés…. Les escarpins de Joan glissent sur le plancher, c’est si léger, on entend à peine le crissement de la robe…. Et leurs pieds s’imbriquent de façon harmonieuse; c’est magique…. Ils sont hors du temps, hors de la soirée… Ils revivent leur soirée de noce…. Leur bal, leur valse….
Une pluie de rubans multicolores tombe sur eux…. Chaque invité avait dans ses poches des serpentins de papiers qu’ils lancent sur le jeune couple. Les voilà emmelés dans les rubans; ils en sont couverts, leurs mains sont liés par les rubans…. Mais ils continuent de valser; de valser, de valser , de valser, sans interruption….

Il n’est pas loin de 2 heures et demi du matin quand les musiciens annoncent la dernière danse : une valse lente pour ceux qui ont encore un peu d’ énergie ou qui veulent esquisser un dernier pas, un dernier tour de piste…. Un deux trois; un deux trois, une douce mélodie; et c’est Adam qui a la faveur de ce dernier morceau, il a Joan dans les bras… Et il la fait tourner lentement, il a planté ses yeux dans les siens; décidément, le fils a le même regard troublant que le père… Un regard profond, tendre et puissant.
Mais les instruments déjà se taisent, les musiciens s’arrêtent, épuisés mais heureux… Ce fut une belle soirée, ils ont apprécié d’être accompagnés par ce violonniste si talentueux… Cela a donné une autre dimension à la soirée, pour sûr , on en reparlera encore longtemps de la party donnée par Joan et son époux…
Un à un les invités quittent la maison après avoir chaleureusement remercié leurs hôtes… Il fait doux ce soir, les voitures s’éloignent toutes les unes après les autres; il ne reste plus que les Cartwright sur le pas de la porte. Ils s’apprêtent à prendre eux aussi congé…
-Merci Joan pour cette soirée… Elle a été délicieuse pour mes fils et moi…
-Hey, pa; nous sommes assez grands pour remercier notre hôtesse et lui faire des compliments.
-Je n’en doute pas Adam….

Hoss et Joe délivrent à Joan leur spécialité : un baiser sonore sur chaque joue… Adam est plus retenu et se contente de porter à ses lèvres la main de Joan gantée…

-Merci pour cette charmante soirée; ma chère amie… Ce fut très agréable et j’ai beaucoup apprécié la dernière danse….

Et il ne manque pas de remercier Henry de lui avoir si gracieusement prêté sa cavalière… Henry sourit à la plaisanterie et serre chaleureusement la main d’Adam; puis il salue de la même manière Hoss et Joe…

-bon retour à Ponderosa chers amis. Soyez prudents…
-Oui, ne vous inquiétez pas….

Ben monte dans le buggy en dernier et saisit les rênes.. Il fait claquer sa langue et les chevaux se mettent en route. Un dernier salut de la main et les voilà avalés dans la nuit de la plaine… Le trajet sera court, environ trois quart d’heure; mais Ben est soulagé de savoir ses fils avec lui… La fatigue se fait encore ressentir, ils ont veillé tard… A l’arrière Joe et Hoss sommeillent… Adam se retourne et lance une boutade à son père :

-mes deux frères sont dans les bras de Morphée… Faut dire qu’ils ont passé plus de temps auprès du ponch que sur la piste… Moi personnellement, j’ai apprécié la qualité de la musique. Jeff et ses potes n’ont jamais aussi bien joué….
-ils se sont appliqués c’est sur… Pour une fois qu’ils ne nous ont pas massacré la valse hésitation….Tout le mérite revient au violonniste qu’Henry a invité… Quel virtuose, il m’a vraiment bluffé…Je pense qu’on en entendra parler à Virginia City… ça fait tellement du bien d’entendre de la belle musique jouée par quelqu’un d’aussi doué….
-Oui, je suis d’accord avec toi…. Tout ce qu’il joue n’est pas dansable, mais il exécute les morceaux avec un tel brio qu’on ne peut qu’être enthousiasmé… Mais par contre, j’ai trouvé charmant votre idée pour la valse… C’est toi qui a organisé tout cela ????
-oui, j’ai assisté à quelque chose de ce genre à Boston, et je me suis dit que ce serait ce qu’il faudrait pour rendre hommage à Joan et à Henry…
-C’était très beau… Merci Adam, merci pour eux…
-ça va pa ? Tu as l’air étrange…
-Sans doute un peu de fatigue…
-Oh, mais oui, pa; allez, donne-moi les rênes; Pardonne-moi, j’ai tendance à oublier que tu es encore en convalescence.
-Convalescence, non, c’est fini maintenant… C’est juste que je n’ai plus trop l’habitude de rentrer si tard…
-dis pa, excuse-moi de te demander cela et je te prie de me faire taire si je suis indiscrêt… Est-ce que tu ne serais pas un peu troublé ???
-Troublé; qu’est-ce que tu entends par là ???
-Pa, on pourrait pour une fois se parler en hommes ;et pas seulement de père à fils… J’ai l’impression de voir dans ton regard un voile de tristesse ou de regret .. .Ce n’est quand même pas la fatigue… IL y a autre chose, n’est-ce pas ???
-Je vois que je ne peux rien te cacher… Pour tout te dire, Adam; oui; je suis troublé…
-C’est Joan…
-Comment as-tu deviné ??? Bah, tu as raison… Cela doit se voir sur mon visage… Je suis tellement en colère après moi ;
-En colère, mais pourquoi ???
-Adam, tu ne dois pas bien te rendre compte de la situation. J’en viens à poser les yeux sur une femme mariée , qui plus est a l’age de ton plus jeune frère, voire moins…
-je reconnais que ce n’est pas banal… Mais pas au point de te sentir coupable…
-ADAM…..
-laisse-moi terminer. Ce que je veux dire par là c’est que c’est tout à fait normal. Joan et toi avez vécu des moments forts, et cela a forcément tissé des liens entre vous.. C’est compréhensible que tu ne parviennes plus à y voir clair dans tes sentiments : est ce du paternalisme, de la reconnaissance, de l’amitié; de la complicité; de l’amour …j’en sais rien moi, c’est sans doute un mélange de tout cela…
-oui, mais quand bien même ce serait tout cela, la situation est simple, Joan est mariée, maintenant; et ….
-et toi tu es malheureux….
-Ben, dis comme ça…….. pfffffff…. oui; je le reconnais, je suis malheureux… Et je me sens stupide car c’est moi qui l’ai obligé à étouffer ses sentiments;…
-oh, je suis à peu près certain qu’elle doit être aussi mal que toi….
-Tu plaisantes ???
-Oh non, il y a un petit coin de son coeur qui n’appartient pas à Henry… Je l’ai vu quand elle dansait avec toi…. Et je te parie qu’elle doit se poser les mêmes questions que toi…
-Mais Adam; on ne peut pas….
-quoi on ne peut pas… Ce n’est pas une question de pouvoir ou de ne pas pouvoir… La réalité, elle est là; les sentiments sont là; prends en conscience, au moins… Cela t’aidera à prendre une décision et à y voir plus clair..
-Je ne vois pas comment…
-tu trouveras, je le sais. Un jour la solution s’imposera à toi; tout naturellement…..A toi ou à Joan..d’ailleurs.. Tu y repenseras et les choses seront peut-être différentes.
-Puisses-tu dire vrai…

Et la voiture poursuit son chemin dans la nuit bleutée de Ponderosa… Le père et le fils, unis dans le calme tranquille traversent la plaine, protégés par l’ombre majestueuse des pins. Une lueur cendrée tombe sur eux, le cahin-cahat des roues cerclées les fait tressauter sur le siège de cuir… Adam est un bon conducteur mais les routes sont tellement accidentées… Cela tient sa vigilance en éveil et lui évite de s’endormir. A vrai dire lui aussi tombe un peu de sommeil…. Heureusement le ranch n’est plus très loin… Il voit son père qui s’est laissé aller à fermer les yeux… Adam n’a plus envie de parler; il repense à ces dernières semaines, à l’alitement de son père… Et à ces mots que son père a prononcé ce soir : MALHEUREUX…. Et pour la première fois, Adam prend vraiment conscience de ce qu’on son père a enduré…. Son père n’est pas du genre à se plaindre; mais le vide se fait sentir, et ce d’autant plus que l’amour vient lui faire une jolie pirouette… Adam se rend compte de l’abomination de la situation… Il est hors de question de briser le couple de Joan et de Henry, mais il voudrait voir son père heureux… Et heureux, il l’était, oui; il l’a été ce soir, quand il tenait dans ses bras sa Joan, son merveilleux cadeau, sa jolie fleur… Ce que Joan était ce soir, c’est Ben Cartwright qui lui en a donné les moyens. Lui seul s’est attelé à la tâche d’accueillir cette enfant rejetée par un monde en lequel elle croyait. Lui seul a eu la patience d’accepter son ressentiment, sa hargne et sa révolte… Lui seul a eu le courage de reconnaître ses torts et de lui offrir la liberté, lui seul lui a laissé le choix; lui seul l’a accompagné; s’est montré fier de ses progrès…. Et lui seul a consenti à lui dire les mots qu’il fallait dire, pour la pousser vers son destin…
Mais ce soir, Lui était seul, face à une réalité qui s’imposait à lui douloureusement : il s’était attaché à elle plus qu’il ne voulait se l’avouer et là il n’était plus question de raison ou de logique, c’était le coeur et les sentiments qui commandaient….

Il est midi, Ben et ses fils sont à table. Poulet rôti, riz et sauce au curry. Hop Sing vient d’apporter le plat, quand le galop d’un cheval a attiré leur attention. Qui peut bien venir à cette heure ci ??? C’est Adam qui s’est levé le premier, il s’est précipité vers la porte et l’a ouverte. Juste à temps pour recueillir dans ses bras leur visiteur…. Robe cintrée, bottines noires, il reconnaît instantanément; malgré ses cheveux en bataille et son visage ravagé par les larmes., celle qui vient de s’écrouler devant la porte de Ponderosa..
Adam se tourne vers son père et ses frères, il les cherche du regard, il a besoin d’aide; la détresse de la jeune femme le dépasse. Qui répond le premier ???? Qui fait basculer son siège en se levant ???? C’est Ben qui s’arrache de sa chaise… C’est Ben qui la prend dans ses bras et la serre contre lui, c’est Ben qui lui offre son épaule large, protectrice. Il la laisse vider son chagrin, sa douleur; il ne la questionne pas; il attend, il attend que les tremblements cessent, il attend que les larmes se tarissent, il attend que les cris s’éteignent…. Des cris, elle en a plein la gorge, des cris qui l’étouffent, qui la font suffoquer…Elle pleure, elle pleure; elle pleure; elle pleure des trombes d’eau, elle pleure un océan de larmes qui la submerge, qui détrempe la chemise de Ben, ses yeux sont noyés; elle en avale autant qu’elle en recrache…. Le temps s’arrête; le silence tombe sur la pièce; d’un seul coup il fait froid, un froid funeste qui s’abat sur les êtres et les choses….

-JE N’AI PLUS DE MARI……..

Joan a ouvert la bouche, elle a prononcé cinq mots…

Et elle pleure; les larmes ruissellent sur sa peau, à croire qu’elle va se liquéfier et devenir elle-même un torrent de pleurs….Elle est à deux doigts de la crise de nerfs, Ben le sent bien, et il ne sait pas quoi faire pour la calmer… IL ne va quand même pas devoir la gifler..

– Ben, pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi ?
– Mais enfin Joan, qu’est-ce qui se passe ?
– C’est horrible, Ben, la lettre; là; dans ma poche… La lettre, Ben,

Et le torrent de larmes reprend, elle s’écroule sur le canapé et ne peut plus aligner deux mots; elle est dévastée par le chagrin…. Ses épaules tremblent, elle a du mal à reprendre sa respiration… Elle tape du poing sur les coussins, elle les martelle de toutes ses forces; elle a envie de se faire mal…

– Joan, je vous en prie, calmez-vous…

Adam s’approche, décontenancé par la douleur de leur amie, il ne sait pas quoi faire; il ne sait pas quoi dire… Hoss et Joe sont muets devant le spectacle, tels des bateaux perdus, chahutés en pleine tempête…. Joan, leur amie, est en train d’exploser devant eux, une âme de cristal en perdition; qui est à blâmer ? Que s’est-il passé, bon sang ? l’attente est pire que toutes les abominations auxquelles ils se préparent mentalement… Est-ce Henry ?Ce ne peut être que cela …. Il a dû se passer quelque chose de dramatique… Est-ce que cela signifie que leur histoire est finie ?Non, cela ne se pourrait pas, ce serait trop insoutenable… Eux qui n’ont eu à peine le temps de goûter aux baisers de miel que seul l’amour délicat, pur et vrai peut procurer…..
Joe ferme les yeux et lui reviennent en mémoire tous ces courts instants, où il a vu Joan et Henry rire; et s’aimer, complices et tendres…. De l’amour franc, sincère; frais…
Hoss reste là, immobile comme un bloc de granit, fendu par un coup d’épée brutal… Sa carrure de géant est épaisse; mais la violence du drame qui se déroule a ébranlé son intériorité : son coeur saigne; il a mal; il a mal parce qu’il sent que les minutes qui vont suivre vont être atroces… Mais lui; veut savoir aussi…. Ce sera de toute façon moins pire que cette attente…
Ben cherche délicatement dans la veste de Joan, il la retourne délicatement et tout en la serrant contre lui, glisse sa main dans la poche sur le coté et trouve ce qu’il cherchait : une feuille de papier, ou plutôt deux chiffonnées , froissées… Comme si quelqu’un avait passé sa colère dessus; et les avait déchiquetées…
La feuille est maintenant entre les mains de Ben ; il pose ses yeux sur les premières lignes :

Ton amour n’existe plus….

Une phrase, une seule, juste quatre mots; mais avec un pouvoir destructeur insoutenable…. Et puis la deuxième feuille; un papier tamponné; un certificat établi dans la ville de Carlson City ;

Ben met du temps à comprendre de quoi il s’agit… LE chagrin de Joan a semé le trouble dans son esprit et il tarde à retrouver la lucidité qui convient… Il parvient enfin à lire le papier… IL s’agit d’un certificat de mariage établi donc à Carlson City… Ce qui saute aux yeux de Ben, instantanément, c’est le nom qui est inscrit dessus : Henry DEXTER… Ben ferme son esprit et se concentre sur ce qu’il lit, sa mâchoire se durcit, son visage se crispe… Une colère sourde gronde en lui. Il s’était préparé mentalement à encaisser un choc abominable, mais ce qu’il vient de découvrir dépasse l’entendement…. Il accuse le coup et détourne les yeux… Il n’ose regarder Joan, pas après ce qu’il vient de lire…
-J’ai peine à croire cela… Mais comment a-t-il pu faire une chose pareille ??? Quel genre d’homme serait assez malhonnête pour faire ça ???? Tout ça me dépasse…
– Pa; tu veux bien nous en dire un peu plus…
Ben tourne la tête vers Joan, d’un bref hochement de tête, elle donne son assentiment… Ben tend la lettre à son fils ainé… Adam blêmit à l’instant où il pose ses yeux dessus… Même réaction chez Hoss et chez Joe.
– Quelle ordure…
– JOSEPH, mesure tes paroles, quand même.
– Pardon pa; mais enfin, y a pas d’autres mots…

Adam serre les poings dans son coin, lui aussi a le visage fermé et les yeux qui lancent des éclairs de foudre…..
-Excusez-moi ,
Le voilà qui vient de choper au vol son chapeau et son révolver…. Il sort de la pièce sans un regard pour son père.
– Adam, ADAM, où vas-tu ? Ne fais rien que tu pourrais regretter…
Mais les recommandations de Ben se perdent dans le vide de la porte qui se claque….Ben ne quitte pas la porte des yeux, il ne sait pas quoi faire… Il faudrait peut-être aller chercher Adam…. Puis Ben jette un coup d’oeil à Hoss, un regard qui en dit long, un regard qui signifie « je sais de quoi est capable ton frère…
– Pa, tu crois qu’Adam pourrait….
– oui, il pourrait… Je ne le connais que trop bien… Un homme, sur un coup de tête, est capable de tout…
– Pas Adam, je ne crois pas…
Hoss maintient son idée… Cela lui déplait de penser qu’Adam pourrait avoir un geste malheureux… Mais Ben n’est pas convaincu, il sait très bien les sentiments qui animent son fils aîné, il a lu de la colère dans son regard, de la déception et de la hargne… Il a vu cette colère enflammer son regard d’ordinaire si doux… A croire que Adam sera trahi toute sa vie par des personnes à qui il aura donné son amitié et sa confiance… Alors Ben sait ce que c’est que cette rage, cette rage d’avoir été dupé, floué, trompé… Trompé, oui, comme peut l’être une épouse… Adam n’a jamais donné son amitié à la légère, mais quand il donne, il donne toujours pleinement sans rien attendre en retour. Et là, encore une fois, il vient de se prendre une grosse claque… Ben est désemparé, il s’en veut de ne pas avoir tenté de le retenir, de ne pas avoir essayé de le raisonner, même si cela aurait été vain…. Oh il sait très bien pourquoi il n’a pas couru derrière Adam; pas la peine de se mentir… Il veut rester près de Joan, il sait à quel point elle a besoin de lui…. Il doit l’entourer, l’épauler, la soutenir….
– Pa, tu veux qu’on aille en ville; peut-être qu’on ne sera pas trop de deux pour récupérer Adam.
– Oui, Hoss. Vous pouvez toujours essayer, bien que je ne doute que vous ne réussissiez à l’arrêter…
– On fera ce qu’il faut pour.. Allez viens Joe.
Ben regarde sortir ses deux gaillards; au moins eux parviendront-ils à éviter peut-être qu’Adam ne commette une grosse bêtise…. Il l’espère vraiment….
Au moment où la porte claque, Ben sent Joan bouger contre lui…. Elle appuie sa tête contre sa poitrine. Elle a le regard perdu, les yeux rougis par les larmes…. Alors tendrement, il pose son pouce contre la joue de Joan et essuie une goutte d’eau qui s’était échappée. Elle redresse la tête et ses yeux croisent ceux de Ben…. Le temps s’arrête, il y a un tel intensité dans les yeux de Ben Cartwright, une telle humanité, une telle compassion, une telle empathie; qu’elle en est troublée. Profondément troublée… Elle soutient son regard, cherchant à lire dedans ce qu’il est en train de penser; ce qu’il va dire. Mais il ne dit rien, et lentement, très lentement, il incline la tête et approche son visage. Elle sent son souffle sur elle, elle retient sa respiration. Et délicatement, il pose ses lèvres sur les lèvres de la jeune femme. Soudain il recule, comme brulé par l’insolence du geste qu’il vient de commettre.
-Excusez-moi Joan, je n’aurai pas dû.
-Non, Ben, ne vous excusez surtout pas.
-Je vous en prie, ne nous méprennons pas sur ce qui vient de se passer. Un moment d’égarement.
– Acceptez que j’appelle cela un geste de tendresse. Voyez-vous Ben, j’en avais besoin. Tout de suite j’ai apprécié d’être dans vos bras, je sais que jamais vous ne me ferez de mal…
– mais je vous ai fait tellement de mal déjà…. Si vous saviez comme je m’en veux de vous avoir poussé dans cette voie, dans les bras de cet homme…Oui je vous ai fait du mal, et je continue de vous en faire. Ce baiser, c’était de la folie.
– De la folie ? Non.
– Mais enfin, Joan, vous êtes une femme mariée.
– MARIEE, vous osez encore dire cela. Je suis mariée, oui, à un homme qui a déjà dit je t’aime à une autre femme, une autre femme qui porte son nom… Alors excusez-moi du peu. Il lui a promis fidélité, il lui a sans doute fait l’amour et elle porte peut-être un enfant de lui… Et moi, qu’est-ce que j’ai ???? Je n’ai plus rien, juste un bout de papier et ce goût d’inachevé qui me donne la nausée…
– Oh Joan, je suis tellement désolé par ce qui vous arrive ….
– Vous savez quoi ; Ben, J’ai vu Adam sortir précipitemment du ranch. Je ne peux souhaiter qu’une chose, c’est qu’il tombe sur mon époux et qu’il lui flanque une bonne correction….
– C’est malheureusement ce qui risque d’arriver si Hoss et Joe ne le retrouvent pas….
– Et alors, je crois qu’il faudrait le féliciter…..
– Ma cher Joan, je n’encourage pas mes fils à se battre… Même pour l’honneur d’une dame. Mais je suis ravi de voir que la colère vous a sorti de votre torpeur… Je crois que vos réflexes de femme Paiute reviennent. En attendant, vous devriez aller prendre un peu de repos et si vous le souhaitez, nous pourrons aller faire une promenade à cheval.
– Avec plaisir Ben. Merci pour tout.
– Mais de rien ma chère… C’est tout ce que je peux faire, pour l’instant, et j’aimerai pouvoir faire plus.
– Vous avez fait tellement pour moi, Benjamin. Vous m’avez aidée de toutes les façons qu’on peut aider quelqu’un et vous savez qu’une place toute particulière vous est réservée dans mon coeur…
Oh que ces paroles faisaient mal; Ben se rappelait ; c’était exactement ce qu’Adam lui avait dit la veille, dans le chariot, en lui faisant comprendre qu’une parcelle du coeur de Joan n’appartenait pas à Henry…;
Joan adresse un dernier sourire à Ben avant de disparaître dans la chambre d’ami, qui jouxtait la salle de séjour. Ben la regarde s’éloigner, étouffe un soupir dans sa poitrine. Il est complètement désemparé, il a le coeur en miette et la raison qui ne commande plus….. IL est pris entre des sentiments contraires… Il ne prend pas la complère mesure de ce qui se passe; il ne comprend pas les conséquences de cet événement, il n’a plus de bon sens… Benjamin Cartwright pour la première fois, ne sait plus…

Pendant ce temps; Adam galope avec frénésie vers la direction qu’il a choisie de prendre… Il file vers le ranch de Joan et de Henry…. Il descend de cheval devant la barrière et prend le temps d’attacher Sport… Il se dirige vers l’entrée. Il lève le poing. Il commence à tambouriner contre la porte. Personne ne vient lui ouvrir. Il n’est pas étonné. Il jette un dernier coup d’oeil, passe la tête par la grange, sur et certain qu’il ne saurait trouver Henry en train de changer la litière des chevaux… Il se remet en selle et rattrape la piste qui mène à Virginia City… Il a bien l’intention d’aller cueillir ce gougeat et de lui flanquer son poing dans la figure… Adam sait que la colère est mauvaise conseillère, mais il est furieux… Il a encore le visage dévasté de Joan devant les yeux… C’est tellement ignoble.. Adam ne pardonnera pas; il le sait… Quelque chose est cassé; irrémédiablement cassé. Toute l’estime et l’affection qu’il avait pour Henry vient d’exploser. Et ça fait mal , oh oui, ça fait mal.. Adam serre les poings sur les rènes… Tellement fort que les jointures de ses mains lui font mal…

Adam est en ville; il arpente les rues; il marche droit devant lui; le regard vissé vers ….. vers , il n’en sait rien. Il n’a pas de destination précise.. Il est droit comme un I, le corps en un seul bloc, rivé dans le sol; enfonçant profondément ses bottes dans la poussière à chaque pas…. C’est vous dire la dureté de son être à ce moment…. Il est tendu, il bombe le torse et avance fièrement. Et il le voit. Ses yeux voient la silhouette élégante s’avancer. Adam accélère le pas. Il se plante devant lui. L’autre , Henry en l’occurrence, s’approche. Il enlève son chapeau, chaleureux comme à son accoutumée..
« oh bonjour Adam; comment al…..
-Bonjour..
Le ton est cassant, dur. Adam le sèche sur place; ses yeux le fendent littéralement. Adam ignore la main tendue. Henry recule. Adam le toise. Henry écarquille les yeux. Adam ne dit pas un mot.
– Adam, enfin, expliquez-vous ??? Pourquoi cette soudaine hostilité ?
– Moi m’expliquer ? Elle est un peu forte celle-là, vous ne croyez pas ?
– Mais de quoi parlez-vous Adam ?
– Ne me prenez pas pour un idiot, Dexter. C’est bien la dernière chose que je vous conseille de faire. Cela n’arrange pas vos affaires. Et puis vous allez me foutre en rogne. Déjà que je suis à deux doigts de vous coller mon poing dans la figure..
– Mais enfin Adam vous êtes fous.. Arrêtez… Dîtes-moi ce que vous avez à me reprocher…
– Un certificat de mariage, ça ne vous dit rien ? A peine quelques mois avant d’épouser Joan ???
– Arrêtez de me secouer comme ça, Adam.. Je ne sais pas de quoi vous parler.
-Pourquoi, Dexter ? Pourquoi cette mascarade ? Je veux savoir.
– JE NE SAIS PAS DE QUOI VOUS PARLEZ. MAINTENANT LACHEZ-MOI…
– Ok je vous lâche, mais vous avez intérêt à vous expliquer…
– Mais enfin, Adam; comment osez-vous insinuer de telles choses ?
– je n’insinue rien, j’ai constaté. J’ai lu le certificat que Joan a sur elle.
– Joan, mais comment; elle est à Ponderosa ?
Ma parole, il se fout de moi, celui-là. Oh Adam Cartwright, méfie-toi, il est avocat, il va essayer de t’embrouiller…. Soit il ment vraiment très bien. Soit il n’est pas au courant et là on nage en plein délire. Il est l’accusé principal mais son visage trahit une telle incrédulité…. Il a presque l’air sincère.. Non, c’est impossible. Adam secoue sa tête, chasse de son esprit ses doutes. Non; il ne peut pas laisser la perplexité s’installer. Ce serait une insulte pour Joan… Ce type est un avocat, il a l’habitude des plaidoiries.. La rhétorique qu’Adam a étudié à l’école, lui il l’utilise quotidiennement et Adam ne connaît que trop bien le don des orateurs… Ils savent parler et surtout convaincre. Et quand ils mettent leur talent au service de la duperie; ils sont imbattables. Adam le sait… Adam se dit que cette fois l’avocat ne gagnera pas…
-Mr l’avocat; vous êtes indigne de notre amitié. Vous avez perdu votre place chez nous…

Son ignominie le rend indésirable à Ponderosa…

-Joan est une soeur pour moi. Vous l’avez trahie. Et c’est impardonnable. Joan s’est effondrée dans mes bras et croyez-moi , je ne suis pas prêt d’oublier ça…. Je me fous de vos expériences et de vos conquêtes mais vous n’aviez pas le droit de lui faire ça.. Elle vous aimait… Vous avez joué avec ses sentiments… Vous êtes un beau salaud.
– Je vous interdit.
Henry s’avance vers Adam. Adam n’attend que ça… Vas-y, lève le poing, mon coco et je te jure que je t’en allonge une. Tu vas mordre la poussière mr l’avocat….
– Allez-y, frappez le premier que j’ai le plaisir de vous retourner mon poing dans la figure…
– Adam, si vraiment j’ai fait ce que vous dites, alors allez-y. Ne vous retenez pas. Cela vous fera du bien…
Adam est ébahi, ahuri, estomaqué.. Il s’attendait à tout sauf à cela…
– Adam, je vous promets que je n’ai rien fait à Joan. Je ne comprends pas un seul mot de ce que vous me dites. Si j’avais fait ce que vous dites, je ne serai pas là à essayer de comprendre . Votre colère, votre mépris, vos accusations… Je ne sais pas de quoi vous parlez…

Adam ne dit rien. Adam ne sait pas quoi dire. Adam est muet de stupéfaction… Il est ébranlé. Intérieurement et profondément. Maintenant que la colère est tombée, il est vidé…
-Adam, acceptez que je vous accompagne à Ponderosa. Je dois parler à Joan. Je dois lui expliquer.
– Je ne crois pas que vous soyez le bienvenu à Ponderosa.
– Adam, vous ne me ferez pas croire que les Cartwright agissent de cette façon là. Non, je ne le croirai pas. Les autres ranchers oui, mais pas les Cartwright.
– Vous semblez avoir une très haute opinion de nous, Dexter…
– Et encore, vous n’avez pas idée à quel point. Je ne vous connais pas bien, c’est vrai, mais je sais que vous ne jugez jamais dans la précipitation, n’est-ce pas Adam ?
Un point de marqué, mr l’avocat.. Adam, tu t’étais juré de faire gaffe… Au poker tu aurais déjà perdu tout ton fric face à lui.. C’est lui qui a l’avantage, toi tu te laisses commander par tes émotions. Tu le sais Adam, c’est ton point faible…
– Bien, admettons, j’accepte que vous veniez à Ponderosa. Vous aurez le loisir de vous expliquez; si Joan le permet. Et je vous demander de ne pas insister si elle vous dit non.
Adam remonte en selle, Henry grimpe dans son buggy. Tous les deux se dirigent vers Ponderosa.

-Joan, Joan, écoutez-moi….
Joan fuit, Joan ne veut rien entendre.. Joan se bouche les oreilles. Joan ne veut pas souffrir… Joan a mal. Joan se protège…
-Henry, laissez-là, Henry, non, vous avez promis… Henry, laissez-là…
Bien évidemment, Henry est entré dans le ranch, au moment où Joan revenait de sa promenade avec Ben. Ben l’a vu arriver… Ben lui a jeté un regard d’une noirceur indescriptible… Un regard vide, vide de compassion, un regard vide de compréhension… Un regard pas coutumier chez Ben Cartwright. Non, mais plutôt un regard lourd de menace, un regard accusateur… Il ne laisse pas Henry s’approcher, Adam non plus.. Henry comprend maintenant qui sont les Cartwright : ce sont des loups qui chassent en meute, prêt à le déchiqueter.. Sauf qu’il n’est pas une biche, la comparaison s’arrêtera là… Mais en tout cas il lit dans leur regard une détermination qu’il n’a jamais vu avant, chez aucun homme… Ces hommes sont prêts à en découdre pour l’honneur de la jeune femme… Il l’a senti : malgré leur bonne éducation, ils sont capables de l’étendre au sol si jamais il envisage de forcer le passage…. Hoss a le regard mauvais et Joe n’est pas du genre à se laisser intimider…. Il en a 4 devant lui et il ne se sent pas de taille.. Qu’est-ce qu’il a comme arme; le pauvre avocat ? Des mots, des mots face à quatre statues de granit imperturbables… Ils ont des yeux inquiétants, les yeux d’un fauve… Des yeux cernés de noir, des yeux de représailles; des yeux durs prêts à faire la guerre… Des yeux pas farouches; des yeux démoniaques; des yeux qui percent; des yeux qui font vaciller… Et les voilà qui s’approchent tous les quatre, les voilà prêts à l’encercler; prêts à fondre sur lui. Il connaît l’instinct du chasseur, mais il se retrouve proie et cela le fait chanceler…
– Bien, comme je vous l’ai promis, Adam, je n’insiste pas…
Henry remonte en voiture et quitte Ponderosa.. Ben entre dans le ranch , il soutient Joan plus pâle que jamais…

un peu plus tard

ma chérie
Puisque je ne peux pas me présenter à vos yeux, je choisis d’aller vers vous ainsi.. Je sais que tout m’accuse, je veux bien croire que mon nom figure sur ce document, Adam l’a vu… Je ne nie pas. Je veux vous faire part de mes sentiments, c’est tout… Au nom de l’amour que je vous porte, ma douce amie, je vous fais la promesse que je n’ai épousé aucune autre personne à part vous…. Je n’ai pas fait de doux serments à une autre que vous… J’ignore qui , mais je sens que quelqu’un veut nous nuire. Et ce quelqu’un est parvenu à ses fins …. La raison ? Je l’ignore également… Je suis malheureux, non de mon propre sort, non, je suis malheureux parce que vous souffrez à cause de moi. Je m’étais juré de ne jamais faire de mal à un individu , qui plus est une femme.. Et je trahis ainsi ma promesse. J’ai l’éthique et la probité de ma profession, j’ai prêté serment de respecter la vérité et de toujours la défendre. Je continue. Mais je ne pensais pas devoir lutter pour défendre ma vérité, mon honneur et mon intégrité….
Maintenant, ma chérie, la décision vous revient. Je saurai m’effacer de votre vie si vous l’exigez. Mais Joan, comme cette missive est sous le sceau de la sincérité, je vous avoue que je quitterai votre vie avec un déchirement au coeur…. Je sais au fond de moi que je ne suis pas cet être ignoble, cet être abject que tous vous voyez…. Je ne peux pas plaider ma cause auprès de vous et auprès de vos amis; et c’est ce qui me chagrine…Je ne suis pas homme à pleurnicher à vos genoux; je serai digne ; et je ne vous offenserai pas davantage…

*** au ranch

-Ben, je ne sais plus… Je ne sais pas si je dois croire l’homme de ma vie… Si ce n’était que des « on dits; ou des bruits mal…mal…malfaits.. non, je veux dire malfaisants; je n’y aurai même pas fait attention, mais il y a ce fichu papier…
-Ce papier comme vous dites, n’est qu’un papier… Même s’il y a le nom de votre mari dessus…
– Mais Ben, pourquoi me dire cela maintenant. Je vous ai vu tout à l’heure. J’ai vu vos yeux, vous étiez tout sauf compatissant envers Henry… Vous le croyez coupable; n’est-ce pas ?
– Tout d’abord, j’ai réagi comme vous , parce que j’ai vu le certificat…
– Et maintenant ?
– Maintenant , je vous dis ceci car je pense à Henry…
– à Henry, comment cela ?
– Oui je pense à votre mari, à ce qu’il est, à ce qu’il m’a dit… Je me souviens de ces paroles, « Moi-même, je ne croyais pas pouvoir prétendre à un tel bonheur. Joan est une épouse merveilleuse; une compagne parfaite. » Voilà ce que j’ai entendu dans sa bouche, et croyez-moi il était sincère quand il disait cela….
– Ben, je devrai vous maudire; vous m’embrouillez l’esprit…
Joan marche dans la pièce et finit par tourner le dos à Ben. Ben reste campé sur place; assis sur le coin du bureau, le regard tourné vers Joan..
– Non, je vous livre mon sentiment; et je ne crois pas me tromper, vous avez le même sentiment que moi , n’est-ce pas ?
Il se lève et marche vers elle. Il pose sa main sur l’épaule de la jeune femme et doucement, l’oblige à se retourner :
– regardez-moi Joan… Pourriez-vous me dire, les yeux dans les yeux, que vous persistez à condamner votre époux?
– Ne me demandez-pas cela, Ben…
– Je vous le demande…
Joan lève vers lui ses yeux embués et d’une voix étranglée ; répond à la question par une phrase laconique…
– Je ne sais plus….
– Il vous faut du temps Joan… Petit à petit, vous en viendrez à vous poser les vrais questions . Sait-il mentir, l’homme que vous avez épousé ?A t-il fait des projets pour vous ? Est-ce que cela vaut le coup de l’oublier ? Est-il un criminel?
A ces mots, elle sursaute…
– Vous y allez fort ?
– Vous croyez ? Si vraiment vous le jugez coupable, mes mots ne seront jamais aussi forts que ceux que vous lui adresserez, n’est-ce pas ?
– Ben, vous êtes agaçants… Pourquoi avez-vous toujours les bons arguments ?
– Et vous, pourquoi montez-vous sur vos grands-chevaux pour défendre un gougeât, un malotru, un menteur…
– Ben, je vous interdis…
– Merci Joan de m’avoir arrêté…
– Je vous demande pardon ?
– Je dis Merci de m’avoir arrêté… Dites , rappelez- moi quel est le mot qui vous a fait réagir ?
– Je ne sais plus.
– Joan, allons,
– Bon , vous avez gagné.. Oui, je le reconnais, je n’ai pas accepté que vous traitiez mon mari de menteur.
– C’est pourtant ce qu’il est ? A moins que vous ne consentiez enfin à prendre ce papier pour ce qu’il est, c’est à dire un bout de papier. Et que vous acceptiez de faire confiance à Henry…
– Benjamin Cartwright, vous êtes impossible… Vous savez mener votre barque.. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi entêté…
– Et encore, vous n’avez pas idée à quel point je peux l’être…
Ben se rend compte de ce qu’il vient de dire… Il ferme les yeux, esquisse une mimique amusée et passe sa main dans ses cheveux…
– bien sûr que si je le sais, Benjamin.. Quand vous avez décidé quelque chose, le monde entier se tait et vous obéit. D’une façon ou d’une autre; vous parvenez à vos fins….

Le feu dans la cheminée, le silence dans la maison trop vide, trop grande; trop vaste… Henry termine son deuxième verre de whisky.. La tête baissée, il arpente la grande pièce, l’esprit torturé et les yeux figés sur les lattes du plancher… Il se souvient de Joan les astiquant avec énergie… Finalement, cette maison sans Joan, c’est trop moche. Il se demande ce qu’il fabrique ici, attendant quoi ? Il sait que Joan ne retournera pas à la maison… Il sait qu’il l’a perdue, il le sait depuis l’instant où elle s’est détournée de lui pour se réfugier dans le ranch, avec ceux qui ne lui feront jamais de mal… Il a un goût d’inachevé dans la bouche, un sentiment d’injustice qui lui file la nausée.. A moins que ce ne soit le whisky… Il a l’estomac vide, il n’a rien mangé ce soir… Il a bu, plus que de raison, plus qu’il ne boit d’habitude.. Il n’est pas très porté sur l’alcool, c’est pourquoi le whisky le rend malade ce soir. Dormir ? Il devrait y songer. Mais franchement, aller se jeter dans un lit froid, seul sur son oreiller, il n’en a pas très envie… Il finira peut-être par s’écrouler ivre de fatigue , ivre de lassitude dans un des fauteuils à côté du feu, quand il aura jeté une énième buche dans le feu… Il entretiendra le feu aussi longtemps qu’il restera ici, à défaut d’avoir su entretenir le feu de leur union, il veillera sur le dernier foyer qu’il lui reste… L’autre, il est mort… Bien mort. Mort comme leurs projets de voyage : Henry voulait emmener Joan en Europe; lui faire découvrir Venise et Paris… Et puis Vienne. Il voulait la charmer et lui déclamer son amour en dessous du balcon de Juliette. Oui, il voulait faire tout ça.. Et au-lieu de cela il se retrouvait accusé, malmené et abandonné, pour quelque chose qu’il n’avait pas fait…
Il ouvre la porte en grand; il laisse entrer un peu d’air frais dans la pièce… Il frissonne, il appuie son dos contre la porte; lève les yeux au ciel et inspire lentement.. Il a la tête qui tourne, il ne sent pas bien; il a envie de vomir… Il porte sa main à sa bouche; il se force à respirer. Il prend de grandes inspirations pour parvenir à contenir ses renvois nauséeux… Il rentre à nouveau, se dirige vers la cuisine et prend un peu d’eau dans le seau. Il s’asperge le visage et la nuque. L’eau fraîche lui fait du bien… Il regarde les gouttes passer sur ses doigts, il chope le linge qui traîne sur le tabouret et enfouit son visage dedans… Oh que ça fait mal; oui, ça fait mal de tomber ainsi… Il est tombé de haut; tombé de son piedestal.. Il a chuté; humainement, moralement; il est à terre; vaincu par des mots.. C’est à peine croyable.. Mais maintenant il commence à comprendre , il paraît que celui qui porte le fer, périra par le fer… Et lui, il a péri par les mots, les mots qu’il porte chaque jour… Les mots sont son quotidien, son arme et ce qu’il maîtrise le plus… Et il a été mis à terre par eux… Cela devrait faire sens en lui… Quelqu’un a cherché à lui nuire; quelqu’un qui le connait bien… Oui, c’est ça; quelqu’un a ourdi un plan diabolique pour détruire son bonheur et l’atteindre profondément. Et ce quelqu’un, il doit forcément trouver qui il est…

Chambre du haut… Cheveux détachés; sur les reins, Joan est seule… Ses yeux trop clairs sont tournés vers le lit…
La solitude, c’est maintenant; cela fait longtemps; La solitude, c’était l’année dernière… Avant Ben, avant sa folle transformation à Ponderosa; avant de rencontrer Henry… Pourtant, dans la tribu, elle n’a jamais été seule… mais côté coeur, c’était le désert. Du jour où elle a posé les yeux sur le fils du chef, les choses ont changé; tout a été perdu.. Elle a tout perdu : sa famille, sa tribu, sa place.. Elle a tout perdu; ils se sont débarassée d’elle comme d’un paquet encombrant.. Ils auraient pu la tuer…

Virginia City, 10h32, à l’annonce de l’arrivée de la diligence en provenance de San Francisco…. un vieux sommeille sur une chaise; son chapeau crasseux posé négligemment sur le nez.. A ses côtés; un jeune égrenne, en sourdine, une rengaine sur un petit harmonica qu’il a tiré de la poche de sa chemise… Il fait déjà lourd…

La diligence s’immobilise devant l’office de Ned.. La porte s’ouvre…Sur le marche-pied on voit apparaître un soulier, noir, fin, un modèle précieux et raffiné… Une silhouette gracile se dessine. Robe longue; ample; empesée. Un costume de ville en soie couleur rose cendrée réhaussé d’arabesques en velours qui dessinent sur la manche une boucle et des résilles sur le noeud du chapeau que la voyageuse porte sur ses cheveux bouclés remontés en chignon… Un visage avenant, souriant. Quelques rides au coin des yeux. A ses oreilles deux gouttes en or scintillent et ondulent. Ses mains ? Elles sont cachées par des gants en dentelle noire; une dentelle fine, soyeuse.
*******Dans la maison vide… Le jour se lève sur le visage sans repos d’Henry… Il n’a pas dormi, c’était le chaos dans sa tête… A ses pieds, un verre vide… Et une bouteille; vide aussi… Il ne se rappelle pas l’avoir bue… Mais il est dans le brouillard et ce qu’il a fait n’a aucune espèce importance.. C’est quoi cette vie qui bascule en quelques heures… Qui vacille.. A propose de vaciller, il se rend compte qu’il a la démarche bien mal assurée… Il est submergé ; submergé par la fatigue, par l’arrière-goût pateux dans la bouche.. Bref, il est à mille lieux du fringant avocat qu’il était encore il y a peu… Mais non, ils ont dû se tromper.. Tromper… Comme les mots sonnent doublement maintenant.. C’est anodin de dire qu’on s’est trompé… Tromperie, duperie…
Il grimpe à l’étage, ouvre la porte de sa chambre.. Qu’espère-t-il ? Y trouver Joan, sans doute… Il pose le regard sur la coiffeuse devant laquelle elle était encore assise il y a peu de temps, prenant soin de sa coiffure. L’image que lui renvoie la glace lui fait peur… Il a une mine de papier chiffonné…

La femme; maintenant descendue de la diligence; se dirige vers l’office… Elle a la démarche assuré, la démarche élégante d’une dame de haut rang… Distinguée, manifestement quelqu’un d’illustre naissance….
-Bonjour mon brave. Pourriez-vous me fournir un renseignement ,
-Avec plaisir, Madame. Permettez-moi de me présenter.. Ned Galagher, pour vous servir, répond le télégraphiste en portant sa main à sa casquette.
– je suis Eugénie Sue Dexter. Et je viens rendre visite à mon fils, Henry. Savez-vous où je peux le trouver ???
– Lui et son épouse habitent un ranch à la sortie de Virginia City… Une voiture peut vous y conduire.
– Merci … Et pouvez-vous m’indiquer où se trouve l’hôtel. Je désirerai m’installer quelques jours et voyez-vous, je ne tiens pas à déranger mon fils et sa jeune épouse.
– C’est tout à votre honneur, madame…

**********dans le ranch des Dexter.

Il se laisse tomber les bras en croix sur le lit et fixe le plafond… Minute de creux; du silence; Envie de tout stopper…Besoin de fermer les yeux; fermer les yeux sur la réalité qui déçoit…. Quelques heures d’oubli. Et la promesse de se réveiller ailleurs, loin du doute, loin de la calomnie, loin de la déchéance… Une place au soleil, il se l’était faite; par sa seule volonté… Il a gravi un à un les échelons de la société; commençant sa carrière dans les bureaux du bas, et même dans les profondeurs du tribunal, à archiver des dossiers poussiéreux…. Puis à force de pugnacité et d’acharnement, après d’interminables nuits blanches penchés sur les livres de code, il a triomphé d’un des examens les plus ardus… Et avoir le droit de poser sur le mur du tribunal une plaque rutilante : Henry Horace Dexter, avocat spécialisé… ça sonnait bien… Il en avait rêvé souvent; à sa vie d’homme; à ce qu’il allait faire de ses dix doigts et de son cerveau.. Les mettre au service des autres lui était rapidement apparu comme une noble tache… Se jeter corps et âme dans ses nouvelles fonctions et l’accomplir avec loyauté et déférence…. Il se souvient du jour où il avait dû prêter serment sur la bible.. Ce n’était pas un engagement futile, non, il avait engagé son nom; son âme et tout ce qui faisait de lui un honnête homme : ses valeurs; son intégrité, son sens du devoir et son respect de l’autre… Ce matin, il se sentait un autre; et un autre pas très glorieux… Tout ce qu’il exécrait, en réalité..

La voiture conduite par un des employés de Ned emmène l’élégante Mme Dexter sur les pistes poussiéreuses… Ils ont laissé derrière eux les boutiques de Virginia City, l’office du shériff, le Grand Hôtel, qui n’a de grand que le nom pour une personne arrivée de San Francisco… Mme Dexter ouvre son ombrelle pour protéger son visage de la poussière et du soleil..
-Sommes-nous bientôt arrivés ?
– Madame; il faut compter une bonne heure pour arriver au ranch de votre fils…
– C’est donc vrai ce qu’on m’a dit.. Mon fils vit dans un ranch…
– Oui, la maison et les terres appartenaient à feu Jonathan Handricks… Les héritiers ont accepté de vendre à un étranger car les Cartwright se sont portés garant…
– Qui sont les Cartwright ?
– Les Cartwright sont les plus riches propriétaires de tout le territoire ; madame… Ils possèdent 600.000 acres de terre. Ponderosa, cela ne vous dit rien ???
– Non, qu’est-ce que c’est ?
– C’est le nom de leur domaine… Une étendue de forêts à n’en plus finir et des pins qui se dressent fièrement… C’est Ponderosa quoi…
– Et ces Cartwright sont d’honnêtes citoyens ?
Mme Dexter ne semble pas relever l’expression du conducteur.. Pourtant il est choqué..
– Madame; je ne peux vous laisser dire cela..
– Je me renseigne, voilà tout. Nul besoin de vous offusquer de la sorte.. Je suppose que votre réaction équivaut à une réponse.. Alors ces Cartwright sont honnêtes; et ne vont pas nuire à la réputation de mon cher Henry…
– Les Cartwright sont des citoyens droits, honnêtes, loyaux et très estimés à Virginia City. Oh nombreux sont ceux qui les détestent; vous pensez une telle richesse fait forcément des envieux…
– Oui, bien sûr.. Et pardonnez ma curiosité; mais d’où leur vient cette richesse ??? Car ce sont de nouveaux riches, n’est-ce pas ?
– Oh à vrai dire, je ne sais pas… Ben Cartwright était marin avant de venir s’installer ici avec ses trois fils… Il a édifié Ponderosa.
– il doit y mener grand train je présume…
– Non, je ne dirai pas ça… Les parties qu’il donne avec ses fils sont certes les plus réussies, mais je ne pense pas qu’il soit un tel homme… Pour lui ne comptent que ses fils et son domaine… Voilà tout ce que je sais, madame…
– Merci mon brave.. Et pardonnez-moi de m’être montrée aussi curieuse. Mais voyez-vous, je ne m’attendais pas à devoir faire encore du chemin pour rejoindre mon fils.. Le trajet depuis San Francisco est long et je suis éreintée…
– Je comprends Madame. .Nous serons bientôt arrivés et vous pourrez alors vous reposer…

Après une vingtaine de minutes; la voiture parvient en haut d’une colline…
Voilà le ranch des Dexter.
– Je m’attendais à quelque chose de plus; voyons, euh, de moins modeste…. Quelque chose de plus luxueux…
– Mr Dexter a très bien compris que l’impératif par chez nous est d’avoir un toit et des murs solides.. La sécurité passe avant le confort….
L’employé de Ned aide l’élégante passagère à descendre et porte ses valises.
– Merci mon brave…
Elle lui tend une liasse de billets verts. L’employé porte sa main à son chapeau, remercie avant de s’eclipser pour remonter en voiture et s’en retourner…
Restée seule, Mme Dexter soulève le bas de sa robe, pose délicatement ses pieds chaussés d’élégants escarpins sur le chemin poussiéreux et se dirige vers la porte…. Elle lève sa main gantée et attrape la fine cordelette reliée à la clochette de bronze suspendue au-dessus de sa tête… Avant même qu’elle n’ai fait sonner la cloche, la porte s’ouvre.
– Joan , c’est toi… Ah bonjour mère; MERE ?
– Bonjour Henry …. Ferme la bouche s’il te plait; on dirait un poisson mort… Est-ce ainsi que tu accueilles ta chère mère ? Qu’est-ce que c’est que cette tenue ? Tu as l’air d’un vagabond!!! Et de plus, tu empêstes l’alcool ! Ma parole,; mais tu es ivre ?
– Mère que faites -vous ici ?
-as-tu l’intention de me laisser me désecher sur le perron ou bien comptes-tu me faire entrer dans cette…. heu maison ?
– pardonnez-moi mère, entrez…
Henry, encore tout à sa surprise; attrape le sac et la malle de sa mère. Il pose le tout dans le corridor et jette un regard à sa mère…
-Prenez un fauteuil, mère…
– Un fauteuil, ah oui….
– Mère, pourquoi n’avez-vous pas envoyé un télégramme; je serai venu vous chercher à l’arrivée de la diligence…
– C’est un peu fort ! Monsieur mon fils veut qu’on lui envoie un télégramme….
– Mère, c’est pas c’que je voulai dire !!
– mais quelle horreur, Henry, tu manges tes mots; maintenant ? Où est passée ta belle éloquence…. Je t’ai fait donner des cours de langue et de conversation… Est-ce ainsi que tu me remercies de ce que j’ai fait pour toi ? Moi qui me suis saignée aux quatres veines pour ton éducation…
– Oh mère, vous n’allez pas recommencer… S’il vous plait..
– je ne méritais pas ça, henry; non pas du tout….
-Oh non mère, ne pleurez pas; je vous en prie.. Je vous ai dit que j’étais désolé..
-Bien, tu es un brave garçon.. Voudrais-tu me donner un verre d’eau, mon fils ? Ces routes poussiéreuses et défoncées m’ont donné soif..
– Mais bien sûr Mère…
Henry s’exécute… Il donne à sa mère un grand verre d’eau fraîche, qu’il prend à la pompe… C”est bien la dernière personne qu’il avait envie de voir…. C’est Joan qu’il s’attendait à trouver devant sa porte…
Non, question compréhension et soutien, ce n’est surement pas sa mère qui va les lui apporter.. D’ailleurs, il a eu une nouvelle démonstration de ce qu’elle est.. Déjà des critiques et des récriminations….
– Ta charmante épouse n’est pas à la maison ?
Et pan, prends ça dans les dents… Juste le mot qui fait mal…
– Non, elle s’est humm absentée.
Par où commencer ? Quel désordre dans sa tête ? Comment lui annoncer ça ? Lui dire, ce serait reconnaître son erreur, dire le mal qu’il a fait…. Et il n’en est pas capable pour l’instant… Quel enfer….
– Mère, puis-je vous montrer votre chambre ?
– Tu veux te débarrasser de moi , c’est ça; je t’ennuie ?
– Mère, mais non, enfin; veuillez cesser de toujours transformer ce que je dis;. C’est agaçant !!
– tu hausses le ton avec moi, jeune homme ?
– Pardon mère; mais….
– mais quoi… Bien, je vais te suivre. Mais je n’admets pas qu’on me traite ainsi….
La montée des marches se fait dans un silence lourd et pesant…. Madame Dexter s’engage dans l’étroit escalier; en prenant soin de ne pas marcher sur sa robe… Elle pose délicatement ses escarpins noirs sur le tapis qui recouvre chaque marche ainsi que les contre-marche… On dirait qu’elle écrase un parasite à chaque pas… Elle soupire, mais ne décroche pas un mot… Henry tient dans sa main droite la malle carrée , matelassée et dans la main gauche un sac de voyage en tissu fleuri… Madame Dexter a gardé à son bras une petite bourse en soie brochée, assortie à sa tenue…
Les voilà arrivés à l’étage : Madame Dexter s’efface et laisse passer Henry.. Il l’invite à le suivre dans le couloir qui mène aux chambres….
-Voilà votre chambre Mère….
Henry la laisse prendre possession de cet espace.. C’est la pièce la plus spacieuse; de larges rideau fleuris tombent sur le plancher…. . Au milieu, le lit : grand, blanc; à barreaux; avec des pommeaux dorés…. A gauche, en entrant, une commode comportant cinq tiroirs fermés par de petites clés en laiton rutilant… Deux tables de nuit en bois vernis, une à droite et une à gauche, recouvertes d’un napperon de dentelles… Posés dessus, deux vases avec des roses rouges apportent gaieté et fraicheur dans la pièce un peu trop blanche…. A côté des roses rouges; quelques marguerites blanches. Deux lampes en cuivre sont fixées contre le mur. Le verre un peu entaché de suie laisse apparaître une mèche noircie…. Trois oreillers moelleux, un couvre-lit en laine blanche ; voilà pour le linge de lit… Au pied du lit, une table ovale; avec un magnifique bouquet de roses.
-C’est coquet , enfin, je suppose que c’est ce qu’il faut dire.. A dire vrai, je ne m’attendais pas à trouver pareil euh raffinement ici…. Je suis extrêmement surprise…
– Joanie tient beaucoup à cette chambre.. Elle veut que chaque personne qui y séjourne s’y sente bien…..

C’est la nuit…..

Y a t-il un signe de vie derrière ces yeux ridés? Une vieille dame pétrie de dignité et de suffisance… Des trésors de retenue et de fierté qui l’aident à vivre… Aime-t-elle ? Que cache-t-elle derrière cette dureté, apparente froideur, sévérité cassante; insatisfaction permanente…
Henry ne sait pas; Henry n’a pas envie de penser… Il vient de redescendre, après avoir laissé la porte se fermer sur sa mère….Il a la gorge serrée…. Il a perdu la seule main qu’il souhaitait plus que tout garder pour lui, il a perdu le droit d’aller la chercher.. Mère, vous pouvez comprendre que je n’ai pas le coeur à parler, ce soir… Tant pis si vous ne comprenez pas… Je n’attends rien de vous; d’ailleurs.. J’ai cessé d’attendre un geste tendre de vous.. J’entends votre litanie de reproches, mais j’ai fermé mon coeur…

Henry attend, il attend que sa moitié rentre à la maison.. .Mais saura-t-elle faire le chemin vers celui qui l’a trahie ? Il ne le croit pas….C’est comme ça….
Deuxième nuit sans elle; deuxième nuit de déroute, deuxième nuit de traine lancinante…. Oh oui, il a diné avec Mère.. Quel dîner !!! Il aurait voulu disparaître dans la huche à pain , mais non, il a du subir les grâces avec Maman, après avoir été trainé dans le grand Hôtel.. Et oui, Mère a tenu à retourner à Virginia City pour diner… Quelle horreur…. Henry a du faire bonne figure, sourire pour mère…. Pour ne pas lui gâcher son repas; mais il en abhorré chaque seconde…. Mère a tenu à manger une cassolette de gibier et des pommes de terre duchesse…. Ainsi qu’un navarin à la framboise… De la crème, du sucré, du croustillant, tout ça avec un champagne léger…. Et Henry lui, tout à l’amertume de ce qu’il vit, n’a rien savouré.. Tout lui est resté en travers… La mère venant donner de l’amer à toute cette savoureuse cuisine….
Il faut qu’il sorte de cette spirale; il faut qu’elle l’écoute, il faut qu’il trouve qui a envoyé cette lettre poison, qui a falsifié un document officiel.. Qui a semé le doute ? Qui a empoisonné leur amour ? qui a ourdi une telle machination ? Il doit savoir…. Mais elle ne veut plus entendre parler de lui…. Elle est dans chaque pièce de la maison, dans chaque miroir, dans chaque attention délicate…. Mère elle même a paru chanceler, dans sa méchanceté coutumière… Joan a su faire de sa maison un havre chatoyant et chaleureux….
Il ne veut plus se noyer dans la boisson, ça ne sert à rien, il lui faut toute sa lucidité pour réfléchir sereinement , efficacement.. Il doit parler à Joan… Joan, sa Joan à lui, celle qu’il aime.. Joanie, c’est le nom qu’il a dit à sa mère.. Mais Joan, c’est à lui, c’est son joyau brut, c’est la sauvageonne qu’elle sait être parfois… Il la revoit à cheval; ne montant jamais en amazone, ah ça sûrement pas.. .Elle monte comme un homme, elle monte comme un Cartwright… Avec l’élégance en plus….
Sur un coup de tête; il décide de galoper jusqu’à Ponderosa… Au moment où il quitte la maison, une voix sèche impérieuse le glace sur place.
-Henry, que fais-tu ?
– Mère, je ne suis plus un enfant ; j’ai passé l’âge de vous demander l’autorisation pour sortir. Et je suis chez moi..
– Oh oui, j’ai bien compris.. Mais je t’interd….
– Pardon, vous m’interdisez ? Non mais et puis quoi…
Henry étouffe un rire mauvais… Il ne manquerait plus que ça, que sa mère lui interdise quoi que ce soit…
– Ton père aurait honte de toi, s’il t’entendait parler ainsi….
– Pourquoi aurait-il honte ? Parce que je cours chercher mon épouse et essayer de laver l’affront de cette épouvantable méprise.. Allons, donc, Père ne saurait avoir honte de moi…
Henry part,; sans un regard pour sa mère…

Personne ne le sait, mais sur la piste qui mène à Ponderosa; il y a un petit oratoire… Petite stèle cachée derrière une colline.. Henry l’avait découverte un jour de balade avec Joan… Un petit monument hors de la piste; un peu à l’écart de toute végétation ou des ranch habités par les voisins des Cartwright… Henry décide de s’y arrêter… oh pas longtemps; juste le temps d’un souffle , d’une halte.. Un repos pour sa monture…
Il descend de son cheval, et continue à pied, en ayant pris soin d’attacher les rennes de son compagnon à quatre pattes à une branche… Il écarte les hautes herbes et s’approche de la pierre….
Il veut s’asseoir à proximité de la pierre.. Il sait qu’il serait folie de s’aventurer chez les Cartwright maintenant.. Il est conscient qu’il a fui la maison, le bavardage nocif de sa mère lui donne des nausées… Elle n’arrête pas de cracher son venin….
L’attaque est fulgurante… Il sent que quelque chose porte un coup sur sa botte.. Il regarde horrifié le crotale pendu au bout de sa botte… A ce moment, il ne sait si l’animal est parvenu à transpercer le cuir épais de sa botte… Mais sa pensée est ailleurs.. Que faire ? Bouger ? Secouer son pied ? Essayer de tuer l’animal ? Il n’a pas le choix.. Lentement il sort son révolver de son étui et sans hésiter, tire. Sur lui, sur l’animal , sur son pied… Carton réussi, étant donné que la proie n’était qu’à quelques centimètres… Il vient de se sauver la vie, mais une douleur violente irradie son pied… Est-ce la morsure ou la balle ? Il souhaite que ce ne soit que la balle; et non la morsure.. De toutes façons, il le saura bien assez tôt… Le crotale ne laisse généralement peu de chance à sa victime.. Il décide de se remettre en selle et de rejoindre Ponderosa. Si vraiment il a été mordu, il ne parviendra pas vivant au ranch. Les quelques mètres qui le séparent de son cheval lui semblent inatteignables; il a tellement mal.. Il rampe et mord son poing quand la douleur est trop forte…
Il se hisse difficilement sur son cheval et parvient à le faire mettre au galop… Sa jambe valide est dans l’étrier tandis que l’autre pend misérablement le long du corps du cheval…
Va-t-il parvenir jusqu’au ranch ???

Pendant ce temps à Ponderosa…
Ben a fermé les volets et tiré les rideaux.. Mêmes gestes 100 fois répétés chaque jour, chaleureuse routine…. Les bruits de la nuit; la vie qui s’assoupit… Place au repos, place aux rêves… La solitude pour lui commence… Joan est montée se coucher. Les garçons sont dans leur chambre; Adam avec un livre; très certainement.. Solitude pour Ben, alors oui; le silence,; le lit trop vaste; trop grand, trop froid. Des draps hostiles, sans âme…. Des images se bousculent dans sa tête. Il est seul , sur le dos, les mains croisés derrière la tête… Il fixe le plafond; les yeux perdus dans le vague… Il laisse son esprit vagabonder… Il revoit un parc, une rue pavée, des fiacres et des promeneurs élégants… Il marchait vers ce parc, d’un pas décidé.. Soudain, un cheval, un cri, de l’agitation. Quelle est cette lady qui montée en amazone lui avait obstrué le passage ? Il ne le savait pas mais il venait de croiser sa future épouse… Oh oui, que de souvenirs heureux….. Une aventure si loin…
Un flash,, un autre éclair… Une lueur pale qui aurait pour nom «  ne t’en va pas ».. Trois jours, jours de lent déclin après la chute brutale… Son doux visage qui se fanait, son teint qui se figeait sous le regard impuissant des hommes de la maison…. Elle qui dit « mon chéri, je suis fatiguée »… oui, c’est ça, maman était fatiguée…

Alors, c’est vrai, les blessures les plus graves sont celles qu’on ne voit pas ? Pas de sang, pas de cassure, mais un traumatisme enfoui qui vous condamne, plus sûrement qu’un tribunal.. Oui c’est ça : c’était grave cette chute… Elle s’en est relevée; mais pour mieux sombrer.. Lui aussi est blessé, blessé à l’intérieur aussi ? Un coup de poing ? Un membre amputé ? Le souffle coupé ? Il ne saurait dire… Plus de mémoire de ces jours funestes où tout a basculé… Peu de mots; un médecin qui fait signe de la tête, un signe de la main qui condamne, une main qui se pose sur son épaule ? C’est ça ? Est-ce qu’il se souvient bien ?? Est-ce que c’est comme ça que ça s’est passé ? Et lui qui tombe au pied du lit, qui prend une dernière fois cette main encore un petit peu chaude… Cette main qu’il embrasse , qu’il serre contre son visage … Que croit-il ? Qu’il a le pouvoir de retenir la vie ? A-t-il mal ? Non , il est vide… Vide de larmes; vide de réaction, vide de colère.. Quoi que , à bien y regarder; il est en colère.. .Contre le cheval; oui, c’est ça…. Et puis il pense; il pense à ses fils, au plus petit, au petit dernier… Comment dire « tu n’as plus de maman » ? Petit Joe qui aime tant les chevaux, va t-il comprendre ? Comment lui dire,; maman est tombée du cheval.. Petit Joe ne veut pas croire qu’on peut se faire mal en tombant de cheval,; c’est ce qu’il s’évertue à lui dire….

Ben soupire dans son lit, il tourne la tête vers la table de nuit et s’apprête à souffler sur la lampe lorsqu’un bruit attire son attention… Il tend l’oreille, habitué à guetter et à se montrer vigilent.
Le galop d’un cheval, cette fois plus de doute possible; quelqu’un est devant le ranch…. Ben est sur ses gardes : l’oreille affutée; les yeux écarquillés.. Alors; ami ou ennemi ? Comment savoir…. Il se précipite en bas du lit, attrape au vol son révolver et se rue hors de la chambre.. Bien évidemment, il n’est pas le seul à avoir entendu ; les habitants de cette maison sont rompus à ce genre de péripéties; ce sont de fins limiers et leur ouie est si fine, que le murmure du vent dans les feuilles les sort du sommeil.. Don particulier ? Non, simplement l’instinct de survie… Et ce n’est pas un vain mot dans ces contrées.. Ponderosa est certes un havre de paix mais les hors la loi sont partout; et cette vaste étendue de terre verdoyante est l’objet de bien des convoitises… Les Cartwright le savent.
– pa, qu’est-ce qui se passe ?

Ben descend les marches quatre à quatre, Adam et Joe ainsi que Hoss sont derrière lui…. Hoss finit de sauter dans son pantalon, sa chemise de nuit sort sur un côté… Il a une de ces dégaines.. Adam est torse nu, mais avec son pantalon.. Quant à Joe; il a une ….. serviette autour de la taille…..
– Ben quoi, me regardez pas comme ça, je prenais un bain….
– Hey pas si fort, Joan dort…
– Pardon pa…
– Et ton colt , il est où ?
– Dans ma chambre.. J’ai préféré choper au vol une serviette avant de songer au colt.. Z’auriez quand même pas voulu que je sorte tout nu avec le révolver dans la main ?
– De quoi effrayer Jessie James en personne….
– ahahah, très drôle…
-Assez plaisanté les garçons, on sort maintenant…
Les trois Cartwright se précipitent sur le perron. Joe reste à l’intérieur…
– HENRY…
Ben accourt le premier, dans cette nuit inondée par une pleine lune magnifique, il n’a aucun mal à reconnaître le cavalier, inerte, qui est affalé sur son cheval…
– Hoss , Adam, venez m’aider…
Tous les trois descendent l’homme de sa monture….
– Il est …… ?
– J’en sais rien, Hoss; allongeons-le sur le sol…
Délicatement, ils posent Henry par terre.
– pa, regarde son pied.. Il est en sang….
Adam attrape la botte et tire..
– AIEEEEEEEEEEEEEEEE…
-Content de vous voir en vie, l’ami…
-Adam, Ben, je suis si content de vous voir.. Ainsi je suis en vie.. Dieu merci..
– Henry , que vous est-il arrivé ?
– J’ai été mordu par un crotale. Plus exactement, il a mordu ma botte et y est resté suspendu… Je ne savais pas s’il avait traversé le cuir, alors j’ai pris mon révolver et j’ai tiré une balle..
-Vous vous êtes tiré dessus ?
Adam le regarde avec un drôle d’air, mélange d’incrédulité et d’admiration.. Il n’aurait pas cru l’avocat menteur capable d’un tel geste….
-SI je suis là, c’est que le serpent s’est cassé les dents sur le cuir de ma botte.. Elles m’ont couté une petite fortune, mais dorénavant je ne regretterais jamais mes 25 dollars..
– 25 Dollars pour une paire de bottes; oui je comprends que ça lui soit resté en travers du gosier, au crotale….
-Hoss; c’est pas le moment de faire de l’esprit;…gronde Ben… « et où alliez-vous comme ça ??? »
– J’étais parti pour une balade ?
– en pleine nuit ?
– Oui, j’avais besoin d’être seul…
– mais vous êtes seuls à la maison, il me semble…. Euh pardonnez-moi, se reprend Adam en captant le regard lourd de reproche que lui lance son père.
– Vous avez raison Adam… C’est juste que…. Enfin, bon, ma mère est arrivée aujourd’hui par la diligence et disons que, elle et moi, avons un peu de mal à communiquer.. Alors avec ce qui m’arrive, j’ai tout sauf envie de faire des efforts….
-euh oui, nous comprenons; bien sûr… En attendant, il va falloir soigner ce pied.. Dieu merci le serpent vous a épargné; mais la gangrène ne vous loupera pas si vous tardez à désinfecter ce pied.. Hop Sing laisse toujours un peu de sa décoction miracle… Allez venez; appuyez-vous sur moi…
Ben aggripe Henry et le soulève prestement, tandis qu’Adam glisse son épaule en-dessous de son bras pour le soutenir et l’emmener à l’intérieur…
– Bon Joe, tu files te vêtir correctement. Regarde, tu trempes tout le plancher.
– Oui pa…. J’en ai marre de me faire engueuler… Encore et encore.. C’est ma faute si on débarque ici à toute heure de la nuit.. On n’est pas une pension, quand même…
Joe marmonne tout ce qu’il peut dans sa barbe, enfin façon de parler; question pilosité, tout le monde sait bien que Joe n’est pas le plus fourni….
Adam et Ben conduisent le blessé et l’installe sur le canapé… Hoss file en cuisine et revient avec une cuvette en fonte rempli d’un liquide marron…
-Allez-y trempez votre pied là-dedans….
Henry s’exécute après avoir laborieusement retiré sa botte et sa chaussette… Le sang se répand dans la cuvette, se mêlant à l’eau sombre qui s’y trouve…
-Et c’est quoi, ce qu’il y là-dedans ?
– cupules de glands, poivre noir , romarin , consoude, sureau noir, et pâquerette pour la petite touche finale… Spécialité de Hop Sing…
– Et bien, en tout as, ça a l’air plus efficace que appétissant…
– Personne ne vous a demandé de le boire, répond Joe d’un air sarcastique..
-Tiens, t’es pas encore monté…, réplique Adam, d’un ton sec
– Il me faut pas trois heures pour sauter dans un pantalon propre…
-allez file, Joe
– Oh pa; tu ne t’arrêtes jamais !!!
– Joseph, que signifie ce ton et cette réflexion.. N’oublie pas à qui tu parles… Tu montes passer une chemise, et tout de suite, si tu ne veux pas que je me fâche; répond Ben d’un ton qui n’admet nulle réplique…

-ok ok je monte…
Joe disparaît dans les escaliers…..
-J’en ai marre qu’il me traite comme un môme… J’en ai marre….
Joe se dirige vers sa chambre, en tenant sa serviette serrée contre son bas-ventre… Il a les cheveux trempés et des gouttes d’eau coulent sur son torse…
– En plus je vais me faire engueuler par Hop Sing…. j’en ai plein les oreilles,; moi de leurs jérémiades à deux cents…
Tout à ses récriminations en solo, il ne voit pas que la porte de la chambre de Joan s’est ouverte… C’est tout juste qu’il ne la percute pas….
– Oh pardon, Joan…. Oh on vous a réveillé ? Pardon…
– Ne vous excusez-pas.. Dites-moi plutôt ce qu’il se passe….
– Ben, euh,
Joe fait mine de se passer la main dans les cheveux; il est gêné par la question, c’est un fait… In extrémis, il se rappelle qu’il tient sa serviette….
– C’est à dire que …. bah….. Il y a…
– Joe, dites-moi ce qui se passe.. Je veux savoir…
-Votre mari est dans le salon… Il est b……
Joan tourne les talons, la robe de chambre vaporeuse s’envole et la porte claque… Pour s’ouvrir quarante secondes plus tard…. Joan, sans un regard pour Joe, se dirige vers les escaliers et les descend… Joe continue vers sa chambre…. Il doit passer des vêtements; sans quoi son père va lui passer un savon.. Et comme il a déjà pris un bain, il n’y tient pas plus que ça.. Même de nuit, Ben Cartwright est redoutable….

Dans le salon….
Ben, Hoss et Adam sont debout; entourant Henry qui regarde son pied dans la cuvette…. Pas un ne dit un mot… Adam est plein de ressentiment, il préfère garder la bouche fermée. Ben est pris entre deux feux; d’un côté les sentiments qu’il a pour Joan et de l’autre; l’empathie qu’il ressent un peu pour Henry… Et au milieu, cette situation incroyable où la sincérité se mêle à la tromperie et à la malhonnêteté…..
Dans ce silence un peu oppressant, Joan s’avance vers son mari; le regard tendre et les yeux humides… Mais…… En une fraction de seconde, elle sort de sa large manche un petit couteau et saute sur Henry…
-Espèce de chien,
Elle lance son bras armé en direction d’Henry, qui médusé; bascule en arrière pour éviter le coup… Il sort son pied qui heurte la cuvette… Ben reçoit le contenu sur ses bottes et sur son bas de pantalon…
Adam, en un réflexe à peine émoussé par la vision qu’il a de Joan menaçant son propre époux, se jette sur elle et lui attrape le bras.. Il essaie de la désarmer…..
– Joan, arrêtez…Lâchez ce couteau…
Mais Joan n’entend pas lâcher prise aussi facilement… Adam vient de réaliser brutalement que Joan n’est plus -à ce moment- MRS Dexter, mais une ancienne Païute.. Et ça change la donne… Elle sait se battre,; et vue la fureur qui l’anime; elle est capable du pire…. C’est ce qu’on appelle mettre un coup de canif dans le contrat.
– ouch….
Il regarde son bras, la peau est entaillée et le sang perle… Il est estomaqué; sidéré que la douce Joan ait pu lui faire ça…. Malgré tout, il ne renonce pas… Il serre le bras de la jeune femme; très fort, il sent qu’il peut lui casser le bras.. Il ne le veut pas, bien sûr, mais il doit réussir à lui faire lâcher prise…. Il sent qu’elle desserre sa main; le canif tombe par terre.. .Adam donne un coup de pied pour l’éloigner… Hoss se baisse et le ramasse….
– Adam, attention….
Même désarmée; Joan ne renonce pas.. La voilà qui tourne la tête et plante ses dents dans la main d’Adam…
– Ouch, la
Mais il retient les mots qui lui brulent les lèvres…. Il pose sa main valide sur la blessure… L’empreinte des dents y est déjà très nette.. Du coup; Joan en profite pour se carapater… Elle file vers la cheminée et s’empare d’une buche et la jette à la tête de Henry… Il s’écrase sur le coussin, le rondin de bois atterrit sur le bureau de Ben… En plein sur l’encrier…. Elle a déjà une autre buche dans la main et s’apprête à aligner son époux une seconde fois. Mais une poigne ferme l’en empêche. Ben se dresse devant elle ; et lui tient le bras; dans un étau de fer…
-Joan, cela suffit.. Posez ceci…
Le ton est sec; mais Joan ne semble pas décidée à abandonner aussi facilement…..
-Joan, lâchez ça…. Vous m’entendez ?
Pas de geste de la part de la jeune femme… Une flamme dans les yeux, un regard noir, un regard déterminé… De l’eau a coulé sous les ponts; elle n’est plus la jeune squaw qu’il a connu… Elle a pris de l’assurance et comme elle n’a jamais baissé les yeux devant lui, elle ne va pas commencer ce soir… Sûrement pas…..
– Non Ben, pas avant de l’avoir assommé, ce chien galeux….
– Joan, pour la dernière fois, je vous somme de poser cela… Un… Deux….
Hoss et Adam retiennent leur souffle; le pauvre Henry s’est liquéfié sur le canapé…. Trop de chocs successifs ; sa blessure au pied le fait affreusement souffrir… Même si ni le coup de couteau ni les buches ne l’ont atteint, il est atteint moralement….
-Bien maintenant cela suffit…
Ben continue de serrer le poignet de Joan , il lui fait plier les genoux et de l’autre main, parvient à lui arracher la buche…. Brutalement, il la pousse dans le fauteuil….
-Maintenant, vous allez vous calmer….
Joan tente de se lever; mais Ben est le plus fort…
– Non Joan.. Je vous l’interdis… Pas temps que vous êtes dans cet état là.. Et je vous conseille de rester tranquille… Vous savez de quoi je suis capable….
La dernière phrase lancée par Ben Cartwright a raison de l’entêtement de Joan…
-D’accord, Ben.. Mais pas avec cette face de chacal… Faites le sortir ou je lui arrache les yeux….
– JOAN……
Elle se rassoit.
– Hoss , fais sortir Henry…. Je m’occupe de Joan…. Adam, ça ira ton bras ,?
– Oui pa…
– Monte à l’étage; Joe est dans sa chambre.. Il pourra te nettoyer ça et faire un pansement….
Hoss soulève Henry et l’entraîne sur le perron… Misérable Henry qui tente un dernier regard vers Joan, mais l’éclair de fureur qu’il y lit lui fait mal et il n’insiste pas….

-écoutez moi Joan, vous avez besoin de vous reposer…Vous vivez quelque chose de très pénible… Je comprends que vous ayez envie de vous venger;.. J’imagine ce que vous ressentez; j’essaie… Je ne peux pas vous en vouloir…Vous êtes en colère; vous avez le droit…
La colère de Joan se mue en chagrin… Elle s’apaise , touchée par la sollicitude dont Ben Cartwright fait preuve… Elle se sent redevenir petite près de lui; mais elle choisit de faire confiance.. Elle a envie de s’en remettre à lui, elle accepte de se laisser aller.. Ne plus penser; ne plus rien porter, juste s’abandonner entre les bras de cet homme si bon, si calme; si fort et si prévenant; si protecteur ; avec tant de gentillesse dans les yeux… C’est si simple de se laisser aller; ne plus chercher à comprendre; ne plus essayer d’être forte; ne plus avoir à choisir; se laisser gentiment guider; juste dire oui et écouter…

****************
Conseil de famille à Ponderosa….
-Bon, les garçons, il va falloir trouver une solution pour la nuit… Je ne vous cacherai pas que j’ai hâte d’aller me coucher… Alors voilà ce que je suggère….Henry va s’installer dans la chambre d’hôte du rez de chaussée… J’y dormirai également.. Je vais prendre une couverture et je passerai la nuit auprès de lui; au cas où la fièvre le prendrait…. Joan est dans sa chambre à l’étage, Hop Sing lui a donné une de ses fameuses tisanes et elle dort déjà… Demain matin, nous aviserons….

***************
Ben dans la chambre, pelotonné dans le fauteuil, avec une couverture négligemment posé sur son torse..
Torturé au plus profond de lui.. Jour après jour, nuit après nuit, les mêmes rêves; les mêmes envies; et cette douleur qui lui transperce l’âme… La douleur de sa conscience; de ses scrupules, de ses remords; la morsure de ces sentiments paradoxaux qu’ils ne maîtrisent pas… Lui l’homme droit, à cheval sur les principes; l’homme qui a édifié Ponderosa sur quatre piliers : loyauté, honnêteté, droiture et respect; l’homme se met soudain à douter… Tout ça pour quoi ? Pour vivre à deux, pour ne plus vivre seul… Il ne veut pas bafouer ses principes; mais comment oublier un sentiment.. Comment nier ce qu’il ressent pour elle… Comment faire taire cette voix qui s’exprime en lui avec tant de véhémence…. Comment effacer une image, un visage ? Elle a besoin de lui; il le sait… Et même s’il ne veut pas se l’avouer; il a besoin de lui….

Il a marché, chaque fois qu’il sentait qu’il perdait pied… Tant de fois il a voulu lui dire; même quand il savait; même quand il voyait l’amour tisser son fils entre Henry et elle.. Il n’a jamais rien dit; mais il pense à cet instant qu’il serait peut-être temps.. Comment ne pas y voir un signe ? Signe de la vie ? Signe du destin ? Un amour s’écroule et un autre s’éveille ? Est-ce que c’est comme ça que ça marche ? Est-ce qu’une jolie fleur serait en train de s’ouvrir sur les ruines d’un champ de bataille ?

*********
Henry s’agite dans son sommeil… D’abord, un gémissement, profond, puis un marmonnement incompréhensible… Un mot, deux mots; des mots… Joannnnnnnnnnnnn….
Ben, entre deux phases de sommeil, rejette la couverture qu’il a sur lui et va au chevet de l’homme qui parle dans la nuit… Il pose sa main sur son front, pas de fièvre… Pourtant, le trouble est réel.. Le choc de la morsure de serpent, sans doute… La peur ; la mort qui plane….
-Henry, Henry, hé…
Ben le secoue. Mais le sommeil est revenu, il a replongé… Il n’y aura pas d’autres alertes; pas de mouvements brusques… Mais Ben, lui, est bel et bien sorti des bras de Morphée… Et pas prêt d’y retourner…. Trop de poids sur les épaules, trop de tensions… et puis elle est devant ses yeux, il la voit, endormi ou éveillé; la même silhouette qui se dessine et qui danse… Là, dans le miroir éclairé par la lune qui transperce les volets de la petite chambre d’en bas; elle est là; mélangée, diluée mais si présente… Elle, comme deux ailes à son désir.. Besoin d’elle; oui, c’est une réalité… Se l’avouer, ce n’est plus la peine.. C’est une vérité qui fait mal; c’est dire combien l’attache est fortement ancrée dans son coeur…. Point de non retour; c’est certain.. Une ardoise peut se laver , pas un coeur marqué par le fer des sentiments…. Quand on est Benjamin Cartwright, a-t-on le droit de se laisser glisser vers ce refuge condamné, sans issue que le déshonneur et la désapprobation ? Comment régler le conflit entre raison et sentiment ? Un duel à mort, mais comment dégaîner le plus rapidement contre soi-même ? Benjamin Cartwright est fin tireur, le plus rapide ? Mais comment être le plus rapide, ? Comment être vainqueur de sa propre existence ? Quel choix faire ? Que privilégier ? Les convenances, l’ordre ? L’anarchie ? Le bonheur ? Que diront les regards courroucés ? Ils ne se gêneraient pas pour en lancer des ragots; des rumeurs.. Non, ça ne se peut…. Alors que faire ? Fuir, s’enfuir ? en finir ? Situation sans fin, sans solution…

Le jour se lève sur une nouvelle journée… Journée où on joue à s’éviter à Ponderosa… Hoss, Adam et Joe déjeunent seuls à table… Ben a déjeuné avant tout le monde; puis porte un plateau à Henry qui émerge lentement du sommeil… Joan ne déjeune pas; elle n’a pas faim… .Et au milieu de ce chaos sans nom; Hop Sing, qui veille à ce que tout le monde ait à manger;. Petit bonhomme planté dans ses savates noires; qui ne fait pas de bruit sur le plancher, qui trotte, qui va qui vient de la cuisine à l’étage.. Hop Sing qui s’adapte; mais dont la patience a des limites…
-Hop Sing va retourner en Chine.. ça pas être possible… Hop Sing plus vouloir de ça.. Trop de monde dans la maison, et tout le monde regarder le mur. Personne travaille, tout le monde fait mauvais caractère, tout le monde fâché; tout le monde avoir colère….
Et petit bonhomme tourne les talons…. en maugréant..
-jī duō bù xià dàn
-qu’est-ce qu’il a dit, Adam ?
-Parce que tu crois que je comprends le mandarin, peut-être; j’en sais rien ce qu’il a dit…
-Hop Sing pas être sourd; encore.. Moi avoir dit : « quand poules sont nombreuses, elles plus pondre » Maison remplie de tête mais mains pas faire grand-chose….
-Bien, que diriez-vous d’aller faire ce qu’on a à faire ?
-Bien vu; Adam; mieux vaut sortir d’ici….Hop Sing ira passer ses nerfs sur quelqu’un d’autre…
A ce moment, Ben sort de la chambre dans laquelle dort Henry…
-Attendez les garçons, il faudrait accompagner Henry jusqu’à son ranch… Il se sent mieux et veut rentrer chez lui.. Adam; va seller son cheval..
-Bien pa…
-Joe, tu accompagneras Henry…
-Yes sir…;
-pa, y a quelque chose que je peux faire ?
-Oui Hoss, va à la rencontre de Hank, il doit arriver d’un moment à l’autre avec du bétail… Vous ne serez pas trop de deux pour ramener les bêtes…
-Bien pa; j’y vais..
Hoss attrape son ceinturon et coiffe sur sa tête son grand chapeau et sort en direction de la grange….
L’air est frais; mais la journée s’annonce chaude… Hoss a remplit deux gourdes et selle son cheval… Il grimpe; et lance Chubby au galop vers les prairies grillées de Ponderosa… La chevauchée lui fait du bien, il sent son esprit s’alléger.. Trop de tension au ranch ces dernières heures; le travail qui va l’éloigner de tout ça est bienvenu…. Retrouver les grands espaces, la prairie; la poussière et voir courir le bétail, 1500 bêtes, toutes de premier choix… Des bêtes puissantes; parmi elles un taureau de toute beauté, que Hank devait négocier.. Hoss savait que Pa avait beaucoup insisté pour l’avoir… Dans peu de temps, Hoss saura si leur contremaître a conclus l’affaire….

**********
Pendant ce temps, sur la piste, à quelques miles de Ponderosa… Henry et Joe arrivent en vue du ranch. Matin frais dans le ciel du Nevada… Personne sur la piste, évidemment… Pas un bruit, deux oiseaux de proie qui tournoient dans l’immensité bleu-gris de la plaine caillouteuse et désertée… Pas un souffle de vent, et toujours la poussière qui se soulève sous les sabots ferrés des chevaux…
Henry et Joe parcourent les derniers yards qui le séparent de l’imposante structure de bois… Ils mettent tous deux pieds à terre; Henry grimace quand sa jambe heurte la selle.. Sa blessure a été bien soignée , ça va guérir, mais la douleur est vive…
-Joe, j’ai un pressentiment, regardez, la porte est ouverte…
Ni une ni deux, Joe dégaine; à l’affut…
-Je vais passer par le côté…
Henry n’est pas armé… Il boitille, mais parvient à se mettre à l’abri près de l’abri à bois, de l’autre côté du ranch..
Joe tente le tout pour le tout… Il tire un coup de feu.. Au moins savoir à qui ils ont à faire et si la maison est vide… Son tir fait exploser les carreaux de la fenêtre, Joe attend, pas de riposte… Il fait signe à Henry de s’avancer….
Henry sort de sa cachette et se dirige vers sa maison… Il monte lentement les marches de bois qui craque sous ses bottines.. De sa main, il pousse la porte peinte à la chaux…
-Mère,
Pas de réponse… Une réelle inquiétude s’empare de lui maintenant… Il explore chaque pièce : la salle de séjour, la cuisine, le sellier , tout est impeccablement rangé… Sa chambre également et la pièce qui suit, pas encore terminée, qu’il destine à devenir la nursery…. Rien n’a été déplacé.. C’est très étrange.. Et sa mère qui ne répond pas.. Pour sur il a du se passer quelque chose…. Il ressort de sa chambre. Dans sa poitrine, son coeur fait des bonds à n’en plus finir… La seule chambre qu’il n’a pas explorée, c’est celle de sa mère… Il ferme les yeux, essaie de chasser les images sombres qui déjà s’y amoncellent.. En fils bien élevé, il frappe à la porte, espérant encore que la voix dure et tranchante de sa mère lui répondra. Non, faux espoir; seul le silence. Henry pose la main sur la poignée en laiton et porcelaine fleurie… Retenant son souffle, il avance le pied et pousse la porte.. La pièce est plongée dans une semi-obscurité; un des volets est fermé; l’autre entrebaillé.. dans un mouvement suspendu, interrompu… Le lit n’est pas défait. La lampe posée sur la table de nuit s’est éteinte; réserve d’huile épuisée… Petite mèche noircie.

**************
à Ponderosa : Joan est dans sa chambre, assise devant la glace de sa coiffeuse.. Cheveux noirs tombés en cascade sur ses reins, sur ses épaules… La brosse qui va et vient sur la marée ondulante…. Geste mécanique, esprit qui vagabonde bien au-delà de la pièce..Vers les souvenirs, vers l’avant; avant la peine, avant la souffrance…. Les yeux perdus dans le reflet misérable de son visage marqué par les larmes et la fureur…. Les traits tirés, fatigue d’une nuit sans repos , d’une nuit de larmes… Nuit sans réconfort, nuit de solitude…. Paumée, perdue encore, de nouveau… L’anneau à son doigt; la voix de son coeur, des bribes de certitude et un grand flou autour : trahison, abandon, frisson glacé dans le bas de son rein… Un noeud dans la poitrine.

*************
Dans la grange..
Ben passe le râteau au même endroit : cinquante fois qu’il ratisse le même coin… Pour ramasser quoi ? Des brins de paille qui trainent; des graines éparses que les poulets viendront peut -être picorer… Une tension dans la nuque, un sentiment de fatigue, une nuit mouvementée sur le fauteuil de la pièce du bas… Tension des muscles qui revient comme un écho à la tension qui règne sous son toit.. Une tension qu’il ne peut apaiser; une tension dont il se sent prisonnier.. Quelque chose lui échappe, son coeur sans doute… Ses sentiments, certainement. Une part de lui serait-elle en train de sourire et d’espérer… Reconnaître cet état est tellement contraire à ce qu’il est dans ses tripes… Il abandonne le râteau dans un geste de frustration… Il ramasse un harnais, veut le fixer au clou, le voilà qui tombe. Ben le ramasse et le jette contre le mur…. Mais que m’arrive-t-il ? Il sort de la grange et marche dans la cour… Jette un regard vers là-haut, vers le deuxième étage du ranch… Qu’espère-t-il y voir ? Serait-elle en train d’ouvrir la fenêtre pour profiter d’un matin de calme; maintenant que la maison est vide de ses occupants ? Oui la fenêtre s’ouvre…. Joan appuie ses bras sur le bord du cadre. Elle n’a pas vu qui est dehors.. Pour l’instant elle savoure les rayons du soleil sur son visage fraichement essuyé et qui sent bon le savon…. Elle ferme les yeux et laisse ses lèvres se détendre en un petit sourire… Puis elle le voit ; elle lui adresse un petit signe de la main…
Ben lui rend son sourire; et ouvre la main, décrispe ses doigts et lui montre sa paume. Cela transforme ses pensées; déchire le voile de ses tourments; pour un court instant du moins.. Car rien n’est changé; son trouble est le même et rien n’est résolu….

***********
-Bonjour Ben,
-Oh bonjour Joan…
Elle est déjà là, elle est descendue.. Ses cheveux défaits sur ses épaules et un châle posée sur son caraco couleur brique….
-Je suis contente de vous voir…
-Moi aussi.. Avez-vous réussi à dormir ?
-Hélas non, trop de colère, trop de …… Je ne sais quoi….
-il ne devrait plus y en avoir de la colère; il me semble.. Elle est sortie, non ? Je ne me rappelle pas avoir jamais vu une telle fureur chez quelqu’un?
-En êtes-vous bien sur; Benjamin ?
La voilà qui sourit malicieusement….
-Je ne crois pas vous avoir déjà vue ainsi, même lorsqu’ Adam et moi vous avons ramenée à Ponderosa…
-Je me souviens, Benjamin, j’avais essayé de vous mordre;
-Croyez bien que vous aviez réussi.. Vos dents étaient marquées sur ma peau…
-Allons, je n’avais quand même pas traversé cette épaisse chemise…
-Et si…
-Vous exagérez..
-Pas du tout….
Les deux rient à l’évocation de ce souvenir pour le moins mordant…
Ils se donnent la main, pourquoi ? En ont-ils seulement le droit ? Ils s’en moquent un peu.. Ben ne comprend pas ce qui se passe.. Joan lui a pris la main et il n’a pas envie de retirer sa main calleuse qu’elle tient entre ses doigts délicats… Leurs yeux se croisent, leurs sourires s’harmonisent, ils le sentent, c’est plus fort qu’eux se qui se passe…. Elle se blottit contre lui, pose sa tête contre la chemise et frotte ses cheveux contre la peau de son cou, là où la chemise est ouverte… Il pose sa main rugueuse sur ses cheveux et les froisse lentement….
-Joan, il ne f…..
Mais il ne continue pas sa phrase… Il pose son doigt sous le menton de la jeune femme et le soulève, avant de poser ses lèvres sur cette bouche si fine qui n’attend que ça…. Elle ferme les yeux et s’abandonne au baiser… Ils sont définitivement seuls au monde…

*************Il aperçoit, forme noire au sol; il s’avance; le coeur battant à tout rompre dans la poitrine;. Terrifié par ce qu’il croit reconnaître…. Il se fige, porte la main à sa bouche, mais pas un son ne sort… Sa mère allongée par terre; oui, pas de doute… Il se baisse; pose la main sur son cou, recherchant une pulsation.. Rien, il lui prend la main… La main retombe sur le corps sans vie…. Il lui soulève la tête ; délicatement… C’est poisseux, il retire sa main.. Il y a du sang dessus… Sa mère a une vilaine blessure derrière la tête… C’est fini, il n’y a plus rien à faire… Il ne sait pas quoi faire… Partir ? Rester ? Soulever sa mère et la déposer sur le lit ? Il ne sait pas …. Il s’assoit sur le lit et se prend la tête à deux mains… Il a les jambes qui tremblent, prises d’un tremblement incontrôlable. Il a le coeur au bord des lèvres, il porte ses mains à sa bouche… Il a envie de vomir…. Il faut qu’il aille se laver les mains; enlever ce sang qui colle entre ses doigts, sur ses ongles…

il se relève; saisi d’horreur,; d’effroi.. Il porte ses mains à son front, se retourne, bute dans le lit et sort de la chambre… Il s’accroche au montant de la porte ; tellement il est chancelant; il a le souffle court…. Il traverse le couloir; descend les escaliers;.. Brrr patatras… Le voilà qui tombe dans les marches… Il se relève et reprend…
-He Henry, qu’est-ce….
Henry vient de heurter Joe de plein fouet, les yeux ailleurs; l’esprit embué, Henry n’a pas vu le jeune Cartwright et il bute contre lui…
-Qu’est-ce qu’il y a ?
Henry ne répond pas. Il se retourne et tend la main vers les escaliers; vers l’étage… Il tend sa main droite, sa main tachée de sang…
-Mais Henry, votre main,
Henry ne dit rien, il se laisse glisser le long du mur, en une prostration insoutenable…. Joe , armé ; se précipite à l’étage… La porte ouverte attire son attention, Joe se glisse dans le couloir , arrivé à hauteur de la porte entrouverte, il s’arrête et prend une profonde respiration…. Il hésite à entrer, se demandant ce qu’il va trouver….
Il voit….

********
-Henry, venez, on part, shériff…
Henry répond machinalement ; son cerveau fonctionne au ralenti.. Ses instincts d’homme de loi tardent à refaire surface…. Il connait les procédures, enquête; circonstances. Effort violent qu’il doit fournir pour se redonner une composition et sortir de son abattement…Où trouver l’énergie que nécessite l’action ? Comment se mouvoir quand on vient de basculer dans l’horreur la plus ignoble, la plus immonde… Il a le sang de sa mère sur lui, sur les mains….
**********
Comment est-il monté à cheval ? Comment a -t-il parcouru les miles qui les séparent de Virginia City, il n’en sait strictement rien….. Lorsqu’il pénètre dans le bureau de Roy Coffee avec Joe à ses côtés… il a retrouvé un semblant de calme… Un semblant seulement, car il est au bord de s’effondrer…. Il y a cette nausée qui lui remonte incessamment aux lèvres; cette vague d’horreur qui menace de le submerger…
-Oh bonjour Joe, monsieur Dexter; qu’est-ce qui vous amène en ville….
Joe abrège les salutations… Phrases brèves, sèches; Joe fait comprendre à Roy qu’il doit le suivre….
-On t’expliquera en route….

******* au ranch

Joan est plongée dans l’eau de son bain… Elle a relevé ses cheveux en un chignon imprécis, quelques épingles fichées ça et là dans la masse de ses mèches brunes…. Elle a les yeux clos , elle remue lentement ses jambes dans l’eau mousseuse et savoure la caresse de l’eau chaude… Elle touche une à une les bulles qui frôlent son épaule… Pensées qui l’obsèdent, le goût des lèvres de l’être aimé… Baiser brulant aux saveurs inhabituelles; le goût de l’interdit… Silence de l’instant qui les as vu unis, un bref instant mais d’une rare intensité.. Un feu instantané, vite consommé, vite consumé; un laps de temps précieux; une étincelle jaillie de nulle part , étincelle incendiaire, voleur de coeur, voleur de raison.. Oui déraisonnée comme le fut cette idée de baiser ? Qui l’a eue ? Consentement mutuel, contentement bien réel des deux parties en présence…. Parti, oui, il est parti, il s’est éloigné de sa bouche, comme brulé encore une fois, brulé, déchiré entre ce qui se veut et ce qui ne se fait pas;…
Sortie du bain, elle s’enroule dans une serviette. Eau qui dégouline le long de ses jambes et qui s’écrase au sol comme une larme qu’on n’aurait pas su retenir… Douleur de ce qu’on a perdu, douleur de ce qu’on ne peut avoir; chagrin qui s’écoule comme le temps qui …… qui quoi ? Temps qui a passé, qui condamne les sentiments ?

*********** dans le ranch des Dexter

Regroupement silencieux autour du corps de la victime… Regards consternés; maladresse des hommes autour de ce corps de femme livide…. Henry plongé dans une profonde détresse regarde Roy soulever le corps et le poser sur le lit, sur lequel son adjoint à pris soin de déposer une couverture…. Tache de sang sur le plancher; Henry détourne les yeux… Rien, personne ne sait rien de la macabre scène qui s’est déroulée ici…. Le froid de l’horreur transperce le pauvre homme de loi. Cloué sur place, oui, cloué sur place en contemplant le sang séché sur le plancher et le corps froid de sa mère. A peine l’a -t-il touchée pour recouvrir sa bottine; ne pas laisser apparaître la cheville ou…. Pourquoi ? Décence inavouée, geste tendre envers celle qui n’avait jamais été aimante… Cette fin horrible vient-elle effacer la douleur des années sans amour ? Même une sans coeur ne mérite pas une telle fin… Et c’est ce qui taraude son esprit; tandis que Roy interroge des yeux l’espace de ce huis-clos assourdissant de malaise et de questions en suspens…
-Monsieur Dexter, votre mère était seule à la maison ?
-Oui, euh oui, j’ai passé la nuit à Ponderosa chez les Cartwright.. J’ai quitté le ranch vers 21h00.
Joe acquiesce….
-Et ça , qu’est-ce que c’est ?
Roy tient dans sa main un bout de papier…
-je l’ai trouvé dans la main de votre mère…. Elle le serrait dans son poing… Un bout de papier déchiré; avec juste écrit dessus : chambre 9, grand hôtel, Virginia City…
-ma mère ne m’a pas dit qu’elle avait loué une chambre; elle venait de s’installer dans cette pièce, chez nous; Nous sommes allés diner au Grand Hotel, mais elle ne m’a pas dit qu’elle dormait en ville….

**********plus tard

Hank Peterson, le fossoyeur, arrive au ranch des Dexters… Il vient chercher le corps de Mme Dexter… Henry assiste à la levée du corps… Il n’arrive pas à poser la main sur celle qui n’est plus…. Sentiments figés ; éteints en lui… Insensibilité, protection ? Elle n’a pas su aimer.. Il est atterré par l’horreur du geste, par le danger débarqué dans sa vie.. Quelqu’un a fracassé le crane de sa mère; coup porté avec suffisamment de force et de détermination pour provoquer la mort instantanément… Qui ? Qui peut faire une chose pareille à une vieille dame ?? Et puis pourquoi ? Rien n’a disparu dans la pièce… Bijoux sur la table; bourse bien en évidence sur le lit; broche précieuse épinglée sur la cape de velours…. On n’assomme pas quelqu’un sans un motif crapuleux; ne rien lui prendre, à part la vie; cela dépasse l’entendement ; surtout dans ces contrées où la richesse attire les convoitises….

Le plancher craque sous le poids des personnes qui entrent… Les Cartwright prévenus par Joe pénètrent dans la pièce; mine contrite et chapeau à la main…. Ben, suivi de Adam et de Hoss… Et puis Joan….

Sans un mot ils avancent… Joan, pâle, dans sa longue jupe gris-bleutée et son chemisier blanc fermé par huit gros boutons de nacre… Ben qui a passé une veste sur sa chemise de lin couleur crème.. Et Joan ose le geste que Henry n’espérait plus… Elle pose sa main gantée sur l’épaule…. Henry frissonne, ce geste l’apaise… Elle incarne à ce moment la bonté et la tendresse… Comment ne pas évoquer la maternité, elle est là auprès de lui; elle le console; elle vient soigner une vilaine blessure… Elle ne parle pas mais le langage de ses yeux est sans équivoque; limpide, il signifie je suis là, je suis avec toi, je suis là pour toi. Ben s’avance aussi, ne pouvant détacher son regard de ce petit bout de femme; qui au delà de sa propre peine, offre du réconfort à celui qui lui a fait mal… Elle est la femme à qui on a menti… Elle voit différemment, elle réinvente l’amour, en en faisant l’amour tendresse, l’amour compagnie, l’amour soutien… Elle ne veut plus rien savoir, ne veut plus penser à ce papier… Pardonné ? aurait-elle pardonné ? Ben n’en sait rien… Il ne peut pas en savoir plus.. Elle est là dans un geste tendre; comme une parenthèse dans un chapitre pénible…. Comme une respiration différente dans ce moment d’égarement où se perdent les souffles de deux vies unies….

*************
Virginia city, derrière la maison chapelle, réservée au culte, un espace ombragé par des pins dans lequel reposent tous ceux qui ont cessé de vivre….
Hoss et Joe, pelle à la main, terminent de creuser une fosse pour le cercueil de la défunte… Ils ont pris soin d’ôter leur veste; qu’ils ont laissé dans le chariot…
Henry arrive. Redingote noire, pantalon rayé, chemise claire à fines rayures blanches et grises, gilet gris cintré sur lequel pend une chaîne en argent, la chaîne d’une montre rentrée dans la petite poche sur la droite du vêtement… Ses yeux sont gonflés, cernés, un peu vide aussi.. Vestiges des nuits sans sommeil et de l’alcool des derniers jours… Les larmes ? Pas vraiment, Henry n’en a pas versé : ni sur son mariage détruit, ni sur la dépouille de sa mère.. Elles sont sans doute toutes là , sous ses paupières; vont-elles s’écouler ?

Derniers coups de pelle, poussière qui s’envole au dessus du monticule sous lequel repose Mme Dexter… Joan qui dépose des fleurs; bouquet de marguerites ; chaque pétale comme une larme blanche sur un coeur en or… Et Henry qui s’avance; avec dans ses mains un panneau de bois sur lequel sont gravés ces simples mots :
Ici repose Eugénie Sue Dexter, décédée le 30 septembre 1859.
-Hoss; Joe, allez remettre les pelles dans le chariot; murmure Ben à ses deux fils…en sortant de sa poche sa bible; avant de commencer à lire.
-oui pa…

Il y a un temps pour tout et un moment pour toute chose sous le soleil.
Il y a un temps pour naître et un temps pour mourir, …
Il y a aussi un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser, …
Il y a un temps pour chercher et un temps pour perdre.

Henry joint ses mains devant lui, tandis qu’Adam dresse le panneau , au bout de la tombe… Les coups de son maillet troublent le silence quelques instants.. Puis le calme revient. Adam frotte ses mains l’une contre l’autre et rejoint ses frères….
-Regardez Joan, comme elle est tendre avec Henry…. Elle semble avoir tout oublié…
-Adam, ce sont des circonstances exceptionnelles;. C’est normal qu’elle soit là…
-Je sais Hoss;
-peut-être que la mort de cette pauvre femme aura servi à quelque chose…
-J’en suis pas si sûr; réplique Joe… Faut pas oublier que Henry est toujours dans la même panade; et en plus; Roy mène son enquête.. Sa mère a quand même été assassinée….Et…
-Et quoi, Joe; tu ne sous-entends quand même pas que Henry aurait pu tuer sa mère ….
-Bah euh, non; mais; c’est quand même louche cette mort…
-Tu sais bien qu’Henry était avec nous…
-Oui ; mais on ne sait pas depuis combien de temps elle était dans cette chambre…
-Ecoute Joe, c’est toi qui était avec lui … Il t’a donné l’impression d’être un meutrier ?
-euh non, il ;…..il a rien dit; il a juste montré la chambre.. Mais… j’crois qu’il nous a montré qu’il savait bien mentir et jouer la comédie….

Quelqu’un s’approche d’Henry et de Joan.. Un homme qui marche lentement , et qui se découvre devant le couple recueilli…

-sincères condoléances; mr Dexter…
-Merci Ned….
-Mes respects Madame….
Joan répond par un signe de tête… Elle porte une petite voilette noire sur sa robe de moire; noire également.. Elle tient dans ses mains le bouquet de marguerites qu’elle allait s’apprêter à déposer sur la tombe de cette belle-mère qu’elle connaissait si peu….
-Je tenais à être présent; Mr.. J’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec votre mère; quelle femme charmante… Vraiment, quel drame affreux… Mais qui a pu faire une chose pareille; une dame d’une telle qualité.. Le shériff n’avait pas mentionné la trace de quelques bandes de desperados.. Il n’a pas de piste…
Henry fait non de la tête… Il fixe la tombe; sans vraiment écouter les paroles de Ned…
-Vous savez, Mr Dexter je garderai toujours en mémoire l’image de votre mère… Charmante, je la revois encore me demandant de lui indiquer l’Hôtel le plus proche , elle souhaitait y réserver une chambre, ; « je ne tiens pas à déranger mon fils et sa jeune épouse. » a-t-elle insisté….
Henry ne peut s’empêcher de hausser les épaules en un rire nerveux; qui se perd en contracture.. Décidément, sa mère savait se montrer charmante et gagner les coeurs de ceux qu’elle rencontrait.. Dommage qu’elle n’ait pas mis ses dons et son charisme au service de sa relation avec son époux et son fils…..

Après avoir salué Ben et ses fils ; Ned repart.. Il repose son chapeau et prend la direction de son office qu’il avait momentané femé; le temps de venir jusqu’au cimetière….
Joan se retourne et se dirige vers le chariot…. Henry; la voyant s’éloigner; la rattrape en deux grandes enjambées.
-Joan, attendez.. Où allez-vous ?
-Benjamin et ses fils m’attendent… Je rentre avec eux… J’ai besoin d’être seule…
-Ne me laissez pas; Joan; je ne veux pas être seul dans cette maison, avec le sang de ma mère sur le planc
Henry ne peut terminer sa phrase.. Les sanglots s’étouffent dans sa gorge… Et il s’effondre en pleurs , tenant toujours la main de sa femme; dans la sienne….
Elle pose sa main sur son épaule. Henry appuie sa tête contre la poitrine de son épouse et laisse le chagrin l’envahir…..
-je comprends; prenez une chambre à l’hôtel et essayez de dormir… Je vous promets de réfléchir et nous nous reparlerons….

Joan rejoint Ben, et les garçons.. .Elle tourne une dernière fois les yeux vers son époux…. Le chariot disparaît..

Ranch des Cartwright..
Les habitants de Ponderosa sont couchés… Seul Joe ne parvient pas à trouver le sommeil…. Il est dans la cour, appuyé sur la barrière; les yeux plantés au sol, les épaules basses…
-Joe, que fais-tu encore dehors à cette heure-ci ?
-Je peux pas dormir… pa, c’est fou, j’aime pas ça; mais j’ai comme un pressentiment….
-Joe; qu’est-ce qui se passe ?
-J’sais pas trop; une sensation de m’être fait avoir, d’être complice d’un truc atroce…. Tout est louche, le faux certificat, le cadavre sur le plancher, j’aime pas ça….
-Joe tu devrais aller te reposer, cesse de ressasser tout ça… Tu as été témoin d’une scène abominable et je crois que tu es sous le choc… On le serait à moins…
-oh pa, j’en ai vu d’autre quand même; j’suis pas un môme.. C’est pas le problème… Ce qui me gêne; ce sont les évidences , la façon dont tout ça s’enchaine.. Je ne sais pas qui croire, je ne sais pas que penser… Je n’y comprends rien, tout ça me dépasse…. Pa, tu crois qu’on peut sonder l’âme d’une personne ? Est-ce qu’un homme peut mentir sur toute la ligne ? Peut-on se composer une double personnalité ?
-Je ne sais pas mon fils … Je ne sais pas….
-mais doit-on le croire ?
-ce que je sais fils, c’est que la malhonnêteté ne peut guider une vie tout du long….Un jour ou l’autre toute la supercherie tombe, un jour ou l’autre tout usurpateur tombe le masque.. Vient un jour où le mensonge de trop survient et entraîne celui qui le dit dans une chute infernale qui le conduit à sa perte ….
-oui mais en attendant, tous ceux qui gravitent autour souffrent….
-oui, c’est certain… Beaucoup de souffrance… Tu vois, Joe, c’est pour ça que je n’ai jamais toléré le mensonge… C’est la pire de toutes les transgressions, à mes yeux…. Je n’ai jamais pu accepter cela…
-oui, je sais… Mais comment alors parviens-tu à accorder du crédit à Henry ?
-Tu parlais tout à l’heure de sonder le coeur de l’homme;.. Moi c’est le regard que je sonde… Un homme peut mentir, mais il ne peut contrôler son regard.. Et ce que je lis dans le regard d’Henry , c’est un ahurissement complet face à tout ce qui lui tombe sur la tête….
-Ah bon ?
-Oui Joe; c’est ce que je vois.. Et crois-moi, j’en ai lu des choses dans les yeux des hommes; et je n’ai jamais retrouvé cette lueur qu’il y a dans les yeux d’Henry …
-Quelle lueur ?
-une lueur de bonté… Bonté, oui… Bonté qui fait de lui sa faiblesse; je le crains…
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Henry est un homme qui n’est pas en adéquation avec le monde… Il a une vraie gentillesse et ne semble pas mesurer le danger qui règne parfois, de façon insidieuse autour de nous… On pourrait dire de lui qu’il est naïf… Les gens naïfs sont dangereux pour eux-mêmes car ils ne voient pas le monde comme toi et moi…
-J’ai du mal à te suivre, là ; pa…
-Excuse-moi, je vais faire plus simple.. Pourquoi tes frères, toi et moi avons-nous une arme en permanence , même quand nous ramenons du bétail ?
-Un homme sans arme a peu de chances de survivre ici, entre les voleurs de chevaux et les bandits de grand chemin qui s’en prennent aux cavaliers.. Sans compter les Indiens…
-Tout à fait… Toi et moi avons dû par la force des choses apprendre à diviser le monde en deux camps, d’un côté le bons et de l’autre les mauvais.. Question de survie; et il faut parfois très vite se décider, ne pas condamner trop vite; mais ne pas se laisser endormir..
-C’est ce qui me paraît le plus difficile…
-Tu es jeune Joe, mais ne crois-pas que cela devient plus facile avec les années.. On doute toujours, on croit, on ne sait pas…

***********Le lendemain, vers 11h00

Bureau du shériff
-Monsieur Dexter, reprenons s’il vous plait…. Quand avez-vous vu votre mère pour la dernière fois ?
-Il devait être 9 heures du soir, je suis sorti pour aller prendre l’air… j’ai galopé ….
-Et votre mère ?
-Elle est restée au ranch… Elle a débarqué dans ma maison, je me débattais dans des problèmes personnels et bah, disons , que ce n’était pas le meilleur moment pour des retrouvailles…
-Des retrouvailles, que voulez-vous dire ?
-Ma mère et moi sommes brouillés… Elle n’a pas été très aimante; et n’a pas très bien accepté mon mariage…. Ce qui fait que….
-Ce qui fait que ce que vous me dites là , Monsieur, n’est pas pour vous arranger… En absence de piste, vous allez vous retrouver mon principal suspect…
Henry redresse la tête, comme piqué par un flèche :
-Hein, vous plaisantez ,?
-Pas du tout…Mais vous êtes la seule personne à avoir approché votre mère; à part Ned Galagher,.. Et il est insoupçonnable… Etes-vous armés,; Monsieur Dexter ?
-Oui….
-Pouvez-vous me remettre votre arme ?
-je ne l’ai pas… Elle est chez les Cartwright… Ils l’auront gardé quand ils m’ont descendu de cheval… Vous trouverez mon révolver au ranch.. Et vous verrez également qu’il manque une balle dans le barillet… C’est celle que j’ai tiré sur le crotale qui m’a attaqué…
-Ah oui, la balle qui vous a transpercé le pied et qui vous a fait cette vilaine blessure;..
-Blessure qui a bien cicatrisé, dieu merci.. Grâce aux soins des Cartwright….
-Revenons en à notre affaire.. Donc vous quittez le ranch en début de nuit et vous avez rejoint le ranch des Cartwright après avoir été attaqué par un serpent… Combien de temps êtes-vous restés chez Ben et ses fils ?
-J’ai passé la nuit chez eux et je suis reparti dès le lendemain.. Je ne pouvais imposer ma présence à mon épouse, pas avec ce qui s’est passé…
-Que s’est-il passé ?
-quelqu’un de mal intentionné lui a fait parvenir un document, un registre de mariage; sur lequel apparaît mon nom… Mais ce document est faux; je ne suis l’homme que d’une seule femme… Celle qui a trouvé refuge chez les Cartwright…
-Vous êtes dans les ennuis jusqu’au cou, Mr Dexter.. Mais dites-moi quand vous dites quelqu’un de mal intentionné.. Pensez-vous à quelqu’un en particulier ?
-Bien non, je n’ai aucune idée de qui pourrait m’en vouloir à ce point… Mais il ne fait aucun doute que quelqu’un cherche à me nuire…. Shériff, allez-vous me garder en cellule ?
-Je ne sais pas; je réserve mon jugement.. Ai-je votre promesse de ne pas quitter la ville ? Vous êtes un homme d’honneur; Mr Dexter ? Vous avez prêté serment …
-L’honneur, oui, c’est ce qui me reste… Un honneur bafoué, mais honneur malgré tout.. Shériff , je vous fais la promesse que je ne quitterai pas la ville…. Et vous , que comptez-vous faire ?
– Continuer à chercher; explorer peut-être la piste du numéro de chambre sur le papier que j’ai trouvé dans la main de votre mère…. Peut-être le propriétaire du Grand Hôtel pourra nous renseigner sur l’identité de la personne qui a réservé cette chambre…. Nous allons de toute façon continuer à creuser… Un tel crime ne doit pas rester impuni; j’en fais une affaire personnelle;… Un criminel court en liberté et je ne saurai le tolérer..

A l’hôtel

Henry émerge…. Il vient de passer une seconde nuit dans la chambre de l’hôtel qui lui sert de domicile…. Il est allé la veille chez lui pour prendre quelques affaires…. Il ne s’est pas attardé, il a pris dans sa penderie deux costumes, trois chemises; une tenue de nuit et des affaires de toilette; un pain de savon, une ou deux serviettes et puis son rasoir…. Et il est reparti…. Puis il a fait demi-tour; il est rerentré dans la maison, a poussé la porte de leur chambre et a pris le portrait de leur mariage… Enfin, le portrait qu’ils ont fait faire après leur mariage, pendant leur lune de miel…. Portrait qu’ils avaient fait faire dans une petite échoppe, dans une ruelle de San Francisco…

Puis il a envoyé un télégramme à son étude pour faire savoir qu’il serait absent quelques temps… Il serait temps après de lui écrire une lettre dans laquelle il détaillerait sa triste situation…..

Il prend son temps pour ouvrir les yeux; il savoure la joie simple d’être allongé dans un lit frais et moelleux… Il jette un coup d’oeil sur le réveil : 7h55… Oh il n’en revient pas d’avoir réussi à dormir aussi longtemps…. Une rapide toilette lui fait se sentir mieux; l’eau fraîche sur son visage le ragaillardit… Il se rase soigneusement, il fait attention à ne pas se couper… Il plonge plusieurs fois ses mains dans la cuvette en faïence et innonde ses joues et son front… Il ferme les yeux, et savoure…. La serviette blanche est un peu rèche mais elle sent bon le propre… Il enfile une chemise et un pantalon et descend dans la salle commune, où une table dressée l’attend.. .Dans un petit coin de la salle, loin des bavardages des couples; il peut prendre son petit déjeuner sans être dérangé…Pour commencer un bol de café noir, des tartines de pain beurré , du bacon et deux oeufs sur le plat…. Et tout ça servi par une personne adorable… La jeune serveuse lui a même souri…. Mais il ne lui adresse pas la parole, il contemple son bol de café, y trempe machinalement sa cuiller qu’il tourne inlassablement…. avant de la porter à sa bouche… Il accomplit chaque geste avec lenteur, avec un air désabusé, absent… Il est si loin de tout, si amorphe, si déboussolé….

-tout va bien, Mr Dexter ? Vous désirez autre chose

-…………

-Excusez-moi, Monsieur, je ne veux pas vous déranger; mais…

-oh pardon, vous m’avez parlé ? Je suis distrait , pardonnez-moi…

-désirez-vous autre chose ?

-Non, je vous remercie…. Tout était parfait; merci…

Le voilà déjà qui se lève, il est prêt à quitter la salle… Il n’a nulle envie d’entamer la conversation…

pas avec tout ce qu’il a dans la tête… Il a bien trop de tracas pour ça….

Il sort de l’hôtel; à cette heure matinale, les rues sont vides… Quelques vieilles dames venues faire quelques achats se dirigent à petits pas vers le magasin… Le gérant est déjà là, en train de balayer le plancher de bois juste devant la porte vitrée de sa boutique…. La cloche de la chapelle- école va bientôt sonner neuf heures…. Les enfants vont bientôt rappliquer, en une joyeuse cavalcade que la maîtresse fera cesser en frappant dans ses mains…. Petite vie tranquille d’une petite ville en plein essor… Des hommes conduisant des chariots font halte pour changer un fer ou troquer quelques fournitures, des peaux , des fourrures; contre un peu de nourriture ou de la poudre…. Lee Wong et ses fils s’activent dans la blanchisserie qu’ils viennent d’ouvrir… On entend le martèlement du maréchal-ferrant, les cris des hommes qui cherchent à forcer le passage dans la grande rue, principale voie de la ville, poussiéreuse et pas pavée.. Rien de semblable à San Francisco, mais l’agitation est bien moindre ici, et le jeune avocat apprécie….

Il décide d’aller voir le shériff…. C’est la seule personne à qui il a envie de parler… Au moins, lui, il ne bavarde pas…. Il ne pérore pas sur la mort de sa mère, comme on put le faire certains dans son dos…. Il ne supporte pas ces insinuations, ces commentaires acerbes par des gens qu’il ne connait pas… ça l’agace…

-Bonjour Mr Dexter …

-Bonjour Sheriff…

Voilà quelqu’un qui a compris, qui ne lui demande pas « comment allez-vous ? » et Henry apprécie… Il ne va pas bien, non… Sa mère a été trucidée, il est sur la liste des coupables potentiels, il ne vit plus avec sa femme… Alors non, ça ne va pas …. Il vit sa peine en solitaire…. il ne veut voir personne…. Il préfère rester avec son esprit embué et ses gestes empâtés….

-du neuf Shériff ?

-j”ai envoyé plusieurs télégrammes dans les villes des environs… Je voulais savoir si Bohnes et sa bande avait été repéré dans le coin… Ils pourraient avoir fait le coup …. Mais j’ai pas reçu de réponses.. Ned m’apportera tout de suite les messages… J’espère que ça donnera quelque chose; car je dois vous avouer que je ne sais pas où chercher….

-merci d’être franc….

-je ne mange pas de ce pain là, moi… J’ai juré de faire la lumière sur la mort de votre mère, et je tiendrai ma promesse… Mais pour l’instant, je dois reconnaître que je n’ai pas grand chose à vous annoncer…

-je garde confiance… Heu par contre, shériff, j’ai une faveur à vous demander.. Je devrai prochainement me rendre à San Francisco pour, hum, m’occuper de la maison de ma mère et aussi signer quelques papiers pour la succession… Pourrai-je m’y rendre…

Roy releva la tête, prit une profonde inspiration avant de répondre :

-et bien, j’imagine que c’est important pour vous; je pourrai consentir à vous laisser y aller….

-merci shériff… euh encore une chose; êtes-vous retourné hum dans la maison ?

-Non, pas depuis… Pourquoi ?

-je n’arrive pas à comprendre pourquoi tout est resté intact dans la maison… Ma mère avait déposé ses bijoux sur la table, et rien n’a disparu, même pas sa bourse… ça ne tient pas debout… N’importe quel bandit penserait à se servir.. Sinon, quelle est la raison de cette violence… Je ne comprends pas; et cela m’obsède…

-je comprends Mr Dexter.. Mais c’est mon job, laissez-moi faire mon enquête…

-oui mais, vous ne vous basez jamais sur ce type d’incohérences ?

-bien sûr …… bien sûr.. Quoique avec tout ce qu’on voit; plus rien ne saurait m’étonner… Pourriez-vous m’en dire un peu plus sur vos intuitions, Mr Dexter ?

-oh non, je n’ai aucune intuition… Juste je m’étonne… Je sais que des richesses peuvent attirer la convoitise; l’envie et la jalousie peuvent pousser un homme… Mais ce qui m’étonne c’est que ma mère a été attaquée dans ma maison.. Or elle est à Virginia City une parfaite inconnue…

-quelqu’un l’aura repérée durant son voyage jusqu’ici ???

-oui et comment ce quelqu’un aurait-il su qu’elle se trouvait chez moi alors qu’elle était sensée descendre à l’hôtel ? C’est ce qu’elle a demandé à Ned… y a un truc qui ne colle pas, Shériff…

*********** pendant ce temps

petit matin, au ranch de Ponderosa : Adam arrive dans la cour du ranch, descend de cheval et marche vers son père….

-pa, y a un os. Je ramène le corps d’un homme.. Je l’ai trouvé, au nord; près de la section B…. Il est pas beau à voir, je crois qu’il respire encore… Mais il a l’air mal en point…

-on le connait ?

-oui, c’est le type qu’on a embauché, le fameux Canadien , bâti comme un pilier de bar…

et dans les environs, ça donnait quoi ?

-pas de trace de lutte; pas de traces de foyer, rien, à part le corps et..

-même pas de cartouches ?

-ben non, tu sais , si ça te trouve, il a été largué ici…. Il a pu être attaqué partout ; dans le désert ou dans les prairies plus au nord…

-mais enfin, Adam; comment on a pu passer à côté de sa disparition…

-pff pa; j’en sais rien, j’avoue que je ne vais pas les border tous les soirs; les gars;..

-j’sais bien ,Adam; je te fais pas de reproche;.. Ce que je ne comprends pas; c’est que aucun de nos gars n’est venu signaler sa disparition… Hank t’avait prévenu ?

-mais non, tu sais;; il était hyper solitaire; ce mec… Il ne s’est pas beaucoup mêlé avec les autres…. Les gars le trouvaient un peu spécial avec son accent et ses expressions à la six quatre deux et ses petites manies;… Mais sinon Hank ne m’a absolument rien signalé; il faisait son boulot, point…. -faudra quand même qu’on lui parle; et puis, en attendant, il faut prévenir Roy…

-il ne va plus savoir où donner de la tête….

-ça va lui faire du bien, ça va le changer un peu de son enquête… Il ne lache rien, sur l’affaire de la pauvre Mrs Dexter….

-il fait pas bon être shériff par les temps qui courent; voilà bien un boulot que j’espère ne jamais avoir à refaire…

-je te comprends fils; mais parfois, il faut le faire; et alors on ne peut pas se défiler…

-je sais pa; mais franchement, aller ramasser des cadavres et se coltiner les bandits et les desperados; tu parles d’un boulot épanouissant…

-oui mais il y a une grande satisfaction à voir qu’on sert l’intérêt des citoyens et qu’on maintient l’ordre dans sa ville…

-ouais, au péril de sa vie; quand même… Bon, ben je repars… Je file prévenir Roy… Je vais emmener le gars avec moi.. Au pire il clamse en route, et au mieux, je verrai sûrement Paul en ville…

-Veux-tu que je t’accompagne ???

-Non pa; ça va aller.. Je serai de retour avant la nuit….

-Bien fils, à plus tard…. Sois prudent…

-Oui, je te promets….

Cela fait une bonne heure qu’Adam a quitté le ranch et son père…. Sport avale les miles, en direction de Virginia City…. Adam tient dans ses mains les rênes de son compagnon à quatre pattes ; mais aussi le lincoln d’un autre cheval; qui porte le corps du pauvre malheureux…. oui mais voilà; le corps n’est pas une buche.. Le gars, un peu estourbi, émerge progressivement de son brouillard… La première chose qu’il voit en ouvrant les yeux, c’est le sol et les quatre pattes d’un animal…Il ne lui faut pas dix secondes pour régir :

-mais , mais, c’est quoi ça ? Qui m’a attaché ? Qu’est-ce que je fabrique ici ? he vous, descendez-moi…

Adam se retourne et stoppe son cheval…

-ho l’ami, te voilà revenu d’entre les morts….

-Détache-moi…. Qu’est-ce que je fais là ? Qu’est-ce qui t’a pris de me ficeler ?

-oh une question à la fois, tu veux; répond Adam en s’attaquant aux noeuds qui retiennent le type sur la selle…. « voilà, j’ai fini »…

Adam remet le gars sur ces deux pieds…

-Comment tu te sens ?

-Ho mais on ne peut mieux… SILENCE! J’étais saucissonné sur un cheval, mais à part ça tout va bien… ET on va où ? Et ohhhhhh…..

Adam voyant le type chanceler, l’attire vers un tronc et le force à s’asseoir…

-Tiens l’ami, pose tes fesses ici; ça t’évitera de tomber dans les pommes… T’as pas franchement la taille d’une demoiselle et je tiens pas trop à t’avoir dans les bras…. T’es plutôt costaud….

-ouais, et ça te pose un problème ? Et d’abord t’es qui ? On se connait ?

-Oui monsieur, je suis Adam Cartwright et ……. Oh attend, vieux, tu sais qui tu es ?

-ben oui, qu’est-ce que tu vas imaginer ? Je suis Edmond Marchildon… J’suis pas mésique, moi… tu placotes bizarre…

-je quoi ?

-tu placotes, ça veut dire causer…

-ah bon, merci pour la traduction….. Bon, ça va mieux, on peut se remettre en route ?

-Pour quoi faire, on va où ? té viré su’le top ….

-C’est quoi ça encore,

-ben si tu m’expliquais ce qu’on fait ici ? Accouche qu’on baptise…

-ho l’ami, tu te calmes.. Je t’ai trouvé dans la section nord et tu faisais un bon gros dodo… Alors c’est peut-être à toi de m’expliquer ce qui s’est passé… T’as fait une mauvaise rencontre ?

-ben, c’est à dire que…

Le gars fouille dans sa poche, sort un cigare et craque une allumette sous son talon… Il jette l’allumette et porte le cigare à sa bouche…

-ah ça fait du bien par où ça passe…

-peut-être que ça fait du bien, mais tu vas tout de suite aller ramasser ça, avant de foutre le feu… Tu bosses pour nous, tu connais les règles…

-hey, monte pas sur tes grands chevaux, l’ami…. j’ai déjà vu neiger avant toi … Tu beurres épais, toi….

Adam perd son calme , il s’approche du gars, le choppe par son foulard bleu marine et le secoue…

-Tu arrêtes et tu fais ce que je te dis.. Hé rappelle-moi de te refiler ton dû, tu es viré…

-oh oh, t’énerves pas le poil des jambes…… J’aime pas trop ton petit côté « la boss de bécosses », t’es pas le patron… et lâche-moi la crémone….

-pour toi, si, c’est tout comme…

-ok ok, l’ami, du calme….. Dis, tu veux pas plutôt t’asseoir et fumer un botch de cigarette, tiens ?

-je ne fume pas….

-pourquoi ?

-ça m’dit rien, c’est tout… J’bouffe bien assez de poussière dans ce pays…

-en tout cas, moi je me prendrai bien un boc de bière ou une bonne chotte de cognac …

-ça ça peut s’arranger.. On n’est pas loin de Virginia City; on se remet en selle et on y va….

-Ok Bossy….

-ne m’appelle pas Bossy…. On n’a pas été garder les cochons ensemble….

-oh non, monsieur n’irait pas se salir les mains ; ton père et toi, vous avez le foin et le bacon et nous on nettoie la porcherie;..

-mais t’es vraiment hargneux, toi, méfie-toi, tu pourrais tomber sur bien plus susceptible que moi…. Je te garantie qu’un de ces quatre quelqu’un te fera bouffer ton bulletin de naissance…

-ahahaha, il est pas né, celui-là… En général, ils ont tous les garcettes bien haut, mais ça aboie plus que ça mord…

-oh détrompe-toi, on a vite fait de se retrouver avec une balle en pleine poitrine, y a des gars qui sont assez chatouilleux de la gachette.. Et les types dans ton genre, un peu bacagneurs, ils ont vite fait de leur claquer le beignet….

-ouais, ben, arrête de pêter la jasette, tu me donnes encore pus soif… Allez; lance ton canasson et qu’on y aille….

***** au ranch de Ponderosa..

Ben rentre , avec énergie, il pose son chapeau , se débarasse de son colt et de sa veste….

-pff qu’il fait lourd…. Oh la là, ça va péter….

-le ciel va se fâcher…. Il vaut mieux être prudent…. Je me suis permise d’entrer dans les chambres des garçons, pour y fermer les fenêtres et j’ai aussi rentré les draps du lit de Joe… Comme ça, il dormira au sec ce soir…

-Joan, vous êtes trop bonne… Je ne veux pas que vous fassiez le lit de Joe, il peut le faire tout seul… Ce n’est pas lui rendre service…

-Je sais Ben, mais vous savez; cela ne me dérange pas et puis, cela m’occupe l’esprit…

-Je comprends…. mais vous n’êtes pas ici pour vous occuper de l’intendance…. Vous me promettez de ne plus faire le lit de ce grand paresseux ?

-Promis Ben….

Tendrement, il lui pose une main sur l’épaule et lui adresse le plus lumineux des sourires… A coup sûr cet homme connait le chemin qui mène au coeur des femmes….

Un peu plus tard…

L’orage que Ben pressentait s’abat actuellement sur le ranch, un rideau de pluie tombe inlassablement du ciel, de grosses gouttes s’écrasent sur le sol poussiéreux et contre les vitres qu’Hop Sing s’est empressé de fermer….

-Vent êtle tlès folt, Hop Sing pas aimer ça…. Vent enlever encole les tuiles sul abli à poules et poules pas pondle pendant tlois jouls… Mistel Hoss va pas êtle content, lui pas aimer êtle plivé d’oeufs poul petit déjeuner…

-oui et bien mister Hoss , il s’en remettra… Tiens, je ferai bien d’aller vérifier la porte de la grange; il me semble qu’elle tape…

Ben coiffe son chapeau et enfile sa veste avant de se précipiter hors de la maison, direction la grande bâtisse de bois dans laquelle Buck attend ses congénères….

-Tu vois, Buck, je crains que tes copains ne soient en train de se prendre un bon bain… Adam et Sport auront peut-être eu de la chance et sont à l’abri à Virginia City, mais Hoss et Joe sont sûrement sous la rincée…

Buck, tranquillisé par la voix de son cavalier, semble se calmer…. Ben lui flâtte l’encolure; le cheval frémit….

-je sais que tu n’aimes pas l’orage, mon grand… Mais pense aux autres;.. Toi au moins tu es au sec, loin de la tourmente….

Des éclairs aussi lumineuses que furtives zèbrent le ciel, éclairant un horizon qui a plongé dans l’obscurité avant les premières gouttes…. Un fracas assourdissant répond à chaque trainée flamboyante….

-Oh bon sang, il n’est pas tombé loin celui-là…. Pourvu que ça ne provoque pas de catastrophe….

Ben connait bien trop de rancher qui ont vu leur bien et leur bétail anéanti par un incendie provoqué par la foudre…. La sécheresse met en péril les exploitations et les propriétés et la moindre flamèche est une menace redoutable et redoutée…

quelques minutes plus tard

Ben , en trombe, pousse la porte et rentre se mettre à l’abri…

-saleté de temps….. Je suis trempé d’avoir été jusqu’à la grange et d’en être revenu…

-oh oh, d’habitude c’est mistel Joe qui fait soltil la polte de ses gonds; mistel Caltwlight jamais faile ça…

-Désolé Hop Sing, c’est exceptionnel; mais je n’ai plus un poil de sec…

-Oh alors Mistel Caltwlight va vite enlever ça…. et plendle un bon bain… Je clois que Hop Sing va faile chauffer beaucoup de bassines , poul les bains des Caltwlight qui vont tous alliver tlempés comme des soupes…

Ben achève de faire passer le dernier bouton à travers le trou de la boutonnière et écarte rapidement les pans de sa chemise, qui colle à sa peau…. Son torse velu, sculpté par les travaux pénibles d’une vie bien remplie, luit sous les gouttes d’eau qui ont traversé le tissu couleur crème de sa tenue de travail…. Le gros drap de son pantalon; lui, supporte quelques gouttes, il décide de le conserver… Il attrape la serviette blanche que Hop Sing lui tend et commence à s’essuyer le dos et la poitrine…. C’est alors qu’il s’arrête, muet de stupeur, en apercevant Joan, dans les escaliers…

-euh pardon…. ; dit-il en se couvrant…

-Oh excusez-moi Ben, je ne voulais pas… Je….

Troublée, bien qu’essayant de cacher son émoi, elle s’apprête à faire demi-tour pour remonter vers sa chambre….

Heureusement Hop Sing est déjà là pour lui tendre une chemise sèche qu’il s’empresse de boutonner..

-Non non, restez Joan… Me voilà décemment vêtu…

Il dit ça d’un air léger…. et légèrement ironique….

-vous ne semblez pas redouter l’orage, ma chère;… Je suis surpris, je connais bien des dames qui auraient déjà la tête sous un coussin, en attendant que ça se calme;.. Je me souviens que Mary n’aimait pas du tout l’orage… Inger, elle , au contraire, adorait ça ; je l’ai même vu sortir et danser sous la pluie, les jours d’orage… Et moi j’essayais de faire rentrer Adam… Mais comme il la voyait dehors,; il n’avait aucune envie de se mettre à l’abri… Et ils s’avançaient tous les deux sous les gouttières du saint Esprit….

-Mon peuple m’a appris à ne pas redouter les colères du Tout Grand ; nous autres indiens, identifions l’oiseau-tonnerre comme celui qui apporte la pluie; les éclairs surgissent de ses yeux et le tonnerre de ses battements d’aile. D’après le mythe, les Oiseaux tonnerre vivent dans la forêt de cèdres à l’extrémité ouest de la Terre où ils construisent leurs nids et bourrent leurs pipes avec des aiguilles de cèdre. Lors d’un orage, les oiseaux-tonnerre s’envolent et déclenchent la tempête…

-C’est une très belle vision; Joan;..

Le monde d’harmonie qui inspire nos croyances religieuses est constitué de la terre, de l’eau, des nuages, du vent, des végétaux, des minéraux et bien sûr des animaux. C’est ainsi que , pour nous , la Voie lactée est le chemin des âmes regagnant l’au-delà et à son extrémité se trouve le pays des morts.

-C’est une jolie façon d’accompagner ainsi ceux qui nous ont quitté…. Et quelle preuve de douceur et de paix dans votre croyance, Joan…. J’aime beaucoup l’image de la voix lactée; moi j’ai longtemps vu le visage de mes proches disparus dans une étoile…

-Et bien, vous voyez Ben, vous avez l’âme d’un Paiute…

-ça je ne saurai le dire, ma chère…

-et moi je crois que si… Vous êtes si près de la terre et de la nature, Ponderosa est votre déesse à vous, et cela se voit que vous lui portez une dévotion sans borne…

-c’est vrai que Ponderosa occupe une place immense dans mon coeur… C’est la terre de mon rêve….

-On m’a enseigné que le coeur de l’homme éloigné de la nature devient dur. Il faut apprendre à contempler la terre et la nature, et se rappeler que rien ne nous appartient….

-C’est certain, ma chère amie….

– C’est d’ailleurs pour cela que les vieux Indiens se tiennent à même le sol plutôt que de rester séparés des forces de vie. S’asseoir ou s’allonger ainsi leur permet de penser plus profondément, de sentir plus vivement. Ils contemplent alors avec une plus grande clarté les mystères de la vie et se sentent plus proches de toutes les forces vivantes qui les entourent.

-ça je l’ai compris, en m’asseyant avec votre chef.. , le jour où vous m’avez été remise…

-oui , cette position vise à gommer les différences; beaucoup de conflits éclatent quand l’homme veut paraître supérieur… Soif de grandeur, en oubliant que seul le Grand Esprit est Grandeur et Supériorité ; aucun animal, aucun être sur terre n’est supérieur, car l’Homme Rouge sait que toute chose partage le même souffle; la bête, l’arbre et l’homme. Ils partagent tous le même souffle.

-quelle sagesse… C’est vrai que nous aurions beaucoup à apprendre de votre peuple, j’en suis intimement convaicu…. Au lieu de ça, l’homme blanc ne cesse de chercher la querelle… Cela me rappelle une pièce qu’Adam m’a emmené voir quand il était étudiant… ça s’appelait « Nathan le Sage »… d’un auteur Prussien, mais je ne sais plus le nom… L’histoire se passait à Jérusalem, les personnages appartiennent à des religions différentes, mais qui s’apercevront qu’ils partagent bien plus que leur antagonisme religieux…. Un marchand juif Nathan apprend au retour d’un voyage d’affaires que sa fille adoptive, Recha, a été sauvée du feu par un chevalier de l’ordre du Temple. Ce chrétien est lui-même un rescapé, seul survivant d’un groupe de chevaliers de l’ordre mis à mort par les Sarazins. Ce Nathan connu pour sa sagesse répond à une question par une histoire, « la parabole de l’anneau »…

-un anneau ? comme c’est curieux; le cercle est un des signes le plus représenté chez les Hommes Rouges, car la vie , la nature s’inscrit dans un cercle; on parle du cycle de la vie.

-Oui c’est vrai… Et l’Homme Blanc, d’ailleurs, s’est tenu pendant bien longtemps éloigné de cette idée…

-pourquoi ?

-parce que l’homme blanc a cru que la terre était plate…

-Plate ? mais c’est stupide…Tout est rond dans la vie ; la tête de l’homme, les fruits de la terre, le ventre de la femme féconde, le sommet d’une colline…. Comment ont-il pu se tromper à se point ?

-Ceux qui y croyaient y croyaient dur comme fer et ont été jusqu’à condamner à mort ceux qui pensaient autrement…., reprend Ben, l’air sombre et songeur…

-voilà ce que fait l’homme blanc…. Mon peuple dit qu’il n’y a qu’une seule façon d’adorer et de servir le Grand Esprit. S’ il n’y a qu’une religion, pourquoi le peuple blanc est-il si partagé à son sujet? Votre religion est écrite dans un livre, vous le lisez souvent, alors pourquoi n’êtes-vous pas tous d’accord, si vous pouvez tous lire le livre?

-ah Joan, vous soulevez là une question bien épineuse… On pourrait y passer la nuit, je ne suis pas sûr qu’on arriverait à trouver un quart de demi de réponse…. ; conclut Ben , en lui tendant un café…

-Tenez ma chère,

-merci, Ben… Et alors donc; cette parabole.. Pardonnez-moi, je vous ai interrompu…

-Un homme se fait faire un anneau qui détient le pouvoir de susciter l’amour pour celui qui le porte et qu’il lègue à son fils préféré en lui enjoignant de faire de même. L’anneau est transmis ainsi de père en fils jusqu’au jour où il échoit à un père également attaché à ses trois enfants. Se voyant mourir, il fait faire deux anneaux neufs par un orfèvre, et remet un anneau en secret à chacun de ses fils. Le père mort, les trois fils se disputent l’héritage, chacun persuadé de détenir l’anneau véritable. Ne trouvant pas de compromis possible, puisque chacun détient la vérité de la bouche de son père et qu’il ne peut donc la remettre en question sans accuser ce père bien-aimé de lui avoir menti, les frères demandent au juge un arbitrage. Le juge remarque que l’anneau a la réputation de susciter l’amour de Dieu et des hommes, et qu’il suffit d’attendre pour voir quel anneau est efficace, à moins que le père n’ait fait fabriquer trois anneaux neufs et que l’anneau originel ne soit perdu. Il invite donc les frères à travailler pour l’avenir en s’efforçant de rendre les générations à venir le plus vertueuses possible.

Joan ne perd pas une miette de ce que raconte Ben, elle est charmée par la voix calme et profonde de cet homme hors du commun…. Il a la grandeur d’âme d’un sage de son peuple; quand Ben Cartwright commence à parler, le monde se tait et écoute…

-c’est une très belle légende, peut-on appeler cela comme cela ?

-Je crois que oui… D’autres diraient que c’est un dogme; donc une vérité entendue que d’autres cherchent à démontrer…. La légende est portée par celles et ceux qui y croient et qui n’iraient jamais l’imposer aux autres….

-C’est ce que s’efforce de faire l’Homme Rouge, il interpelle et enseigne, mais ne cherche pas à imposer… Tout le monde doit trouver le bon chemin. Nul le peut le voir, c’est pour cela qu’il est difficile à trouver. Personne ne peut le montrer. Chacun doit le découvrir par lui….

Joan laisse sa phrase en suspend en voyant Ben poser sa tasse et marcher vers la porte…

-excusez-moi, mais j’ai entendu le galop d’un cheval…

Ben est déjà dehors pour aller cueillir sa progéniture… Il ne peut pas s’en empêcher; il faut qu’il aille accueillir ses fils quand ceux-ci reviennent au bercail…

-Rentrez à l’intérieur, je m’occupe des chevaux…

-Merci pa…

Hoss et Joe lui abandonnent les rènes avec plaisir, ils sont ruisselant, dégoulinant, et n’aspirent qu’à une seule chose, plonger dans un bon bain chaud…

Ben conduit les chevaux à la grange; il attache leur licol à la barrière et entreprend de bouchonner Chubb…

-Je vais vous aider….

C’est Joan qui est là derrière lui; elle prend de la paille sèche et se met à frotter Cochise…

-merci Joan…

-Je ne devrai pas le dire, mais j’apprécie votre compagnie… Tout est simple avec vous et j’ai, ce qui n’est pas négligeable, le sentiment que rien ne m’atteint ici…. Ponderosa me donne une force que je ne soupçonnais même pas…

-Souhaitons qu’il en soit toujours ainsi, ici et ailleurs…. Hum, Joan, pardon de me montrer curieux, mais que comptez-vous faire en ce qui concerne Henry ? Envisagez-vous de retourner vivre auprès de lui ?

-Franchement, je ne sais pas… Je n’en ai pas très envie… Je me suis rendue compte de quelque chose, ce pourrait presque être risible… Je suis une ancienne Paîute; j’ai été élevée par un peuple qui autorise les siens à multiplier les épouses et l’ homme blanc, pour lequel j’ai fait de nombreux sacrifices, se marie deux fois….

-C’est ma foi très juste…

-quant à retourner vivre là-bas, je ne crois pas que j’y parviendrai…. Dormir dans une maison dans laquelle un crime a été commis; je ne pourrai pas… Voyez-vous, Ben, mon peuple est habitué à vivre au grand air, dans des tentes qui se transportent facilement, ce qui nous donne une grande liberté… Nous nous déplaçons au gré de nos besoins , et nous savons qu’en cas de danger, nous pouvons faire place nette en moins de trente minutes… Moi je suis condamnée à vivre dans une immense boite, sans air et qui est cloué au sol… Je ne peux pas déplacer mon habitation pour aller ailleurs; et je ne peux pas effacer les traces de l’ignominie qui y a été commise….

– Je comprends , je comprends… Sachez que je ne vous chasse pas… Vous pouvez rester ici aussi longtemps que vous le désirez….

Joan s’approche encore, laisse tomber la paille par terre et se blottit contre Ben… Surpris, il sait qu’il n’a pas la force de la repousser; quand bien même il le faudrait….

-Oh Ben, je prends juste un peu de votre tendresse; comme un cataplasme sur un coeur blessé…

-Joan, j’aimerai vous offrir plus qu’un peu de tendresse, vous le savez….

Il la tient contre lui, et lui caresse lentement les cheveux….

*** pendant ce temps

Adam et Edmond galopent sur la piste sablonneuse, ils ne sont plus qu’à quelques encablures de Virginia City…. Mais les premières gouttes ne tardent pas à tomber… D’abord une ou deux, puis très vite des trombes d’eau… Adam jette un coup d’oeil à son compagnon et lui dit :

-allez mon gars; on va accélérer; sinon, en guise de bière, on va être trempé comme des soupes….

– Mais c’est quoi ce patelin ? vlà ti pas que t’à l’heure il fallait un carmail tellement le soleil il tapait, pis astheure il pleut à boire debout…J’vas vite en avoir la tête grosse de même

-tu sais que je ne comprends pas un mot sur trois dans tout ce que tu dis; mais j’ai dans l’idée que tu dois bien te marrer… Tes expressions me plaisent bien…

-Que expressions ? t’as m’as l’air bien, baveux toi, l’genre du gars qu’en sait ben lourd et qui ricane pas mal des pauves gars comme moi…

-Tu n’y es pas du tout… l’ami…. Bord…. il n’est pas passé loin celui-là, pas eu le temps de compter jusqu’à quatre entre l’éclair et le ramdam…. J’faisais ça avec mon père quand j’étais ptiot… On couchait dans le chariot et y avait toutes les éclairs qui faisaient comme un grand feu dans le ciel; c’était beau…

-c’est beau, pour sur, mais c’est couillon… alors comme on dit par che moi, déguédine…

-déguédine ? Qu’est-ça veut dire encore ?

Adam est de plus en plus interloqué en entendant parler son compagnon d’infortune…;

-ça veut dire déguédine, faut se bouger quoi, sinon ça va nous descendre tous les Saints du ciel et ça va faire vilain….

Maintenant les deux hommes sont en plein coeur de la tourmente; la pluie ne cesse de leur tomber dessus, Adam sent l’eau traverser progressivement sa veste de gros drap…. La piste est boueuse et à chaque galop de leurs chevaux, les deux cavaliers se couvrent encore un peu plus de boue….

-faudrait-y pas qu’on bêche , en plus, c’est vraiment un coup à se fiche le nez par terre…. Franchement, je suis tanné, c’est plate , vivement qu’on arrive….

-laisse-moi deviner, t’en a marre ? réplique Adam…

-ben i me semble à moi que c’est pas une vie, ça….. on est djammé là pour combien de temps encore?

-bah j’dirai cinq ou dix minutes… De quoi finir de se faire rincer….

-tu l’as dis, l’ami….

***************

Les voilà en vue de Virginia City….

-et au fait, pourquoi qu’on a toffé tout ça, m’semble qu’c’est pas vraiment le jour àstheure pour faire une balade à cheval ?

-et bien, on partait chercher le médecin…

-le docteur, pis pourquoi faire ?

-quand j’t’ai trouvé sur la piste, t’étais dans l’coltard; l’ami…

-ouais, j’sais, tu m’l’as dit…

-oui, mais toi, en revanche, tu m’as pas dit ce qui s’est passé…

-j’ai bêché en bas du cheval , rien de plus…. T’as cru que j’m’étais mangé une volée; hein ?

-bah, moi tu sais, ce qui m’importe, c’est que tu sois en état de reprendre le boulot…. Alors on boit ce coup, et on repart…

Il mouille à sieaux, et pis, il vente pour écorner les boeufs, on peut pas plutôt s’poser là et passer la nuit ici ?

-dis donc, tu crois quand même pas que je vais te payer l’hôtel, quand même… Je te préviens, si tu couches ici, je le retiens sur ta paie;..

-t’es salaud toi,

-ouais; mais c’est comme ça….

Adam ne le montre pas; mais il est on ne peut plus content d’avoir eu le dernier mot… C’est vrai, il n’est pas encore le patron, mais quand même; sa voix compte auprès des employés et c’est jouissif… C’est comme ça qu’on se construit une personnalité et une aura, quelque part… Certes; Adam n’a pas fait ses armes sur un navire comme a pu le faire son père avant lui… Non, lui, ce sont ses diplômes et son savoir qui lui donnent son statut : ils se comptent sur les cinq doigts de la main les gars de Virginia City qui ont fait des études… Bien trop souvent encore, c’est la richesse de la famille qui compte…. Adam sait qu’il n’a pas acheté son diplôme… Quand bien même Ponderosa leur fournit un toit et des revenus plus que décent, cela n’a pas été toujours le cas.. Et Adam sait ce que c’est d’avoir faim… Oh il l’a sûrement moins ressenti que son père qui , il le sait, s’est si souvent privé pour nourrir son fils. Mais Adam n’a pas eu de la viande tous les jours dans son écuelle…. C’était plus souvent une miche de pain trempé dans un bouillon un peu trop clair… et quelques fruits de saison glanés par ci par là….

 

**********Dans la grange….

Joan est toujours lovée contre Ben….Soudain elle pousse un cri et commence à se débattre…

-Hey, mais, lâche-moi…. Cochise, lâche ma robe…

Les cris se mêlent aux rires…. Joan tourne, agite les bras, mais l’animal ne lâche pas…. Ben donne une tape sur les naseaux de la bête pour lui faire lâcher prise….

-Votre tissu fleuri semble du goût de notre demoiselle….

-Cochise est une demoiselle ?

-Oui….

-Remarquez; avec une robe aussi magnifique; ce ne peut être qu’une demoiselle…. En tout cas, ils font bien la paire…. Cette jument est une charmeuse née, tout comme votre cadet… Ils se sont bien trouvés, en tout cas…

-Oui , c’est vrai. Je n’avais jamais pensé à ça….

-Nous autres les Indiens, pensons que l’homme et l’animal ne se rencontrent jamais par hasard… Il y a des âmes qui se cherchent , et qui ne demandent qu’à s’unir…

-Et qu’en est-il des humains ?

-Un guerrier, dès l’instant où il a pris rang parmi les hommes, où on l’a reconnu capable d’élever une famille, peut prendre une compagne, jeune, aimable; une qui a de l’adresse à écorcher un buffle, à coudre des mocassins, et à préparer les aliments. Comme on ne fait la cour qu’à la dérobée; le jeune homme se cache sous sa couverture afin de ne pas être reconnu….Il attend la jeune fille quand elle va chercher de l’eau à la rivière…..

-donc pas de chaperon dans vos cercles sociaux….

-pas de chaperon, non… Mais tout est caché… et ils expriment beaucoup de choses avec cette couverture. Ainsi la jeune Indienne, par un mouvement de tête; fait tomber la couverture, elle montre ainsi qu’elle est amoureuse…. D’ailleurs, bien souvent, elle a peint en secrêt des dessins vermillons sur son visage….

-Je connais quelqu’un qui s’est fait faire un tatouage de dauphin sur le bras… Un garçon qui a fait faire ça le jour de son mariage…

La baleine, Ben, est considérée comme le maître de l’océan. Les dauphins sont ses guerriers, il symbolise le guide. Le jeune homme qui s’est fait tatouer ça montre la gratitude qu’il a pour son père et qu’il appelle la bénédiction de son père sur son union… Il espère ainsi être un aussi bon père que l’a été le sien….

La jeune fille finit sa phrase dans un frisson… Elle resserre ses bras autour de son corps.

-Tenez, prenez ma veste… Vous frissonnez… Quel sot je fais de vous laissez ici… Venez, rentrons… Nous serons tout aussi bien à l’intérieur, pour poursuivre cette conversation passionnante;. Vous me raconterez la suite, promis ?

-Promis….

Et il l’embrasse sur la main, avant de l’entraîner vers le ranch, en l’entourant de ses bras….

 

*********pendant ce temps , au ranch

-et bien, on est mieux ici que dehors….

-Oh que oui, quelle saucée, mes aieux….

-je ne voix pas trop ce que tes aieux viennent faire là dedans, Hoss…

-oh façon de parler; c’est tout…. Tiens , pa n’est pas rentré ? s’interroge Hoss en se servant une tasse de café fumant;…

-Il ne va pas tarder… J’ai apprécié qu’il nous propose de rentrer les chevaux; j’avoue que ça fait du bien d’être exempté de temps en temps des corvées…

-c’est pas moi qui vais te contredire, c’est certain… C’est pas dans les habitudes de Pa, alors; autant savourer…. Il nous fait des gentillesses; on ne va pas refuser; quand même….

-c’est plus souvent qu’il nous a collé du rab de corvées, que des allègements ou des remises de pein…

Joe est interrompu par des éclats de voix; tous deux tournent la tête vers la lourde porte de bois qui s’ouvre à pleine volée….

-rentrez-vite vous mettre à l’abri;

C’est Ben et Joan qui arrivent de la grange… La jeune femme a , sur ses épaules, la veste de Ben qu’il lui a tendrement posée quand ils sont sortis de leur abri… Et sur son épaule, il n’y pas qu’un vêtement, non, il y a également la main de Ben…

-Oh attendez , vous permettez ?

Et tout doucement, du bout du doigt, il décolle une mèche de cheveux que la pluie a eu le temps de plaquer sur sa joue… Elle le laisse faire et lui adresse un sourire amusé.

A ce moment, entendant ses deux fils étouffer un éclat de rire, Ben s’interrompt :

-Tu disais Joe ?

-non, j’ai rien dit…. Promis Pa;…

-Mouais, …

Ben n’est pas dupe…Il ne connaît que trop bien la mine tantôt conspiratrice tantôt moqueuse de ses deux fils…

-mettons nous à table, ça vous évitera de dire des bêtises…. Commencez à dresser le couvert; j’arrive….

-le couvert ?

-dis Joe, qu’est-ce qu’il nous fait , le paternel ?

-Bah, moi, j’dirai qu’il est à deux petits doigts de goûter au fruit défendu… Tu as vu comme il la regarde….

-Ben non, j’ai pas trop fait attention…

-Oh Hoss, tu es pathétique… Va vraiment falloir t’acheter des lunettes; mon vieux… Ils sont de plus en plus complices, tous les deux… On a droit au deuxième chapitre….

-Deuxième chapitre, pourquoi ???

-Et bien, le premier chapitre, c’est quand Joan est arrivée à la maison, après avoir été chassée de la tribu… Et maintenant, ils nous font le deuxième chapitre, et j’ai dans l’idée que celui-ci ne va pas se conclure comme le premier… Il me paraît de plus en plus clair que Pa ne va pas la laisser partir….

-Oh Joe, tu ne peux pas insinuer ce genre de choses… Pa ne ferait jamais la cour à une femme mariée…

Joe remue son index sous le nez de son frère :

-non , non, pas mariée… Moi je te dis qu’elle va demander le divorce.. Et elle l’obtiendra… Plus rien ne s’opposera à leur idylle….

Hoss secoue la tête et tourne les talons….

-bah bah bah bah bah, arrête; tu te fais des idées….Et pis d’abord, c’est pas nos oignons.. Nous n’avons pas à nous mêler des histoires de coeur de pa…. Tu sais qu’il n’aime pas qu’on s’occupe de sa vie…

 

****dans le bureau du shériff. Roy est avec ses deux assistants…. Dayve et Larson…

-Bon, on a cette femme qui a été assassinée…. Manifestement frappée derrière la tête… Rien dans la chambre n’a disparu… Le meurtrier n’a touché à rien, il n’a rien pris…. La femme est la mère de Henry Dexter, et tous deux n’étaient pas en bon terme; ce qui malheureusement nous amène à le suspecter…. Même si je n’y crois pas trop…

-shériff; vous devriez savoir que rien n’est impossible…

-j’ai du mal à y croire; il a l’air ahuri de tout ce qui lui arrive… Il y a aussi cette histoire de faux document….

-faux document ?; demande Dayve.

-Oui, c’est Henry Dexter qui m’a révélé ça… Son nom figure sur un certificat de mariage établi à son nom dans une ville voisine… Une lettre anonyme a été envoyée à son épouse avec le certificat… Bouleversée, elle s’est réfugiée chez Ben Cartwrigth.. Henry a quitté son ranch vers 21h00 pour une balade à cheval…. Il s’est fait attaquer par un serpent et s’est tiré une balle dans le pied…. Puis il a réussi à rejoindre le ranch de Ponderosa où il a passé la nuit…

-Mordu par un serpent , vous dites ???

-Il semblerait que la bestiole se soit cassé les crochets sur ses bottes , sinon, il ne serait jamais parvenu au ranch en vie…

-Il était armé ?

-oui, c’est ce qu’il a dit… Mais l’arme est restée chez Ben Cartwright. De toutes façons, le corps de la pauvre malheureuse ne porte pas de blessure par balle… Elle a eu la tête fracassée; on l’aura frappé avec un bâton….

-Ou une crosse de révolver.. Et cela nous ramène à son fils…, conclut Dayve.

-oui, j’y ai bien pensé… Il sait qu’il peut être suspect….

-et qu’est-ce qui vous empêche de l’arrêter ?, demande Dayve

-sa moralité , je suppose ?; ajoute Larson un peu sarcastique…

-ben oui, disons que je ne l’imagine pas frapper sa mère et imaginer cette histoire…

-oui mais ça expliquerait pourquoi il n’a rien dérobé…

-On n’en sait rien…. Cette femme, personne ne la connait en ville.. Alors bien sûr; on peut toujours se dire qu’un bandit de grand chemin est passé par là, mais faut reconnaître que les circonstances ne plaident pas en faveur de ce pauvre Dexter… Sa brouille avec sa mère; ce faux document; ça fait beaucoup…..

-alors qu’est-ce qu’on fait, shériff ? On prévient le juge ?

-Si Monsieur Dexter passe en procès, il risque la peine de mort… J’ai envie d’être sûr, je ne veux pas d’une erreur.. Je n’aime pas cette affaire.

-dites plutôt que ça vous gêne de devoir réaliser qu’un homme de loi puisse être coupable…

-Et ben oui, Larson… Il me semble que ça ne se fait pas de soupçonner un avocat… Ou alors, le monde est en train de devenir fou…

-et ben moi, rien ne m’étonne… Après tout, comme je vous disais, on ne sait rien de cette famille… Après tout, il est aussi avocat que moi je suis le président des Etats-Unis…

-oh les gars, vous arrêtez vos délires ! D’abord vous affirmez que Mr Dexter a assassiné sa mère, maintenant vous insinuez qu’il n’est pas avocat, désolé, mais moi je ne vous suis pas….

-mais Shérif, reconnaissez que tout est contre lui… Il n’échappera pas à la potence….

-Pour l’instant, il n’est pas question de peine capitale, je veux gagner un peu de temps et essayer de continuer mon enquête et ….

-impossible, shériff, j’ai prévenu le juge .

-Hein, tu as fait quoi ?

-j’ai télégraphié au juge Buckler, il sera là dans trois jours….

-Mais bon dieu, qu’est-ce qui t’as pris ?

-C’est la procédure, on fait toujours ça…. en cas d’homicide … Et le coupable, nous l’avons; je ne vois pas pourquoi vous vous foutez en pétard…

-Tu viens de le condamner à mort, espèce de demeuré…

-Erreur, shériff, Dexter s’est condamné tout seul…. Et je vous interdis de m’insulter…

-Oh, monsieur est susceptible… Non seulement, je me prends le droit de te dire ma façon de penser , Larson, mais en plus, regarde ce que je vais faire….

Roy s’avance vers Larson, et sans un regard, d’un geste prompt, il arrache l’insigne épinglé sur la poitrine de son assistant….

-tu peux prendre la porte sur le champs; tu es viré… Tu n’avais pas à prendre une telle initiative sans m’en parler avant.. C’est encore moi le chef ici, il me semble…

 

Larson, sans un regard pour Roy, prend son chapeau et quitte la pièce en claquant la porte derrière lui… Voilà, voilà cinq ans de collaboration foutue en l’air en quarante cinq secondes….

 

-Je n’ai plus aucune chance de le sauver, maintenant;..

-Mais shériff, je ne crois pas qu’il ait beaucoup de chance d’échapper à la potence, je le répète; insiste Dayve…

-Toi aussi, tu t’y mets… Tu étais au courant qu’il avait télégraphié ?

-Non… Mais moi aussi j’ai du mal à adhérer à votre version… Je ne serais pas allé prévenir le juge, mais je me base sur les faits et les faits ne plaident pas en sa faveur… C’est un peu gros cette histoire de crotale et de balle dans le pied….

 

 

********Devant l’office.

Larson marque une pause devant les quelques marches qui le séparent de la rue… Il lève les yeux et fixe l’immensité du ciel…

-matinée de merde….

La réaction du shériff a été si violente; Larson ne comprend pas…. Il n’a pas le sentiment d’avoir commis une faute; c’est la procédure habituelle… Le juge est toujours prévenu en cas de mort violente… Roy lui reproche d’avoir outrepassé ses droits; mais lui et Dayve ont toujours fait ça… Les assistants ont les mêmes droits que le shériff; dès l’instant qu’un shériff ou un juge vous épingle une étoile sur la poitrine, il fait de vous son bras droit…. Larson se souvient du jour où c’est arrivé, cinq ans en arrière, cinq ans jour pour jour, ou presque… Lui, le pauvre gars de Carson City débarqué ici avec vingt sous en poche et un sac mité. Prêt à tenter sa chance dans une ville en expansion; pauvre Larson Clark, orphelin de mère; abandonné par son père; élevé par sa grand-mère Pétula : une femme d’une grande bonté, mais à qui il avait fait blanchir les cheveux. « brigand, bandit; ça pousse comme de la mauvaise herbe », lui lançait-elle à bout de souffle, mais toujours avec affection…. Pas de père quand il était petit… Lui était resté au bord du chemin, tandis que son père avait poursuivi le sien, un chemin qui ne devait plus jamais croiser celui de son paternel… Il aurait pu en faire des conneries; il avait d’ailleurs bien souvent frôlé les limites, joué avec le feu; comme on disait alors…. C’est vrai, quand on y pensait ; il n’y avait rien de plus fin que la ligne de démarcation entre le Bien et le Mal ; quelle différence entre médaille de bonne conduite et bracelets qui menaient en prison…. Chance ? Malchance ? Destin décidé dans un berceau ?Larson Clark avait-il été destiné à finir en cellule, lui la mauvaise graine de Carson City ???? Et bien non, bien qu’ayant passé les cinq dernières années de sa vie à côté des grilles d’une prison, il avait su rester du bon côté, avec le trousseau de clefs dans les mains…. Voir passer autant de voyous et de bandits lui avait sans cesse rappelé la fragilité d’une destinée. Il n’aurait décidément pas fallu grand chose pour qu’un homme comme lui bascule du côté des bad guys.. Une mauvaise rencontre, une mauvaise influence et il aurait pu tourner le dos à une vie rangée d’honnête homme…. Il en avait croisé des regards haineux, hargneux, les regards de ceux passés de l’autre côté et qu’il avait bouclé derrière les barreaux…

 

********

ranch de Ponderosa

 

Ben est maintenant à table avec deux de ses trois fils et Joan….. Hop Sing apporte sur la table une grande marmite de laquelle s’échappe un délicieux fumet….

-Hop Sing , qu’est-ce que vous nous avez préparé ?

-Hop Sing avoil plépalé Poule au pot, lecette flançaise que Missis Caltwlight avoil lamené de beau pays à elle….

-Et qu’y a -t-il dans cette petite merveille ?

– Calotte, navet, lutabaga, céleli, oignon, des clous de gilofe, des poileaux, du sel, du poivle et j’ai ajouté du liz…

-Hop Sing, vous nous gâtez…. ça sent tellement bon…

Joan a les yeux qui brillent…. Et bien vite, plus un mot à table, seules les machoires et les papilles sont entrées en action…

Soudain la paix du repas est troublée par une cascade de petits cailloux qui viennent frapper les petites vitres de la fenêtre située au-dessus du bureau de Ben Cartwright….

-Mais enfin, qu’est-ce que c’est ? C’est un peu fort tout de même…

Ben , Hoss et Joe se précipitent dehors, juste le temps de prendre les colts à la main….

Dehors une surprise de taille les attend : un jeune gars leur fait face, révolver fumant à la main…. Hoss ;Joe et Ben pointent leurs armes.

-Lâche-ça , fiston… .

Le gars tourne la tête, lance à Ben Cartwright un regard de défi, mais n’obtempère pas…

-Ne fais pas d’ânerie, lâche-ça…, lance Ben de sa voix rauque, tout en avançant vers le jeune gamin… Lâche-ça….

L’instant d’après, Ben s’est précipité sur le gars et l’a brutalement désarmé…. Il le mène manu-militari dans la grange, en le maintenant par le col de son blouson et le fond de son pantalon… Il le pousse et l’assoit de force sur une botte de paille…. Puis il se campe devant lui, jambes écartées; bras sur les hanches, mâchoire crispée et yeux noirs de colère :

-Maintenant, jeune homme, tu vas t’expliquer… Et tu as plutôt intérêt à ce que ce soit une bonne explication, sinon je te flanque une correction que tu n’es pas prêt d’oublier…..

-désolé; murmure-t-il les yeux plantés au sol…

-hey, lève les yeux, et regarde la personne à qui tu parles…;

Doucement, il se redresse et ose croiser le regard de celui qui est en train de l’incendier.;

-Désolé patron, je ne voulais pas…

-Tu ne voulais pas ? Tu ne voulais pas ?

Oh oh, ce n’est jamais bon signe quand le grand Benjamin Cartwright commence à répéter les phrases…

-Je suis nul, je sais que j’aurai pas dû faire ça…

-Non, je te confirme; tu n’aurais pas dû faire ça… Alors, tu m’expliques maintenant..;

-Et bien, disons que j’ai perdu la tête; et …

-Oui, c’est un bon début… Poursuivons…

Pour le coup, Ben enlève les mains de ses hanches et croise ses bras bien haut , sur sa poitrine…

-J’ai une petite amie, c’est Daisy Maccain… On s’entend plutôt bien elle et moi, mais hier soir , je ne sais pas pourquoi, ça a cassé entre elle et moi…. Et

-Et alors ???

-Alors je crois que j’ai un peu noyé mon chagrin dans du mauvais whisky…

-Juste un peu ? Tu empestes le whisky, gamin…. Et donc ça t’a pris l’envie de faire un carton dans nos volets; c’est ça ?

-Oui, euh non, j’ai fait ça sans réfléchir …..

-ça je ne te le fais pas dire… Sans réfléchir, c’est un fait…. C’est malheureux à ton âge, d’avoir si peu de jugeotte… Je vais t’épargner le sermon sur les risques que tu nous as fait courir…. Je crois que tu as l’esprit trop embrué pour te rendre compte de ce que tu as fait…

-Monsieur Cartwright, je sais que j’ai fait une connerie; pardon.. Je regrette…. Mais je suis devenu fou quand elle m’a dit qu’elle me quittait…

-Alors réfléchissons ensemble, tu veux bien ? Tu travailles pour moi, n’est-ce pas ?

-Oui Monsieur Cartwright….

-Que crois-tu que je doive faire à cet instant ?

-Me virer , je suppose….

-Pas bête; en effet…. As-tu un endroit où crécher ?

-Bah, non, pas vraiment…

-As-tu de la famille, ici ?

-Ben non, le père, il est sûrement mort à cette heure, et la mère, elle trime dans un saloon du côté de San Francisco et….

-Et ?

-Ben disons, que j’ai l’impression d’avoir trouvé ici comme qui dirait une famille et puis aussi un toit;.. J’espère ne pas vous manquer de respect, Mr Cartwright, en disant ceci… Surtout après ce que j’ai fait…

Troisième changement de position pour Ben : après les mains sur les hanches, après les bras croisés; le voilà qu’il écarte les bras et entoure le garçon en un geste paternaliste…

-Tu n’es pas irrespectueux, fiston, tu as fait une bêtise, c’est vrai, mais tu as le courage de reconnaître tes erreurs… Là où je te rejoins, c’est que tu as, effectivement, ici une famille; considère-toi ici comme chez toi…

-Merci monsieur Cartwright….

-De rien, pour moi, l’incident est clos… Alors non, je ne vais pas te virer.. ça pourrait te donner la possibilité d’aller te torcher encore une fois… Tu vas rester ici , à mon service; comme un de mes fils….

-Oh merci Monsieur Car….

-Ne m’interrompt pas, fiston, je n’ai pas fini… Je disais donc, je te garde ici comme homme à tout faire… Mais , et je dis bien Mais, JE NE VEUX PLUS JAMAIS TE VOIR AGIR DE LA SORTE…. TU M’AS BIEN COMPRIS….

-oooui, sir….

Ben a dû lui exploser le tympan, car il lui a hurlé la dernière phrase… Le jeune garçon en flagelle encore….

-Il n’y aura pas de deuxième chance, tiens-toi le pour dit….

-Bien monsieur….

-Bon, maintenant, passons à autre chose….. Nous avons quelques comptes à régler, toi et moi ???

Mine inquiète du principal intéressé…..

-des c…c….comptes à régler, vous dîtes ?

-Oui, tout à fait, des comptes à régler…. Tu n’espérais quand même pas t’en tirer comme ça; hein ??? Sacripan… Tu as bousillé les carreaux de la fenêtre, je pense que la boiserie a dû ramasser… et je ne te dirai pas à combien se chiffre la menace et les dangers que tu nous as fait courir… Alors, je pense qu’une sanction s’impose…

-Bien, tout ce que vous voudrez; monsieur Cartwright.. Je pense avoir mérité ce que vous déciderez de m’infliger…

-Tu es un bon gars.. Alors commençons par l’aspect pécuniaire : je me vois obligé de retenir sur ton salaire de quoi payer les dégâts que TU as causés… Et en ce qui concerne l’aspect « moral » de l’acte, je vais te coller des travaux d’intérêts généraux; des corvées si tu préfères…

-C’est en effet plus clair ainsi….

-Ces corvées prennent effet maintenant, et sont à durée indéterminée…

-Bien monsieur…

-Ah j’oubliais, je t’ai dis tout à l’heure que tu pouvais te considérer comme un de mes fils, je maintiens ce que j’ai dis, et je vais t’en donner la preuve dès maintenant…. Vois-tu, mes fils ont , en plus du sermon et des corvées; une assignation à résidence, c’est à dire qu’ils sont cloués au ranch pour un certain temps, pour ne pas dire un temps certain… Ton périmètre se résume à ton bloc, le cabinet d’aisance et la grange, c’est bien compris ?

-Yes sir… Bien, tu peux disposer….

Le jeune contrit s’efface et se dirige vers la sortie de la grange quand il a la désagréable surprise de recevoir une violente claque sur le postérieur.

-Et ça, c’est le dernier volet de la trilogie chez les Cartwright ; après le sermon, les corvées, la fameuse « necessary talking to ». Tu fais partie de la famille, fiston….

Le « fiston » lance un sourire crispé à son patron et quitte la grange en se frottant le bas des reins;.. Décidément ce Monsieur Cartwright a des arguments de choc et ….. et aussi un coeur en or… pas certain qu’un autre se serait montré aussi indulgent.. A y regarder de plus près, d’autres auraient pu tout aussi bien prévenir le shériff et déposer une plainte ou pire, l’abattre sans aucune sommation.. Finalement, il s’est sort bien : un bleu au coeur, une claque sur les fesses ; et des ampoules et des crampes en perspective… mais il a toujours un toit, un revenu, certes amputé, mais un revenu quand même et des gens qui tiennent à lui….

 

 

 

au ranch , vers 15h 30

-Adam n’est pas encore rentré; c’est étrange…. fort étrange…. Je n’aime pas trop ça…. Il devrait être là depuis un petit bout de temps….

Ben est sur le porche, les mains dans les poches; faisant les cent pas devant la porte; les yeux incessamment cloués vers le lointain, vers la piste qui fait le tour de la grange.. Rien, rien, rien, les minutes passent… Le jour décline, l’après-midi s’est passé tranquillement : il a accompli cent et une petites tâches, il a consigné par écrit toutes les corvées destinées à Corvet; son jeune rancher coupable et enfin il a emmené Joan faire une balade en buggy sur les bords du lac….

 

Voici qu’un cavalier arrive au galop :

-C’est Adam; crie Ben….

Adam descend péniblement de cheval… front plissé, yeux tombant; bouche entrouverte; les chevaux en bataille; et …. du sang sur ses vêtements; sur sa joue, sur ses mains…

-Adam, qu’est-ce qui ? Viens à l’intérieur…. JOE, HOSS , vite….;

Les trois hommes aident Adam à marcher, ils l’emmènent à l’intérieur…. Hop Sing; qui est sorti aussi en entendant la voix impérieuse de Mistel Caltwlight; prend la longe de Sport et conduit le cheval à la grange…

Adam est maintenant sur le canapé, son père est tout près de lui…

-Tu es blessé Adam ?

Adam fait non de la tête… Il porte lentement à ses lèvres le verre que son père vient de lui apporter…

-Hey fils, ça va ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

-en ville; du grabuge… au saloon, battu….

Les mots sortent difficilement…. Paroles hachées, pensées embrouillées, emmêlées… Gorge nouée, voix enrouée , sanglots entremêlés de hocquets…

Le regard de Ben qui va de son fils assis là à ses fils debout, près du canapé, qui cachent mal leur impatience de savoir ce qui s’est passé…

-Adam; tu peux nous en dire plus ?

-Pa, où est Joan ?

-euh dans sa chambre, je suppose…. Pourquoi ?

-Henry a été blessé, gravement blessé .

-Mais bon sang; que s’est-il passé, Adam;

-On est rentré avec Edmond dans le saloon, pour prendre une bière, on était trempé… On nous a servi un steak. Henry était assis tout près, devant un verre de whisky… Il nous écoutait parler; je l’ai invité à s’asseoir avec nous… Et puis, Edmond a mis la main à sa poche et quelque chose en est tombé… Henry s’est précipité pour ramasser l’objet en question , et il a choppé Edmond par le col et a commencé à le secouer comme un prunier… Il lui hurlait dessus , « où avez-vous trouvé ça ? D’où le tenez-vous ? C’est à ma mère, ça; je le reconnais »… Il était hystérique, il disait que c’était un bracelet qu’il avait lui-même acheté à sa mère le jour de la remise de son diplôme…. Il le traitait de voleur, d’assassin, ça faisait vilain dans le saloon… Henry n’ écoutait personne, j’ai essayé de lui parler; mais rien à faire… Et Edmond l’a poignardé… Henry s’est écroulé…Puis Edmond a pris la fuite, j’ai dégainé et j’ai tiré .

-Tu l’as tué ? s’écrie Ben.

-Non, j’ai visé les jambes;.. Je l’ai remis au shérif.

-Et Henry ?

-Je me suis approché de lui ; il avait le couteau planté dans le ventre; il perdait beaucoup de sang… J’ai retiré la lame du couteau et j’ai appuyé sur la plaie avec un linge propre, en attendant Paul… J’ai vu qu’il s’affaiblissait, et si ça se trouve, à l’heure qu’il est, il est mort… C’était une vilaine blessure… -Il va falloir le dire à Joan.. Elle voudra être auprès d’elle….

Ben ne répond que d’un signe de la tête. Puis il se dirige vers les escaliers… Posant le pied sur la première marche, il se retourne vers les garçons :

-C’est à moi de lui annoncer…

Mon dieu que les marches sont hautes; le poids d’une telle nouvelle est atroce à porter… Ben le sent; il ferme les yeux, prend une profonde respiration et essaie de calmer la violente tempête dans sa poitrine.. Que lui dire ? Quels espoirs lui donner ? Lui dire brutalement qu’Henry a été poignardé ?? Qu’il est entre la vie et la mort ? Encore huit marches; sept, puis cinq; ses pas sont lourds… Il monte lentement, pour repousser encore un peu l’instant où il devra parler, expliquer…. Adam n’ a pas dit grand-chose; mais l’essentiel est là : Henry est gravement blessé… Henry va peut-être mourir….

 

******en ville

Paul a demandé aux hommes du saloon de porter Henry jusqu’à sa maison; mais voyant ce dernier dans un état aussi critique, il y a renoncé… Il a fait évacuer les lieux et a engagé une lutte contre le temps pour essayer de le sauver…. Henry git à même le sol, Paul a interdit qu’on le bouge ou qu’on le touche… Il est à même le sol, la tête tournée sur le côté.. Paul lui a administré du laudanum en forte dose afin qu’il ne s’agite plus…

-bon sang, Mr Dexter; arrêtez de bouger… Vous perdez à chaque fois un peu plus de sang. Et j’arrive pas à stopper l’hémorragie…

Son patient s’affaiblit encore en encore…

-Il faudrait que je lui redonne du sang, mais ça risque de le tuer….

Mais s’il attend, il risque de toute façon de ne jamais se relever… Il a eu l’occasion de voir bon nombre de blessures de ce type, et très peu en ont réchappé…

-Docteur, qu’en pensez-vous ? demande un des gars venu lui prêter main forte….

-Bien mal engagé…. Si ça se trouve, il y a des organes qui ont été touchés…. Il a perdu énormément de sang…. Il faut que j’arrive à stopper cette satanée hémorragie…. Passez-moi encore de la gaze; et approchez la lampe, je n’y vois rien….

Paul s’essuie le front, il a les mains couvertes de sang qui bientôt laissent une trainée sur ses joues…. -Il faut que je puisse suturer la plaie ; sinon, ça va s’infecter et il mourra….

 

****** à Ponderosa

 

Ben s’arrête devant la porte de la chambre de Joan… Elle va savoir, il va lui dire …. Et déjà il sait qu’il hait ce qu’il s’apprête à faire… Il doit le faire mais il en déteste chaque seconde. Porteur de mauvaises nouvelles; être celui qui infligera obligatoirement une immense douleur… Que dire ??? Comment le dire ? Il faut le faire; allons, Ben se secoue intérieurement… tant pis s’il a le mauvais rôle, personne ne va le seconder… Il doit y aller…. Il inspire un grand coup, expire lentement, ferme les yeux, lève la main et tape contre le bois de la porte…

-Entrez….

Joan lui tourne le dos, elle plie du linge…Il la voit vaquer à ses occupations, pendre une robe… La ceinture de satin rose glisse.. Aussitôt il s’avance pour la ramasser, elle en fait de même; leurs mains se frôlent; ils se sourient…. Il lui tend le bout de tissu, elle le prend et le remercie du bout des lèvres… Leurs yeux se croisent, encore une fois….

-Joan, j’ai quelque chose à vous dire…. Venez….

Il la prend par la main et la conduit vers le lit… Elle s’y assoit, il prend une chaise et se place devant elle….

-Joan, il s’est passé quelque chose de grave au saloon….

-Adam ?

-Non, Adam va bien.. Il est en bas… Il est très choqué, mais il est parvenu à nous expliquer… J’ai cru comprendre qu’Henry est gravement blessé…

-OH NON, ……… est-il ?

-Je ne sais pas; Joan… Adam a juste dit qu’il était très blessé..

-Mais que lui est-il arrivé ? Une chute de cheval ? Un accident ?

-Il reçu un coup de couteau au cours d’une bagarre au saloon…

-Un coup de couteau ; Henry ? Il doit y avoir une erreur… ça ne se peut pas; pas Henry.. Henry n’est pas bagarreur….

-D’après Adam, il y a eu un accrochage entre lui et Edmond….

-Edmond ? Est-ce que je le connais cet Edmond ?

-Oui, il travaille pour nous… C’est lui qu’Adam ramenait en ville….

-Benjamin, je veux aller en ville, je veux aller au chevet de Henry… Il le faut, emmenez-moi, je vous en prie…Benjamin….

-tout ce que vous voudrez Joan… Nous partons sur le champ….

Joan attrape au vol sa cape de velours noir et son chapeau violine ainsi que ses gants et sort de la chambre; précédant Ben qui referme la porte derrière lui…. Il lui passe la main autour de la taille et l’entraîne doucement dans le couloir qui mène aux escaliers… Elle se laisse aller; elle pose sa tête sur son épaule, lui faisant ainsi comprendre qu’elle a besoin de soutien et de réconfort…. Il se met face à elle et la prend dans ses bras…. Les larmes ne tardent pas….

-venez, allons-y, nous avons une longue route devant nous et Adam avait l’air de dire que c’était très sérieux….

Joan sort de sa poche un délicat mouchoir de coton blanc et tamponne ses yeux rougis…. En bas des escaliers, Ben croise le regard de ses fils… Joe s’avance et prend Joan dans ses bras, avant de l’embrasser sur la joue…

-Joan, n’oubliez pas que nous sommes là…

-Merci Joe…. Merci d’être là….

-Je reste là avec Adam….

A ces mots, Adam se redresse.

-Non, Joe, je vais en ville… Je dois parler à Roy…

-Adam, est-ce bien raisonnable ?

-Pa, je ne suis pas blessé,; tout va bien… C’est dit; je viens avec vous…

-Bien, je n’insiste pas; fils… Hoss, tu veux atteler la voiture… Qui monte avec Joan et moi ? Adam ? Joe ?

-Non, pa; on y va à cheval.. Monte seulement avec Joan..

-Doucement les garçons, pas d’imprudence… L’orage a détrempé la piste, n’allez pas tomber ; nous n’avons pas besoin de ça en ce moment…

-Promis Pa….

-Adam tu es sûr que ça;….

-PAAA;

-Bon bon, très bien…

Hoss, Joe et Adam galopent dans la plaine noyée de brume et de pluie, tous les trois encadrent le buggy qui file; emportant Ben et Joan vers Virginia City, vers une nouvelle épreuve, vers des heures difficiles…. Joan serre ses mains gantées autour de sa capeline ; il ne pleut plus, mais l’air est vif et lui pique les joues…. Une foule de pensées se bouscule dans sa tête, tout défile à vive allure devant ses yeux : le paysage, les arbres, les buissons, les dernières semaines, sa vie…. Et tout défile sans qu’elle n’ait prise sur le temps; elle subit les événements,; mais ne comprend pas tout… ça lui tombe dessus…. Henry gravement blessé, voilà une fin tragique pour un mariage qui a volé en éclat…. Est-ce que ça compte ou est-ce que ça ne compte plus ? Elle ne sait pas…

-Ben, dîtes-moi qu’on va arriver à temps…

-je ne peux pas vous le promettre, Joan.. ça ne dépend pas de moi….

-je veux lui parler, j’espère en avoir le temps…

-je ne peux rien faire de plus pour vous, Joan, Il ne vous reste plus que la prière….

 

Et Joan joint ses mains et élève son regard vers le ciel : la petite voix solennel empreinte de sincérité murmure :

 

Oh grand esprit dont j’entends la voix dans le vent et dont le souffle donne vie à tout l’univers, entends ma prière… Je suis ton enfant de lumière… J’ai besoin de la force de ton amour pour discerner le vrai du faux et chasser les ténèbres qui embrouillent mon esprit…. Donne-moi la sagesse pour pardonner, fait que mes yeux et que mon coeur voient clair en l’homme à qui j’ai uni ma vie…. Je demande la force non pas pour dominer, mais pour combattre un ennemi terrible : le doute….. Fais que mes mains soient instrument de guérison pour éloigner la mort de celui à qui j’appartiens; afin que nous puissions parler et éclaircir notre horizon… Et s’il vous plaisait de le rappeler, laissez-nous le temps de nous regarder, laissez-nous le temps de nous parler, afin que nous nous quittions sereinement….

 

Elle a à ce moment une telle majesté que Ben en a le souffle coupé : elle dégage tellement de force et de courage…. Il imagine la communion qu’elle partage avec ce Grand Esprit dont elle parle avec tellement de sentiments; c’est quelque chose qu’il conçoit, puisqu’il a lui aussi l’habitude d’adresser des prières au Très Haut…. Il espère que Joan sera entendue; lui-même en a adressé tant lorsque Marie luttait contre la mort… Il sait qu’il n’a pas été entendu,; mais il sait aussi qu’il a eu le temps; il a eu le temps de la serrer contre lui, ils ont eu le temps de se dire adieu; il a pu l’embrasser une dernière fois avant que la mort ne fige pour toujours son dernier sourire… Il ose espérer que Joan aura la même chance, si Henry devait ne pas se remettre de ses blessures.. Alors oui; pourvu qu’ils arrivent à temps…

 

*****que le temps dure longtemps lorsque l’urgence se fait sentir…. Ce buggy se traine, Joan voit passer des branches, et des branches….

-J’ai l’impression de ne pas avancer; j’ai l’impression qu’on va au ralenti… Alors qu’en même temps, tout s’est accéléré.. Je n’ai aucune prise sur ce qui se passe et ça me fait peur….

-Nous y sommes presque; Joan… Il nous reste quelques miles; encore une quarantaine de minutes et vous serez auprès de lui….

-merci Benjamin…

-Moi aussi j’ai hâte d’y être… J’ai besoin de comprendre ce qui s’est passé… Cet homme qui a tiré nous doit des explications; il travaillait pour moi, après tout…

 

Enfin Ben stoppe les chevaux, devant le saloon… Une foule de curieux s’est amassée devant les portes à battants…Les nouvelles vont très vite ici, comme partout… Et l’annonce de la bagarre au saloon au cours de laquelle un homme avait été blessé ne pouvait qu’attirer les habitants de Virgninia City pour qui tout ce qui sortait de l’ordinaire était bon à prendre…. Hoss joue des coudes pour faire dégager les badauds et les commères….

-Vous n’avez rien d’autre à faire, leur lance Ben….

Joan défait le crochet de sa cape et la lance à Joe…. Elle se précipite vers le fond de la pièce, là où Paul s’est installé… Henry git maintenant sur une table ; qu’on a débarrassée à la hâte…. C’est avec d’infinies précautions qu’ils l’ont soulevé et qu’ils l’ont allongé sur le dessus de la table….

-Docteur, comment va-t-il ?

-Il a perdu énormément de sang…. Mais il est toujours avec nous…

-Oh merci docteur….

Elle l’embrasse de gratitude et pose sa main sur le bras de son époux.. Henry ne réagit pas…

-Il est si pâle….

-C’est à cause de la perte de sang…. Pour l’instant il est stabilisé, j’ai pu stopper l’hémorragie mais il est très faible… Et je n’exclue pas la venue prochaine d’une infection…. Son pronostic vital est doublement engagé….

Joan encaisse les paroles du docteur; ses larmes roulent doucement sur ses joues, elle ne quitte pas des yeux son époux et lui caresse tendrement le visage….

-Pourrai-je rester seule avec lui ?

-Bien sûr Mrs Dexter….

Les hommes présents quittent la pièce et Ben tire le rideau qui sépare la salle principale de l’arrière-salle où Paul s’est installé avec le blessé; le préservant des regards des curieux qui sont toujours aussi nombreux devant les portes…

-Hoss, Joe, faîtes dégager cette bande de fouineurs sans gêne et indiscrets…. Sinon je vais leur foncer dans le lard… Oh et puis tenez, je vais sortir avec vous, je dois parler à Roy….

Ben sort, accompagné d’Adam… La foule s’est dispersée sous la menace de Hoss et de Joe, et maintenant, la rue est presque vide…

-Faut pas rêver, pa; ils vont revenir…. Ils ne peuvent pas s’en empêcher…

-Bah, assister à la mort d’un autre doit les rassurer sur leur propre sort… C’est pas leur tour…

-Oui mais leur tour viendra;

-Oui Joe; nous tous y passeront….

-Le plus tard possible, j’espère…

-ça Joe, seul le Tout Grand peut le dire… Efforçons-nous de vivre chaque jour, nul ne sait si ce ne sera pas le dernier… Et dernière chose les garçons, ne jamais oublier de dire à ceux qu’on aime qu’on les aime… Après c’est trop tard… L’important est de pouvoir se parler…

-Tu crois que Joan aura le temps de parler avec Henry ?

-Je l’espère… Quelque chose me dit qu’ils auront le temps….

-Tu penses qu’Henry va s’en sortir ?

-Je n’en sais rien, Hoss… Je voudrai le croire,; mais sa blessure est très grave…. Trop grave, peut-être… Maintenant ce qu’il importe, c’est de faire la lumière sur ce qui s’est passé… J’ai dans l’idée que nous n’allons pas tarder à comprendre…

-Tu sais Pa; j’ai déjà compris pas mal de choses… Marchildon avait sur lui quelque chose qui appartenait à Henry ou à la mère d’Henry… J’ai dans l’idée qu’il est allé au ranch des Dexters et manifestement pas pour prendre le thé…..

-Tu as sans doute raison, Adam… Mais nous voilà devant l’office de Roy….

-Bonjour Roy…

-Oh bonjour Ben, bonjour les gars… Adam, tu vas bien ?

-Oui oui shériff….

-Ben, tu as vu Henry Dexter, comment va-t-il ?

-toujours entre la vie et la mort, peut-être plus proche de la mort que de la vie…

-J’ai pu interroger Marchildon…. Ce qu’il raconte n’est pas clair…

-A t-il dit quelque chose à propos du bracelet ?

-le bracelet; oh; je ne lui ai pas demandé…

-J’ai vu la tête d’Henry quand il a aperçu ce qui était tombé de la poche de Marchildon… Marchildon était chez Henry Dexter, c’est sûr…

 

******dans le saloon….

Joan a posé sa tête sur la poitrine de Henry…. Elle pleure doucement, elle lui caresse la main… Elle voudrait être plus proche de lui encore, pour lui donner un peu de sa vie à elle… Elle murmure à son oreille de douces paroles….L’entend-il seulement ? Les mots parviennent-ils jusqu’à lui ? Il semble si loin déjà;…Est-il en train de partir ? Est-il en train de lutter contre la fièvre, contre l’infection, une lutte en silence , en solitaire; une lutte interne ? Ou bien a-t-il renoncé et attend-il sur le pas de la porte de son Créateur ?

-Docteur, docteur, venez vite; il se réveille….

Joan s’est précipité sur le rideau, sitôt qu’elle a senti dans sa main, que les doigts du blessé se crispaient….

Paul arrive, et prend le pouls de son patient… Examine ses pupilles…. Ecoute la respiration…

-Il semble qu’il se réveille, effectivement… Le laudanum aura cessé de faire effet…

-Qu’allez-vous faire , docteur ?

-Cela dépend de lui.. S’il s’agite, il risque de rouvrir la plaie, je serai obligé de l’endormir à nouveau…Voyons s’il nous entend… Mr Dexter, Mr Dexter ; m’entendez-vous ???

Pas de réponse… Mais un léger mouvement de tête….. Henry ouvre les yeux, essaie de bouger la tête, les doigts…

-Doucement, mr Dexter… ¨Pas de mouvements brusques…. Est-ce que vous avez mal ?

-Oireeeeeeeeeeee… , dit-il d’un filet de voix….

-Pas maintenant, monsieur…

Paul humecte un linge et le tend à Joan….

-Je peux ?

-Oui, mouillez lui les lèvres….

Tendrement Joan fait ce que lui a conseillé le docteur…. Henry pose sa main sur celle de Joan, la main droite, celle à laquelle brille l’anneau…

-Oui c’est moi.. Restez calme; mon ami…. ça va aller….Vous ne devez pas vous agiter….

-Le bra-ccce…..bracc…. Il il ….. March…don avait le bra….

Il ne termine pas sa phrase…

-Il faut qu’il arrête de parler, le moindre effort le fatigue…. Il faut lui redonner le sang qu’il a perdu, sans quoi il ne pourra se remettre.. Je vais tenter de lui en redonner…

-Vous pouvez faire ça, docteur ? lui demande Joan…

-Oui, on a pu démontrer qu’un animal affaibli par une perte de sang peut être ranimé par une injection de sang…. Donc on peut envisager la même chose pour l’être humain…. On sait maintenant que le sang transporte quelque chose d’indispensable à la vie : l’oxygène….

-Et cela va sauver mon époux ?

-Joan vous devez savoir que ce que je vais faire n’est pas sans risque….. Votre mari peut mourir… Nous ne savons pas l’expliquer, mais certains patients se rétablissent et d’autres meurent…. Ainsi un médecin français a sauvé un jeune garçon d’une quinzaine d’année atteint d’une fièvre. Il lui injecta neuf onces de sang artériel d’agneau. Le patient, suivant le récit, guérit aussitôt de façon définitive.

Paul prépare son matériel….

 

 

*************dans le bureau du shériff

Le temps donne l’impression d’être suspendu… On entend plus que le cliquetis de la pendule qui égraine les secondes… Adam, près de la fenêtre, fixe le bout de ses bottes et jette de temps en temps un oeil vers la porte fermée qui le sépare de Marchildon…. Ben Cartwright est assis en face de Roy et de son assistant …. Sur la table, le couteau que personne n’a lavé,; le bracelet et quelques billets verts…

-C’est ce qu’il avait dans ses poches… lance Dayve…

-Rien d’autre, pas de papier, pas de notes ???

-Non Ben, qu’espérais-tu ?

-une lettre, un mot griffonné avec lequel on aurait pu comparer l’écriture de la lettre qui accompagnait le certificat que Joan a reçu…

-A quoi penses -tu pa ?

-Joe, j’ai dans l’idée que Edmond a joué un rôle dans cette affaire, bien avant de planter son couteau dans le ventre de Henry…. Plus j’y pense et plus je trouve que cela se tient…. Roy, tu veux bien me laisser lui parler ?

-Oui Ben, tu es son employeur, après tout…

-Oui, je le suis en effet… Je suis l’employeur d’un assassin, peut-être d’un faussaire et d’un double assassin… Dur à encaisser…

-Pa, tu n’as rien à te reprocher…. Dans ce cas là, je suis aussi blâmer, c’est moi qui l’ai recruté….ajoute Adam….

-Oui pa, Adam a raison… Personne ne pouvait se méfier…. C’est un bosseur capable d’abattre une quantité incroyable de travail; on n’a pas cherché midi à quatorze heures….

 

Ben se lève, va vers son fils aîné et lui touche l’épaule…Puis il se dirige vers la porte. Il pose la main sur la poignée, il l’abaisse, ouvre et entre dans la pièce, dans laquelle deux cellules aux lourdes barreaux attirent le regard.. Celle de gauche est vide; une couverture marron est pliée sur la couchette… Edmond occupe celle de droite…. Voyant Ben Cartwright entrer, il se lève et colle ses mains contre les barreaux….

-Mr Cartwright père en personne…. z’vous aurai bien fait eintrer, mais l’autre a barré la porte…. dit-il avec un rire gras qui n’est pas du goût de Ben…

-Assez, taisez-vous…. J’ai une question à vous poser, et je veux une réponse…. Savez-vous écrire ?

-Ouais, pis astheure faut y que je vous fasse vot courrier, patron ?

-Fermez-la….. Vous allez juste écrire ceci; « Mo Edmond Marchildon, déclare ne plus être au service de Benjamin Cartwright…Vous datez et vous signez….

Et Ben lui tend un crayon de bois et une feuille…. Il n’y a pas à discuter… Ben lui décoche un regard noir, plus noir que le cuir de ses bottes. L’autre lui arrache la feuille des mains ainsi que le crayon et s’asseoit sur sa couchette….;

-j’sais pas si ça va être ben lisable…..

-Si c’est pas « lisable » comme tu dis, tu recommenceras…

Ben s’accomode du langage de son ancien rancher…. Il attend, bras croisés haut sur la poitrine, visage fermé; les lèvres pincées….

-pis t’en as pas marre de poireauter, comme ça ?

-J’ai tout mon temps; va…

-tu serais pas tenté d’aller voir l’autre; i me semble à moi qu’aurait mieux fait de se calmer le pompon…. le petit gars…. Faut dire qu’il a du guts, quand même… C’est ben d ‘valeur qu’il a buté contre la lame de mon belt knife….

Tout en disant ça, le monstre mime le geste d’un pauvre gars venant s’empaler sur la lame d’un couteau….

Mais Ben tourne le dos, après avoir récupéré la feuille de papier… Ben sait trop bien que le gars veut le provoquer, il n’attend que ça; voir son patron perdre son calme et lui défoncer la face… Mais Ben n’est pas ce genre d’homme.. Quand bien même il en meurt d’envie, il ne le montre pas et s’appuyant sur sa force intérieur et son intelligence supérieure, il ne s’abaisse pas à porter la main sur le gars qui le nargue pourtant…

-On verra bien si t’en aura toi, du guts ou du cran quand le juge te fera lecture de ta condamnation pour homicide, l’ami…. Sur ce……

Du coup, l’autre explose :

-vendu, pourri , péteux de broue; j’te casserai ben la yeule…..

-Casse-toi les poings sur les barreaux, pour l’instant.. Tu réserveras tes insultes pour celui qui te passera la corde au cou…

 

 

******dans le saloon….C’est fini….

-je suis désolé Joan…. Il n’y a plus rien à faire….

-Nonnnnnnnnnnnnnnnnnnnn…. Henry….

Joan s’écroule sur la poitrine sans vie de son époux….

-Je vous aimais tant….

Sa voix se termine en un long sanglot…. Elle noie de larme le corps sans vie de son mari….Les regrets. Bonheur détruit, bonheur foudroyant… Corps que l’on a si peu eu le temps d’aimer; corps que l’on voudrait garder contre soi… Corps sans vie de celui qu’on a aimé. Souvenir des derniers mots de Henry qui a dit : « Elle n’a jamais été là pour moi; un ortie à la place des mains…. J’sais que j’ai rien demandé; j’ai pas demandé à venir…. Est-ce trop demander que d’être aimé ? Est-ce trop attendre de la femme qui nous a mis au monde.. hein, je vous le demande ? J’avais besoin de savoir qu’elle m’aimait, j’ai fait ce que j’ai pu,; mais je sais que je suis bancal malgré ma belle situation.. Oh oui, mr l’avocat, ça sonne bien… J’avance droit sur mon chemin, en oubliant, que moi, on m’a laissé en route, on m’a perdu en route… Et même pas par accident…. » Et puis cette promesse , murmurée dans un dernier souffle «  je n’ai épousé personne à part vous, et je n’ai pas tué ma mère »….

Ultime confession d’un homme qui était en train de quitter la vie et qui voulait être lavé de tous soupçons….

Paul a pris soin d’enlever ses instruments…. L’homme a qui il a prélevé un peu de sang au moyen d’une seringue se tient à l’écart…. Paul l’a rassuré en lui disant qu’il n’y était pour rien; que ce genre de complications arrivaient quatre fois sur cinq…. Il demande un verre d’eau, après avoir plongé ses avant-bras dans la cuvette d’eau fraiche qu’on lui tendait…. Puis il sort, besoin de changer d’air. Il se frotte les tempes, un mal de tête lancinant, l’agitation sans relâche des dernières minutes…. Un acharnement qui se solde par la mort d’un patient… Il aura tout tenté mais la blessure était trop importante; et puis cette ultime tentative pour repousser le spectre de la mort…. Un coup de poker, un pile ou face qui a mal tourné…. Le front lui brûle, l’épuisement le guette, une douleur lui scie la tête…. Il se laisse tomber bras en avant sur la barrière devant le saloon, il plante sa tête dans ses mains ; ne plus rien voir, chasser de son esprit les 1001 pensées de honte, de tristesse, d’impuissance qui se déchainent dans son crâne…

 

 

*********dans le bureau du shériff;…

Ben lance sur la table la feuille ; puis ; mettant la main dans la poche de son veston, en sort un carré froissé…

-Tenez shériff; regardez; ici, les quelques mots que j’ai fait écrire à Edmond et ici, la lettre que Joan a reçu : ne dit-on pas «le bandit a signé son forfait ».. Je ne l’accuse pas de meurtre, pas pour l’instant,; mais il est l’auteur de cette lettre, ça ne fait aucun doute…Regardez, la même écriture penchée vers la gauche… les mêmes lettres mal formées, comme saccadées…. Il y a de l’aggressivité dans cette écriture, c’est flagrant…

-Troublant, en effet, Ben… C’est un premier lien entre notre gars et la famille Dexter….

-Les autres liens, nous les connaîtrons plus tard; il les livrera au juge…. C’est lui qui a poignardé Henry….

-Le juge arrive dans trois jours… Il a été prévenu pour Henry….. , commente Dayve…

-Comment ça, pour Henry Dexter, demande Adam…

-Mon assistant Larson Clark croit , enfin croyait à la culpabilité de Mr Dexter… Il le croit coupable d’homicide sur sa mère …

-SUR SA MERE, ALLONS DONC…., s’écrie Adam…

Joe se rapproche de son frère; et avoue :

-Tu sais Adam; moi aussi j’ai eu des doutes… Je dis « j’ai eu » car il me semble que le pauvre Henry ne va pas assister à son procès…. Il sera cité mais comme victime, et pas comme témoin…

-C’est moi qui témoignerai comme témoin, conclue Adam, mâchoires d’acier et regard de braise… C’est moi qui l’ai vu s’écrouler avec le couteau dans l’abdomen…

-Et Edmond n’a pas le moindre remord…, ajoute Ben….

-En tout cas, ce geste change tout…. Effectivement… Mais il reste l’homicide commis sur Mme Dexter mère…

-Shériff, j’ai confiance dans le procès… On saura beaucoup de choses à ce moment…. Hein, qu’est-ce qu’il y a , Hoss ?

-Deux gars viennent de rentrer dans le saloon… Je ferais bien d’aller jeter un coup d’oeil….

Hoss sort de l’office…

-je reviens…

 

Hoss saute les trois marches et parcourt à grandes enjambées les quelques mètres qui séparent le saloon de l’office de Roy Coffee… Il reconnaît aussitôt la stature du docteur, il s’approche….

-Docteur, que se passe-t-il ? C’est Henry ?

Paul Martin remue la tête en signe d’acquiescement….. Hoss lui touche l’épaule et se rue à l’intérieur du saloon…. Il pousse le rideau et s’arrête devant la table sur laquelle git Henry, immobile, que la mort a déjà commencé à figer…Hoss s’avance, enlève son chapeau et pose sa main sur le bras de Joan, celle-ci se redresse et s’appuie contre la poitrine de celui qu’elle considère comme un frère……

-Joan, je suis désolé….

Joan n’a pas besoin d’en entendre plus… Les bras de Hoss sont un grand réconfort…. Ce colosse est l’incarnation de Honaw , l’animal totem de sa tribu…. Elle sait qu’elle n’est pas seule : les Cartwright sont là près d’elle et sauront la soutenir…

 

*******Dans le bureau du shériff….

-Hoss ne revient pas… Il a dû se passer quelque chose….lança Ben en regardant la porte que son fils avait fermé derrière lui…

-Je crois que nous ferions bien d’y aller…

Adam décroise ses bras et se tourne vers la porte, suivi de son frère et de son père…. Ils sortent et courent vers le saloon… Ils poussent les portes battantes et se précipitent vers Joan…

Ben s’approche doucement. Joan est penchée sur son mari; leurs mains sont unies, en une ultime caresse… Il s’approche encore, lève lentement sa main, se retient, avance encore la main et la pose sur l’épaule de Joan… Elle ne réagit pas; toute entière à son chagrin. Il exerce une toute légère pression sur le haut de son épaule… et la tourne vers elle… Avec des gestes d’infinie tendresse, il l’écarte du corps de son mari et l’emmène un peu à l’écart, il l’enveloppe dans ses bras pour qu’elle essuie ses larmes sur sa chemise…. Hoss est là, assis sur une chaise, la tête enfouie dans ses mains… Adam s’avance, son chapeau à la main, il se dirige vers le corps étendu sur la table. Joe le suit.. Ils vont aider Hanks Patterson, le fossoyeur….

 

 

***********Nuit à Virginia City…

Henry a été placé dans un cercueil de pin. Joe et Hoss ont voulu assister Ned…. Henry n’a personne ici et à part les Cartwright, les Dexter n’avaient pas beaucoup d’amis…. Maintenant le défunt repose dans l’office de Ned Patterson. Toute la famille Cartwright dort au Grand Hotel, Ben y a pris des chambres pour lui , pour ses fils et pour Joan… Joan dort profondément, Paul lui a fait une piqure… Il a dit à Ben que bien qu’étant très courageuse, il craignait de la voir s’écrouler….

Edmund ne dort pas; il fait les cent pas dans sa cellule…. Son repas est encore là, il n’a pas touché au plateau… La viande paraissait appétissante, mais il n’a rien mangé… Même pas un bout de pain.. Tout juste a-t-il bu un peu d’eau , trempant ses lèvres dans la louche que Dayve a laissé à sa disposition… Edmund est troublé de ces attentions, un repas, de l’eau…. Assurément, on veut le garder en forme jusqu’au procès… Bah, autant en finir vite de cette foutue mascarade… Puisque personne ne va venir les écarter, ces fichus barreaux, puisque personne ne va le sortir de sa cage… Mais bien évidemment, le shériff ne lui a pas laissé sa ceinture…. Il n’a pas de drap… chialeux de shériff, il va pas courir le moindre risque… Un prisonnier est prêt à tout pour échapper à la justice… Il n’a pas réussi à s’enfuir, arrêté par cette balle… que ce pissou de Cartwright lui a tiré dans la jambe… Le docteur a même pris le temps de lui nettoyer le mollet, éraflé par la balle…

Murs vides devant lui, murs crasseux.. Dans un coin, des traits minuscules, barrés par paquet de cinq par un ancien condamné… Dans l’autre coin, un trou, des latrines sommaires vers lesquelles il faut pourtant bien aller, se soulager…

 

Le soulagement vient d’un souvenir ; souvenir d’un môme qui courait après les oiseaux dans la cour d’une ferme paumée dans la plaine…. souvenir d’enfance, quand il rêvait de plus tard… Lui, il aurait aimé naviguer, remonter le Saint-Laurent en barque… Et puis faire sa vie avec une sauvageonne des bords de rives, une de ces petites filles aux jambes griffées par les broussailles; les bras rougis d’avoir brassé l’eau fraîche de la rivière à la recherche des grenouilles…. Il en avait croisé quelques unes , il avait grimpé dans les arbres avec les plus audacieuses; qu’il était parvenu à entraîner dans son antre mystérieux ; un immense buis dont les branches tombaient au sol et lui fournissait un abri connu que par lui.. Il s’y était caché tant de fois pour échapper aux colères du père, il y avait dissimulé ses peines, ses rêves, ses chagrins de mômes, et ses fantômes, ses angoisses. Le “Bonhomme Sept Heure”, il en avait tellement peur; c’est sa grand-mère qui lui avait raconté l’histoire de ce personnage affreux utilisé pour faire peur aux enfants qui refusaient d’aller se coucher… Et Edmond avait longtemps eu peur de la nuit… Et qui sait si aujourd’hui il n’en avait pas encore peur..

 

La nuit, que la nuit est longue quand on ne dort pas…Heureusement, les souvenirs sont légions et lui tiennent compagnie…

Et puis vient la lueur, la lueur rougissante du poêle… Roy a froissé trois feuilles de journal et les bourre dans la gueule noircie du fourneau qui trône dans le coin du bureau, en face de la cellule… Edmond voit le dos du shériff, il est accroupi et jette du petit bois dans l’âtre;… Craquement de l’allumette, légère flamme, fragile flamme qui s’élève au bout de sa main…

-Bon dieu, c’est pas possible, ce feu….

-Hey shériff, il fait frette… Comme j’suis pas du genre à m’pogner le cul, j’pourrai peut-être vous donner la main ?

-Mais bien sûr…c’est ça… Je ne suis pas né de la dernière pluie, ne me prenez pas pour un débutant…

-Oh mais j’ai pas l’intention de t’enfirouaper….

-Fermez-là, je comprends rien à votre charabia et ne comptez-pas sur moi pour vous faire sortir de là.. Vous ne sortirez que pour entendre la sentence qui sera rendue à votre procès….

-le procès, le procès, z’avez qu’ça à la bouche, pis astheure watch un coup ton feu, l’est en train de s’éteindre….

De colère, Roy ferme la porte sur le bavardage de Marchildon et rallume son feu…. tranquillement sans se soucier de l’autre qui va se geler dans sa cellule… Si seulement..Et puis qu’il se taise; juste se taire.. Mais non, il tambourine maintenant contre les barreaux… Roy persiste à ne pas entendre; mais il ne tient pas… A bout de nerfs, il pousse la porte avec fracas…

-OH, t’as bientôt fini ? T’as décidé de m’emmerder ce matin ?

-Et mon café ? J’ai quand même droit à un bol de café.

-C’est pas l’heure…

-Comment ça c’est pas l’heure ? et c’est quoi la combine pour avoir du café astheure ?

-Qué combine… Pas de combine, pas de passe-droit.. T’attendras… Non mais.. Et t’avise pas de faire du rafus, encore;.. sans quoi moi je vais t’endormir…

-Mais non shériff; ça te couterait un bras… Faut qu’j’arrive en état à cte procès, hein ?

 

****************************chambre d’hôtel; 7.25 am

Joan remue lentement… Elle bouge la tête sur l’oreiller, de gauche à droite… Elle gémit doucement :

-Henry , henry…

Puis son souffle se fait régulier, l’agitation cesse; et le sommeil reprend ses droits…

-pa, tu crois qu’elle pleure dans son sommeil ?

-Je ne sais pas Hoss…. Tout ce que j’espère c’est qu’elle ne va pas se réveiller…Il faut qu’elle dorme le plus possible; aujourd’hui et les jours suivants vont être si pénibles…Cet après-midi l’enterrement d’Henry et après-demain le procès….

-Tu crois qu’elle tiendra, Pa ?

-Je n’en sais rien, fils… Je n’en sais rien….

-Pa; je n’arrête pas de penser à maman… C’est un peu la même chose qui lui est arrivée… Une rencontre malheureuse, un endroit où il ne fallait pas être…

-hum, je présume..

-Mais dis-moi pa, tu n’as pas eu des envies de meutre après …. .après ça ?

-Je crois que le choc a anhilé chez moi toute émotion, tout ressenti.. Et puis, il fallait s’occuper de toi, te trouver une nourrice, et puis continuer, continuer à vivre pour Adam, pour ta mère et pour aller coûte que coûte quérir ce rêve qui brulait en moi….

-Tu l’as trouvée tout de suite, cette nourrice ?

-oui, dans le convoi des pèlerins… Certains arrivaient derrière nous; ils avaient eu vent du risque d’attaque par les indiens et avaient tenté de contourner les Rocheuses; mais sans succès… Alors ils avaient fait demi-tour et nous avaient rejoint … Et c’est Mme Peckamon qui t’a nourri, en même temps que sa petite fille Louisa…. Elle t’a nourri pendant 12 mois…

-et après ?

-Mme Peckamon est morte de la fièvre tiphoïde; en chemin…

-Et la petite Louisa ???

-Morte aussi…. J’ai craint pour ta vie, mais tu as survécu aux fièvres…

-Comment ?

-Je ne sais pas vraiment, je crois que j’ai beaucoup prié tout le temps où je te tenais serré contre moi, contre ma peau… Je te faisais boire de la tisane à base de saule et de fleurs de bourrache.. Et la fièvre est tombée… Et nous avons pu poursuivre notre chemin..

Discussion pleine d’émotion entre Ben et son fils; conversation murmurée dans le petit matin calme… Ben est appuyé contre le montant du pied du lit, tandis que Hoss est assis à même le sol, les coudes posés sur les genoux; et la tête sur les mains… Ils évoquent de douloureux souvenirs; et on voit dans les yeux de Hoss Cartwright toute l’admiration et la tendresse qu’il a pour son père…

-Tu sais, Pa, parfois je me demande comment tu as réussi une telle aventure.. Bien souvent, j’en ai parlé à Adam, et on a parfois du mal à comprendre…

-La chance sourit aux audacieux, fils..

-Arrête pa; tu sais bien que ce ne sont que des paroles.. Reconnais quand même que tu as réussi quelque chose d’invraisemblable…

-Mais fils, ce que j’ai fait, d’autres l’ont fait avant… Et d’autres aussi…

-Oui mais beaucoup n’y sont pas parvenu… Et surtout seul avec deux enfants…

-Mais je n’étais pas seul !!!!

-que veux-tu dire ?

-J’étais avec le Très Haut, je le priais tout le temps où tu as été malade… Je le priais de me donner la force d’aller au bout et de te garder toi et ton frère en bonne santé…

-Et tu as prié quand maman a été tuée ?

-Oui, plus que jamais… Je le priais pour qu’il chasse la colère de mon coeur… J’aurais pu devenir fou avec cette colère en moi, et le Seigneur m’a aidé à la faire sortir de moi… Enfin, plus exactement, il m’a permis de transformer cette colère en rage de vivre… Je me suis répété que je devais aller au bout de mon rêve, pour aller bâtir ce havre de paix où plus aucun de mes proches ne serait tué… Je l’ai voulu ce sanctuaire pour mettre les miens à l’abri de la folie et de la méchanceté… Ce sanctuaire, c’est Ponderosa…

-Je sais Pa, et pourtant Marie est morte…

-Oui, mais j’ai réussi à éloigner le péril indien de ma famille…. Je suis allé à leur rencontre, je leur ai offert secours et assistance et leur amitié m’est précieuse…. Marie est morte d’un accident, nul n’est à l’abri d’une malchance et d’un accident… Mettre les siens en sécurité ne veut pas dire supprimer tous les risques..Vivre est le plus grand risque que l’on prend, et c’est ce que nous offrent nos parents, nos mères en nous donnant la vie…

-Oui, et Adam est sans doute celui qui en a le plus souffert.. Dis pa, tu te souviens de Jamie et de son père.. Tu te souviens comme il lui en voulait, à Jamie d’avoir fait mourir sa mère;..

-Oui, et c’est une grave erreur.. Aucun enfant n’a demandé à venir , et aucun enfant ne saurait être responsable de la mort de sa mère… John a fait du mal à Jamie…

-Toi tu n’en as jamais voulu à Adam ?

-Non, jamais.. J’étais dévasté quand sa maman est morte, mais je me suis raccroché à la vie.. Et la vie, c’était Adam , et ce fut toi…

-Et pourquoi ce fut différent après la mort de Marie ?

-Je ne sais pas Hoss… Je sais que vous pourrez tous m’en faire le reproche.. Je sais que je ne me suis pas montré à la hauteur à ce moment là…

-Bah, alors n’en parlons plus, pa… Hey pa; regarde ; je crois que Joan se réveille….

-Peut-être avons-nous parlé trop fort ?

Ben s’approche du lit et prend la main de Joan dans la sienne… Elle émerge doucement et ouvre les yeux…

-Joan…

Elle frotte ses yeux et cherche à se redresser… Ben pose sa main dans sa dos…

-Doucement, laissez-moi vous aider…

La voilà maintenant assise contre son oreiller….

-est-ce que vous voulez quelque chose ? Un peu d’eau ?

-Oui Benjamin, je veux bien…

-Tiens Hoss, tu me donnes un verre d’eau….

-Oui pa…

Elle porte à ses lèvres le verre à demi rempli…

-Merci…

-Comment vous sentez-vous ? Bien reposée ?

-Oui, oui, je ne me suis pas réveillée… Hélas, le sommeil ne m’a pas enlevé les images que j’ai dans la tête … Et ne m’a pas ramené mon époux….

-Non, bien sûr je sais… Rien de ce que je vais vous dire ne pourra atténuer votre peine… Néanmoins n’oubliez pas que mes fils et moi sommes là pour vous..

En disant ça, Ben pose sa main sur le bras de la jeune femme…

-Il faudra manger un peu, Paul a dit que vous pouviez prendre un petit déjeuner. Vous vous sentez bien ? Vous n’avez pas de vertiges ?

-Non, juste un peu barbouillée…

-Je pense que ce sont les effets du laudanum… Vous allez prendre votre petit déjeuner au lit; Hoss, tu veux bien aller chercher un plateau… Et profites-en pour vérifier si tes frères sont réveillés… L’un de vous devra retourner à Ponderosa, Hop Sing a le droit de savoir avant qu’il ne décide de ficher le camp.. Et puis, il faudra nous ramener du linge et quelques menus bagages…

-très bien pa… Je suis prêt à y aller….

-Merci fils..

Hoss sort de la pièce…. Joan repousse le couvre-lit; elle veut se lever…

-doucement Joan… Je vous ai dit que vous pouviez déjeuner au lit…

-Non, Ben, je vais me lever… Pouvez-vous me donner mes bottines ?

Ben met un genou à terre et glisse le pied de Joan dans le soulier de cuir ; un pied fin, recouvert d’un bas noir…. Joan s’empresse de laisser tomber le bas de sa robe pour dissimuler ses chevilles; sitôt que Ben a terminé de fermer la deuxième bottine…

-Merci Benjamin….

Elle touche son bras, le regarde tendrement, marque une pause avant d’éclater en sanglots… Ses épaules chevrotent, elle cache ses jolis yeux noirs dans ses fines mains qui tremblent un peu trop…Ben la fait asseoir sur la chaise et lui donne un verre d’eau…

-Voulez-vous que j’appelle Paul ?

-Non , Ben….. ça va aller.. Je ne veux plus de piqure… Dormir ne servirait à rien, si c’est pour se réveiller deux heures plus tard avec la même douleur… Je préfère faire face, essayer du moins de faire face…

 

 

******deux heures plus tard… Sur la piste…

Hoss galope dans la plaine. Voilà trois quarts d’heure qu’il a quitté Virginia City…. Matinée fraîche, humidité des jours de pluie; humidité des coeurs attristés, humidité des coeurs meurtris…. Hoss sait qu’il doit faire vite : filer à Ponderosa; ramener des tenues pour son père, ses frères et pour lui, et puis pour Joan… Et puis revenir pour être à 16hoo au cimetière pour l’enterrement d’Henry… Il n’est pas très loin du ranch, tout au plus quelques miles, il en a encore pour une quarantaine de minutes…

Soudain il aperçoit au loin un nuage de poussière; de la fumée….

 

 

*******dans l’office de Roy

Roy entre dans la pièce, il vient reprendre le plateau sur lequel était posé le bol de café noir.

-ça vaut pas une tarte à la ferlouche, mais c’était mangeable….

-Hein, je ne comprends pas ce que vous dites….

-Ben, t’en as jamais bouffé des ferlouches, c’est du raisin sec… quoi, ….. c’qui fait qu’t’as pas les pépins…

-Ouais, ben les pépins, c’est vous qui les avez…. Le gars que vous avez poignardé n’a pas survécu….Ce qui fait que vous allez être jugé pour meurtre.

-N’empêche que je lui ai fait fermer sa yeule , à celui là… j’va pas brailler sur lui; astheure….

-taisez-vous, vous êtes abject… Et un conseil l’ami, ne vous avisez pas de manquer de respect à Mme Dexter, sinon c’est à moi que vous aurez affaire… c’est clair ?

Roy Coffee a -à ce moment – un air vraiment mauvais… Roy Coffee est un gars patient, qui traite les individus avec respect, mais là, il a du mal; vraiment du mal… Il a hâte que justice soit rendue… Tout crime est hideux, mais celui-ci atteint des sommets dans l’horreur ; d’abord une respectable vieille dame, puis un avocat sans histoire, un homme auquel personne ne connait le moindre ennemi.. Un homme sans richesse.

 

 

***** sur la piste

Hoss voit arriver un chariot conduit par deux individus…. Le chariot, une sorte de cariole en bois; avec des parois de bois peintes en rouge et deux petites fenêtres vertes, une de chaque côté est tiré par deux magnifiques bêtes à la robe chocolat.. .Des bêtes puissantes, large poitrail et pattes épaisses et costaudes.. Des bêtes habituées à tracter de lourdes charges, des bêtes qui rendent un fier service à l’homme… De ce nuage de poussière duquel émerge cet étrange chargement, des voix brisent la tranquillité….

-Si j’avais su écouter ma mère et ne pas t’épouser… Ce jour-là, j’ai fait la plus grosse bêtise de ma vie… J’aurais mieux fait de me briser une jambe…

-tais-toi femme; c’est à se demander comment ta mère n’a pas tourné de l’oeil en te mettant au monde… Tu ferais tourner le lait rien qu’en le regardant.. Tu as du concentré de moisissure de fiante de chacal qui coule dans les veines…

-Oh oh monsieur fait de l’esprit… Mais si je suis aussi nuisible, pourquoi m’as-tu épousée ? Faut dire que les billets de beau-papa, tu n’as pas craché dessus, hein…

-Et ben c’est sûre que c’est pas pour ton sourire que je t’ai choisi, ma vieille…

A ce moment, un des deux individus s’adresse à Hoss :

-Monsieur, vous entendez comment ce ….. ce débris , ce faux-jeton ose me parler.. et vous n’intervenez pas ? Monsieur, je ne vous félicite pas…

-bah, mais, euh ,pardon…. mais ….

-et bien, ma mère avait bien raison quand elle me disait que les hommes, ils ont que de la jappe; tout dans la gueule, rien entre les guiboles…

Les 136 kilogs de Hoss n’y font rien, il est littéralement en train de se liquéfier, ahuri de ce à quoi il est en train d’assister… Une scène très très violente entre deux époux; visiblement plus que très remontés l’un contre l’autre….

-Monsieur, je vous prie de nous excuser… Mais elle a dépassé les bornes de mes limites; nous allons bouffer la grenouille à cause de cette, cette sorcière… Plus personne ne veut …

-Moi une sorcière ? mais je vais te faire bouffer les rènes, espèce de poivrot patenté, triple concentré de dégueulis de tripe de bison….

-oui parfaitement, une sorcière…

-Je t’interdis de me traiter de sorcière, vieux pruneau rabougri.

Hoss secoue la tête; choqué, estomaqué par ce qu’il entend… Comment une aussi belle personne peut-elle proférer de telles monstruosités ?

-Ecoutez, je ne veux pas me mêler de vos histoires,; mais manifestement ; il se passe quelque chose entre vous.. Et j’avoue que je n’ai ni le temps ni l’envie d’y être mêlé.. Maintenant, veuillez m’excuser, Mr ?

-Vernon, Vernon Tamplewood…..

Puis se tournant, le voilà qui poursuit :

-Ma chère Pétunia, je crains que nous n’ennuyons ce monsieur…

-Oh oui, Vernon… Alors; montrons à Monsieur qui nous sommes et…..

 

-Être, ou ne pas être, c’est là la question.
Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir
la fronde et les flèches de la fortune outrageante,
ou bien à s’armer contre une mer de douleurs
et à l’arrêter par une révolte? Mourir.., dormir,
rien de plus… »

-Stop stop, arrêtez…. Je ne sais pas qui vous êtes; je ne sais pas à quoi vous jouer… Mais je sais une seule chose, une amie très chère est dans la peine, et je dois être rapidement de retour pour la soutenir… Alors; maintenant, vous allez arrêter votre charabia et me laisser partir…

-Attendez, on ne va pas se quitter comme ça.. Laissez-nous vous offrir quelque chose…

-Ce ne sera pas nécess…

Mais Hoss n’a pas le temps de finir sa phrase. L’homme a déjà bondi en bas de sa charrette et se précipite à l’arrière… Le voilà qui revient avec un bric-à-brac encombrant; des boites de différentes tailles et de différentes formes derrière lequel il disparaît quasiment;..

-Que voulez-vous ? j’ai ici le tapis de Shéhérazade; le pommeau authentique de l’épée de Arsène…

-Pss, Vernon, c’est pas Arsène, c’est Arthur…

-Ah oui, je me gourre à chaque fois… C’est vrai…. Mais, ça j’en suis sûr; c’est LA vraie flûte enchantée en provenance directe de Hamelin… J’ai aussi le violon de Antonio Stradivari…

-Alors là, vous allez trop loin, monsieur… Arrêtez… Les violons, j’ai déjà donné… c’est pas parce que j’ai l’air d’un ahuri, que j’en suis un… On me l’a fait le coup du grand maestro et de mon génie… Je vous répète que cela ne m’intéresse pas…. Alors vous allez recharger vos trucs, vos machins, vos bidules et vos trésors et vous allez me fiche le camp…

Avec 1000 précautions , Hoss lui repose tout sur les bras, et le laisse pantois avec ses boites qui ne tardent pas à lui tomber sur le nez….

-Maintenant, bien le bonjour, allez raconter vos singeries à d’autres et lâchez-moi la grappe….

Hoss prend les rênes du buggy et lance les chevaux…

-Ya ya, en avant…

Puis il se calme ; se rendant compte qu’il malmène la bouche des chevaux, à force de tirer sur les rênes…. Ces pauvres bêtes n’y sont pour rien…. Le voilà en tout sac sacrément retardé; il ne va pas falloir traîner pour rejoindre Ponderosa et avertir Hop Sing.. A deux, ils seront plus efficace pour rassembler les quelques affaires qu’il souhaite rapporter… Joan lui a bien dit de ne rapporter que sa robe noire…

 

 

****

Joan marche lentement dans le grand champ derrière l’Hôtel…. Elle passe entre les herbes et les frôle du bout des doigts; les yeux dans le vague…. Elle s’est éloignée de Ben qui l’attend près de l’arbre qui supporte une balançoire…. Il est appuyé contre le tronc, les bras croisés…. C’est elle qui a demandé à sortir un peu, après avoir pris son petit déjeuner…. La journée est belle, le soleil brille dans le ciel et c’est en soi un réconfort.. Henry sera mis en terre sous un beau soleil, et Joan sait au plus profond d’elle-même que la chaleur des rayons de l’astre solaire seront agréables sur elle…. Elle se sent protégée dans ce champ , les pieds ancrés dans le sol, en harmonie avec le ciel et la terre.. Et elle au centre, au centre d’une épreuve douloureuse, mais qu’elle ne traverse pas seule…. Elle serre contre elle quatre brassées de solidago blanches et jaune et d’asthers qui viendront orner la tombe d’Henry. Elle a aussi glissé dans sa poche des cailloux blancs et gris qu’elle a ramassé…. Puis elle soulève le bas de sa jupe et se dirige vers Ben , d’abord en marchant puis elle se met à courir… Elle veut sentir le vent du Grand Esprit souffler dans ses cheveux qu’elle a dénoué et qu’elle a attaché avec un lacet de cuir, les faisant apparaître plus courts… Mais il n’en est rien : prise entre deux mondes; elle ne peut pas pratiquer les rituels que son peuple lui ont transmis, et de plus; son mari n’était pas un païute… N’étant elle même pas une Paîute de naissance, la voilà contrainte à créer un rituel funéraire qui lui permettront de vivre en paix…. On ne lui permet pas de veiller le corps de son mari quatre jours, peu importe, elle veillera quatre jours sur sa tombe… Elle n’a pas tranché ses cheveux, aucune femme à Virginia City n’aurait compris et accepté pareille attitude.. Elle ne tient pas à attirer l’attention, elle veut juste être en accord avec ses convictions en tenant fièrement la place qui est la sienne : à la lisière de deux mondes….

Soudain, sa course est stoppée par une douleur fulgurante dans le corps; elle s’arrête de courir et tombe au sol…

JOAN….

Ben se précipite vers elle… Avec précaution, il la soulève et la maintient contre lui… Elle est inconsciente… Il lui caresse le visage; lui parle doucement, lui tapote les joues; mais rien n’y fait.. Elle ne revient pas à elle… Il se redresse, portant la jeune femme dans ses bras et descend la colline derrière les premières maisons de Virginia City…. Il la conduit chez son ami Paul.. Une chance, ce dernier est encore ici…

-Docteur, docteur, vite ; c’est Joan… Elle s’est trouvée mal…

-Amenez-là à l’intérieur….

Ben entre dans la maison et dépose Joan sur la table d’examen que Paul a fait installer dans une des pièces de son lieu d’habitation.. Paul achève de rincer ses mains dans la cuvette, les essuie soigneusement, se saisit de sa trousse et vient au chevet de la jeune femme…

-Attendez-moi dehors, Ben, je vous appelle dès que j’ai fini.

Ben sort en prenant soin de tirer le rideau derrière lui… Il s’assoit sur une chaise, commence à tordre son chapeau entre ses mains… Il est inquiet, triste et inquiet….

 

 

***** à Ponderosa

-Hop Sing, Hop Sing tu es là ?

-Mistel Caltwlight à peine allivé… Lui clier avant d’expliquer poulquoi famille pas venue…

-Oui justement, je suis là pour ça.. Pa est en ville, il s’est passé quelque chose de grave….

-Oh non, mistel Hoss pas annoncer mauvaise nouvelle… Si ?

-Si Hop Sing, je suis désolé… Mais Henry; le mari de Joan est mort…

-Molt ??? mais comment ça ?

-Il a été poignardé…

-Poignaldé, mais quelle horreur ? mais comment … Qui a pu faile une chose paleille…

-C’est un de nos hommes.. Marchildon, le gars que Adam a recruté dernièrement…

-Oh le gledin… Hop Sing espèle lui êtle puni poul ça…lui êtle calamité….

-Le procès va avoir lieu après-demain… Je dois retourner en ville, mais je dois rapporter des vêtements pour Pa et Joan…

-Hop Sing va aider… Hop Sing veut êtle là poul soutenil pauvle Mrs Joan…

-Merci Hop Sing.. Tiens toi prêt.. Je monte chercher ce qu’il faut et on se met en route.. Faut pas traîner.. Et j’espère bien ne pas recroiser ces oiseaux de malheur…

-qui… Encole des bandits ?

-Non, j’t’expliquerai en route….

Hoss se précipite à l’étage; il va de chambre en chambre, attrape quatre chemise; des cravates et les vestes foncées… Bien qu’étant un peu gêné, il entre dans la chambre de Joan.. Il ouvre la penderie et décroche la robe noire; toute simple, cintrée à la taille et la pose sur son bras… Il redescend et s’apprête à rejoindre Hop Sing dans la cour… Puis se ravisant, il fait demi-tour, abandonne momentanément son chargement sur le canapé et remonte les escaliers à la hâte.. Il ouvre la porte de la chambre de son père et ouvre le tiroir de la table de chevet.. Il en sort une bible usagée, et la fourre dans la poche de sa veste… Sûrement son père appréciera de l’avoir avec lui;…

Il est temps de se remettre en route…. A l’heure qu’il est ils sont sûrement prêts à passer à table pour le repas de midi… qui sait, Joan mangera-t-elle un peu plus …. Au moins, elle n’est pas seule… Elle a auprès d’elle Pa, qui sait ce qu’est la douleur… un homme de cinquante ans qui a eu son lot de malheur, qui a survécu à la tristesse… Qui a connu le pire et qui ne fuit pas devant les larmes d’une femme, et qui n’a pas honte de verser les siennes…

 

 

 

 

 

Au détour du chemin , juste derrière le ranch…

 

-Oh non, Hop Sing, il faut faire demi-tour…

-Quoi ? Poulquoi ???

-Il faut prévenir le gamin… Arg darnburnt, je savais que j’oubliai quelque chose….

Hoss fait tourner bride aux chevaux et refait le chemin en sens-inverse…

-Mais poulquoi ?

-Pa ne veut plus le laisser seul… J’ai cru comprendre qu’il voulait garder un oeil sur lui, pour lui éviter les mauvaises tentations… Tu saisis ???

-Oui, Hop Sing a complis. Mais Hop Sing dit que jeune gamin en ville va aller au saloon… Mauvaises tentations êtle en ville…

-Ah oui, faut reconnaître que c’est peut-être pas une bonne suggestion…

-Hop Sing toujouls avoil laison quand lui pas avoil tolt.

Hoss regarde le serviteur de Ponderosa et lui envoie une bourrade dans l’épaule…

-Toi alors… C’est pas la modestie qui t’étouffe…

-Hey, Hop Sing pas êtle gland , alols bien obligé de compenser … Esplit malin, concentlé de malice dans petit colps fluet….

-Ouais…. J’ai déjà entendu ça…. la qualité prime sur la quantité, et patin couffin, patati et patata….

 

De retour au ranch….

-Corvet ? Corvet, t’es là ? Corvet, réponds-moi.

Hoss pousse la porte de la grange, jette un coup d’oeil dans les box, personne…

-Corvettttttttttttt ? Oh, t’es par là ???

Hoss s’apprête à ressortir, quand un bruit attire son attention…. Assurément, il y a quelqu’un ou quelque chose dans la grange…. Hoss prend l’échelle et l’adresse contre une des poutres qui soutient le plancher sur lequel est amassé le fourrage pour les bêtes…. Hoss monte trois barreaux, hisse la tête et balaie du regard l’espace sombre éclairé par les interstices des panneaux de bois vieilli…

Le voilà maintenant sur le plancher… Il avance avec précaution, à l’affut…Maintenant il distingue mieux le type de bruit, ce sont des couinements ….. Il approche encore et finit par découvrir ….

-Mistel Hoss, où êtes-vous ?

-En haut, dans le fournil…. Y a une petite chatte qui vient de mettre bas… Y a trois chatons, ils sont mignons comme tout : y en a un noir et blanc, et deux marrons… C’est rigolo…

-Bon bon, d’accold;.. Mais Mistel Hoss en attendant, y a pelsonne ici…. Je ne sais pas où il est…

-Tu lui as parlé ce matin ?

-Oui, il a plis petit déjeuner…

-Et il était comment ?

-Pas content… Lui avoil passé son temps à lonchonner..

-Le contraire m’aurait étonné… Vu la liste que Pa lui a laissé…. Bon, la grange est nette, ça prouve qu’il a fait son boulot…

Hoss redescend et remet l’échelle à sa place… Il tapote son pantalon pour enlever la poussière et sort de la grange, avec Hop Sing sur ses talons…

-Allons jeter un coup d’oeil dans la cabane des hommes.. .Peut-être qu’il y est ….

Hoss fait le tour du ranch et se dirige d’un pas alerte vers la maison que se partagent les hommes de main des Cartwrigtht qu’ils soient saisonniers ou embauchés pour de plus longues périodes…. Mais il fait demi-tour… Il y a quelqu’un dans la maison… Hoss fait signe à Hop Sing :

-pst, passe par la cuisine… Moi j’entre….

Hoss met la main à sa ceinture, et prend son colt… Il se baisse et pousse la porte…

-sortez, les mains en l’air…

Hoss attend deux secondes….

-UN – DEUX…

-c’est bon ne tirez pas….

-Corvet c’est toi ?

-Oui, je sors…

Hoss, reconnaissant la voix du gamin, range son colt quand soudain un éclair roux jaillit de la maison, le bousculant. Enfin , façon de parler, car on ne bouscule pas Hoss Cartwright comme ça….

-Damned !!

Hoss est vite sur ses talons et l’attrape par le col de son veston :

-Hey Gamin tu me fais quoi, là ?

-Mais rien.

-Tu te carapates comme si tu avais le diable aux trousses… Tu as quelque chose à te reprocher ?

-Euh non…

-bon alors dis-moi ce que tu fabriquais dans la maison… Tu cherchais quoi? Un pot de miel?

-Hum, très drôle…. Vous savez, j’ai rien piqué.. J’voulais juste…

-Tu voulais quoi… Dépêche, j’ai pas que ça à faire…

-Je voulais un crayon. Le mien est cassé…

-Tu te fiches de moi ?

-Non, sir… Je vous jure que…

-Ne jure pas, gamin…. Je te crois.. explique-moi calmement….

-Ben, à mes heures perdues, j’aime bien dessiner… Mais seulement quand j’ai fini de travailler, c’est promis…

-Du calme, gamin.. J’ai vu la grange, t’as fait du bon boulot…

Et devant la mine ébahie du jeune aide, Hoss ajoute :

-J’suis sérieux, j’ai jamais vu la grange aussi nette… Même Joe n’a jamais fait un boulot aussi propre… Compte-sur moi pour en glisser deux mots à mon père…

-C’est vrai, vous êtes content ?

-Si je te le dis, bougre d’idiot… Je parie même que tu as ramassé les brins d’herbe avec une pince,

-Ben non, quand même pas… Alors, vous êtes pas fâché ?

-Mais non… Tu as répondu tout de suite, ce qui fait que j’ai rengainé… Tu as bien réagi.. Bon, tu aurais pu éviter de sortir comme une furie..

-Ben j’ai eu peur…

-J’ai dans l’idée que tu sais pas trop comment faire, toi, hein ,?

-qu’est-ce que vous voulez dire ?

-Ben tu as un peu besoin qu’on te remette les pendules à l’heure… C’est pas bien clair chez toi les limites entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas… Fuir, par exemple, ça n’a jamais arrangé les affaires de personne… Il vaut toujours mieux faire face à ses responsabilités et dire la vérité… Les bobards t’attireront toujours des ennuis… Autant te mettre ça dans le crâne si tu veux continuer à bosser pour nous.. Compris ?

-yes sir…

-Bon maintenant, il faut qu’on y aille.

-Qu’ON y aille ?? Où ? Et qui ???

-Toi et moi et Hop Sing; on va en ville..

-J’tiens pas trop à y aller…

-oh gamin, je ne te demande pas ton avis… TU viens et c’est tout…

Tout en disant ça, il tire le gamin un peu brusquement;.. Il faut dire que Hoss a eu sa dose de casse-bonbons pour aujourd’hui. On a beau être un grand bonhomme costaud et sensible et patient et bon enfant, un géant au coeur d’or, la patience, elle n’est pas en fer et ne se dilate pas sous l’effet de la chaleur….
-C’est bon, c’est bon, vous énervez pas.. Je viens.. Je faisais ça pour vous taquiner.. En tout cas, sauf le respect que je vous dois, vous êtes bien le fils de votre père…

-Oh allez, avance, gamin…

Hoss est faussement en colère, et sa mauvaise humeur tombe aussitôt…

-Ouais, t’as de la chance que dans la donne, le mauvais caractère de mon père se soit trouvé dilué entre nous trois, je suis celui qui en a hérité le moins.

-Oh non, j’trouve pas qu’vot père a mauvais caractère…. Je le trouve pas bougon et c’est un homme bon…

-Si tu le dis… Et au fait, Corvet, parlons-en de ton père.. Tu nous a dit l’autre jour qu’il était mort , qu’est-ce qui s’est passé ?

-Oh, un accident , il était mineur… Y a une galerie qui lui est tombé sur le paletôt… On nous a demandé à ma mère et à moi de reconnaître le corps; mais difficile d’identifier de la gelée…

Nouvelle secousse pour Corvet;

-Hey, un peu de respect gamin.. Tu te rends compte comment tu parles de ton père…

-ouais, peut-être, pardon… J’ai pas fait gaffe…

-Oui et bien, fait un peu plus attention à ton langage.. C’est pas des façons… Allez, on y va… Faut pas traîner….

-Dites, monsieur Hoss, on va faire quoi en ville ?

-Tu verras avec mon père comment il a prévu de te faire passer l’après-midi… Au fait, attends que je jette un coup d’oeil ; t’es propre sur toi ?

-Oui, j’crois..

-On t’achètera une cravate et une veste en ville…

-Une cravate, pour quoi faire ?

-Parce que nous allons à un enterrement cet après-midi.. Tu sauras te tenir ?

-Ben oui, quand même.. J’ai pas quatre ans, j’suis pas un môme;.

-Si t’en est un.. Et t’as intérêt à te tenir correctement… Sinon il t’en cuira…

-et ben mes cadets, et ben mes petits frères, ça commence bien…

-Qu’est-ce que tu marmonnes dans ton ébauche de moustache ?

-Euh rien, je disais , rien à craindre, je sais ce que j’ai à faire,

-très bien…. Allez en route…

Hoss grimpe sur le siège du buggy, Hop Sing prend place à côté de lui , tandis que Corvet se hisse à l’arrière…

-Hey fiston, t’assois pas sur les vêtements, s’il te plait… Pousse-les un peu…

-Oh pardon…

 

****à Virginia City

Ben retrouve Adam et Joe dans la salle de restaurant.

-Pa, on est là… On vient de commander une bière , tu en veux une ?

-Oui je veux bien…

Ben enlève son chapeau et sa veste et prend place sur la chaise qu’Adam lui désigne…

-Et Joan, elle ne vient pas manger ?

-Joan se repose dans le cabinet du docteur;. Elle a fait un malaise ce matin.

-Un malaise, comment ça; interroge Adam..

-Elle s’est trouvée mal, pendant qu’on se baladait.. Elle a perdu connaissance un bref instant;..

-Et alors pa; qu’a dit le docteur ?, demande Joe.

-Paul s’est montré rassurant…

-mais encore ?

-Joan attend un enfant.

Adam et Joe détournent le visage. Leur réaction est la même que celle que Ben a eu ; choc, incrédulité et grande tristesse.. Comment se réjouir d’une naissance future en de pareilles heures ?

La serveuse apporte les deux bières sur un plateau;

-Voici pour toi Joe, et pour toi Adam… Monsieur Cartwright, qu’est-ce que ce sera pour vous ?

-Un verre de whisky, s’il vous plait..

-Je vous apporte cela tout de suite… Pardonnez-ma curiosité, mais c’est de mme Dexter dont vous parlez ?

-Oui, j’étais auprès d’elle… Je compte sur vous pour ne pas ébruiter la nouvelle, Dorothéa …

-Bien évidemment Monsieur Cartwright.. Pauvre femme; perdre son mari , si jeune.. Que d’épreuves en ce bas monde…Elle est bien à plaindre cette brave femme. Bon assez bavardé. Qu’est-ce que je vous sers Messieurs ?

-Votre plat du jour, c’est quoi ?

-J’ai du lapin à la moutarde, ce midi.. Le père a tué les plus beaux…

-Alors, allons-y pour trois plats du jour…

-Et Hoss, on fait quoi, on l’attend ?

-Non, je ne pense pas qu’il va arriver tout de suite. Faut quand même qu’il fasse l’aller et le retour.. Vous lui mettrez de côté.

-Deux lapins, ça va de soi.

-Joe.

Adam lance un regard à son petit frère, ni l’un ni l’autre ne peut s’empêcher de rire à l’évocation de l’appétit oh combien légendaire de leur frangin..

-Et n’oubliez pas les rognons, c’est ce que je préfère.. Vous m’en mettrez cinq ou six.

-Oui mister Adam. Sauf que je vous rappelle que mes lapins n’ont que deux reins.. Je vais pas les inventer, quand même..

-je sais, ma chère Dorothéa, je vous taquine, répond Adam en la serrant affectueusement contre lui.

-Adam, vous êtes un fieffé coquin. Vous mériteriez que je vous fasse faire la vaisselle.

-Mais avec plaisir; ma chère. D’aussi jolies mains ne méritent pas d’être baignées dans de l’eau grasse.

-Vous irez me chercher de l’eau et ça ira, vilain flatteur.

Dorothéa s’éloigne… Ben lance un regard amusé à son fils aîné :

-Tu ne peux pas t’en empêcher toi, hein ?

-Non, lui répond Adam avec un air de gamin qui est satisfait de sa bonne blague..

-Bon, passons, et au fait, vous avez fait quoi ce matin ?

-On est allé aux champignons…, répond Joe, en portant à sa bouche sa chope de bière.

-Ah très bien, et vous en avez trouvé ?

-oui, on a fait une belle cueillette, on a rempli un panier.. On les a donnés en cuisine.

-Et et , vous êtes sûrs qu’ils sont tous bons ?

-Ben pa, quand même; pour qui tu nous prends. On n’a pas l’intention d’empoisonner qui que soit..

-Ah non ? Pourtant, Joe, j’ai souvenir d’un repas où on n’est quand même pas passé loin de l’intoxication généralisée.

-Ah, pas avec moi, sûrement pas…

-Ben si, mais tu t’en rappelles pas. T’étais môme à l’époque… Tu nous a dis que tu voulais aider Hop Sing à faire à manger..

-Et j’ai fait quoi ?

-Oh tu nous a fait une salade de pissenlits et du poulet aux champignons et ….

-Et ?

-Et on a tous été malades; conclut Adam.. Hop Sing a passé la nuit à éponger et à nous préparer des tisanes de verveine. On ne gardait rien…

-Mais c’est fou ça, je ne me souviens de rien..

-Mais, Joe, tu sais bien que les plus belles conneries sont faîtes par des gens qui n’en gardent pas le moindre souvenir…

-mais je t’en prie, toi; Reste poli…

-Ah tiens, voilà nos petits plats tout chauds, tout bons…

Dorothéa pose devant les trois Cartwright des assiettes bien pleines, fumantes.

-Vos mines réjouies font plaisir à voir, Messieurs, mais attendez de goûter, vous m’en direz des nouvelles.. Vos papilles vont pétiller, frétiller, papillonner… Bon appétit, Messieurs.

-Merci miss Dorothéa.

-Oh Adam;, regarde; oh tu vois ce que je vois…

Joe et Adam se lancent un regard de connivence.

-Mais ça serait-y pas nos petits amis chevelus, mousseux au pied tendre… Oh mais ils ont bien tenu la cuisson…

-Oh pour sûr, ça c’est du frais.. Sitôt cueillis; sitôt servis. Mais dîtes-moi ma chère Dorothéa, comment avez-vous réussi ce petit prodige..

-Je les fais revenir pendant quinze petites minutes dans la poêle avec un peu de sel et de poivre; et après je les noie dans le vin. Et avec ce vin, je fais la jolie petite sauce brune dans laquelle Jeannot Lapin a trempé ses cuisses et son arrière-train…

-Hum arrêtez; Miss Dorothéa… C’est insoutenable.

– En attendant, mangez, sinon ça va être tout froid. Et je ne veux plus rien dans les assiettes…

 

Dans le cabinet

-Mme Dexter, que faites-vous ?

-Je me sens mieux, je veux me lever.

-Attendez, rien ne presse, reposez-vous. Vous accumulez les chocs en ce moment, prenez le temps de souffler , je vous en conjure.

-Je vais bien docteur. Vous l’avez dit vous même; rien de grave.. J’attends un enfant, je ne suis pas malade.

-Oui, c’est vrai. Mais vous avez besoin de repos, quand même. Tenez, je vous ai fait porter un peu de nourriture. Il faut le nourrir correctement ce petit. Vous avez beaucoup de courage; mais vous devez me promettre que vous allez prendre soin de vous.

Joan tord ses mains contre sa robe. Elle tourne le dos au médecin, le temps de remettre de l’ordre dans sa tenue.

-C’est promis; madame ?

-Oui, docteur; c’est promis. Après tout, cet enfant est le dernier cadeau que mon cher époux m’aura fait. Et je compte bien l’élever dans le souvenir de son papa.

Derniers mots qui se noient dans un sanglot. Prise de conscience brutale de cette maternité, qui s’impose à elle, inconnue d’elle jusqu’à ce matin.

-Docteur, j’apprends que je vais avoir un bébé le jour où je vais mettre mon mari en terre… Pourquoi?

Paul Martin tend la main et la pose dans le dos de sa patiente..

-Ce sont là les grandes peines de la vie. Maintenant, vous devez penser à vous et à ce bébé. Que comptez-vous faire ?

-Je n’en ai aucune idée. Pour l’instant, je dois penser à la cérémonie de cet après-midi, puis au procès qui débute et seulement après, je réfléchirai à tout cela.

-Vous avez bien raison. A chaque jour suffit sa peine.

-Oui tout à fait. L’homme ne peut accomplir que la distance que ses pieds voudront bien couvrir..

-sage parole, en effet… Le soleil se lèvera demain pour vous, et il sera bien temps de relever chacun des défis que la vie mettra sur votre route.. Alors, puisque vous savez donner d’aussi sages conseils; ne soyez pas trop exigeante avec vous; prenez soin de vous et allez-y doucement. Et puis, n’oubliez pas que vous pouvez compter sur moi, ainsi que sur les Cartwright.

-Merci docteur.

-Ben Cartwright va veiller sur vous.

-oui oui, je n’en doute pas. C’est un homme bon et sensible. J’ai beaucoup de chance d’être son amie.

-Oui, c’est une épaule solide et il sera toujours là pour vous.

-Tiens mais d’ailleurs, est-il encore là ?

-Non, il est allé retrouver ses fils. Je l’y ai forcé. Ai-je eu tort ?

-Pas du tout, il a déjà tant fait pour moi.

-Il a dit qu’il viendrait vous apporter vos effets personnels, sitôt que Hoss les aura ramenés. Pour l’instant, nous allons prendre le temps de manger ces sandwich. Je n’ai pas fait porter autre chose, je ne savais pas combien de temps vous alliez dormir… Vous auriez mangé froid; alors j’ai demandé des tranches de pain et un peu de charcuterie.. Et j’ai même trouvé des fruits; regardez.

-Oh du raisin…

-Et j’ai aussi des noix et des figues fraîches. Vous allez me goûter ça, c’est un délice. Par contre, je vous conseille d’enlever la petite peau des noix, car sinon, gare aux aphtes…

 

 

Tard dans la soirée

 

-Bonne nuit, ma chère Joan… Tâchez de dormir. La journée a été longue.

-Merci Benjamin. Merci d’avoir été là.

-Non, Joan, ne me remerciez pas…

 

Ben est en train de raccompagner Joan jusqu’à sa chambre… Il a fait monter un repas pour lui et Joan. Les garçons ont soupé avec Corvett dans la grande salle de l’hôtel. Hop Sing quant à lui a rejoint sa famille… Joan ne se sentait pas de descendre au restaurant. Ben a donc commandé un plateau repas avec une assiette de soupe; une part de tarte salée au jambon et au fromage et une crème au café.

-Benjamin, je voulais vous remercier pour ce que vous avez dit cette après-midi. Vos paroles m’ont touché.

-Joan, je vous l’ai dit. J’ai eu de bons moments avec votre époux, nous avons discuté beaucoup et il m’a confié des pans de sa vie, ses doutes, ses peurs. Je regrette de ne pas l’avoir connu davantage et je regrette qu’il y ait eu cette douloureuse histoire. Maintenant que je sais que cette lettre et ce certificat étaient des faux, j’ai honte d’avoir douté de lui.

-Ne dîtes pas ça, Benjamin. Vous avez été le premier à m’ouvrir les yeux.

-Je vous en prie Joan, je m’en veux assez d’avoir agi ainsi.

-Mais enfin, Benjamin, cessez de vous sentir responsable. Henry et moi avons été victimes d’une affreuse machination. Et celle-ci a fait souffrir tant de personnes; vous et vos fils.. Et elle a coûté la vie à deux personnes, je vous en prie, arrêtez de vous sentir coupable. Vous n’avez pas à vous sentir responsable : les gens haineux font partie de la vie; tout comme le puma ou le vautour.

-Joan, il y a des moments où je me demande de quel matière vous êtes faite. Vous me mettez la tête à l’envers; vous vous abandonnez à la colère de temps en temps, ou alors vous faites preuve d’un calme hors du commun… Vous êtes deux personnes; vous avez le coeur d’un brave et la fragilité d’une agnelle..

-Benjamin, j’appartiens à deux mondes, je suis le fruit de deux cultures, de quatre influences, mon père et ma mère biologique m’ont transmis un passé, une famille, un nom mais ma tribu m’a forgé, m’a modelé. Je suis une fille de la terre, mais mes racines se dédoublent.

-J’ose espérer que vous avez pu dire adieu à l’homme de votre vie comme vous le souhaitiez.

-Oui je crois. Je ne connais plus trop les prières que vous avez récité, sans doute les ai-je un appris avec ma mère mais je n’en ai qu’un vague souvenir et ce ne sont que des mots.

-Mais vous ont-ils apporté un léger réconfort ?

-Oooui, oui, je crois. J’ai aimé l’accent que vous avez mis sur ce supposé passage entre ici et l’au-delà.

-Joan, vous vous rappelez de la conversation que nous avons eu à propos de nos croyances respectives ?? J’en ai apprécié chaque minute, et notamment ce que vous avez dit à propos de la voix lactée qui entraîne les âmes de ceux qui nous ont quitté…

-Je crois alors que les hommes blancs sont plus proches de nous qu’ils ne veulent le reconnaître… L’éventualité de ces passerelles entre votre monde et le mien m’apporte une grande sérénité. Cela prouve que l’homme qui se laisse bercer par la musique du monde et de la nature est apaisé et reçoit force et secours. Allons, Benjamin, nous voilà reparti pour une nouvelle longue discussion… Mais j’aime tellement cela.

-Je pourrai rester des heures à vous écouter parler de votre culture, de votre croyance…. Mais je ne veux pas amputer vos heures de sommeil…. Vous devez vous reposer et prendre soin de vous.. Pensez à votre enfant.

-Mon enfant; oui…. Je pense déjà très fort à lui… Je sens que je l’aime déjà…

-Oh oui vous allez l’aimer.. Vous serez une mère formidable; Joan, je le sais. Vous êtes une personne exceptionnelle….

-exceptionnelle, je ne sais pas… Ce que je sais, c’est que je suis seule, dorénavant. Henry a fait un bout de chemin avec moi, mais là, il m’a définitivement lâché la main. Et je dois marcher vers demain, seule, et ce sera à moi de guider et de donner confiance à un tout petit.

-Et vous en serez parfaitement capable, ma chère;.. Vous allez lui donner tout votre amour; votre sensibilité, vous lui parlerez de son père et vous l’élèverez, vous le ferez grandir dans le souvenir de son père et lui vous étonnera en devenant lui, tout en étant un morceau de son père, un morceau de vous et et surtout, en étant la preuve vivante que votre amour était beau. Seul un bel amour peut engendrer de belles personnes et je sais , pour avoir vu votre amour , que votre enfant sera beau.

-vous êtes bien placés pour le dire, n’est-ce pas Benjamin, quand on voit vos trois fils, on est frappé par leur beauté et leur charme.. Oh vous avez du aimer chacune de vos femme, Benjamin.

-Oh oui, je les ai aimées. Toutes les trois, différemment mais avec la même force. Et vous savez quoi, j’ai à chaque fois crû que mon chagrin allait me submerger et que plus jamais je n’aimerai.. .Lorsque Inger est entré dans ma vie, j’étais un jeune papa paumé, dépassé par le poids de ce qui m’arrivait.. Elle est venue à mes côtés, doucement, tendrement, et elle s’est installée, sans faire de bruit. D’abord en figure maternelle pour venir au chevet d’Adam qui était très malade, puis comme une compagne désireuse de partager mon rêve… Quand elle est morte, la douleur fut d’une rare violence, j’ai eu si mal… Et au chagrin s’ajoutait la responsabilité d’un autre enfant, pas encore sevré… J’ai surmonté mon mal-être pour mes garçons et j’ai regardé devant moi.. Et sur ce chemin est arrivé ma dernière épouse, la maman de Joe…. Et elle m’a été enlevée, elle aussi…. Mais malgré la peine, malgré la douleur, malgré le fait que j’en vienne à me demander si je ne suis pas maudis; je garde confiance en la vie… Et si l’amour voulait pénétrer ma vie à nouveau, je serai prêt à l’accueillir…. Que serions-nous sans amour, je vous le demande.

Joan, le dos appuyé contre le mur tapissé du couloir, frémit sous les dernières paroles de cet homme qui parle si bien d’amour…

-Benjamin, j’ai le coeur gris-sombre, mais j’ai envie de vous croire.. J’ose croire ce que vous dîtes. Pour l’instant, j’ai juste mal, parce que mon bonheur vient d’être foudroyé. Mais je garderai au fond de mon coeur ces mots si beaux que vous venez de prononcer.

-Gardez-les le temps qu’il faudra, mais n’oubliez jamais que la vie vaut le coup d’être vécue et que viendra un jour où des heures plus douces s’offriront à vous.. Cette vie qui vous inflige une telle souffrance, se fera câline et apaisante pour vous dans quelques temps… A vous d’accueillir chacun de ces temps, au rythme de ce que vous dictera votre coeur.

Ben, pendant tout ce temps, ne lui a pas lâché la main… Il la porte à ses lèvres et l’embrasse tendrement… Puis il pose sa bouche sur la joue de la jeune femme :

-Bonne nuit, ma Joanie chérie.. Je vous quitte ici.

-Bonne nuit Benjamin….

Elle l’embrasse au coin du visage, là où les joues se fondent pour dessiner la ligne de la bouche. Baiser d’affection, baiser ému, baiser confus, baiser d’attention, baiser remerciement, baiser engagement ? Peu importe, il a un parfum de sincérité, une touche de tendresse, baiser bienveillant, « ne tardez pas, rentrez et prenez du repos ». Rien de plus…. Qu’y chercher de plus ? Oh oui, il ne faudrait pas grand-chose pour que ce baiser se prolonge en une promesse d’un lendemain ? Mais convenance et bienséance sont deux épais rideaux pourpres tendus sur la scène d’une romance vouée à l’opprobre et au scandale… Le printemps des sentiments devra attendre.

 

Fin d’après-midi, veille du procès

-Hey Corvett, qu’est-ce que tu fous ? Tu viens ?

-Heu oui… Euh partez devant, j’arrive…

-Ben qu’est-ce que t’as ?

-Oh rien, mais ….

-Mais fais voir ? Non, je le crois pas…. Ohhhhhh , nonnnnnnnnnnnn… Alors ça; ça vaut son pesant d’or… Mister Corvet le roi des rodearors s’est fait lacérer le pantalon par une vache liliputienne… Ahhh..

Joe se tient les côtes et pleure tellement il rigole…

-Oh oh , petit Corvet aurait-il découvert l’agréable sensation qu’on éprouve quand on vole….

-Oui mais, apparemment il mal dosé l’atterrissage, répond Adam….

-t’as cassé ton cul par terre, gamin, demande Hoss.

-C’est ça marrez-vous…

-Oh te fâche pas… Hey, on y est tous passé.. ça fait super mal à l’orgueil, mais ça va plus loin…, ajoute Hoss.

-L’orgueil, je sais pas; mais j’ai dû me péter les reins, à tous les coups…

-Mais non, t’es rembourré… Dis tu vas pas me dire que c’est ton premier gadin, quand même…; demande Adam; contaminé par le rire de ses deux frangins…

-Ben non, j’suis déjà tombé… Mais….

-Mais tu t’es jamais fais faucher par un taurillon, c’est ça, conclue Joe.

-Ben ouais, j’sais pas ce qu’il lui a pris à ce con..

-Il lui a pris qu’il t’a foncé dessus…. et c’est tout.

-Ouais, ça j’avais compris, merci Hoss.

-T’es vexé ?

-Non, mais avoue que c’est humiliant…

-Tu sais quoi, gamin, il a dû craquer en te voyant arriver avec ton petit noeud de cravate rouge…

-Pffff, n’importe quoi.

-ben si, c’est un bébé taureau, alors il réagit aux tout petits bouts de rouge…, ajoute Joe.

-Mais c’est vrai qu’il est tout mignon notre Corvet avec son noeud rouge.

-Ouais, pour un noeud, c’est un beau noeud, c’est d’ailleurs le seul truc de potable…. maintenant.

-Hein, quoi ? Mais…

-Ben oui, fiston, t’as pas vu l’arrière de ta chemise. Enfin si on peut encore appeler ça une chemise.

-Oh non, malheur… Votre père, il va dire quoi ?… Il m’a acheté cette chemise pour la cérémonie et elle est fichue…

-Bah, te tracasse pas pour pa.. On lui expliquera que t’as fait une mauvaise rencontre…

-Euh non ,Adam, ça c’est pas une bonne idée… Pa pourrait croire qu’il est allé traîner au saloon… Et vu ce qui s’est passé l’autre jour, faut peut-être pas insister…

-Ah oui , bien vu Hoss..

-C’est sûr que ça ferait beaucoup, de se faire charger par un taurillon, puis de se faire botter le cul par le taureau des Cartwright, réplique Joe malicieusement.

-Ah bon, il est taureau votre père ?

-Oh non, j’crois pas… Mais toi en revanche, il s’agit de te taire…. T’avises pas de lui dire ça; car tu risquerais de t’appeler Carpette; au lieu de Corvet. Tu sais ce qu’on dit , entre nous, quelle est la meilleure farce à faire à Ponderosa ?

-Pft; j’en sais rien.

-y’en a des dizaines à faire, à condition que notre père soit pas dans les parages…

-Oh oh, et à qui donnes-tu ce sage conseil ?

-Arg heum, tu es là, pa ?

-Oui. Et apparemment je fais bien de venir..

-Pa, on n’est pas sérieux, tu sais. C’est juste un peu d’humour…

-Mais oui… Juste un peu d’humour…

-Mais bien sûr Joseph…. Et bien dis donc, Corvet, que t’est-il arrivé ?

-Ben c’est à dire…

A ce moment, Corvet cherche Hoss du regard. Ce dernier le fixe avec sympathie et l’encourage….

-Mr Cartwright, je suis désolé, Hoss , Adam et Joe m’ont emmené voir les bêtes de chez Ezchechiel, et y a un petit taureau qui m’a foncé dessus…

-C’est lui qui t’as mis dans cet état-là ?

-Oui monsieur Cartwright. Je ne suis pas fier de moi, pardonnez-moi, j’ai abimé la chemise que vous m’avez achetée. Je travaillerai pour la rembourser….

-Non, Corvett, la chemise, c’est pour moi… Ce genre de hum mésaventures peut arriver à tout le monde, n’est-ce pas les garçons…

-Tu dis, pa …

-Je disais Adam, que ce genre de rencontres peut arriver à n’importe qui, même à des ranchers expérimentés.

-Heu oui, c’est certain pa…

-Bon, en attendant, va falloir te trouver quelque chose pour couvrir tes fesses…. Joe; tu peux lui passer un pantalon ?

-Ben c’est à dire que, pourquoi moi ?

-ça me semble évident, non ? Tu vois notre ami Corvet dans un des pantalons d’Hoss ? Allons..

-Pour le coup faudrait organiser une battue, juste pour le retrouver… Attention, on recherche un jeune garçon, égaré dans le pantalon de Hoss Cartwright… , claironne Adam en tournant autour de son frère.

-Ah ah très drôle, ronchonne le principal intéressé.

-Bon c’est entendu, Joe, tu lui passeras ton pantalon de travail et tu enfileras ton pantalon de costume.. Ce sera très bien pour le tribunal, n’oublie pas que tu dois être entendu comme témoin… Attention, là tout de suite je cautionne votre petit délire du moment parce qu’on n’a peu d’occasions de plaisanter, mais demain , les choses sérieuses commencent;… Je compte sur vous les garçons…

-Monsieur Cartwright, vous croyez qu’il va y avoir une pendaison ?

-Vois-tu Corvet, je ne suis pas juge; nous attendrons l’issue du procès.. Je dis bien nous, parce que toi, tu seras ailleurs…

-où je vais moi ?

-Tu es réquisitionné par le palefrenier pour faire tes corvées aux écuries de la ville…

Mine déconfite du gamin, bien évidemment.

-Nous ne sommes pas à Ponderosa, certes, mais tu as une punition à faire, tu n’avais pas oublié quand même…

-oui ben j’en connais un qui n’oublie pas.

-Tu disais ?

-Non, rien, je n’ai pas oublié, bien sûr…

-Bon les garçons, l’audience commence à 8h00, soyez à l’heure… Je vous laisse, vous avez quartier libre ce soir… Corvet, interdiction de….

-oui je sais , je rentre à l’hôtel…

-Ah bon, c’est ce que tu veux… Pas de problèmes..

-non non, non Monsieur Cartwright. J’étais sûr que vous alliez dire ça…

-comment peux-tu être sur de ce que je vais dire, voyons. Tu n’es pas devin, quand même..

-Ben non, excusez-moi.

-Donc je disais; tu as le droit de sortir, c’est pour moi le meilleur moyen de m’assurer que tu ne feras pas de bêtises. Les garçons, vous gardez les deux yeux sur lui… Joe, j’ai ta parole de ne pas boire ?

-Je tiens à avoir les idées claires face au juge, pour répondre à toutes ses questions..

-Joe, ça va ?

Entrainant son fils à part, Ben l’entoure de ses bras.

-Tu n’as rien à craindre, fils, tu diras ce que tu as vu, rien de plus.

-Je sais pa, n’empêche que je me sentirai mieux quand tout sera fini…

-Pense à Joan, tu crois qu’elle se sentira mieux pour autant ? Nulle trace d’agacement dans la voix de Ben, tout au plus de la tristesse et de l’abattement.

-Je sais Pa, je sais que je ne devrai pas dire ça.. Pardon.

-Bah, t’en fais pas… Je crois savoir ce que tu ressens… Nous serons tous là; et de toutes façons, le juge nous entendra tous.

-Quoi ?

-Ben oui Hoss, nous étions les seules connaissances de Henry, et puis n’oublie pas que je reste l’employeur de Marchildon.

 

 

******************

Il est bientôt cinq heures, le jour va bientôt se lever…. Ben se lève . Plus de sommeil, trop d’agitation dans la tête… Le soleil va briller sur la plaine, sur la ville et sur la salle dans laquelle se tiendra le procès… Et accessoirement le soleil brillera sur la tombe de Henry et sur la peine de Joan… Mais peut-être aura-t-elle des réponses à toutes ces questions, à cet enchaînement de drames… Ben veut y croire, il a pour lui la foi infinie qu’il a en la justice de son pays… Hier au soir, il a mis dans sa prière une ferveur spéciale, demandant au Très Haut de veiller sur cette femme épatante qui va faire face avec dignité et courage à une épreuve frisant l’intolérable… Ben espère la voir défier Marchildon du regard , il espère qu’elle osera le regarder avec ses mains sur son ventre pour bien pointer l’horrible réalité de ce crime qu’il a commis : il a tué le père de son enfant. Peut-être rira-t-il de son rire gras aux accents de son pays et de ses expressions que personne à part lui ne peut comprendre….

 

***************

-Devant ces yeux de femme; je m’apprête à rendre justice; déclare le juge Buckler…. Il n’y a qu’un seul Dieu,, mais il y aura plusieurs jurés.. J’en appelle à l’honneur et à la loyauté de chacun… Messieurs; je vais désigner quatre d’entre vous et vous viendrez prendre place à ma droite après avoir prêté serment.

Ben et ses fils ont pris place dans l’assistance, ils savent déjà que pas un seul ne sera désigné; étant donné qu’ils seront tous entendus comme témoin… le juge leur a bien précisé avant d’ouvrir officiellement la séance.

L’homme qui vient de prononcer ses paroles; est Edgar Buckler, grand et sec, aux cheveux blancs et au visage soigneusement rasé. Il parle d’une voix lente et maniérée qui lui confère une autorité qui va au-delà de son titre et de sa fonction. Il prend une feuille de papier dans son épais dossier et commence à lire.

 

-Accusé, levez-vous :Edmond Marchildon, vous êtes accusé d’avoir blessé mortellement mr Dexter. Avouez-vous ce crime dont vous êtes accusé ?

-je ne l’ai pas tué… Je me suis défendu. Il m’a sauté dessus…

-Etait-il armé ?

-Répondez, Marchildon, était-il armé ?

-Non, finit-il par bredouiller.

-J’appelle Adam Cartwright, à la barre…

Adam, se lève, pose son chapeau sur sa chaise et s’avance. Il est vêtu de son costume de ville; chemise blanche et veste noire qui retombe sur un pantalon gris-noir à rayures. Il jette un coup d’oeil à son père et se dirige vers le juge.

-Veuillez décliner votre identité

-Adam Abel Stoddart, né le 23 mai 1830 à Boston..

-Jurez-vous de dire toute la vérité, levez la main droite et dites « je le jure ».

-Je le jure.

-Bien; comment avez-vous fait la connaissance de l’accusé .

-Sur nos terres; je l’ai embauché. Mon père relevait de graves soucis de santé et c’est moi qui ai été chargé de recruter des hommes pour abattre du bois et charrier les troncs.

-Et donc Mr Marchildon s’est présenté.

-Oui, avec d’autres gars… Il était bosseur, costaud, ne rechignait pas à la tâche; nous lui avons donc donné un job.

-Quel employé est-il ?

-Sérieux, toujours à l’heure. Je n’ai jamais eu à me plaindre de lui….

-Comment était-il avec les autres ranchers ?? Bagarreur ?

-Pas du tout monsieur le Juge, il faisait son boulot point. Il ne se mêlait pas beaucoup avec les autres gars; mais à la limite; cela ne nous regarde pas… Une fois qu’ils ont fait leur journée de boulot, les gars sont libres de faire ce qu’ils veulent;

-Et donc, si je reprends ce qu’il y a dans le dossier, vous avez accompagné l’accusé en ville…

-Oui, c’est à dire que je l’ai trouvé inconscient sur nos terres… Alors je l’ai ramené au ranch et j’ai décidé de l’emmener jusque chez le docteur… En chemin, il a repris connaissance, mais comme nous n’étions qu’à quelques lieux de Virginia City, nous avons continué pour aller boire un coup.

-Dites-moi Monsieur Cartwright, vous allez souvent boire un coup avec vos gars ?

-Souvent, non, monsieur le juge, mais cela nous arrive…

-Et donc, venons-en à ce qui s’est passé dans le saloon… J’ai mené ma petite enquête auprès du shérif, mais j’aimerai entendre les faits de votre bouche… Monsieur Cartwright, le Tribunal vous écoute.

-Nous étions en train de manger et de siroter une bière..

-Mr Dexter était-il déjà là ?

-Oui, oui il mangeait à la table derrière nous… Soudain, il s’est jeté sur Edmond. Il a vu quelque chose tomber de sa poche… Henry a chopé Edmond par le col, en le traitant de voleur. Il avait reconnu un bracelet qui appartenait à sa mère… Edmond a alors planté son couteau dans le ventre de Mr Dexter…

Murmures désapprobateurs dans l’assemblée.

 

Soirée sur Virginia City.

Roy Coffee ramène Marchildon dans sa cellule….

-Il va être temps que ce procès se termine… , hein shériff… Serez plus obligé de me nourrir ni de m’entretenir…. J’ai eu de la flouxe de tomber dans un patelin pareil, plein de bidoux… Vous devez en collecter des taxes, ici…

-y a pas plus de richesses ici qu’ailleurs… Y a des gens qui travaillent dur pour gagner leur pain…

-Ah ouais, et vous, vous avez de la broue dans le toupet , enfin je veux dire, y a du boulot pour un shérif dans un coin paumé comme cui-là ? C’est un lieu de passage pour les bad guys ?

-je fais pas que ça, et des dans votre genre, on en voit pas tous les mois, heureusement… Notre petite ville n’a rien à faire avec des « hors la loi »comme vous … J’suis là pour assurer la tranquillité des honnêtes gens… Tenez, votre repas.

-j’ai quoi ce soir ?

-Lard grillé et pommes de terres . Et un bol de café…

-patates pilées ? C’est ça ? Une bonne purée de pommes de terre avec ce qu’il faut de lait et de fromage ?

-Oh je crois, c’est pas moi qui cuisine… , marmonne Roy en quittant la pièce…

-je vous invite pas, shériff, za pas assez de chaises…Pis astheure on peut pas aller sur le perron..

Roy ne répond pas…

-Vous savez, y a belle lurette que vous avez cessé d’être drôle… J’dis pas, dans d’autres circonstances….

-oh mais, vous pouvez pas vous calmer le pompon deux secondes; pis quoi, qu’est-ça peut vous faire à vous…. Ce gars là, l’est pas de votre famille….

Roy fait demi-tour. Rageusement il ouvre la cellule; fonce sur Marchildon et lui envoie son poing dans la face….

-Attrape-ça, et va te coucher mon gros. Au moins quand tu dors, tu dis pas de conneries.

Roy sort de la cellule en se frottant le poing… Il rejoint son bureau et prend son ceinturon, il va faire son tour de ville.

 

************un peu plus loin

Il croise la petite Amy…. Elle a un panier à la main et marche d’un pas vif en léchant un sucre d’orge…

-Bonsoir Monsieur le shériff.

-Oh bonsoir ma petite Amy… Où vas-tu comme ça ?

-Je vais voir ma grand-mère.. Maman m’a dit d’aller l’aider à ramasser les oeufs…

-Oh c’est bien, tu es une brave petite.. Ne t’attardes pas; promis ?

-Oui monsieur le shériff…

La petite poursuit son chemin et Roy reprend son ronde. Il marche en direction du saloon, s’assure que tout est calme.. Le procès de Marchildon a attiré pas mal de monde en ville et nombreux sont ceux qui s’entassent dans les chambres d’hôtel où qui se sont placés chez des habitants… Septembre est un mois qui fournit du travail et les bras sont toujours les bienvenus… Les fermiers croulent sous les pommes de terre qu’il faut mettre à l’abri , elles permettront de passer l’hiver… Roy n’aime pas trop quand des procès se déroulent dans sa juridiction… Ce n’est pas chose aisée quand même; personne n’aime à voir sa ville être le théâtre d’une pendaison… Ce n’est pas bon pour la réputation et l’image de la ville… Mais en même temps; il faut rassurer la population et en particulier les riches propriétaires; Tanner, Berts et Menilson, qui seraient bien tentés de financer la campagne de Roy Bean, tueur à gage qui veut à tout prix se faire élire shériff… Roy a eu maille à partie avec lui y a pas longtemps… Non décidément, ce procès l’enquiquine beaucoup…. Il lui faut veiller sur ce Marchildon de malheur, lui filer à manger et dont la surveillance l’empêche de vaquer à son travail habituel. En en attendant, les paperasses s’entassent sur son bureau… Et ça l’ennuie prodigieusement… Consciencieux comme il est, il ne peut pas être satisfait d’une situation pareille.. Et puis avec un assistant en moins, il est encore plus pris à la gorge… Larson Clark n’est pas réapparu depuis le jour où il lui a fait prendre la porte… Mais c’était un bon associé et son absence pèse…

-MONSIEUR MONSIEUR…. VITE….

La petite Amy arrive vers lui ventre à terre; à bout de souffle….

-Vite vite, Grand-mère ne répond pas…

Roy prend la petite par la main et l’entraîne un peu plus loin, pour l’éloigner du saloon…

-Calme-toi; respire un bon coup et explique-moi…

-Et ben, et ben, OUF OUF, je suis arrivée chez grand-mère et elle était même pas là.. La porte est ouverte, mais elle répond pas… J’ai regardé partout elle….

-Je viens avec toi.. On va la trouver….

Roy Coffee suit la petite fille. Il ne leur faut pas longtemps pour arriver à la ferme où habite la vieille dame… Elle y vit seule avec quelques poules , des porcs et deux vaches…. Elle garde aussi un boeuf dont la vente des meilleures pièces de viande lui rapporte quelques billets qui lui permettre de subsister…

-Mme Cunnighan, Mme Cunninghan, répondez, c’est Roy Coffee… Où êtes-vous…

Pas de réponse… Roy Coffee et la petite fille font le tour de la grange… Et ils finissent par découvrir Mme Cunningham , allongée par terre, les jambes coincées sous un fagôt de bois, le visage en sang et les bras sanguinolents de même…

-Grand-mère… Oh Grand-mère…

Amy se jette contre sa grand-mère et lui offre le réconfort de ses petits bras…

-Mme Cunningham, m’entendez-vous ?

-Oui, je vous entends….

-Que vous est-il arrivé ?

-Je voulais faucher un peu d’herbe pour les vaches. Je pense que la tête m’aura tournée…

-Avez-vous mal quelque part ?

-Non.

Amy a sorti son mouchoir et commence à taponner doucement la joue de sa grand-mère, de laquelle s’échappe un filet de sang qui rougit aussitôt le tissu blanc…

Roy Coffee passe ses bras autour du corps de la vieille dame et l’aide à se relever…

-Je vais vous conduire chez le docteur Martin.. Il me semble à moi qu’il vaut mieux recoudre cette vilaine coupure…

-Ce sera une branche qui m’aura gratigné.. Rien de grave…

 

 

***************

 

Nouvelle nuit à Virginia City…. Ben et Joan sont assis dans la salle de restaurant, dans une petite alcôve éclairée , à l’écart des autres clients… Joan est plongée dans la contemplation de sa tisane tandis que Ben sirote un dernier verre de brandy….

-buvez, Joan, ça va être froid….

Rien, rien, je n’ai rien appris aujourd’hui.. Ce procès, j’en attends peut-être trop…

-C’est seulement le premier jour, Joan… Demain, on en saura plus….

-Je l’espère Ben, je l’espère…. A quoi ça sert sinon…

-Espérance et confiance.. .Ayez confiance en la justice, Joan….

-Tant que vous êtes là; j’ai confiance…

-La justice ne ramènera ni Henry, ni sa mère…. Mais votre douleur aura été entendue…. Et puis vous saurez, j’en suis intimement persuadé…

-Oui, Ben, voudriez-vous m’emmenez faire un tour dehors ? J’ai un peu chaud….

-Mais avec plaisir, chère amie… Venez…

Ben se lève et va vers Joan… Il lui recule la chaise et lui tend son bras….

-N’oubliez pas votre châle…

-Oh merci;; Mais où avais-je la tête ?

Joan tend la main vers sa capeline et s’en saisit; avant de la déposer sur ses épaules…. Ben arrange le bord de dentelle sur les bras de la jeune femme et tous deux se dirigent vers la sortie….

-Atchoum; pardonnez-moi Joan… Atchoum…

-A vos souhaits, cher Benjamin.. Êtes-vous en train de vous enrhumer ?

-Oh non, pensez-donc…. Tout une plus une petite poussière qui vient me chatouiller le nez….

-Bah bah , regardez-vous, vous êtes sorti sans veste.. Cela ne me semble pas très raisonnable….

-Sans doute, mais je n’ai pas froid….

Tout en parlant, il porte sa main à sa gorge et entreprend de dénouer le noeud de sa cravate et déboutonne son col de chemise..

 

********

Des cris attirent leur attention… venant du saloon….

-Une bagarre; à tous les coups…

A ce moment, la vitrine explose…. Une chaise vient d’être lancée au travers des carreaux.. La boiserie explose, le verre s’amoncelle sur le sol au milieu des débris de chaises et de quelques bouteilles qui ont suivi la trajectoire de la chaise de bois et de paille…

Ben se retourne, fourre son noeud dans sa poche et s’apprête à courir vers le saloon… Joan tente de le retenir..

-Non Benjamin, n’y allez pas…

-Joan,

-Je ne veux pas, Benjamin, vous risquez de prendre un mauvais coup… Je ne supporterai pas de vous perdre….

-Tout ira bien, soyez tranquille…. Je veux juste m’assurer que les garçons n’y sont pas mêlés….

-Oh , allons, mais à quoi pensez-vous, Benjamin…

-Mais à rien, mais entre Corvet qui est un peu chatouilleux de la gâchette et mon plus jeune fils qui est encore plus susceptible; j’ai toutes les raisons de m’inquiéter…. Ma chère Joan, allez prévenir le shériff..

-Mais Benja…

-Ne discutez pas Joan, faites ce que je vous dis…. Il n’y a pas une minute à perdre…

Ben part au pas de charge , direction l’hôtel, il passe par l’escalier extérieur qui mène directement aux chambres.. Il ne lui faut pas plus de cinq minutes pour récupérer son colt et redescendre les marches quatre en quatre.. Il finit de boucler son ceinturon en bas et file vers le saloon… L’écho de la bagarre augmente; il perçoit des voix qui s’entremêlent dans le vacarme…

-Barney, tu vas me le payer….

Un solide gars, chemise à carreaux , jeans noirs et foulard marron autour de cou se retrouve affalé par terre, après être passé par les portes battantes, la tête la première…. Il se relève à quatre pattes, secoue la tête et tente de se remettre sur ses pieds…

-Ouh là ; qu’est-ce que j’ai pris….

Ben est auprès de lui et lui tend la main… Le gars accepte l’aide.

-Oh vieux, ça va aller , demande Ben Cartwright…

-Ouais; rien de cassé.. J’y retourne…

-Minute l’ami… Peux-tu me dire qui est à l’origine de la bagarre ? Pas un petit gars fluet , j’espère ?

-Non, si, euh non, j’crois pas… En fait, j’sais pas trop… ça a commencé, ben, tiens, j’sais plus trop comment…
Tandis que le type se gratte l’arrière du crâne, Ben commente son bavardage imprécis par un haussement d’épaules et se tourne vers le saloon…. Il a juste le temps de s’écarter; un autre type sort mordre la poussière…

-Et au suivant de ses messieurs…

Bon sang, la voix de….. Le sang de Ben ne fait qu’un tour…. Il va entendre causer du pays, c’est sûr… Ben plonge dans la mêlée…

-ADAM , ARRETE TOUT DE SUITE….

-ADAMMMMMMMMMMMMMM

Ben attrape son aîné par le col et le repousse en arrière…

-Pa, c’est pas ce que tu crois…

-SUFFIT, ADAM… JE CROIS CE QUE JE VOIS…..

-Mais enfin, arrête… Laisse-moi t’expliquer….

-NON, TU TE TAIS…… Où sont tes frères; et où est Corvet ?

-Hoss doit être …..Tiens le voilà.

-Où ?

-En-dessous du gros lard… Oui on voit pas bien.. Attends, voilà, regarde, c’est Hoss…

Hoss qui vient d’envoyer valdinguer son lourd chargement.. Le type fait un sacré beau vol plané et atterrit sur une table de jeu.. Les cartes, les pions et les verres de bière voltigent dans la grande salle…

-Hors d’ici ou je t’écrase ,

-MOI ? Tu me prends pour un cafard ? On va bien voir qui va écraser l’autre..

Hoss se retourne et envoie son coude dans le pif de l’insolent .

-On va bien voir qui va l’avoir le cafard maintenant….

-HEY MAIS QU’EST-CE QUI VOUS PREND…

-Ah manquait plus que lui…. lance un des gars qui tient encore debout;

Roy Coffee vient d’entrer dans le saloon… Il enjambe le type qui fait carpette après avoir été secoué par le Hercule de la famille Cartwright….

-Otez-vous de là, vous; lance-t-il d’une voix forte….

La bagarre cesse, les chapeaux mettent un peu de temps à retrouver la tête de leur propriétaire. Roy chasse ceux qui vivent hors de la ville…

-EN SELLE MESSIEURS. DU BALAI… VOS FEMMES VOUS ATTENDENT. ALLEZ DISPARAISSEZ.

En un court instant, le saloon se vide, quelques uns rejoindront l’hôtel ou quelques piaules ou une grange…

-Bon, on y voit un peu plus clair…. Ben, merci de m’avoir fait prévenir… Je hais ces procès qui ramènent toute la racaille et toute la viande saoule dans notre ville… J’ai pas que ça à faire, moi…

-Et Joan, où est-elle ?

-Elle est rentrée à l’hôtel…

-J’espère qu’elle fera pas de mauvaise rencontre..

-Non, elle est déjà à l’abri, ne te tracasse pas.

-Je vais moi aussi me rentrer… HOSS ADAM, ON Y VA . J’AI DEUX MOTS A VOUS DIRE…

Hoss rapplique ;

-¨Pa, tu vas quand même pas imaginer qu’on y est allé par plaisir.. Adam, tu lui as dit j’espère…

-ME DIRE QUOI ?

-Cher frangin, je n’ai rien eu le temps d’expliquer , vois-tu…

-PA, j’t’assure qu’on n’y est pour rien…

-ON VA EN REPARLER; Où est Joe ?

-Il a fait dégager Corvet, ils sont sortis tous les deux par derrière…

-Je suis sensé gober ça ?

-Pa, c’est la vérité.. Joe a emmené Corvet.

-Et bien tu vois, Ben, tout arrive… Ton Joe a pris du plomb dans la cervelle ; il a enfin compris qu’il était dans son intérêt de se tenir à l’écart des bastons….

-aussi miraculeux que cela puisse paraître, je dois reconnaître que je ne pensais pas voir ça un jour.

-Comme quoi, tout arrive; Ben..

-Oui, tout arrive… Et du coup ce sont mes deux grands dadais qui se mettent à distribuer les châtaignes…

-Hey, pa; c’est logique après les champig…..

Adam ne finit pas sa phrase; son père lui a lancé un de ses regards en coin, qui le fait se recroqueviller un peu plus dans le coin du mur…. Ben le fixe, les yeux mi-clos ; noirs et lançant des éclairs. Puis il cligne une fois des yeux et poursuit sa petite discussion avec Roy..

-J’ai hâte que ce satané procès se termine… On retrouvera tous un peu de paix et c’est pas moi qui m’en plaindrais…

-C’est pesant ; c’est certain.

-Ben oui, surtout que je n’ai pas que ça à faire.. La population a besoin de moi, tiens; tout à l’heure, la petite Amy Cunnigham est venu me trouver en pleurs.. Sa grand-mère ne répondait pas…Elle avait fait une chute derrière chez elle, et ne parvenait pas à se relever….

-Et comment va-t-elle ?

-Rien de cassé… Quelques égratignures… Elle a vu Paul et maintenant, elle se repose chez son fils et sa belle-fille… Bon je m’en retourne; la nuit va être longue, je le sens…

-à plus tard, Roy.

-Bonne nuit, Ben, bonne nuit les garçons.

 

************dans la rue

-Vous me décevez beaucoup tous les deux; vraiment;..

-Non mais c’est un peu fort; ça quand même. Tu te rends compte, Hoss; il ne nous croit pas…

-Non IL ne vous croit pas.

-Mais Pa, tu nous crois assez stupides pour aller déclencher une bagarre au saloon ? Hoss et moi, on a essayé d’intervenir quand on a vu que ça tournait au vinaigre …

-C’est bien vrai Hoss, c’est bien comme ça que ça s’est déroulé ?

-Oui pa… Bon je reconnais que les faits ne plaident pas en notre faveur.. Après-tout, j’étais bien mêlé à la bagarre quand tu es entré… Mais c’était pour faire le ménage, rien de plus..

-Aucun de vous quatre n’a provoqué ce pugilat débile ?

-Non pa. Je te promets que nous n’y sommes pour rien…

-Et toi Adam ?

-Purée mais c’est pas vrai.. Qu’est-ce qu’il te faut de plus ? La confiance règne; vin zou…

-Bon bon t’énerve pas; Très bien, excusez-moi les garçons… J’ai eu tort.. Je vous prie de bien vouloir m’excuser…

-Encore une fois , c’est tellement bon… AIE…..

-ça t’apprendra à manquer de respect à ton père… T’as beau avoir 29 ans et de grandes jambes, ça ne met pas ton matricule à l’abri d’une rencontre fâcheuse avec mon 44.

-Je vois ça Pa… T’es super souple, quand même…

-Et oui , tu vois, ton vieux débris de père peut encore lever la jambe pour te mettre son pied aux fesses…. Non mais.. Tiens-toi le pour dit…

-Si je venais à l’oublier, mon cerveau coccyxien se chargerait de me le rappeler.. Il a gardé en mémoire l’empreinte de ta main et de ta botte…

-Tu m’en vois ravi fils…. Allez en route mauvaise troupe… Le lit nous attend tous…

-HEY , Hého …

La voix de Joe vient couvrir les éclats de rire de Hoss et d’Adam…

-Ah voilà le dernier de mes fils… Viens voir, j’ai quelque chose à te dire, toi…

-Mais Pa, j’ai rien fait…. Hey, Hoss; Adam; vous lui avez pas dit ?

-Dit quoi ?

-Ben vous savez bien, quoi.. Que j’ai emmené Corvet dès que ça a commencé à faire vilain ?

Ben se rapproche de son fils; Joe n’en mène pas large… Ben se rapproche encore.. Joe voit déjà briller les yeux de son père, deux billes noires perçantes… Ben pose ses deux mains sur les épaules de son fils , avec tout le poids de son charisme et de sa prestance. Joe plie un peu les genoux. Ben continue de fixer son fils… Joe déglutit avec difficulté.. Ben intensifie son geste, quelle poigne. Joe se prépare mentalement à l’engueulade qui va suivre… Ben secoue son fils et daigne enfin ouvrir la bouche.

-Joe, je suis on ne peut plus fier de toi… Voilà si longtemps que j’attendais ça.. Tu viens de me faire le plus cadeau…

-Heu pa, tu sais, j’ai rien fait d’exceptionnel…

-Rien d”exceptionnel ? Te tenir à l’écart d’une bagarre ; tu appelles ça rien d’exceptionnel; mais pour moi, c’est quasi miraculeux…

-Oh ben si tu le dis…

 

-**** le lendemain au procès. Vers 10h00

-Voilà ce que j’ai à dire, Monsieur le Juge… Je le répète. J’ai agi sur ses ordres.

La stupeur vient de s’abattre sur la salle commune dans laquelle se tient le procès de Marchildon… La séance a été ouverte avec le témoignage de Joe qui a déclaré avoir vu Mme Dexter gisant au sol, sans vie. Joe a ainsi pu attester que feu monsieur Dexter avait demandé à rejoindre son ranch et y avait découvert sa mère.. La présence de monsieur Dexter à Ponderosa étant confirmé par Ben, Adam et Hoss; entendus chacun leur tour sur le déroulement des événements.

-Mais la cour ne s’explique pas comment vous êtes entré en contact avec elle…

La réponse de Marchildon est à la hauteur du personnage, insolent et démonstratif :

-Mais qué niaiseux, Mme Dexter mère et moi nous nous sommes connus à San Francisco… Je suis rapidement devenu l’homme dont elle avait besoin.. Elle avait entendu parler de mes dons, et moi je suis du genre au plus fort la poche…

-Quel genre de dons avez-vous, monsieur, à part celui de dédaigner l’autorité d’une cour de justice ?

-J’suis plutôt bollé, un gars qu’en a dans la tête; et je m’défends pas trop mal quand il s’agit de contrefaire…

-Vous avez donc rédigé de toute pièce un faux certificat de mariage impliquant feu Mr Dexter ?

-Oui.

-J’ai ici dans le dossier ce faux-document ainsi qu’une lettre qui a été remise à Mme Dexter, l’épouse de la victime… C’est également vous qui l’avez rédigée ?

-Oui.

-Est-ce que l’élimination physique faisait également partie du hum , de votre petit arrangement ?

-ça non, ce n’était pas prévu… Monsieur Dexter est venu se jeter sur moi, j’ai du me défendre.

Combien sont-ils dans la salle à se dire que décidément la terre engendre bien des fous ? Tous pensent à ce moment que le type est un monstre. Le verdict ne tardera pas à tomber .. De toutes façons, ils sont au moins dix prêts à le lyncher si d’ordinaire il devait s’en tirer.. Double crime, il a aucune chance de sauver sa peau… Il ne pourra même pas invoquer l’ivresse; seule circonstance atténuante retenue par certains juges lors de précédents procès… Mais ce n’est pas le cas; car ceux qui étaient au saloon et Adam le premier peuvent attester que Marchildon était sain d’esprit et sobre au moment où il a poignardé la victime.. Ben tord son chapeau de rage, une rage contenue…. Puis il pense à Joan, assise seule sur son banc… Il se lève silencieusement et vient s’assoir à côté d’elle.. .Elle est mortifiée. Ce qu’elle vient d’entendre l’a anéantie…. Elle ravale courageusement ses larmes mais quel effort… quasiment insurmontable.. Elle vient d’entendre qu’une femme a été capable de payer un homme pour détruire le bonheur de son propre fils.. Là tout de suite, elle ne pense pas à elle, mais à Henry; trahi par sa propre mère… C’est inimaginable…. Son mari tombé sous une arme bien plus tranchante que celle de la lame d’un couteau.. Comment une mère peut-elle être capable de faire une chose pareille à la chair de sa chair ??? Joan ne comprend pas; Joan ne réalise pas bien… pas encore… Elle relève doucement la tête lorsque Ben s’approche d’elle… Il passe son bras autour de son épaule; elle se laisse aller un instant contre lui puis se redresse….

 

*******Derrière des barreaux pour quelques heures encore.. Dehors, les hommes tapent et tapent sur les madriers et les planches , ils érigent ta potence, mon gars; se dit-il… Dernières heures de vie, et du coup, la liberté , elle est dans sa tête.. Il est libre de penser, ou de ne pas penser; et il compte bien en jouir de cette dernière liberté… Au procès, il a dit ce qu’il avait à dire… et il n’est pas peu fier de sa prestation.. Il est surtout content de ne pas endosser seul la responsabilité de ces crimes… Quand bien même il sera seul condamné et pendu, cette vieille greluche est associée à jamais à lui… Franchement, quelle bande, la vieille bourgeoise et le petit gars calligraphe passé de l’autre côté…. Jamais on a vu telle association de malfaiteur…. Et elle n’aura même pas eu le plaisir de le voir plonger, il l’a refroidie avant… Elle a essayé de se jouer de lui, elle l’a menacé; sans aucun regret qu’il a frappé; une fois, deux fois.. Il ne sait plus… Dans la pénombre de la pièce, il n’a sans doute pas bien vu… Mais il se rappelle le bruit : ses cris, les siens, leur accrochage, leur désaccord autour de la somme… Elle avait fixé la prestation à 1000 dollars; il en avait exigé 1500; elle avait dit non et avait menacé de tout révéler.. Et là, ça sentait pas bon… Qui l’aurait cru ? Contre la vieille, pas une chance ….

 

Insoumis et rebelle; mais insomnie qui finit par gagner…. Angoisse qui monte ; panique de l’animal cloitré… Le répit de l’aube; oui,; mais l’aube sera rideau qui s’ouvrira sur son déclin…. A quelle heure ont-ils décidé de lui allonger la nuque; ces pisseux de jurés ? On ne lui a pas donné l’heure….

 

********à l’hôtel .

Ben est dehors, il fume tranquillement sa pipe… Joan est montée se coucher. Adam et Hoss, passablement remontés après leur père ont préféré disparaître dans leur chambre, pour aller faire une partie de cartes avec Joe…

-Monsieur Cartwright ?

-Ho Corvet.. c’est toi… Pas encore couché ?

-Si si j’vais y aller… Demain je dois encore me lever tôt; j’ai du boulot qui m’attend… Mais c’est juste que…

-Allez fiston, approche…

Ben , toujours appuyé sur la barrière; lance un regard amical au jeune garçon :

-Tu fais du bon travail, je tiens à te féliciter… et doublement même. Hoss m’a glissé quelques mots, il paraît que la grange est impeccable… Je suis très fier de toi.

-.

Corvet est plus touché encore qu’il ne le laisse paraître… Ces compliments lui font chaud au coeur… Décidément ce monsieur Cartwright est vraiment un homme hors du commun, impressionnant, sévère; mais en même temps capable d’une telle bonté.. Voilà bien la première fois qu’il rencontre quelqu’un qui le met face à ses responsabilités et lui montre ses bons côtés… après avoir pointé ses erreurs et lui avoir donné une chance de les réparer..

-Monsieur Cartwright, je voulais vous remercier;..

-Me remercier; allons fiston… mais de quoi ?

-Vous êtes gentil avec moi….

Son dernier mot s’étouffe dans sa gorge… Il éclate en sanglots et tente de les masquer maladroitement dans sa manche de chemise….

-allez pleure fiston, ça va te faire du bien…..

Ben encore une fois, tend les bras, offre une épaule consolatrice; un corps solide et protecteur, comme un refuge insubmersible… Corvet se jette contre la poitrine de son patron et le serre de toute la force de ses bras…

-Hey..

Ben lève la tête; ses yeux s’emplissent de larmes,; là, devant ce gamin paumé qui s’accroche à lui…

-là la, fiston, ça va aller.. Je suis là…

Corvet renifle et s’essuie les yeux dans sa manche….

-j’sais pas c’qui m’arrive, pardon.

-Ne t’excuse pas, il est peut-être temps ; c’est tout… Tu as l’air d’en avoir gros sur le coeur…

-Je reconnais que j’ai du mal à me confier..

-J’ai cru comprendre ça fiston… Maintenant, n’oublie pas que je suis là…. Si tu as besoin de parler, j’aurai toujours du temps pour toi…

Les larmes reprennent de plus belle…

-et ben….

-Vous pouvez pas imaginer ce que ça fait d’entendre quelqu’un dire qu’il a du temps pour moi…

La vie c’est incroyable, se dit Corvet… Au moment où il se sentait si perdu, Mr Cartwright est venu lui tendre la main… C’est plus souvent contre un mur ou un tronc d’arbre qu’il a frotté ses joues que contre la poitrine d’un homme…. Longues journées à ravaler son ennui et son chagrin et voilà que cet homme entre dans sa vie et lui dit « j’ai du temps pour toi ».

 

**********7.50

 

Dans la cour, environ 40 personnes, les notables de la ville, les conseillers municipaux, et des curieux venus assister à l’exécution…. Et derrière les fenêtres qui donnent sur l’emplacement du châtiment , combien sont-ils à attendre, à scruter les allers et les venues des uns et des autres ?

Ben, Adam, Joe et Hoss sont là aussi; Joan est là….

Dayve, l’assistance de Roy Coffee monte sur l’échafaud, ajuste la corde de la potence et retourne ensuite dans la prison pour y chercher le condamné. Il ressort avec le shérif, tous deux ont le révolver à la ceinture et l’étoile qui étincelle…, le révérend Browne en paletot, avec à ses côtés le condamné à mort. Le cortège monte les seize marches de l’échafaud lentement, avec solennité même. Le révérend prie avec Marchildon qui se place sur la trappe du gibet. Dayve lui lie les bras et les jambes avec des courroies, couvre sa tête d’un bonnet noir et ajuste le nœud coulant de la corde qui lui enserre le cou.

-Dieu toi qui voit tout, prends pitié de cet homme qui va expier ses fautes…… Fais que le Bien triomphe du Mal….

A huit heures deux, Edmond Marchildon meurt….Au moment où le corps bascule lourdement dans le trou béant pratiqué dans le plancher de l’échafaud, un cri retentit alors que tout le monde s’est tu….

-NON……

L’auteur du cri se lance en courant vers la potence; mais quelqu’un a déjà parcouru la distance qui les sépare… Quelqu’un qui déjà a compris….

– calme-toi….

Celui qui a crié , c’est Corvet et celui qui a couru ; c’est Hoss….Il entoure de ses bras puissants le corps du gamin qui gesticule de douleur et de rage… Hoss l’emmène à part. Éprouvé, ce gamin est en désarroi, en peine, et cherche du réconfort. Et Hoss Cartwright, tout comme son père, sait prendre un bras, une main, offrir une épaule. Seules réponses à donner, celles qui sont les plus propices à l’apaisement. Le fait de reconnaître le chagrin par le toucher et l’attention, crée un climat de confiance. Cette communication tactile, bien que silencieuse, est une aide précieuse pour le jeune garçon désorganisé et ébranlé. Cela lui permet de se sentir soutenu à travers la souffrance. C’est un état de choc , une stupeur incommensurable.

-Rendez-le moi….

Un frisson parcourt l’assistance et, de la rue, où la foule a les yeux rivés sur les poutres du gibet , s’élève un murmure de sympathie. Paul Martin se précipite alors pour constater le décès et soutenir le corps. Dayve coupe la corde , le docteur et Roy, aidés de Ben et d’Adam mettent le corps de Marchildon en bière. La foule se disperse silencieusement.

Ben, suivi de peu par Paul Martin, se fraie un passage et joue un peu des coudes pour rejoindre son fils…. C’est un long, un très long regard qu’ils échangent….

 

********Dans la chambre d’hôtel.. Corvet est assis sur son lit.

De nombreux sentiments l’habitent , à ce moment…. isolement, culpabilité, inquiétude, gêne. Mort, il est mort, cette fois pour de vrai…. Pas une mort inventée, pas un scénario germé dans sa tête… Non, mort de la façon la plus effroyable qu’il soit… Ces terribles images ne quitteront jamais son esprit… Mort dans la honte et la vindicte populaire; mort d’avoir donné la mort, deux fois. Cet homme qui a triché, cet homme qui a menti; cet homme qui a assommé ; cet homme qui a poignardé, c’est son père…. Son père…

 

*******dans le couloir

-Quand as-tu su, Hoss ?

-Au tribunal, quand Marchildon a dit qu’il avait un don pour contrefaire. Tu sais pa , le jour où je suis retourné à Ponderosa , j’ai dû me lancer à la recherche du gamin. En réalité, il était dans la maison. Il a reconnu y être entré sans autorisation, il cherchait un crayon… Il voulait dessiner et son crayon n’avait plus de mine..

-Oh Hoss, je me sens tellement mal; mal pour ce gamin, à cause de ce à quoi il a assisté… Mon dieu, mais qu’avons-nous fait ?

-Pa, comment aurions-nous pu nous douter… Toi aussi tu l’as entendu parler de la mort de son père ?

-oui je crois.. Enfin, j’t’avoue que je sais plus exactement.

-Moi il m’a clairement dit que son père était mort dans une galerie….

-Que dieu lui vienne en aide, maintenant… Pauvre gosse…

 

********** Une semaine plus tard.

-Alors Joan, c’est décidé ?

-Oui, Benjamin.

Ses malles sont closes; cadenas fermé sur un passé, sur une vie. Elle n’emporte que quelques affaires; et puis ses rêves, ceux envolés, ceux qu’elles conservent encore dans son coeur;… Elle a perdu beaucoup; pas tout, mais beaucoup…. Elle n’est plus qu’une femme meurtrie. Mais elle n’est pas seule; elle porte en elle une vie; la vie de son enfant; le fruit de son amour pour Henry. Et dire qu’elle avait entendu les femmes de la tribu répéter si souvent que les femmes qui sont enceintes devaient éviter ce qui pourrait les perturber… Joan n’a rien évité, elle a tout affronté, elle a tout subi.

-Me voilà prête à rentrer chez moi, chez les miens..

-Laissez-moi vous accompagner, m’assurer que vous serez bien accueillie…

-Les choses sont différentes.. Le chef a rejoint le pays des braves. Son fils a repris le bâton de parole et la grande parure de son père… Il dirige la tribu avec sagesse.

-Je ne savais pas que le chef Numaga n’était plus…

-Je l’ai su le jour où je suis retournée à la tribu, quand vous étiez si malade.

-Oh Joan,

-Chut Benjamin, s’il vous plait. Ne dîtes rien, ce sera trop difficile….

-Mais Joan.

-Je sais ce que vous allez me dire; et sachez que je voudrai vous dire les mêmes mots.

-Alors si nous devons nous quitter, que ce soit un au revoir, et pas un adieu… Et permettez que…

Et prenant le visage de la jeune femme dans ses mains, Ben y dépose un baiser. A l’instant où ses lèvres touchent celles de Joan, le goût amer et salé d’une larme le fait reculer.

-Joan, pourquoi ?

-Je vous aime, Benjamin. Dès le premier jour où vous avez posé vos yeux sur moi, j’ai su que mon coeur allait vous appartenir. J’ai tenté d’oublier, j’ai essayé; Benjamin, mais comment dominer un sentiment, comment faire taire la voix de son coeur… Cette voix, j’ai réussi à l’endormir quand j’ai rencontré Henry, mais elle n’a jamais cessé de protester dans un coin de mon coeur…

-Oh Joan…ma douce.

Ben, à ce moment, ne peut s’empêcher de repenser à ce qu’Adam lui avait dit, le soir où ils rentraient de la soirée chez les Dexter. Ainsi Adam avait vu juste; tout comme il avait vu juste, déjà la première fois, en lui faisant comprendre que oui, Joan, allait faire davantage que s’adapter.. Dès le début, il avait compris que la jeune blanche chassée de la tribu s’attachait à Ben Cartwright.

Ben tient la jeune femme contre lui, elle s’écarte un peu, il ne veut pas lui lâcher la main… Il la retient encore un peu… Il la ramène près de lui, l’enserre dans ses bras.

-Il vaut mieux que je parte. Je veux me retrancher auprès des miens… Me mettre à l’abri. J’ai eu trop mal; Benjamin. J’ai cru que j’allais être heureuse dans ce nouveau monde; le monde que vous avez ouvert , ce monde que vous m’avez offert…

-Pardon Joan, ce n’est pas la vie que je souhaitais pour vous…..

-Vous n’y êtes pour rien, Benjamin…. Et sachez qu’à chaque lever de lune; à chaque saison , j’aurai une pensée pour vous; Benjamin…. Et dernière chose; Benjamin, occupez-vous de ce jeune garçon. Soyez un second père pour lui.. Faîtes avec lui ce que vous avez fait pour moi et pour tant d’autres;; soyez un guide…..

-Tout ce que vous voudrez; ma chère Joanie….

 

******

Ben s’éloigne, le coeur lourd. S’éloigner encore; ne pas se retourner. Surtout ne pas se retourner; se retourner ce serait déjà y retourner.. Quand bien même sa peine est grande, il doit la laisser, il doit respecter sa décision…. Il est malheureux de laisser la femme qu’il aime… Sur sa peau tannée par le soleil, marquée par les années, une larme coule. Il a vu Joan disparaître dans le tipi des Lunes ; réservé aux femmes… Finalement, il se rend compte que construire des maisons solides comme un roc ne met pas les hommes à l’abri du malheur. Le tipi lui apparaît comme un havre de paix : peau tendu sur 28 bâtons; 28 comme le cycle de la lune. Et 9 pièces de peaux cousues ensemble, comme les neuf mois que dure la grossesse… Joan lui a décrit cette tente de l’attente; les femmes de la tribu veilleront sur elle et l’aideront à l’aube des premières douleurs…

 

Epilogue

Que la plaine est morne au moment des au revoirs. Ses yeux couleur des bois, son front indocile et lisse lui manquent déjà, lui manqueront encore demain et les autres matins.. Oh Joan, je ne voulais pas vous voir partir. J’ai aimé tout de suite votre coeur d’enfant, votre visage de femme décidée, votre charme de femme courageuse. Vos colères, vos insultes, votre insoumission …. Je ne vous oublierai pas, Joan…..

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