{"id":4054,"date":"2007-04-16T13:20:24","date_gmt":"2007-04-16T17:20:24","guid":{"rendered":"https:\/\/bonanzabrand.info\/library\/?p=4054"},"modified":"2025-02-27T12:11:30","modified_gmt":"2025-02-27T17:11:30","slug":"adam-a-paris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bonanzabrand.info\/library\/?p=4054","title":{"rendered":"Adam a Paris (by ViveAdam)"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"label\" style=\"color: #000000;\">Summary:\u00a0<\/span><span style=\"color: #000000;\">D\u00e9go\u00fbt\u00e9 par la trahison de laura, Adam quitte Ponderosa. Ses pas vont le mener \u00e0 Paris o\u00f9 l&#8217;attendent la r\u00e9ussite et l&#8217;amour \u00a0<\/span><\/p>\n<p><span class=\"label\" style=\"color: #000000;\">Rated:<\/span><span style=\"color: #000000;\">\u00a0K+ \u00a0WC \u00a025,000<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"color: #000000; text-align: center;\"><strong>Adam a Paris<\/strong><\/div>\n<div id=\"pagetitle\" style=\"color: #000000;\"><\/div>\n<div class=\"chaptertitle\" style=\"color: #000000;\"><strong>Chapter 1<\/strong> &#8211; Paris, c&#8217;est du champagne by ViveAdam<\/div>\n<div class=\"chapter\" style=\"color: #000000;\">\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Tacatacata, tacatacata, tacatacata, tac, tac, tac, tacatacata, tacatacata, tacatacata, tactac, tactac, tactac, \u00ab\u00a0je suis Br\u00e9silien, j\u2019ai de l\u2019or\u00a0\u00bb, tacatacata, tacatacata, \u00ab\u00a0et j\u2019arrive de Rio-de-Janeiro\u00a0\u00bb, tactac, tactac, tacatacata\u2026<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam Cartwright ferma les yeux pour \u00e9chapper \u00e0 la volubilit\u00e9 de l\u2019un des occupants du wagon et pour mieux se laisser bercer par le bruit au rythme al\u00e9atoire du train qui l\u2019emmenait de Calais vers Paris. Il avait travers\u00e9 la Manche le matin m\u00eame et comptait arriver \u00e0 la gare du Nord aux alentours de sept heures du soir.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Somnolent sans vraiment dormir, il repassa dans son esprit les \u00e9v\u00e9nements qui l\u2019avaient conduit de la propri\u00e9t\u00e9 de son p\u00e8re, en plein Nevada, \u00e0 ce pays de France qu\u2019il ne connaissait gu\u00e8re qu\u2019\u00e0 travers des livres et la rencontre \u00e9pisodique de quelques Fran\u00e7ais.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Tout avait commenc\u00e9, trois ans plus t\u00f4t, en 1860, \u00e0 la mort de Frank Dayton. Il ne s\u2019\u00e9tait pas, \u00e0 proprement parler, r\u00e9joui de la mort de cet ivrogne mais ce d\u00e9c\u00e8s avait, en quelque sorte, ouvert la porte \u00e0 un sentiment qu\u2019il gardait soigneusement en cage\u00a0: l\u2019amour qu\u2019il portait \u00e0 son \u00e9pouse d\u00e9laiss\u00e9e, Laura. Cette jeune femme blonde et gracile l\u2019avait \u00e9mu d\u00e8s qu\u2019elle \u00e9tait apparue, toute jeune maman, dans le hameau qui se constituait peu \u00e0 peu \u00e0 proximit\u00e9 de Ponderosa, au bord de la route menant \u00e0 Virginia City. Elle arborait en toute occasion un air path\u00e9tique qui avait r\u00e9veill\u00e9 en lui la fibre protectrice. Mais la sachant mari\u00e9e, il s\u2019\u00e9tait lui-m\u00eame persuad\u00e9 qu\u2019il n\u2019\u00e9prouvait pour elle que de l\u2019amiti\u00e9. Son brusque veuvage lui avait permis de s\u2019avouer la v\u00e9rit\u00e9\u00a0: ce n\u2019\u00e9tait pas un regard d\u2019ami qu\u2019il jetait sur la belle \u00e9plor\u00e9e, c\u2019\u00e9tait un regard d\u2019homme anim\u00e9 \u00e0 la fois de tendresse et de d\u00e9sir.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il avait d\u00fb, avant toute chose, apprivoiser la fille de Laura, la jeune Peggy, qui, montrant pour son p\u00e8re une v\u00e9ritable d\u00e9votion, refusait d\u2019admettre une mort que, d\u2019ailleurs, sa m\u00e8re lui avait soigneusement cach\u00e9e. Il s\u2019\u00e9tait ensuite d\u00e9clar\u00e9 et leurs fian\u00e7ailles, accueillies avec r\u00e9ticence par son p\u00e8re, Ben Cartwright avaient \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9es \u00e0 toutes leurs relations, voisins, amis, familles lointaines. Il avait commenc\u00e9 \u00e0 b\u00e2tir leur maison mais une chute accidentelle avait interrompu son \u00e9lan. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0, alors qu\u2019il \u00e9tait vuln\u00e9rable et diminu\u00e9, ignorant s\u2019il pourrait un jour se resservir de ses jambes paralys\u00e9es, qu\u2019il avait appris une double trahison, celle de Laura et de son cousin, Will Cartwright. Tandis qu\u2019il s\u2019\u00e9chinait \u00e0 monter les cloisons et le toit qui devait abriter leur vie conjugale, sa fianc\u00e9e s\u2019\u00e9tait \u00e9prise de son cousin.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam Cartwright \u00e9tait un homme totalement d\u00e9pourvu de mesquinerie\u00a0: il avait donc g\u00e9n\u00e9reusement lib\u00e9r\u00e9 Laura de son engagement et avait regard\u00e9 sans mot dire les deux amoureux s\u2019\u00e9loigner vers leur avenir mais dans le silence de son c\u0153ur, il avait terriblement souffert. Les mois qui avaient suivi avaient \u00e9t\u00e9 durs\u00a0: non seulement il lui fallait lutter pour recouvrer l\u2019usage de ses jambes et retrouver des forces mais il lui fallait surmonter les deux blessures d\u2019amour et d\u2019amour-propre qui lui avaient \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9es. Sans compter le pin\u00e7on de regret que lui causait le souvenir de la petite Peggy qui lui avait si totalement ouvert son c\u0153ur quand elle avait cru qu\u2019il deviendrait son beau-p\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Quelques mois plus tard, aux yeux de ses fr\u00e8res, Hoss et Joe, Adam \u00e9tait redevenu pratiquement le m\u00eame homme qu\u2019avant sa chute. Il partageait leur vie, travaillait plus que jamais, avait retrouv\u00e9 son humeur sarcastique dont ils faisaient souvent les frais. Toutefois, \u00e0 de petits d\u00e9tails, Ben Cartwright se rendait compte que son fils \u00e9tait plus profond\u00e9ment affect\u00e9 qu\u2019il ne le laissait para\u00eetre\u00a0: il trouvait r\u00e9guli\u00e8rement de bonnes excuses pour ne plus participer aux r\u00e9unions organis\u00e9es par le voisinage, quand il grattait sa guitare, c\u2019\u00e9tait pour fredonner des airs m\u00e9lancoliques. Ho-Psing \u00e9galement, le factotum de la maison, qui avait connu Adam tout jeune homme se rendait compte de son d\u00e9senchantement. Adam, en effet, ne baissait jamais la garde quand il se savait observ\u00e9 par ses fr\u00e8res ou son p\u00e8re mais Ho-Psing \u00e9tait le t\u00e9moin non remarqu\u00e9 des moments o\u00f9 le Premier-N\u00e9, comme il l\u2019appelait, se laissait aller, se croyant \u00e0 l\u2019abri des regards.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam avait toujours \u00e9t\u00e9 un penseur et un pensif. Il n\u2019\u00e9tait pas homme \u00e0 s\u2019\u00e9tourdir et \u00e0 fuir l\u2019introspection. Il avait donc pris le temps d\u2019analyser ses r\u00e9actions et s\u2019\u00e9tait rendu compte qu\u2019en rompant leurs fian\u00e7ailles, Laura avait port\u00e9 un coup mortel aux r\u00eaves qu\u2019il \u00e9difiait depuis son retour de l\u2019universit\u00e9. Pendant longtemps, en effet, il avait imagin\u00e9 qu\u2019il se marierait et ferait fructifier sa part de Ponderosa tout en continuant \u00e0 \u00e9pauler son p\u00e8re dans la gestion du domaine jusqu\u2019\u00e0 ce que ses fr\u00e8res l\u2019imitent. Il avait projet\u00e9 de s\u2019impliquer dans la vie politique et de contribuer \u00e0 la modernisation du pays. Il savait, sans faire de p\u00e9ch\u00e9 d\u2019orgueil, qu\u2019il en avait l\u2019\u00e9toffe. Mais tous ces projets n\u2019avaient de signification que s\u2019il avait, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, une compagne pr\u00eate \u00e0 participer \u00e0 l\u2019aventure. Son premier coup de foudre avait tourn\u00e9 court\u00a0: il avait jet\u00e9 son d\u00e9volu sur la fille d\u2019un quaker, R\u00e9gina Darien et il \u00e9tait vite apparu qu\u2019il \u00e9tait incapable de faire table rase de son \u00e9ducation pour adh\u00e9rer aux convictions de la jeune femme, de m\u00eame qu\u2019elle \u00e9tait hors d\u2019\u00e9tat de franchir le foss\u00e9 qui les s\u00e9parait. Il avait ensuite cru, nouveau Pygmalion, trouver l\u2019amour aupr\u00e8s d\u2019une sauvageonne d\u2019origine su\u00e9doise qu\u2019il comptait ramener \u00e0 la civilisation et prendre pour femme, mais la malheureuse avait d\u00fb se sacrifier pour lui en se livrant \u00e0 une tribu d\u2019indiens qui la prenaient pour une divinit\u00e9 ancestrale. Il ne l\u2019avait jamais revue.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sa derni\u00e8re tentative avort\u00e9e l\u2019avait convaincu qu\u2019il ne pourrait jamais r\u00e9aliser son r\u00eave. C\u00e9libataire il \u00e9tait, c\u00e9libataire il resterait. Aussi ne voyait-il aucune raison de rester \u00e0 Ponderosa si ce n\u2019\u00e9tait pas pour y faire souche.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il \u00e9tait donc all\u00e9 trouver son p\u00e8re, lui avait confi\u00e9 le r\u00e9sultat de sa m\u00e9ditation et lui avait fait part de son d\u00e9sir de renouer avec le m\u00e9tier qu\u2019il avait appris \u00e0 l\u2019universit\u00e9, l\u2019architecture. Ben Cartwright avait bien tent\u00e9 de le retenir en lui proposant d\u2019exercer son m\u00e9tier sur place mais Adam lui avait r\u00e9pondu que c\u2019\u00e9tait aussi le pays et ses souvenirs qu\u2019il fuyait. Malgr\u00e9 les supplications tendres de Hoss et les impr\u00e9cations de Joe qui n\u2019\u00e9taient, il le savait bien, que sa mani\u00e8re \u00e0 lui d\u2019exprimer l\u2019affection, il avait fait ses bagages et avait gagn\u00e9 la Nouvelle-Angleterre.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">A Boston, il s\u2019\u00e9tait rendu chez l\u2019homme d\u2019affaires de son grand-p\u00e8re, Abel Stoddard qui lui avait laiss\u00e9 un p\u00e9cule auquel il n\u2019avait jamais touch\u00e9 et qui fructifiait tranquillement sur un compte bancaire. Apr\u00e8s lui avoir donn\u00e9 le dernier \u00e9tat de ses finances, l\u2019homme de loi l\u2019avait retenu, ayant \u00ab\u00a0des r\u00e9v\u00e9lations \u00e0 lui faire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Il faut\u00a0\u00bb, lui avait-il dit, \u00ab\u00a0que je vous parle de votre grand-m\u00e8re maternelle, la femme d\u2019Abel Stoddard. Elle faisait partie de la puissante famille Rochester qui a donn\u00e9 son nom \u00e0 la ville bien connue, pr\u00e8s de New-York. C\u2019\u00e9tait une jeune femme ravissante, raffin\u00e9e, ayant re\u00e7u la meilleure \u00e9ducation possible. Elle \u00e9tait tomb\u00e9e \u00e9perdument amoureuse de ce jeune officier de marine qu\u2019elle avait rencontr\u00e9 alors qu\u2019elle accompagnait son p\u00e8re dans un voyage d\u2019affaires en Europe. Il faisait partie de l\u2019\u00e9quipage et, para\u00eet-il, elle guettait ses moments de pause pour le rejoindre et converser avec lui. Le p\u00e8re ne s\u2019\u00e9tait rendu compte de rien mais \u00e0 leur retour, quand elle lui fit part de son intention d\u2019\u00e9pouser votre grand-p\u00e8re, il se mit dans une col\u00e8re effroyable et l\u2019exp\u00e9dia dans une pension pour jeunes filles disons, r\u00e9calcitrantes. Votre grand-m\u00e8re, avec patience et ent\u00eatement, attendit d\u2019\u00eatre majeure et, \u00e0 peine lib\u00e9r\u00e9e de son couvent, \u00e9pousa son marin contre la volont\u00e9 de sa famille. Malgr\u00e9 la mal\u00e9diction prononc\u00e9e par son mari, sa m\u00e8re garda le contact et continua, en secret, \u00e0 correspondre avec sa fille. Elle r\u00e9ussit \u00e0 voir sa petite-fille et quand celle-ci devint orpheline (vous savez que votre m\u00e8re a perdu sa propre m\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e2ge de treize ans), elle tenta de la r\u00e9cup\u00e9rer pour terminer son \u00e9ducation mais votre grand-p\u00e8re s\u2019y opposa fermement. A partir de ce moment-l\u00e0, tout contact fut d\u00e9finitivement rompu avec les Rochester. Quand votre arri\u00e8re-grand-m\u00e8re mourut, elle laissa un testament par lequel elle demandait \u00e0 son fils et \u00e0 sa lign\u00e9e de renouer avec la descendance de sa fille, descendance dont vous \u00eates l\u2019unique repr\u00e9sentant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Quand ce d\u00e9c\u00e8s a-t-il eu lieu\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Il n\u2019y a que deux ans car votre arri\u00e8re-grand-m\u00e8re est morte \u00e0 quatre-vingt-treize ans. Elle avait eu ses enfants tr\u00e8s jeunes. Votre grand-oncle, qui a lui-m\u00eame soixante-dix ans, a commenc\u00e9 par rechercher votre m\u00e8re, dont il ignorait la mort pr\u00e9matur\u00e9e puis a appris votre existence. Mais comme il a une peur bleue de l\u2019Ouest qu\u2019il assimile \u00e0 une contr\u00e9e sauvage, il a estim\u00e9 qu\u2019il ne prendrait contact avec vous que si vous manifestiez de l\u2019int\u00e9r\u00eat pour la vie dans l\u2019Est. Mes instructions \u00e9taient, si vous veniez jusqu\u2019\u00e0 moi, de vous transmettre une invitation chez lui, \u00e0 Rochester.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam se souvenait de son entr\u00e9e dans le riche h\u00f4tel particulier de son grand-oncle. Il portait, selon la mode en usage dans l\u2019Est, un costume de flanelle grise, la veste cintr\u00e9e descendant jusqu\u2019\u00e0 mi-cuisse et recouvrant un gilet de lainage gris clair. Le tout n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas \u00e9gay\u00e9 par la cravate d\u2019un noir aust\u00e8re mais cela ne l\u2019emp\u00eachait pas, bien au contraire, d\u2019avoir grande allure. Il avait \u00e9vit\u00e9 les tenues plus fantaisistes, \u00e0 la fois par go\u00fbt personnel et parce qu\u2019en ce d\u00e9but de la guerre civile, les hommes trop richement habill\u00e9s \u00e9taient facilement catalogu\u00e9s comme sudistes.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">L\u2019oncle Frank avait manifestement \u00e9t\u00e9 satisfait \u00e0 la vue de son petit-neveu. Il l\u2019avait longuement interrog\u00e9 et s\u2019\u00e9tait montr\u00e9 agr\u00e9ablement surpris d\u2019apprendre que celui-ci avait en poche un dipl\u00f4me d\u2019architecture. Ses pr\u00e9ventions \u00e9tant tomb\u00e9es, il s\u2019\u00e9tait employ\u00e9 \u00e0 trouver \u00e0 l\u2019h\u00e9ritier de sa s\u0153ur une place chez l\u2019un des plus c\u00e9l\u00e8bres architectes de Rochester et tr\u00e8s vite, les connaissances enfouies dans la m\u00e9moire du jeune homme \u00e9taient remont\u00e9es \u00e0 la surface. En moins d\u2019un an, Adam s\u2019\u00e9tait vu confier la construction de plusieurs h\u00f4tels particuliers.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam se serait peut-\u00eatre install\u00e9 \u00e0 Rochester s\u2019il n\u2019y avait eu la guerre. Par respect \u00e0 la fois pour son p\u00e8re qui pr\u00f4nait la neutralit\u00e9 et pour son jeune fr\u00e8re Joe dont il connaissait, sans les partager, les convictions sudistes, il r\u00e9pugnait \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019appel de Lincoln, lanc\u00e9 le 13\u00a0avril 1861, mais ne voulait pas, ne pouvait pas rester inactif. Par l\u2019interm\u00e9diaire de son grand oncle, l\u2019entourage du Pr\u00e9sident Lincoln le contacta pour une mission de renseignement qui devait le conduire en Angleterre. Lincoln, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, s\u2019inqui\u00e9tait de l\u2019attentisme de Palmerston. Il voulait savoir quel atout jouer afin d\u2019\u00e9viter que le Royaume-Uni ne bascule dans le camp des Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s. Parmi d\u2019autres \u00e9missaires, Adam fut envoy\u00e9 aupr\u00e8s d\u2019un architecte en renom \u00e0 la Cour de la reine Victoria. Tout en y exer\u00e7ant son art, il acquit la conviction que le seul frein \u00e0 la reconnaissance de la Conf\u00e9d\u00e9ration par les Etats europ\u00e9ens, c\u2019\u00e9tait l\u2019esclavage. Il en informa le Pr\u00e9sident Lincoln et contribua certainement \u00e0 la d\u00e9claration du 22\u00a0septembre 1862 par laquelle Lincoln proclamait l\u2019\u00e9mancipation des esclaves.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Une fois sa mission accomplie et sa conscience apais\u00e9e quant \u00e0 sa participation \u00e0 la cause qu\u2019il soutenait, il avait d\u00e9cid\u00e9 de ne pas retourner dans son pays tant que celui-ci \u00e9tait d\u00e9chir\u00e9 par la guerre. Non qu\u2019il e\u00fbt peur, mais il savait que, s\u2019il rentrait, il lui faudrait prendre les armes, c\u2019\u00e9tait in\u00e9vitable pour un homme de son \u00e2ge, c\u00e9libataire et vivant \u00e0 Rochester, et il voulait \u00e0 tout prix \u00e9viter de faire couler le sang de ses concitoyens.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">C\u2019est alors qu\u2019un jeune architecte londonien, Linton, lui parla du Baron Haussmann et du nouveau Paris que celui-ci dessinait. Avec le soutien inconditionnel de l\u2019empereur Napol\u00e9on III, il avait entrepris un vaste plan d\u2019urbanisation comportant le percement de plusieurs grands boulevards, la d\u00e9molition de nombreux anciens b\u00e2timents et la construction d\u2019immeubles bourgeois au go\u00fbt du jour. Le travail ne manquait pas car, non content de transformer Paris, le baron voulait l\u2019agrandir et\u00a0 y avait donc annex\u00e9 les villages d\u2019Auteuil, de Passy, de Grenelle et de Montmartre. Il \u00e9tait question, \u00e9galement, d\u2019am\u00e9nager des parcs et jardins. Les nouveaux riches s\u2019arrachaient les services des architectes pour se faire construire de vastes h\u00f4tels. Pourquoi ne pas participer \u00e0 l\u2019aventure\u00a0?<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam se dit que, pour une fois, il avait l\u2019occasion de montrer ce qu\u2019il valait. A Rochester, les amateurs de racontars avaient beau jeu de dire qu\u2019il ne devait sa situation qu\u2019au \u00ab\u00a0piston\u00a0\u00bb familial\u00a0; \u00e0 Londres, on pouvait imaginer qu\u2019il avait acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 son poste gr\u00e2ce aux pressions exerc\u00e9es par les Services secrets. A Paris, il ne devrait sa r\u00e9ussite qu\u2019\u00e0 son propre m\u00e9rite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le train ralentissait, l\u2019arrachant \u00e0 sa somnolence. Il ouvrit les yeux pour d\u00e9chiffrer l\u2019\u00e9criteau annon\u00e7ant le nom de la gare\u00a0: Amiens.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Amiens, Amiens, cinq minutes d\u2019arr\u00eat\u00a0\u00bb cria la voix lointaine d\u2019un homme en uniforme marchant le long de la voie.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il tendit l\u2019oreille. Il avait du mal \u00e0 comprendre les hommes de la campagne \u00e0 cause de leur accent. Il avait appris le fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et pendant longtemps, n\u2019avait pas eu l\u2019occasion de le pratiquer. A Rochester puis \u00e0 Londres, il s\u2019\u00e9tait astreint \u00e0 lire des livres en fran\u00e7ais ou en espagnol pour entretenir ses connaissances en langues \u00e9trang\u00e8res mais c\u2019\u00e9tait autre chose de parler. Il esp\u00e9ra que, dans la capitale, il rencontrerait des personnes parlant anglais.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le train repartit. Adam consulta sa montre\u00a0: encore deux heures et demie de voyage. Le Br\u00e9silien \u00e9tait parti au wagon-restaurant accompagn\u00e9 de deux femmes auxquelles il avait propos\u00e9 une boisson chaude. Il en profita pour \u00e9tirer ses jambes et repartit dans sa r\u00eaverie.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le paysage qui d\u00e9filait sous ses yeux \u00e9tait bien diff\u00e9rent de Ponderosa. On \u00e9tait fin mars. Pas de pins, ici mais des pommiers, dont certains d\u00e9j\u00e0 en fleur, des ch\u00eanes, des saules o\u00f9 les bourgeons commen\u00e7aient \u00e0 pointer, des maisons de brique rouge ou de pierre meuli\u00e8re \u00e0 deux \u00e9tages. Rien \u00e0 voir avec la maison dont il avait dessin\u00e9 les plans et qu\u2019il avait construite de ses mains avec l\u2019aide de son p\u00e8re. L\u00e0-bas, le bois \u00e9tait roi, les maisons \u00e9taient plus basses, plus abrit\u00e9es. \u00ab\u00a0Il faut dire\u00a0\u00bb, pensa-t-il, \u00ab\u00a0que leur soleil est bien timide par rapport au n\u00f4tre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Bient\u00f4t avril\u00a0! Hoss devait \u00eatre bien occup\u00e9 avec le b\u00e9tail. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque des v\u00ealages. Ici aussi, on voyait des troupeaux de vache avec les veaux pendus au pis de leur m\u00e8re. Bient\u00f4t, il faudrait les marquer. C\u2019\u00e9tait lui, auparavant, qui menait cette op\u00e9ration. Il eut soudain un souvenir qui le fit sourire. Melinda\u00a0! Melinda Banning. Sa m\u00e8re, r\u00e9solue \u00e0 la marier \u00e0 Joe, l\u2019avait forc\u00e9e \u00e0 venir assister au marquage des veaux. La pauvre petite s\u2019\u00e9tait \u00e9vanouie. Une jolie fille, cette Melinda. Avec un soup\u00e7on de fatuit\u00e9, Adam se souvint comment elle s\u2019\u00e9tait jet\u00e9e sur lui pour l\u2019embrasser. Certainement, il n\u2019aurait pas eu grand chose \u00e0 faire pour la s\u00e9duire mais son jeune fr\u00e8re s\u2019\u00e9tait amourach\u00e9 d\u2019elle jusqu\u2019\u00e0 vouloir l\u2019\u00e9pouser. Il s\u2019\u00e9tait effac\u00e9 de bonne gr\u00e2ce. Il n\u2019\u00e9tait pas amoureux de la jeune fille et n\u2019\u00e9tait pas homme \u00e0 profiter des avances d\u2019une demoiselle \u00e9duqu\u00e9e dans la perspective d\u2019un mariage. Conform\u00e9ment aux m\u0153urs de son \u00e9poque, Adam avait trac\u00e9 une fronti\u00e8re infranchissable entre les filles de bonne famille et les femmes de \u00ab\u00a0mauvaise vie\u00a0\u00bb. Avec les unes, on ne d\u00e9passait pas le marivaudage. Tout au plus se permettait-on un baiser ou deux. Avec les autres\u2026<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Qu\u2019\u00e9tait-elle devenue, il l\u2019ignorait. Joe avait finalement mis peu de temps \u00e0 se remettre. Sans doute sentait-il instinctivement qu\u2019il avait plus aim\u00e9 un mirage que Melinda elle-m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">La pens\u00e9e de Joe r\u00e9veilla en lui un regret aigu. Cela faisait si longtemps qu\u2019il \u00e9tait sans nouvelles. Tant qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 Rochester, il avait entretenu une correspondance r\u00e9guli\u00e8re avec son p\u00e8re. Il lui avait racont\u00e9 les r\u00e9v\u00e9lations du notaire, lui avait d\u00e9peint le grand-oncle, les cousins dont il avait fait connaissance, ce qui avait beaucoup int\u00e9ress\u00e9 Ben . Ce dernier avait m\u00eame projet\u00e9 un voyage mais avait d\u00fb y renoncer aux premi\u00e8res rumeurs de guerre. A partir de ce moment-l\u00e0, l\u2019essentiel des lettres qu\u2019il \u00e9crivait n\u2019avait d\u2019autre but que de dissuader Adam de s\u2019impliquer dans la guerre. C\u2019\u00e9tait son obsession. Aussi Adam s\u2019\u00e9tait-il bien gard\u00e9 de lui parler de la v\u00e9ritable raison de son voyage en Angleterre. Arriv\u00e9 \u00e0 Londres, il avait \u00e9crit mais n\u2019avait jamais re\u00e7u de r\u00e9ponse. Les lettres \u00e9taient lentes \u00e0 s\u2019acheminer, le courrier pouvait se perdre et, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019oc\u00e9an, il n\u2019avait plus la ressource du t\u00e9l\u00e9gramme.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam esp\u00e9rait de tout son c\u0153ur que son p\u00e8re n\u2019attribuerait pas son silence \u00e0 de la s\u00e9cheresse de c\u0153ur. Il se promit qu\u2019une fois install\u00e9 \u00e0 Paris, il n\u2019aurait rien de plus press\u00e9 que d\u2019envoyer une longue lettre \u00e0 sa famille. Les Fran\u00e7ais, disait-on, \u00e9taient tr\u00e8s fiers de leur service postal, il verrait bien si leur orgueil \u00e9tait justifi\u00e9.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Jetant un coup d\u2019\u0153il \u00e0 travers la fen\u00eatre, il s\u2019aper\u00e7ut que la campagne avait fait place \u00e0 des faubourgs crasseux. Paris n\u2019\u00e9tait plus loin. Un quart d\u2019heure plus tard, le train s\u2019immobilisa dans une gare en pleins travaux de d\u00e9molition. Il ne s\u2019en \u00e9tonna pas\u00a0: son correspondant anglais l\u2019envoyait, en effet, \u00e0 Jacques Ignace Hitorff, un architecte d\u2019origine allemande qui avait re\u00e7u une commande si importante qu\u2019il ne pouvait la r\u00e9aliser sans aide\u00a0: on lui demandait de d\u00e9monter la gare du Nord pour la reconstruire \u00e0 Lille et de refaire une nouvelle gare parisienne dans le style n\u00e9o-classique. Il \u00e9tait, de plus, charg\u00e9 des douze h\u00f4tels particuliers entourant la place de l\u2019Etoile et des fontaines pr\u00e9vues pour d\u00e9corer la place de la Concorde. Sans compter les h\u00f4tels particuliers que lui commandaient les grandes familles. Il avait accueilli avec enthousiasme la candidature d\u2019Adam chaleureusement recommand\u00e9 par Linton.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Vivant assez simplement et gagnant bien sa vie, Adam avait accumul\u00e9 un gentil p\u00e9cule depuis qu\u2019il avait quitt\u00e9 Ponderosa, aussi se fit-il conduire \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Meurice, rue de Rivoli. Il ne comptait pas y rester longtemps, d\u00e8s que possible, il chercherait un logement \u00e0 sa convenance mais il voulait se donner le temps de mieux conna\u00eetre la ville.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Au d\u00e9part, Hitorff confia \u00e0 Adam des travaux de suivi de chantiers qu\u2019il avait commenc\u00e9s mais il se rendit compte tr\u00e8s vite qu\u2019Adam alliait \u00e0 ses capacit\u00e9s d\u2019architecte un v\u00e9ritable talent de meneur d\u2019hommes. Aussi lui proposa-t-il de mener \u00e0 bien des constructions d\u2019h\u00f4tels particuliers.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Comme il se l\u2019\u00e9tait promis, il \u00e9crivit une longue missive \u00e0 son p\u00e8re et choisit, d\u00e8s le mois de juin, les cadeaux \u00e0 exp\u00e9dier \u00e0 la famille de telle sorte qu\u2019ils arrivent \u00e0 No\u00ebl. A Montmartre, il lia conversation avec un jeune peintre anticonformiste Degas qui peignait des \u00ab\u00a0\u00e9tudes sur\u00a0 les chevaux\u00a0\u00bb et en acheta une pour Hoss, persuad\u00e9 d\u2019avoir fait une excellente affaire car il ne doutait pas du succ\u00e8s futur de ce peintre talentueux. Place Vend\u00f4me, il trouva la boutique d\u2019un parfumeur vinaigrier, Pierre Fran\u00e7ois Guerlain et lui acheta une eau de Cologne pour homme au flacon somptueux\u00a0: Joe appr\u00e9cierait. Sur la rive gauche de la Seine, il d\u00e9couvrit un Grand Magasin, le Bon March\u00e9 o\u00f9 l\u2019on trouvait de tout et de la meilleure qualit\u00e9\u00a0: il y fit l\u2019emplette d\u2019un gilet de soie pour son p\u00e8re. Enfin, il acquit pour Ho-Psing six tasses \u00e0 th\u00e9 en porcelaine de Limoges qu\u2019il fit emballer soigneusement pour supporter, sans casse, un voyage \u00e0 l\u2019autre bout du monde.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sa vie s\u2019organisa de mani\u00e8re agr\u00e9able. Son fran\u00e7ais s\u2019am\u00e9liorait de jour en jour et il se lia d\u2019amiti\u00e9 avec plusieurs jeunes gens avec lesquels il travaillait. Deux d\u2019entre eux, tout particuli\u00e8rement l\u2019avaient attir\u00e9. Le premier, L\u00e9on Vanture, sp\u00e9cialis\u00e9 dans la ma\u00e7onnerie, \u00e9tait une v\u00e9ritable armoire \u00e0 glaces. Tr\u00e8s brun, les traits taill\u00e9s \u00e0 coup de serpe, les yeux couleur de charbon, son visage inqui\u00e9tant s\u2019\u00e9clairait d\u00e8s qu\u2019il souriait et faisait appara\u00eetre la brave cr\u00e8me d\u2019homme qu\u2019il \u00e9tait. Cette tendre brute \u00e9tait le parfait copain, jovial, toujours pr\u00eat \u00e0 jouer aux cartes ou aux d\u00e9s en buvant des rasades de vin rouge, toujours pr\u00eat aussi \u00e0 vous pr\u00eater main forte si une bagarre s\u2019\u00e9levait. Il cachait sous son aspect mal d\u00e9grossi un humour d\u00e9capant et Adam, pass\u00e9 ma\u00eetre en mati\u00e8re d\u2019ironie, avait trouv\u00e9 en lui son alter ego. Quand ils d\u00e9marraient tous les deux l\u2019une de ces conversations en forme de match de ping-pong o\u00f9 ils se renvoyaient des r\u00e9pliques incendiaires, mieux valait ne pas \u00eatre l\u2019objet de leur moquerie. Toutefois, \u00e0 l\u2019instar d\u2019Adam, L\u00e9on savait s\u2019arr\u00eater et n\u2019\u00e9tait pas m\u00e9chant. Les faibles, les handicap\u00e9s ou les malheureux n\u2019\u00e9taient jamais l\u2019objet des quolibets des deux comp\u00e8res qui les r\u00e9servaient aux mesquins, aux avares et aux cruels.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le second, Armand Tricourt, un \u00e9b\u00e9niste, \u00e9tait nettement plus jeune qu\u2019Adam. Brun, lui aussi, avec de magnifiques yeux verts, il avait un visage d\u2019ange. C\u2019\u00e9tait un romantique \u00e9chevel\u00e9, capable de passer de l\u2019humeur la plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e \u00e0 des acc\u00e8s d\u2019enthousiasme fougueux. Rien, avec lui, n\u2019\u00e9tait mod\u00e9r\u00e9. S\u2019il s\u2019\u00e9prenait d\u2019une chanteuse ou d\u2019une actrice, il emmenait Adam et L\u00e9on, soir apr\u00e8s soir, assister \u00e0 la repr\u00e9sentation de la jeune personne dont il assi\u00e9geait ensuite la loge. Puis soudain, sa passion le quittait et il reportait ses attentions sur une soubrette ou une cousette et les dimanches se passaient alors au bord de la Marne, dans une guinguette fr\u00e9quent\u00e9e par les \u00ab\u00a0calicots\u00a0\u00bb, les vendeurs de tissu, et les \u00ab\u00a0caboulots\u00a0, les gar\u00e7ons de caf\u00e9. \u00ab\u00a0Gr\u00e2ce \u00e0 Armand\u00a0\u00bb, se disait Adam, \u00ab\u00a0je fr\u00e9quente tous les milieux, des plus\u00a0 humbles aux plus hupp\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam s\u2019\u00e9tait \u00e9galement li\u00e9 avec l\u2019ing\u00e9nieur Eug\u00e8ne Belgrand, un ami du baron Haussmann devenu gr\u00e2ce \u00e0 ce dernier, directeur des eaux et \u00e9gouts. Belgrand \u00e9tait un esprit sup\u00e9rieur. Polytechnicien, il avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9, en 1861, membre libre de l\u2019Acad\u00e9mie des Sciences. Quand il recevait Adam, c\u2019\u00e9tait pour passer de longues soir\u00e9es au coin du feu \u00e0 remuer de grandes id\u00e9es. Passionn\u00e9 par tout ce qui touchait \u00e0 l\u2019eau, Belgrand avait commenc\u00e9 une histoire des souterrains de Paris et s\u2019en entretenait avec Adam. Il l\u2019avait m\u00eame emmen\u00e9 avec lui visiter ces \u00e9gouts rendus fameux par Les Mis\u00e9rables de Victor Hugo. Les deux amis \u00e9taient mont\u00e9s dans une barque men\u00e9e \u00e0 la gaffe par un \u00e9goutier et avaient ainsi parcouru Paris sous un angle connu de bien peu de gens.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Chez Belgrand, Adam fr\u00e9quentait des savants, des financiers et des hommes politiques qui faisaient la solidit\u00e9 de l\u2019Empire. Il\u00a0 c\u00f4toyait des femmes du monde respectables et respect\u00e9es. Avec L\u00e9on et Armand, la compagnie f\u00e9minine \u00e9tait plus accessible. L\u00e9on, par sa carrure rassurante et son sourire chaleureux attirait les femmes fragiles. Il montrait une pr\u00e9dilection pour les blondes.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Un refrain courait alors \u00e0 Paris qui disait\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je suis une blondinette, je suis tr\u00e8s coquette et dans tout Paris, on m\u2019suit. On m\u2019dit, vos petites mirettes, votre nez en trompette, c\u2019est tout plein gentil, mais z\u2019oui.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam pr\u00e9tendait que cette chanson d\u00e9peignait \u00e0 merveille le genre de filles que courtisait L\u00e9on. Armand, on l\u2019avait vu, avait des go\u00fbts tr\u00e8s \u00e9clectiques mais ne parvenait pas forc\u00e9ment \u00e0 plaire \u00e0 celles qu\u2019il convoitait. Les cyniques, les sensuelles, les intellectuelles se lassaient vite de ses d\u00e9clarations enflamm\u00e9es, de ses exc\u00e8s et de ses larmes. En fait, pensait Adam in petto, il aurait \u00e9t\u00e9 l\u2019homme parfait pour Abiga\u00efl Jones, tout \u00e0 fait le genre \u00e0 jeter sa veste sous ses pieds ou \u00e0 chanter sous son balcon.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il s\u2019\u00e9tait gentiment moqu\u00e9 de son ami et lui avait racont\u00e9 tous les efforts d\u00e9ploy\u00e9s par ses fr\u00e8res pour marier l\u2019institutrice du village \u00e0 leur contrema\u00eetre Hank Meiers. L\u00e9on et Armand avaient beaucoup ri et Armand avait fait remarquer \u00e0 Adam que cela lui allait bien de se moquer, lui qu\u2019on voyait toujours une guitare \u00e0 la main, pr\u00eat \u00e0 donner une s\u00e9r\u00e9nade au premier minois qui passait et les jolis minois ne manquaient pas\u00a0!<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Car Adam collectionnait les succ\u00e8s f\u00e9minins et ses deux amis \u00e9taient un peu d\u00e9pit\u00e9s de voir qu\u2019il pouvait ais\u00e9ment chasser sur leur territoire. Lui aussi \u00e9tait protecteur et rassurant, lui aussi poss\u00e9dait l\u2019art de charmer les romantiques. Les belles parisiennes appr\u00e9ciaient tout particuli\u00e8rement ses chansons du Far-West, elles trouvaient son accent d\u00e9licieux et ne pouvaient r\u00e9sister \u00e0 ses fossettes. Oubliant les pr\u00e9ceptes puritains de Ben, Adam profitait de ces petits bonheurs passagers tout en se gardant bien de s\u2019engager dans quoi que ce soit de durable.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Quatre mois se pass\u00e8rent ainsi agr\u00e9ablement. Adam avait quitt\u00e9 l\u2019h\u00f4tel Meurice pour prendre, avec L\u00e9on et Armand, une maisonnette en location \u00e0 Montmartre. Il aimait ce quartier o\u00f9 se c\u00f4toyaient les peintres et les vignerons. Au mois de mai, leur jardin avait \u00e9t\u00e9 embaum\u00e9 par les lilas blancs et mauves qui s\u2019accrochaient jusque sous leur fen\u00eatre. Malgr\u00e9 tout, il lui reprochait l\u2019\u00e9troitesse des rues et le manque de perspective et songeait \u00e0 se construire un petit h\u00f4tel dans les nouveaux quartiers.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Juillet arrivant, Paris se vida brusquement de toute sa bourgeoisie, entra\u00eenant la d\u00e9tresse chez tout le petit peuple qui vivait du commerce. Les grands magasins, en particulier, d\u00e9bauchaient le personnel superflu, ne conservant que les postes strictement n\u00e9cessaires. Aussi les vendeurs d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s affluaient-ils vers les chantiers dans l\u2019espoir d\u2019y trouver des petits boulots. Adam aurait bien voulu r\u00e9pondre \u00e0 toutes les demandes mais ne pouvait inventer du travail. Il s\u2019ouvrit de ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me \u00e0 L\u00e9on et Armand\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Que pourrions-nous faire pour aider tous ces gens\u00a0? Ils ont le temps de mourir de faim en attendant que les bourgeois rentrent de vacances. Il para\u00eet que l\u2019\u00e9cole ne reprend qu\u2019au mois d\u2019octobre et que les familles s\u2019installent \u00e0 la campagne pendant trois mois\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Il y a la soupe populaire\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Et vous vous en contentez\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Que veux-tu, mon vieux, nous ne pouvons pas prendre en charge toute la mis\u00e8re du monde. Toi non plus, d\u2019ailleurs.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Triste, Adam baissa la t\u00eate. \u00ab\u00a0C\u2019est vrai\u00a0\u00bb, murmura-t-il, \u00ab\u00a0mon p\u00e8re me l\u2019a souvent dit et Dieu sait qu\u2019il a toujours fait le maximum pour aider les plus pauvres. N\u00e9anmoins, je vais essayer d\u2019en embaucher\u00a0 le plus possible\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">L\u00e9on lui donna une claque dans le dos. \u00ab\u00a0A\u00efe\u00a0\u00bb, fit Adam, \u00ab\u00a0tu ne te rends pas compte de ta force, on dirait mon fr\u00e8re Hoss.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Celui qui, selon toi, est plus fort et plus grand que moi\u00a0? J\u2019aimerais bien le voir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Moi aussi\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit Adam, nostalgique et son regard se perdit au loin selon une expression que ses amis connaissaient bien.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Allons, quitte tes id\u00e9es noires. Si tu veux, on s\u2019en va prendre le frais \u00e0 Versailles. Les grandes eaux ont commenc\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Les grandes eaux\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0C\u2019est l\u2019expression qu\u2019on emploie quand on met en route les grands jets d\u2019eau de Versailles.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0C\u2019est vrai\u00a0\u00bb, dit Adam, \u00ab\u00a0\u00e7a remonte \u00e0 Louis XIV, Belgrand m\u2019en a parl\u00e9. Il m\u2019a racont\u00e9 tous les probl\u00e8mes que cela avait pos\u00e9 pour approvisionner les fontaines en eau et assurer le d\u00e9nivel\u00e9 suffisant. Il a fallu cr\u00e9er un \u00e9tang artificiel et aussi la machine de Marly qui\u2026 \u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Oh l\u00e0, l\u00e0, tu ne vas pas nous ennuyer avec tes questions techniques. Va chercher ton cheval, ce sera plus amusant que de prendre le train.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam prit un plaisir autant scientifique qu\u2019artistique \u00e0 visiter le parc de Versailles et ses jets d\u2019eau. Cela lui donna une id\u00e9e concernant l\u2019irrigation de Paris et il d\u00e9cida d\u2019aller en parler \u00e0 Belgrand le soir-m\u00eame. Celui-ci l\u2019accueillit chaleureusement\u00a0: \u00ab\u00a0Vous tombez bien, demain, vous ne m\u2019auriez plus trouv\u00e9, je pars dans ma vill\u00e9giature de Chambord.\u00a0Je re\u00e7ois quelques amis pour ma soir\u00e9e d\u2019adieux, joignez-vous \u00e0 nous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Mais\u00a0\u00bb, objecta Adam, \u00ab\u00a0je ne suis pas en tenue de soir\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Ca ne fait rien, aucun de mes invit\u00e9s ne s\u2019en formalisera, tout est permis aux Am\u00e9ricains.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam ne sut pas s\u2019il devait prendre \u00e7a pour un compliment ou pour une manifestation de la condescendance des Europ\u00e9ens. D\u00e9sireux de passer une bonne soir\u00e9e, il opta pour la premi\u00e8re interpr\u00e9tation et ce fut le sourire aux l\u00e8vres qu\u2019il entra au salon o\u00f9 \u00e9tait rassembl\u00e9s une quinzaine d\u2019invit\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ce fut \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019il la vit pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Grande, \u00e9lanc\u00e9e, la taille fine et la poitrine bien form\u00e9e, Sylvie de Fonsauvent avait le port de t\u00eate royal. Ses cheveux d\u2019une belle couleur acajou \u00e9taient coiff\u00e9s selon la mode lanc\u00e9e par l\u2019imp\u00e9ratrice Eug\u00e9nie, bandeaux plats devant et lourd chignon derri\u00e8re. V\u00eatue d\u2019une robe jaune d\u2019or, elle s\u2019entretenait avec un homme dont la conversation \u00e9tait d\u2019autant plus anim\u00e9e qu\u2019il parlait de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Figurez-vous\u00a0\u00bb, entendit Adam, \u00ab\u00a0que lorsque j\u2019ai pr\u00e9sent\u00e9 mes plans, elle a dit\u00a0: \u00ab\u00a0quel affreux canard, ce n\u2019est pas du style, ce n\u2019est ni grec ni romain\u00a0!\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0L\u2019imp\u00e9ratrice a dit \u00e7a\u00a0?\u00a0\u00bb s\u2019\u00e9tonna son interlocutrice.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Oui, et savez-vous ce que je lui ai r\u00e9pondu\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Non, mais vous allez me le dire\u00a0\u00bb r\u00e9pondit l\u2019inconnue non sans une pointe d\u2019ironie que le beau parleur ne per\u00e7ut pas.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Je lui ai r\u00e9pondu\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est du Napol\u00e9on\u00a0III, Madame\u00a0!\u00a0\u00bb. Ca lui a clou\u00e9 le bec.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Je le crois volontiers\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Belgrand interrompit les causeurs pour pr\u00e9senter Adam\u00a0: \u00ab\u00a0Ma ch\u00e8re amie, puis-je vous pr\u00e9senter un jeune architecte am\u00e9ricain de talent, Monsieur Adam Cartwright. Adam, voici Madame la Comtesse Sylvie de Fonsauvent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">De grands yeux bruns en amande lev\u00e8rent un regard tr\u00e8s doux sur Adam qui s\u2019inclina pour baiser la main parfum\u00e9e qu\u2019on lui tendait.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Monsieur Jacques Garnier\u00a0\u00bb, poursuivit Belgrand, \u00ab\u00a0l\u2019architecte qui a gagn\u00e9 le concours pour l\u2019\u00e9dification du nouvel Op\u00e9ra.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Int\u00e9ress\u00e9, Adam eut la l\u00e9g\u00e8re inclinaison de t\u00eate par laquelle on se saluait \u00e0 Paris o\u00f9 le \u00ab\u00a0shake hand\u00a0\u00bb n\u2019avait pas cours.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0L\u2019op\u00e9ra\u00a0! C\u2019est un honneur pour moi de vous rencontrer, Monsieur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Mais vous-m\u00eame, Monsieur\u00a0\u00bb, demanda, en anglais, la voix basse et profonde de la comtesse, \u00ab\u00a0\u00e0 quoi travaillez-vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam lui r\u00e9pondit qu\u2019il avait en charge la construction d\u2019h\u00f4tels particuliers pr\u00e8s du parc Monceau. Sans trop savoir ni comment ni pourquoi, peut-\u00eatre \u00e9tait-ce la joie de reparler sa langue maternelle, il se mit \u00e0 raconter \u00e0 la jeune femme qu\u2019il venait \u00e0 peine de rencontrer, ses coups de c\u0153ur et ses projets. Il lui dit comment il \u00e9tait tomb\u00e9 sous le charme de ce quartier aux larges avenues, expliqua qu\u2019il aimait bien le vieux Paris, appr\u00e9ciait la longue suite d\u2019arcades de la rue de Rivoli, aimait fl\u00e2ner sur les bords de la Seine et admirait particuli\u00e8rement le ch\u00e2teau qui abritait le Palais de Justice et qui remontait \u00e0 Philippe-Auguste, un roi du 13\u00e8me si\u00e8cle, mais que, pour y vivre, il pensait qu\u2019on \u00e9tait mieux dans un endroit plus vert et plus a\u00e9r\u00e9. Elle l\u2019\u00e9couta sans l\u2019interrompre, approuvant d\u2019un sourire ou d\u2019un hochement de la t\u00eate. De fil en aiguille, il en vint \u00e0 lui faire part du souci qu\u2019il se faisait pour tous ces pauvres bougres priv\u00e9s de travail pendant l\u2019\u00e9t\u00e9. Soudain, la jeune femme s\u2019anima et lui coupa la parole.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Vous avez parfaitement raison\u00a0\u00bb, dit-elle et j\u2019en parlais l\u2019autre jour \u00e0 l\u2019empereur. \u00ab\u00a0Il faut absolument qu\u2019il prenne en compte la condition ouvri\u00e8re. Il y a de moins en moins de paysans et de plus en plus d\u2019ouvriers qui vivent dans des conditions effroyables. On va jusqu\u2019\u00e0 faire travailler douze heures des enfants de huit ans. Il faut qu\u2019il \u00e9dicte des lois pour mettre fin \u00e0 ces abus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">La sonnette du d\u00eener les interrompit. Adam se trouva plac\u00e9 \u00e0 l\u2019autre bout de la table alors que la comtesse \u00e9tait assise \u00e0 la droite de Belgrand\u00a0 et ils ne purent reprendre la conversation qu\u2019une fois termin\u00e9e la longue suite de plats qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, formait un d\u00eener digne de ce nom. A la fin de la soir\u00e9e, ils se s\u00e9par\u00e8rent en se promettant de se revoir.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Dix jours plus tard, un laquais en livr\u00e9e jaune et pourpre lui apporta une missive \u00e9crite sur un \u00e9l\u00e9gant papier vert d\u2019eau. C\u2019\u00e9tait une invitation\u00a0:<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<em>\u00ab\u00a0Cher Monsieur\u00a0\u00bb, disait la lettre, \u00ab\u00a0vous ne le savez sans doute pas mais le 14 juillet est, en France, une date d\u00e9licate\u00a0: c\u2019\u00e9tait le jour de la F\u00eate nationale tel qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 fix\u00e9 par la R\u00e9volution mais le Premier puis le Second Empire lui ont substitu\u00e9 le 15 ao\u00fbt, date de la naissance de Napol\u00e9on. Toutefois, les R\u00e9publicains continuent de le f\u00eater. La proposition vous para\u00eetra peut-\u00eatre \u00e9trange, venant d\u2019une aristocrate, mais n\u2019aimeriez-vous pas vous faire tout petit et assister aux festivit\u00e9s organis\u00e9es par le peuple de Paris ce jour-l\u00e0\u00a0? L\u2019id\u00e9e me tente depuis longtemps mais je n\u2019ai jamais pu trouver un protecteur pour m\u2019y mener. La bonne soci\u00e9t\u00e9 parisienne s\u2019est momentan\u00e9ment exil\u00e9e \u00e0 la campagne et je n\u2019ai gu\u00e8re de recours qu\u2019en vous qui serez d\u2019autant mieux accueilli que vous \u00eates Am\u00e9ricain, un pays qui n\u2019a jamais connu la monarchie depuis sa lib\u00e9ration et, je l\u2019esp\u00e8re, ne la conna\u00eetra jamais.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam eut un petit sourire \u00e0 la lecture de la lettre. D\u00e9cid\u00e9ment, la jeune comtesse l\u2019intriguait. Elle faisait preuve soit d\u2019une \u00e2me rebelle soit d\u2019une curieuse\u00a0 ouverture d\u2019esprit pour d\u00e9fendre si peu la royaut\u00e9. De m\u00eame, son int\u00e9r\u00eat pour le peuple et ses mis\u00e8res \u00e9tonnait de la part d\u2019une nantie. \u00ab\u00a0Voil\u00e0, en tout cas, une femme qui sort de l\u2019ordinaire\u00a0\u00bb pensa-t-il. Son sourire toujours tenace au coin des l\u00e8vres, il r\u00e9pondit qu\u2019il acceptait bien volontiers puis se mit en qu\u00eate de L\u00e9on et Armand, persuad\u00e9 que ceux-ci sauraient certainement o\u00f9 aller pour assister aux c\u00e9l\u00e9brations r\u00e9publicaines.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Les deux amis n\u2019en crurent pas leurs oreilles quand Adam leur pr\u00e9senta sa requ\u00eate et leur expliqua pourquoi.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Ca alors\u00a0\u00bb, fit L\u00e9on, \u00ab\u00a0il est l\u00e0 depuis quatre mois et il a d\u00e9j\u00e0 fait la conqu\u00eate d\u2019une comtesse\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Et pas n\u2019importe laquelle\u00a0\u00bb, rench\u00e9rit Armand, \u00ab\u00a0Sylvie de Fonsauvent est tr\u00e8s fortun\u00e9e, tr\u00e8s courtis\u00e9e et tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9e par l\u2019empereur malgr\u00e9 ses id\u00e9es, disons tr\u00e8s\u2026 modernes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0C\u2019est \u00e0 cause de ses id\u00e9es modernes, comme tu dis, qu\u2019elle pla\u00eet \u00e0 l\u2019empereur. Il est tr\u00e8s pr\u00e9occup\u00e9 de la classe ouvri\u00e8re, dit-on.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Mais comment se fait-il qu\u2019il tol\u00e8re des manifestations r\u00e9publicaines\u00a0?\u00a0\u00bb demanda Adam.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Eh, eh\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit L\u00e9on, \u00ab\u00a0c\u2019est la R\u00e9publique qui l\u2019a port\u00e9 au tr\u00f4ne, comme son oncle.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0En attendant\u00a0\u00bb, dit Armand, \u00ab\u00a0je crois qu\u2019il serait plus prudent que nous venions avec toi et ta comtesse. Tant pis pour le t\u00eate-\u00e0-t\u00eate amoureux, elle n\u2019avait qu\u2019\u00e0 choisir autre chose qu\u2019une incursion en milieu r\u00e9publicain.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam r\u00e9pondit en riant qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait pas encore l\u00e0. Il avait rencontr\u00e9 la belle Sylvie dix jours auparavant et ne l\u2019avait pas revue depuis, c\u2019\u00e9tait un peu rapide pour sauter aux conclusions.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie de Fonsauvent habitait non loin des Champs-Elys\u00e9es, dans la partie de la rue de Courcelles qui se faufile derri\u00e8re l\u2019\u00e9glise Saint Philippe du Roule. Elle traversa le petit jardin qui s\u00e9parait sa porte de la rue et Adam admira avec quelle \u00e9l\u00e9gante discr\u00e9tion elle s\u2019\u00e9tait par\u00e9e des couleurs de la R\u00e9publique. Sa robe \u00e9tait blanche, stri\u00e9e de fines rayures bleues et rouges et sa capeline, \u00e9galement blanche, s\u2019ornait sur le c\u00f4t\u00e9 d\u2019un bouquet de fleurs bleues et se nouait avec un ruban rouge.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Quelle gracieuse cr\u00e9ature\u00a0\u00bb, pensa Adam en la voyant balancer mollement sa crinoline au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle avan\u00e7ait. Le plus beau visage, la plus belle silhouette peuvent \u00eatre g\u00e2ch\u00e9s quand leur propri\u00e9taire ne sait pas se tenir ou se mouvoir mais celle-l\u00e0 poss\u00e8de \u00e0 fond l\u2019art de marcher ou, simplement de se tenir debout.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il s\u2019inclina, lui baisa la main et la fit monter dans le coche. Elle s\u2019appr\u00eatait \u00e0 indiquer une adresse quand elle l\u2019entendit donner lui-m\u00eame des directives au cocher. \u00ab\u00a0Comment savez-vous o\u00f9 aller\u00a0?\u00a0\u00bb, lui demanda-t-elle en le d\u00e9visageant avec \u00e9tonnement.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Si vous m\u2019aviez demand\u00e9 de vous inviter \u00e0 d\u00eener, vous n\u2019auriez pas ordonn\u00e9 le menu, n\u2019est-ce pas\u00a0? Vous m\u2019avez pass\u00e9 une commande de f\u00eate r\u00e9publicaine, je me suis renseign\u00e9 et nous y allons.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Si elle fut d\u00e9\u00e7ue de voir Armand et L\u00e9on les rejoindre dans leur p\u00e9r\u00e9grinations, Sylvie eut la bonne gr\u00e2ce de ne pas le montrer. Les deux comp\u00e8res furent \u00e0 la hauteur de la situation\u00a0: ils firent leurs civilit\u00e9s, f\u00e9licit\u00e8rent Sylvie du choix de sa tenue, mirent une cocarde tricolore, semblable \u00e0 celle qu\u2019ils portaient eux-m\u00eames, \u00e0 la boutonni\u00e8re d\u2019Adam puis les men\u00e8rent, lui et la comtesse, place de la Bastille, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9, jusqu\u2019en\u00a01789, s\u2019\u00e9rigeait la forteresse o\u00f9 les rois, sur une simple lettre, faisait enfermer les ind\u00e9sirables et qui avait \u00e9t\u00e9 prise d\u2019assaut par le peuple le 14 juillet 1789. Tout un peuple h\u00e9t\u00e9roclite y \u00e9tait rassembl\u00e9, ouvriers en blouse bleue, intellectuels \u00e0 longs cheveux blancs et redingote grise \u00e9lim\u00e9e aux manches, policiers cherchant \u00e0 se fondre dans la foule, grisettes aux robes de couleur claire, gamins de Paris au timbre goguenard et surtout, d\u2019anciens militaires arborant leur uniforme de 1848. Ils improvis\u00e8rent un d\u00e9fil\u00e9 de r\u00e9giments d\u00e9mantel\u00e9s, soutenus par les accents d\u2019une fanfare jouant la Marseillaise. Un jeune exalt\u00e9 monta sur un banc et se mit \u00e0 haranguer la foule, \u00ab\u00a0non sans talent\u00a0\u00bb, commenta Sylvie. On lui r\u00e9pondit dans la foule. Un autre orateur se hissa \u00e0 son tour sur une chaise, imit\u00e9 par d\u2019autres. Adam regardait, \u00e0 la fois effar\u00e9 et amus\u00e9 ce d\u00e9bat improvis\u00e9 \u00e0 un m\u00e8tre du sol. Sylvie, Armand et L\u00e9on semblaient aussi trouver le spectacle divertissant mais bient\u00f4t, le soleil s\u2019\u00e9tant fait haut dans le ciel, les quatre compagnons d\u00e9cid\u00e8rent qu\u2019il \u00e9tait temps d\u2019aller calmer leur faim et leur soif. \u00ab\u00a0Revenons du c\u00f4t\u00e9 de chez moi\u00a0\u00bb, proposa Sylvie, \u00ab\u00a0ce sera plus ombrag\u00e9. Vous devez bien, Messieurs, conna\u00eetre un restaurant agr\u00e9able sur les Champs-Elys\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le repas fut anim\u00e9. Habitu\u00e9s \u00e0 la morgue de beaucoup d\u2019aristocrates qui n\u2019avaient pas tir\u00e9 les le\u00e7ons de la R\u00e9volution, Armand et L\u00e9on furent heureusement surpris de d\u00e9couvrir la simplicit\u00e9 de la comtesse. Elle ne s\u2019embarrassait pas de complications ni d\u2019hypocrisie, disait franchement mais avec tol\u00e9rance, sa mani\u00e8re de penser sur les divers sujets qu\u2019ils abord\u00e8rent. Au d\u00e9but, Adam, d\u00e9sireux d\u2019\u00e9couter plus que de parler, resta un peu en retrait, se contentant de relancer la conversation quand elle s\u2019alanguissait mais peu \u00e0 peu, il entra dans le d\u00e9bat, y apportant sa vision d\u2019Am\u00e9ricain et sa capacit\u00e9 \u00e0 comparer le Vieux et le Nouveau Monde. Sans qu\u2019il s\u2019en aper\u00e7oive, il passa du r\u00f4le d\u2019auditeur \u00e0 celui d\u2019orateur, et fut \u00e9tincelant comme cela peut arriver \u00e0 certains moments o\u00f9 l\u2019on se trouve dans un \u00e9tat de gr\u00e2ce inattendu. Sylvie \u00e9tait suspendue \u00e0 ses l\u00e8vres et, sous son regard de feu, il oublia presque la pr\u00e9sence de ses deux amis. Ceux-ci \u00e9chang\u00e8rent un regard complice, se lev\u00e8rent, une fois leur caf\u00e9 aval\u00e9, et prirent cong\u00e9 sous un pr\u00e9texte futile, l\u2019air entendu.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ils rest\u00e8rent encore longtemps \u00e0 parler. Il leur semblait qu\u2019ils n\u2019\u00e9puiseraient jamais les innombrables sujets dont ils avaient \u00e0 s\u2019entretenir\u00a0: quel avait \u00e9t\u00e9 leur pass\u00e9 \u00e0 chacun, quel \u00e9tait leur pr\u00e9sent, quels \u00e9taient leurs projets d\u2019avenir. Adam apprit que Sylvie \u00e9tait non seulement veuve mais aussi orpheline.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle faisait partie de ces dynasties de propri\u00e9taires que les rois avaient r\u00e9tablis dans leurs terres apr\u00e8s la chute de Napol\u00e9on (le seul, le vrai, le premier disait Sylvie en souriant). Mais ces familles avaient perdu beaucoup d\u2019hommes et l\u2019on mariait les filles \u00e0 de vieux barbons. Du c\u00f4t\u00e9 du vieillard, il esp\u00e9rait assurer sa descendance, du c\u00f4t\u00e9 de la famille de la demoiselle, on voulait assurer \u00e0 celle-ci la s\u00e9curit\u00e9 mat\u00e9rielle. \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait il y a huit ans\u00a0\u00bb, avait dit Sylvie d\u2019un ton triste. \u00ab\u00a0A l\u2019\u00e9poque, je n\u2019osais pas m\u2019opposer \u00e0 ma m\u00e8re. Mon p\u00e8re \u00e9tait mort et la pauvre femme, vieillie de chagrin, d\u00e9boussol\u00e9e,\u00a0 avait peur pour nous. Ensuite, mon fr\u00e8re, que nous adorions toutes les deux, est all\u00e9 se faire tuer en Alg\u00e9rie, alors elle s\u2019est laiss\u00e9e mourir de chagrin. Je suis rest\u00e9e mari\u00e9e deux ans et puis je me suis retrouv\u00e9e libre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Et vous n\u2019avez pas cherch\u00e9 \u00e0 vous remarier\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Cherch\u00e9 \u00e0 me remarier\u00a0? Je n\u2019avais pas besoin de chercher, avec ma fortune, les demandes en mariage pleuvaient et pleuvent encore.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Avec votre fortune mais aussi votre beaut\u00e9 et votre esprit\u00a0\u00bb, ne put-il s\u2019emp\u00eacher de relever en la regardant au plus profond des yeux avec une admiration sans borne.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle ne put s\u2019emp\u00eacher de rougir.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Mais vous-m\u00eame, Monsieur\u2026\u00a0\u00bb lan\u00e7a-t-elle pour d\u00e9tourner l\u2019attention d\u2019elle et la reporter sur Adam.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Je vous en prie, faites-moi une gr\u00e2ce, appelez-moi Adam.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ses yeux p\u00e9till\u00e8rent\u00a0: \u00ab\u00a0Si vous voulez, Adam mais dans ce cas, vous m\u2019appellerez Sylvie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il prit sa main et la porta \u00e0 ses l\u00e8vres\u00a0: \u00ab\u00a0Bien volontiers, belle Sylvie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0J\u2019ai dit Sylvie, pas belle Sylvie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Et alors, charmante Sylvie, niez-vous \u00eatre belle\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Voil\u00e0 maintenant que vous m\u2019appelez \u00ab\u00a0charmante\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Je pourrais m\u00eame aller jusqu\u2019\u00e0 adorable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Vous savez que je devrais me f\u00e2cher\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Mais vous ne le faites pas. Vous laissez m\u00eame votre main si rac\u00e9e dans la mienne et si je la porte \u00e0 mes l\u00e8vres, vous\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle eut un petit rire\u00a0: \u00ab\u00a0Je vous dis que \u00e7a suffit pour aujourd\u2019hui mais comme je ne suis pas du genre \u00e0 jouer au chat et \u00e0 la souris, je reconnais que je prends beaucoup de plaisir \u00e0 votre compagnie. Maintenant, raccompagnez-moi \u00e0 mon h\u00f4tel. Si vous le voulez, vous pourriez venir d\u00eener avec moi demain.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il s\u2019inclina en guise d\u2019acceptation et lui tendit son bras. Elle le prit apr\u00e8s avoir d\u00e9ploy\u00e9 une ombrelle bleue, blanche et rouge et, tout en continuant \u00e0 marivauder, ils regagn\u00e8rent la rue de Courcelles.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Cette nuit-l\u00e0, Adam eut du mal \u00e0 trouver le sommeil. Il se sentait \u00e0 la fois incroyablement heureux et confus\u00e9ment inquiet. Quand il vit qu\u2019il se r\u00e9veillait pour la quatri\u00e8me fois apr\u00e8s avoir p\u00e9niblement dormi une heure, il d\u00e9cida de se lever. Une aube ros\u00e9e pointait \u00e0 sa fen\u00eatre. Il se pencha pour admirer le spectacle d\u2019un lever de soleil sur les vignes de Montmartre. C\u2019\u00e9tait une nouvelle journ\u00e9e de chaleur qui s\u2019annon\u00e7ait mais rien \u00e0 voir avec la canicule de ces m\u00eames journ\u00e9es dans le Nevada. A Paris, il \u00e9tait rare qu\u2019il n\u2019y ait pas un souffle d\u2019air permettant de respirer. Il s\u2019\u00e9loigna de la fen\u00eatre, s\u2019assit \u00e0 son secr\u00e9taire et commen\u00e7a une longue lettre pour son p\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<em>Paris, le 15\u00a0juillet 1863<\/em>\u00a0<em>Mon cher Papa, mes chers fr\u00e8res,<\/em>\u00a0<em>Voil\u00e0 bien longtemps que je n\u2019ai pas eu de vos nouvelles, \u00e0 tel point que je me demande si mes pr\u00e9c\u00e9dentes lettres vous sont parvenues.\u00a0<\/em><em>Comme je vous le disais, me voil\u00e0 maintenant install\u00e9 comme architecte \u00e0 Paris. C\u2019est une ville en pleine r\u00e9novation et c\u2019est une aubaine pour un homme comme moi de participer \u00e0 cette belle aventure. Certes, Paris \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une fort belle ville mais, sous l\u2019impulsion du Baron Haussmann, je crois que nous allons la rendre encore plus belle. Nous l\u2019avons agrandie, avons cass\u00e9 un certain nombre de ruelles \u00e9troites, tortueuses et insalubres pour tracer de larges avenues bord\u00e9es d\u2019arbres. Vous auriez d\u00fb voir \u00e7a, il y a encore quelques semaines, ces avenues enti\u00e8res o\u00f9 s\u2019\u00e9l\u00e8ve, tous les cinq m\u00e8tres, un marronnier couvert de grappes de fleurs en forme de chandelles, soit blanches, soit roses voire franchement rouges. C\u2019est un arbre que mes fr\u00e8res n\u2019ont jamais vu, quant \u00e0 toi, Papa, tu en as peut-\u00eatre vu \u00e0 Boston ou \u00e0 New-York encore qu\u2019il y en ait bien peu chez nous. Certes, ils ne me font pas oublier nos Ponderosas g\u00e9ants et leur \u00e9pines vert sombre mais je dois dire que c\u2019est un spectacle qui me r\u00e9jouit.<\/em>\u00a0<em>Pendant mon s\u00e9jour \u00e0 Rochester puis \u00e0 Londres et m\u00eame dans les premiers temps, \u00e0 Paris, j\u2019\u00e9tais envahi de nostalgie. Sans cesse, je repensais \u00e0 notre domaine, \u00e0 nos longues cavalcades en montagne, \u00e0 nos baignades dans le lac Tahoe, aux soir\u00e9es devant le feu de cette chemin\u00e9e que j\u2019ai construite de mes mains. Mais aujourd\u2019hui, je dois vous avouer que, si je devais repartir, une partie de mon c\u0153ur resterait en France. D\u2019abord, j\u2019ai ces deux amis dont je vous ai parl\u00e9, L\u00e9on et Armand. C\u2019est dr\u00f4le car, physiquement, l\u2019un est plut\u00f4t du genre de Hoss et l\u2019autre du genre de Joe. L\u00e0 s\u2019arr\u00eate la comparaison car leurs caract\u00e8res, leurs centres d\u2019int\u00e9r\u00eat, leurs mani\u00e8res de vivre n\u2019ont rien \u00e0 voir avec la v\u00f4tre Il y a aussi l\u2019ing\u00e9nieur Belgrand, qui est mon a\u00een\u00e9 d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es et que je consid\u00e8re un peu comme mon mentor.<\/em>\u00a0<em>Mais je mentirais si je vous disais que leur pr\u00e9sence est le seul lien qui me retienne \u00e0 Paris. Je vous l\u2019avoue comme je suis en train de me l\u2019avouer \u00e0 moi-m\u00eame, je crains bien d\u2019\u00eatre tomb\u00e9 amoureux. Je dis \u00ab\u00a0je crains\u00a0\u00bb car apr\u00e8s les mauvaises exp\u00e9riences que j\u2019ai connues, j\u2019avais r\u00e9solu de fermer mon c\u0153ur \u00e0 tout amour s\u00e9rieux. Mais \u00e0 quoi bon les promesses dans ce domaine\u00a0? Quand vous r\u00e9alisez ce qui vous arrive, il est d\u00e9j\u00e0 trop tard, vous voil\u00e0 pieds et poings li\u00e9s. Je meurs d\u2019envie de me jeter dans l\u2019aventure et, en m\u00eame temps, je meurs de peur de risquer mon c\u0153ur une nouvelle fois.<\/em>\u00a0<em>Quand j\u2019y r\u00e9fl\u00e9chis, je me dis que je ferais mieux de faire mes valises et de m\u2019enfuir \u00e0 toutes jambes. Elle s\u2019appelle Sylvie de Fonsauvent, c\u2019est une aristocrate. Dans ce milieu, \u00e9pouser un homme qui n\u2019est pas noble, c\u2019est d\u00e9choir. Je me dis qu\u2019elle n\u2019acceptera jamais un homme comme moi et en m\u00eame temps, mon instinct me dit le contraire. Si elle me m\u00e9prise, pourquoi m\u2019a-t-elle dit, tout \u00e0 l\u2019heure, que ma compagnie lui plaisait\u00a0? Pourquoi m\u2019a-t-elle invit\u00e9 ce soir\u00a0? Je ne sais plus que penser. Oh, que j\u2019aimerais t\u2019avoir aupr\u00e8s de moi, Papa, pour me conseiller. Et en m\u00eame temps, je sais que si tu \u00e9tais l\u00e0, je garderais probablement toutes mes angoisses pour moi.<\/em>\u00a0<em>J\u2019aimerais bien avoir de vos nouvelles. Que devenez-vous\u00a0? Qui sait, peut-\u00eatre l\u2019un de vous s\u2019est-il mari\u00e9 et je l\u2019ignore. Ai-je des neveux, des ni\u00e8ces\u00a0? Je vous rappelle mon adresse, 27 rue des Saules, \u00e0 Montmartre qui fait maintenant partie de Paris.<\/em>\u00a0<em>Donnez mes amiti\u00e9s \u00e0 Ho-Psing que je n\u2019oublie pas, quant \u00e0 vous, je vous envoie toute mon affection,<\/em>\u00a0<em>Votre Adam<\/em><\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam relut sa lettre. Il n\u2019en revenait pas d\u2019avoir si compl\u00e8tement d\u00e9voil\u00e9 ses pens\u00e9es les plus intimes. Il se rendit compte qu\u2019il avait \u00e9crit plus pour lui que vraiment pour son p\u00e8re ou ses fr\u00e8res. La posterait-il, cette lettre\u00a0? Il la posa sur sa table de nuit puis la reprit\u00a0: \u00ab\u00a0De toute fa\u00e7on, quand la r\u00e9ponse arrivera, si elle arrive un jour, j\u2019aurai pris ma d\u00e9cision depuis longtemps. Si j\u2019envoie cette lettre, ce n\u2019est pas pour moi, c\u2019est pour eux. Autant que j\u2019ouvre mon c\u0153ur, sinon \u00e0 quoi bon \u00e9crire\u00a0? On n\u2019envoie pas des banalit\u00e9s \u00e0 sa famille. Allez, c\u2019est dit, je la poste\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Et il quitta sa maisonnette sans faire de bruit pour ne pas r\u00e9veiller ses amis. Il passa la journ\u00e9e \u00e0 travailler ne prenant qu\u2019un en-cas pour d\u00e9jeuner. Depuis qu\u2019il s\u00e9journait \u00e0 Paris, il avait appris que les d\u00eeners y \u00e9taient fort copieux et il voulait faire honneur \u00e0 celui que la charmante comtesse avait d\u00fb lui faire pr\u00e9parer.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie de Fonsauvent avait, en effet, apport\u00e9 tout son soin \u00e0 la pr\u00e9paration de la soir\u00e9e. Elle le re\u00e7ut dans une fra\u00eeche robe blanche fleurie de violettes, ses \u00e9l\u00e9gantes \u00e9paules d\u00e9nud\u00e9es et ses cheveux formant un lourd chignon au bas de la nuque. \u00ab\u00a0Plus ravissante que jamais\u00a0\u00bb se dit Adam dont le c\u0153ur battit plus vite \u00e0 la vue de la jeune femme. \u00ab\u00a0Mon Dieu, pour peu qu\u2019elle m\u2019y encourage, je vais me d\u00e9clarer. Je n\u2019aurai jamais la force de m\u2019\u00e9loigner d\u2019elle. Je suis compl\u00e8tement fou.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Apr\u00e8s lui avoir offert une boisson fra\u00eeche, elle l\u2019entra\u00eena vers le jardin de derri\u00e8re. \u00ab\u00a0J\u2019ai fait dresser la table dans le jardin, \u00e0 l\u2019ombre de la pergola\u00a0\u00bb , lui dit-elle, \u00ab\u00a0vous verrez, nous n\u2019aurons pas trop chaud.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle saisit une clochette d\u2019argent et un ma\u00eetre d\u2019h\u00f4tel, en livr\u00e9e malgr\u00e9 la chaleur, s\u2019approcha. \u00ab\u00a0Servez-nous, Aristide, voulez-vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0A vos ordres, Madame\u00a0\u00bb. Le domestique, d\u2019un \u00e2ge d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9 s\u2019inclina non sans afficher un air d\u00e9sapprobateur. Il n\u2019appr\u00e9ciait manifestement pas que sa patronne re\u00e7oive un homme seul. N\u00e9anmoins, il apporta deux demi-crabes qui avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9cortiqu\u00e9s et replac\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leur coquille et pr\u00e9sent\u00e9s sur un lit de salade et de tomates.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0J\u2019ai pens\u00e9\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0que vous auriez plaisir \u00e0 manger des fruits de mer de notre c\u00f4te normande. J\u2019ai une maison, l\u00e0-bas, \u00e0 Honfleur, et j\u2019ai t\u00e9l\u00e9graphi\u00e9 \u00e0 mes gens pour qu\u2019ils aillent faire des emplettes au port.\u00a0Il faut m\u00e9langer votre crabe avec de la mayonnaise. C\u2019est une sauce qui a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e par le domestique du duc de Mahon. Ce dernier s\u2019\u00e9tait enfui en Angleterre, pendant la R\u00e9volution et pour vivre, il avait ouvert un restaurant. Il s\u2019\u00e9tait fait une sp\u00e9cialit\u00e9 de cette sauce et, au d\u00e9but, on disait mahonnaise mais c\u2019est plus facile de prononcer mayonnaise. \u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Surtout pour un Am\u00e9ricain\u00a0\u00bb, dit Adam en riant.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Vous rendez-vous compte, Adam, ce crabe a \u00e9t\u00e9 p\u00each\u00e9 ce matin dans la Manche et ce soir, il est l\u00e0, tout cuit, dans notre assiette. En faisant trente lieues \u00e0 l\u2019heure, il ne lui a pas fallu plus de six heures pour nous parvenir. Tout cela gr\u00e2ce au train, c\u2019est fabuleux, non\u00a0? En diligence, \u00e7a aurait pris deux jours.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0En effet\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit Adam,\u00a0\u00ab\u00a0avec le train, on dirait que les distances sont abolies.\u00a0Je ne sais pas jusqu\u2019o\u00f9 on ira encore, peut-\u00eatre soixante lieues \u00e0 l\u2019heure\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Vous n\u2019y pensez pas, jamais l\u2019organisme humain ne supportera pareille vitesse\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je suis pr\u00eat \u00e0 parier que si\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Apr\u00e8s le crabe, suivit une sole meuni\u00e8re, un p\u00e2t\u00e9 de lapin, un gigot d\u2019agneau avec des haricots verts, l\u2019in\u00e9vitable plateau de fromages vari\u00e9s (\u00ab\u00a0certains le servent apr\u00e8s les fruits mais moi, j\u2019aime terminer sur du sucr\u00e9\u00a0\u00bb, commenta Sylvie) un clafoutis aux cerises et des fruits rouges frais.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam se demandait comment faisaient ces parisiennes pour garder la taille si fine, apr\u00e8s de pareils repas. Il s\u2019aper\u00e7ut que le jeune femme go\u00fbtait \u00e0 tout mais mangeait tr\u00e8s peu et d\u00e9cida de calquer sa conduite sur la sienne.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Tout en mangeant, elle avait entretenu une conversation alerte et amusante et \u00e9tait pass\u00e9e des progr\u00e8s de la sciences aux m\u0153urs de la soci\u00e9t\u00e9 parisienne tout en interrogeant Adam sur la vie en Am\u00e9rique. Ce qui la passionnait, c\u2019\u00e9tait la diff\u00e9rence entre la vie de l\u2019Est et celle de l\u2019Ouest. \u00ab\u00a0On dirait que c\u2019est aussi peu comparable que la vie ici et la vie \u00e0 Moscou.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0C\u2019est presque \u00e7a\u00a0\u00bb, fit Adam, \u00ab\u00a0\u00e0 ceci pr\u00e8s que nous parlons la m\u00eame langue.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">On en \u00e9tait au dessert et, renvers\u00e9e sur sa chaise dans un demi-abandon, elle puisait, \u00e0 m\u00eame la corbeille, des paires de cerises rouge sang. Il ne pouvait d\u00e9tacher ses yeux de cette menotte qui attrapait les fruits par le haut de la queue, les levait haut au-dessus de sa bouche et tirait d\u2019un coup sec tandis que les fruits disparaissaient derri\u00e8re ses dents. Il estimait n\u2019avoir jamais rien vu d\u2019aussi \u00e9rotique.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le soir tombait et des serviteurs apport\u00e8rent de grandes torches pour \u00e9clairer le jardin. La conversation tomba un instant. \u00ab\u00a0Rapprochez votre chaise, Adam, vous avez l\u2019air lointain, dans cette obscurit\u00e9. Et puis, enlevez votre veste, vous devez mourir de chaleur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oserai-je\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Bien s\u00fbr, puisque je vous le dis. Il fait \u00e9touffant \u00e0 Paris, en \u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb. Elle posa une main sur son bras\u00a0: \u00ab\u00a0Ecoutez, je devais partir me reposer \u00e0 Honfleur mais je vais plut\u00f4t prendre mes quartiers d\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 Louveciennes. C\u2019est une autre de mes propri\u00e9t\u00e9s et c\u2019est \u00e0 quatorze lieues d\u2019ici. Comme cela, vous pourrez venir passer des dimanches \u00e0 la campagne\u2026 avec vos amis\u00a0\u00bb, s\u2019empressa-t-elle d\u2019ajouter, \u00ab\u00a0Qu\u2019en pensez-vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0C\u2019est tentant. Mais savez-vous que mes amis ne font pas partie de la noblesse\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Vous non plus, Belgrand non plus, que m\u2019importe\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Mais je croyais\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Que je ne fr\u00e9quentais que des barons, des ducs et des marquis\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oui\u00a0\u00bb dit Adam, heureux que l\u2019obscurit\u00e9 cache la rougeur de ses joues.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle devint soudain s\u00e9rieuse\u00a0: \u00ab\u00a0Ecoutez, Adam, je vais vous raconter la triste histoire d\u2019une de mes amies. Apr\u00e8s, vous comprendrez mieux comment je vis et comment je pense. Cette amie avait \u00e9t\u00e9 mari\u00e9e \u00e0 un vieux barbon, comme moi, elle \u00e9tait veuve, comme moi. Je crois que c\u2019est ce qui nous avait rapproch\u00e9es. Elle habitait \u00e0 Honfleur, avec son oncle et des cousines qu\u2019elle fascinait \u00e0 cause de la libert\u00e9 dont elle jouissait en sa qualit\u00e9 de veuve. Elle avait entre vingt et vingt-cinq ans, comme moi encore. J\u2019en aurai vingt-cinq en f\u00e9vrier\u00a0\u00bb, ajouta la comtesse avec un sourire malicieux, consciente que c\u2019est le genre de confidences que seules les femmes s\u00fbres d\u2019elles-m\u00eames osent faire \u00e0 un homme avec lequel elles d\u00eenent en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Dans cette ville\u00a0\u00bb, reprit-elle apr\u00e8s cette parenth\u00e8se, \u00ab\u00a0vivait un jeune homme de bonne famille mais qui avait sombr\u00e9 dans la d\u00e9bauche. Il avait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 sa m\u00e8re dont il \u00e9tait le seul h\u00e9ritier et la seule famille. Elle en \u00e9tait morte de chagrin. Il dilapidait le patrimoine familial en beuveries et\u2026 en, en\u2026\u00a0\u00bb. Elle se troubla puis se lan\u00e7a\u00a0: \u00ab\u00a0en soir\u00e9es pass\u00e9es avec des femmes de mauvaise vie, si vous voyez ce que je veux dire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je vois\u00a0\u00bb, fit, en souriant, Adam qui avait certainement une id\u00e9e plus pr\u00e9cise que la narratrice de ce que pouvaient \u00eatre ces soir\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie reprit\u00a0: \u00ab\u00a0Mais il fr\u00e9quentait \u00e9galement le monde auquel il appartenait, celui de la noblesse\u00a0 Il tra\u00eenait toujours derri\u00e8re lui une bande de fils de bonne famille qui s\u2019encanaillaient avec lui mais qui jouaient le jeu de la bonne soci\u00e9t\u00e9 devant leurs parents. Ceux-l\u00e0 n\u2019\u00e9taient pas assez excessifs et d\u00e9bauch\u00e9s pour mettre en p\u00e9ril leur h\u00e9ritage et leur rang. Ils sont du genre \u00e0 se ranger dans un mariage d\u2019int\u00e9r\u00eat apr\u00e8s avoir bien profit\u00e9 de leur jeunesse. Ce sont les m\u00eames qui, certainement, plus tard, tromperont copieusement leurs femmes avec des courtisanes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle avait l\u00e2ch\u00e9 le mot avec m\u00e9pris. Elle prit un moment de pause puis continua son histoire.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je n\u2019ai jamais compris pourquoi il \u00e9tait la coqueluche de toutes ces dames. Jeunes filles fra\u00eechement sorties de pension, femmes mari\u00e9es, actrices, elles se seraient toutes damn\u00e9es pour lui appartenir. Il le savait et il en jouait. Je crois avoir \u00e9t\u00e9 un de ses rares \u00e9checs\u00a0: il n\u2019\u00e9tait pas mal de sa personne mais il m\u2019a toujours inspir\u00e9 de la r\u00e9pugnance. Son mode de vie, son inanit\u00e9 me d\u00e9go\u00fbtaient, outre que c\u2019est, pour moi, le signe d\u2019un manque d\u2019intelligence. Or, je d\u00e9teste les sots.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam ne put s\u2019emp\u00eacher de l\u2019interrompre par un \u00e9clat de rire\u00a0: \u00ab\u00a0A ce point\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle rougit\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019en conviens, je n\u2019ai aucune indulgence pour la b\u00eatise. Je crois que cela me vient de mon p\u00e8re. Il aimait qu\u2019on comprenne \u00e0 demi-mot et la lenteur d\u2019esprit l\u2019aga\u00e7ait. Mais je reviens \u00e0 mon r\u00e9cit. Pour ma part, je ne l\u2019ai rencontr\u00e9 que deux ou trois fois car je ne s\u00e9journe \u00e0 Honfleur que l\u2019\u00e9t\u00e9 et que cet homme n\u2019honore pas \u2013 si j\u2019ose m\u2019exprimer ainsi \u2013 toutes les soir\u00e9es de sa pr\u00e9sence. Il n\u2019a donc pas perdu trop de temps avec moi et a concentr\u00e9 ses assauts sur mon amie. Solange est une tr\u00e8s jolie femme, tr\u00e8s brune, de grands yeux noirs qui lui mangent le visage, un teint tr\u00e8s blanc, un ovale irr\u00e9prochable. Pendant tout un temps, elle s\u2019est moqu\u00e9e de lui, ne lui accordant aucune attention. Plus elle lui battait froid, plus il d\u00e9ployait ses artifices de s\u00e9duction. Et puis un jour, inexplicablement, je le sais par une de ses cousines, elle a chang\u00e9 du tout au tout. Il a d\u00fb se passer quelque chose mais nous ne savions pas quoi. Toujours est-il qu\u2019elle a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019absenter sans dire o\u00f9 elle allait. Elle ne mangeait plus, ne dormait plus, ne plaisantait plus. On ne la reconnaissait pas. Et puis, soudainement, on a appris ses fian\u00e7ailles avec un vieux marquis qui, depuis deux ans, la harcelait de demandes en mariage sans cesse refus\u00e9es. Je suis partie \u00e0 Honfleur en toute h\u00e2te pour lui faire changer d\u2019avis, lui dire de ne pas g\u00e2cher sa vie comme \u00e7a.\u00a0 Au d\u00e9but, elle m\u2019\u00e9coutait, l\u00e8vres serr\u00e9es, l\u2019air but\u00e9 et puis tout \u00e0 coup, elle a \u00e9clat\u00e9 en sanglots. C\u2019\u00e9tait comme une digue qui c\u00e9dait sous la pression de l\u2019eau. Elle m\u2019a tout racont\u00e9\u00a0: qu\u2019il s\u2019\u00e9tait introduit chez elle un soir, d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 la faire c\u00e9der, elle n\u2019avait pas appel\u00e9 au secours, elle s\u2019\u00e9tait content\u00e9e de lui dire qu\u2019elle avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mari\u00e9e, que s\u2019il la\u2026 s\u2019il la violait, elle n\u2019en mourrait pas. Il \u00e9tait alors parti, cette fa\u00e7on d\u2019aborder la chose lui ayant, soi-disant, coup\u00e9 tout app\u00e9tit pour elle. C\u2019est alors que, myst\u00e9rieusement, elle s\u2019\u00e9tait sentie changer. Elle avait ressenti du d\u00e9pit, puis de l\u2019int\u00e9r\u00eat. Elle l\u2019avait poursuivi d\u2019abord chez lui puis jusque dans les lieux de perdition o\u00f9 il se complaisait. Il lui avait dit de regagner son monde, qu\u2019elle n\u2019avait pas sa place dans son bourbier et que lui, ne pouvait plus s\u2019en d\u00e9p\u00eatrer. Il y avait de la douceur dans son propos et du regret. Alors, elle s\u2019\u00e9tait dit que si lui ne pouvait se hisser jusqu\u2019\u00e0 elle, c\u2019\u00e9tait \u00e0 elle de descendre dans le ruisseau. Et savez-vous ce qu\u2019elle a fait\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">La petite comtesse \u00e9tait devenue toute rouge\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019aimerais que vous le deviniez car je ne saurais le dire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam ne la quittait pas des yeux. Il sentait qu\u2019elle vibrait \u00e0 cette histoire, qu\u2019elle en ressentait physiquement toute l\u2019atrocit\u00e9. A un moment, il s\u2019\u00e9tait demand\u00e9 si ce n\u2019\u00e9tait pas son histoire \u00e0 elle qu\u2019elle racontait mais avait vite \u00e9cart\u00e9 cette hypoth\u00e8se\u00a0: elle ne semblait nullement fascin\u00e9e par le d\u00e9bauch\u00e9 qu\u2019elle d\u00e9crivait. Non, c\u2019\u00e9tait la jeune femme qui monopolisait son c\u0153ur. On sentait qu\u2019elle aimait profond\u00e9ment son amie et qu\u2019elle souffrait de l\u2019avoir vue descendre aux enfers.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je suppose\u00a0\u00bb, dit-il sur un ton grave, \u00ab\u00a0qu\u2019elle s\u2019est prostitu\u00e9e, c\u2019est bien cela\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oui\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit Sylvie, les larmes aux yeux. \u00ab\u00a0Et un jour, il est arriv\u00e9 ce qui devait arriver\u00a0: ils se sont rencontr\u00e9s dans une orgie. Elle a cru qu\u2019il allait enfin devenir son amant mais au contraire, il l\u2019a sortie de la maison et l\u2019a ramen\u00e9e chez elle en lui disant que, ce qui lui plaisait chez elle, c\u2019\u00e9tait sa puret\u00e9 et son inaccessibilit\u00e9\u00a0; qu\u2019elle avait tout cass\u00e9 et qu\u2019il ne voulait plus jamais la voir. C\u2019est alors qu\u2019elle a accept\u00e9 d\u2019\u00e9pouser son vieillard. Elle ne pouvait pas se suicider, c\u2019est contraire \u00e0 ses convictions, mais elle est morte, vous comprenez, c\u2019est une morte-vivante.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle semblait si boulevers\u00e9e que, sans r\u00e9fl\u00e9chir, Adam la prit dans ses bras. La serrant fort contre sa poitrine, il lui murmura \u00e0 l\u2019oreille des mots de r\u00e9confort\u00a0: \u00ab\u00a0petite fille, petite fille, je vous en prie, consolez-vous. Je ne veux pas vous voir pleurer. La vie est belle et quand le ciel nous envoie une \u00e9preuve, \u00e0 nous ou \u00e0 l\u2019un des n\u00f4tres, c\u2019est pour mieux nous faire appr\u00e9cier nos moments de bonheur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle\u00a0 s\u2019abandonnait dans ces bras rassurants quand, tout \u00e0 coup, elle prit conscience de l\u2019inconvenance de sa tenue. Se redressant brusquement, elle se d\u00e9gagea\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oh, pardonnez-moi, Adam, je n\u2019aurais pas d\u00fb me laisser aller comme cela. Je suis confuse.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il tendit la main, effleurant le bout de ses doigts\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est moi qui m\u2019excuse, je n\u2019aurais sans doute pas d\u00fb\u2026 mais vous aviez l\u2019air si d\u00e9sempar\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle rougit \u00e0 nouveau mais, en m\u00eame temps, le gratifia d\u2019un grand sourire\u00a0: \u00ab\u00a0Vous avez \u00e9t\u00e9 parfait. C\u2019est moi qui suis sotte de me mettre dans de pareils \u00e9tats simplement parce que je vous raconte une histoire, m\u00eame si elle est authentique et m\u00eame si c\u2019est une de mes amies qui en est l\u2019h\u00e9ro\u00efne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Mais vous ne m\u2019avez toujours pas dit o\u00f9 vous vouliez en venir en me la racontant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je voulais simplement vous montrer \u00e0 quel degr\u00e9 d\u2019abjection et de d\u00e9ch\u00e9ance est parvenue la noblesse fran\u00e7aise. Oh, bien s\u00fbr, pas toute la noblesse mais une grande partie de sa jeunesse. Je crois que la R\u00e9volution d\u2019abord, qui a mis \u00e0 bas tout l\u2019\u00e9difice sur lequel vivait notre soci\u00e9t\u00e9, puis les guerres meurtri\u00e8res de l\u2019Empire lui ont donn\u00e9 un mal de vivre qu\u2019elle n\u2019arrive pas \u00e0 surmonter. Quant \u00e0 la noblesse d\u2019Empire, ce sont des parvenus qui ne sont m\u00eame pas capables d\u2019assumer leur origine.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle marqua un silence puis reprit, en redressant fi\u00e8rement la t\u00eate\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est pourquoi j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de ne plus m\u2019embarrasser de ces consid\u00e9rations. Epouser un autre noble qui me trompera et dilapidera mon patrimoine avec des catins, vous comprendrez que cela ne me tente pas. Si jamais je me remarie un jour, ce sera avec un homme choisi pour ses qualit\u00e9s de c\u0153ur, pour ce qui constitue la vraie noblesse, celle qui vient de l\u2019\u00e2me, et non pour un titre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle s\u2019arr\u00eata brusquement, consciente d\u2019\u00eatre all\u00e9e trop loin et de s\u2019\u00eatre d\u00e9masqu\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Mon Dieu, Adam, qu\u2019allez-vous penser de moi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam se sentit envahi d\u2019une grande chaleur. On n\u2019\u00e9tait pas plus clair. Cette longue histoire n\u2019avait pour but que de l\u2019amener \u00e0 cette d\u00e9claration \u00e0 peine voil\u00e9e. Non, elle ne s\u2019embarrassait pas de faux-fuyants, ne jouait pas la coquette, n\u2019avait pas l\u2019intention de s\u2019amuser \u00e0 un jeu pu\u00e9ril de cache-cache. Il se devait de lui r\u00e9pondre avec la m\u00eame franchise.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Emu, il s\u2019approcha d\u2019elle, lui prit une main et d\u00e9posa un baiser l\u00e9ger au creux de la paume. Elle le laissa faire avec un regard d\u2019enfant perdu.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je vais penser que vous \u00eates la femme la plus extraordinaire que j\u2019aie jamais rencontr\u00e9e, la plus \u00e9tonnante, la plus fascinante. Et je pense aussi que je serai le plus heureux des hommes si vous acceptez que nous fassions mieux connaissance vous et moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sans ajouter un mot de plus, il l\u2019attira \u00e0 lui et lui donna un de ces baisers dont il avait le secret, doux mais br\u00fblant, court mais intense. Puis il s\u2019\u00e9carta et, sans lui laisser le temps de r\u00e9agir, il s\u2019inclina profond\u00e9ment\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je crois qu\u2019il est temps que je vous fasse mes adieux, pour ce soir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Viendrez-vous dimanche\u00a0?\u00a0\u00bb, demanda-t-elle d\u2019une voix timide de petite fille. \u00ab\u00a0Je vous enverrai mon cocher.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Ne prenez pas cette peine, je viendrai \u00e0 cheval. Envoyez-moi juste la direction et des rep\u00e8res pour que je trouve votre maison.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ce rappel au concret lui permit de reprendre contenance. Elle saisit un cordon et tira la sonnette. Le ma\u00eetre d\u2019h\u00f4tel devait les guetter car il entra presque imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Madame\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Reconduisez Monsieur Cartwright, Aristide, je vous prie.\u00a0\u00bb Puis, avec un joli sourire, elle tendit sa main \u00e0 plat pour qu\u2019Adam y d\u00e9pose un baiser plus protocolaire que celui qu\u2019ils venaient d\u2019\u00e9changer. \u00ab\u00a0Je vous attends dimanche\u00a0\u00bb, fit-elle, plus pour Aristide que pour lui.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je viendrai avec grand plaisir\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit-il, en la regardant \u00e0 travers ses longs cils, puis, suivant le domestique, il gagna la sortie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">L\u2019invitation lui parvint d\u00e8s le lendemain. Sans doute un peu effray\u00e9e de son audace de la veille, Sylvie pr\u00e9cisait qu\u2019elle attendait aussi L\u00e9on et Armand. Les deux comp\u00e8res furent enchant\u00e9s de cette occasion non seulement d\u2019aller prendre l\u2019air,\u00a0loin de la chaleur \u00e9touffante de Paris, mais encore de fr\u00e9quenter une femme qui faisait partie des proches du couple imp\u00e9rial, mais surtout de suivre de plus pr\u00e8s l\u2019intrigue amoureuse qu\u2019ils sentaient na\u00eetre entre leur ami et la jeune comtesse.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Pour se rendre \u00e0 Louveciennes, Adam d\u00e9cida de remettre l\u2019un des costumes de Rochester mais surtout, le sombrero du Nevada. Il sentait inconsciemment que cette tenue le rendait plus s\u00e9duisant que les costumes trop fins et les haut-de-forme port\u00e9s par les Parisiens. L\u00e9on et Armand eurent beau le brocarder, il s\u2019en tint \u00e0 sa d\u00e9cision.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">La maison de Louveciennes, qu\u2019on appelait Les Closeaux, l\u2019enchanta. Ce n\u2019\u00e9tait pas un ch\u00e2teau mais un manoir rectangulaire flanqu\u00e9 d\u2019une tour, en pierre grise et au toit d\u2019ardoise. L\u2019aust\u00e9rit\u00e9 de la construction \u00e9tait effac\u00e9e par une vigne vierge qui courait le long des murs et jusque sous les fen\u00eatres \u00e0 la Mansard du dernier \u00e9tage. Dans la cour d\u2019entr\u00e9e, un grand saule se r\u00e9pandait. Au pied des murs \u00e9clataient les couleurs vives des plates-bandes fleuries et, le long des grilles, des ch\u00e8vrefeuilles foisonnants parfumaient l\u2019atmosph\u00e8re. Derri\u00e8re, le jardin descendait en contre-bas et s\u2019arr\u00eatait sur une terrasse d\u2019o\u00f9 l\u2019on pouvait apercevoir la Seine.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie avait adapt\u00e9 son \u00e9l\u00e9gance \u00e0 son cadre. Elle portait une robe sans crinoline, d\u2019inspiration espagnole, en coton noir parsem\u00e9 de fleurettes rouges, se terminant par trois volants bord\u00e9s d\u2019un galon rouge. Ses cheveux \u00e9taient emprisonn\u00e9s dans une r\u00e9sille retenue par deux petites barrettes d\u2019argent. Son \u00e9ducation lui avait enseign\u00e9 l\u2019art de mettre \u00e0 l\u2019aise n\u2019importe quel h\u00f4te, de telle sorte que L\u00e9on et Armand qui, sans le laisser para\u00eetre, \u00e9taient impressionn\u00e9s d\u2019\u00eatre re\u00e7us chez une comtesse, oubli\u00e8rent tr\u00e8s vite leur appr\u00e9hension. Quant \u00e0 Adam, la seule vue de la jeune femme emplissait son c\u0153ur d\u2019une joie qui l\u2019inondait tout entier. Tout lui \u00e9tait un plaisir, la voir \u00e9voluer sur la pelouse bien tondue, se pencher pour cueillir une marguerite, \u00e9pingler en riant la fleur \u00e0 sa veste\u2026 Chaque geste le charmait et accroissait le d\u00e9sir qu\u2019il avait d\u2019elle.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Les autres invit\u00e9s arrivaient, deux jeunes filles en fleur du voisinage chaperonn\u00e9es par une tante exub\u00e9rante, le m\u00e9decin du village, homme d\u2019\u00e2ge m\u00fbr, d\u00e9charn\u00e9, aux yeux bleus p\u00e9tillants et \u00e0 la moustache blanche broussailleuse, accompagn\u00e9 de sa femme, petite, vive, sans cesse en mouvement et la voix haut perch\u00e9e. Le cur\u00e9 en soutane, t\u00eate ronde et chauve, l\u2019air bonhomme. Et un petit homme courtaud et portant lorgnon que Sylvie pr\u00e9senta comme \u00e9tant un journaliste.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le d\u00e9jeuner fut servi dehors, sous une tonnelle qui sentait bon les pois de senteur, puis la chaleur s\u2019alourdissant, Sylvie proposa un peu de musique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Les volets du salon avaient \u00e9t\u00e9 tir\u00e9s pour assurer un peu de fra\u00eecheur et seul le piano \u00e9tait \u00e9clair\u00e9 par des chandeliers. Sylvie se mit au piano et commen\u00e7a une valse de Brahms. Tous les convives se taisaient, les uns se laissant aller \u00e0 une sieste que favorisait la p\u00e9nombre, les autres laissant la m\u00e9lodie couler dans leurs oreilles. Adam appr\u00e9ciait particuli\u00e8rement cette occasion qui lui \u00e9tait donn\u00e9e, depuis qu\u2019il \u00e9tait en France, de d\u00e9couvrir les nombreux compositeurs romantiques dont toutes les \u0153uvres \u00e9taient loin d\u2019\u00eatre parvenues dans le Nevada. Sylvie encha\u00eena sur une polonaise de Chopin et Adam se rem\u00e9mora Mrs Banning faisant l\u2019\u00e9loge de ce musicien.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Apr\u00e8s quelques morceaux passionn\u00e9s ou nostalgiques, la pianiste fut interrompue par le m\u00e9decin qui lui lan\u00e7a\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que c\u2019est que cette humeur m\u00e9lancolique, Sylvie\u00a0? Etes-vous amoureuse\u00a0? Chantez-nous plut\u00f4t quelque chose de l\u00e9ger, un air d\u2019Offenbach, par exemple.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Soit\u00a0!\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit gracieusement la jeune femme, \u00ab\u00a0je vais vous interpr\u00e9ter un air tir\u00e9 de Il Signor Fagotto.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Et elle entonna, regardant, droit dans les yeux, Adam qui s\u2019\u00e9tait rapproch\u00e9 et accoud\u00e9 au piano\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0S\u2019il fallait qu\u2019aujourd\u2019hui<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Quelqu\u2019un mour\u00fbt pour lui<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Je vous le dis, \u00f4 mon amie<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Je vous embrasserais<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Et j\u2019irai sans regret<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">J\u2019irai offrir ma vie<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Si c\u2019est aimer, si c\u2019est aimer,<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Si c\u2019est aimer, \u00f4 Moschetta, je l\u2019aime<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Si c\u2019est aimer, si c\u2019est aimer,<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Oh oui je l\u2019aime, je l\u2019aime.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">S\u2019il voulait me quitter<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Mon c\u0153ur \u00e9prouverait<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Une douleur extr\u00eame<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Et je sens qu\u2019avec lui<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">S\u2019envolerait aussi<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">La moiti\u00e9 de ma vie<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Si c\u2019est aimer, si c\u2019est aimer,<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Si c\u2019est aimer, \u00f4 mon amie, je l\u2019aime<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Si c\u2019est aimer, si c\u2019est aimer,<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Oh oui je l\u2019aime, je l\u2019aime.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oh bravo\u00a0\u00bb, s\u2019\u00e9cria, enthousiaste, la dame qui servait de chaperon aux deux jeunes demoiselles. \u00ab\u00a0vous avez chant\u00e9 cela avec tant d\u2019\u00e9motion, tant de sinc\u00e9rit\u00e9, ne trouvez-vous pas, Gis\u00e8le\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle se tourna vers la chaise o\u00f9 Gis\u00e8le \u00e9tait cens\u00e9e suivre le r\u00e9cital aux c\u00f4t\u00e9s de sa s\u0153ur No\u00e9mi mais ni Gis\u00e8le ni No\u00e9mi n\u2019\u00e9taient l\u00e0. La dame d\u00e9clencha un branle-bas de combat et sortit, entra\u00eenant l\u2019assistance, \u00e0 la recherche des deux donzelles. Adam, un sourire au coin des l\u00e8vres, avait \u00e9galement remarqu\u00e9 l\u2019absence d\u2019Armand et L\u00e9on et avait vite saut\u00e9 aux conclusions qui s\u2019imposaient. Il \u00e9tait en train de se demander comment il allait pr\u00e9venir ses amis de l\u2019arriv\u00e9e de \u00ab\u00a0la nu\u00e9e de sauterelles\u00a0\u00bb quand il sentit une main douce se poser sur son bras.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Laissez-les se d\u00e9brouiller\u00a0\u00bb, lui dit Sylvie comme si elle lisait dans ses pens\u00e9es, \u00ab\u00a0gr\u00e2ce \u00e0 eux, nous voil\u00e0 seuls quelques minutes. Ecoutez, Adam, depuis que vous \u00eates l\u00e0, je suis malheureuse\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam bl\u00eamit\u00a0: \u00ab\u00a0Malheureuse\u00a0? Mais que vous ai-je fait\u00a0? Je croyais, au contraire\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Que je serais contente de vous voir\u00a0? Oui, je le suis mais je suis comme un chien alt\u00e9r\u00e9 auquel on montre une jatte d\u2019eau entour\u00e9e de fil de fer. Impossible d\u2019y boire. Tous ces gens me g\u00eanent\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam se rass\u00e9r\u00e9na\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi les avoir invit\u00e9s\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0A cause du \u00ab\u00a0qu\u2019en dira-t-on\u00a0\u00bb. Je ne pouvais d\u00e9cemment vous inviter seul \u00e0 venir passer le dimanche avec moi. Ecoutez, voil\u00e0 ce que je vous propose\u00a0: vous repartez tout \u00e0 l\u2019heure, vers cinq heures, vous faites une ou deux lieues puis, sous un pr\u00e9texte quelconque, vous laissez vos amis rentrer seuls \u00e0 Paris et vous revenez ici.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Avec L\u00e9on et Armand, je n\u2019ai pas besoin de pr\u00e9texte. Je pense qu\u2019ils ont d\u00e9j\u00e0 devin\u00e9 notre secret et ils sauront le garder.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que c\u2019est, notre secret, Adam\u00a0? Je le connais mais je voudrai vous l\u2019entendre dire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam lui prit la main, la retourna et d\u00e9posa un baiser dans sa paume. C\u2019\u00e9tait la deuxi\u00e8me fois qu\u2019il faisait cela et cette habitude enchantait la jeune femme\u00a0: \u00ab\u00a0Je vous le susurrerai \u00e0 l\u2019oreille tout \u00e0 l\u2019heure. Maintenant, c\u2019est impossible, j\u2019entends la horde barbare se rapprocher.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Cette appellation la fit rire. \u00ab\u00a0La horde barbare\u00a0! C\u2019est exactement cela, je retiens l\u2019expression.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le cr\u00e9puscule vit Adam revenir aux Closeaux.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie avait tenu parole, il n\u2019y avait plus personne. Elle avait m\u00eame donn\u00e9 cong\u00e9 \u00e0 ses domestiques. Elle s\u2019\u00e9tait chang\u00e9e et Adam admira la hardiesse de sa robe, un corsage \u00e0 manches ballon en satin rouge sombre d\u00e9bouchant sur une jupe de satin vert bouteille dont les pans s\u2019\u00e9cartaient pour d\u00e9couvrir une sous-jupe de satin mordor\u00e9. Loin de heurter, le m\u00e9lange des trois couleurs formait un ensemble chatoyant qui \u00e9voquait les peintures italiennes de la Renaissance qu\u2019il avait pu voir au Mus\u00e9e du Louvre.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Vous savez \u00e0 qui vous me faites penser\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Non\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit-elle, l\u2019\u0153il mi-inquiet, mi curieux.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0A une madone de Rapha\u00ebl ou de Ghirlandaio ou encore \u00e0 la Belle Ferroni\u00e8re de L\u00e9onard de Vinci.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Voil\u00e0 un magnifique compliment et plus original que les habituels\u00a0: \u00ab\u00a0vous \u00eates belle comme un c\u0153ur aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Qui se permet de vous dire \u00e7a\u00a0?\u00a0\u00bb ne put s\u2019emp\u00eacher de demander Adam, imm\u00e9diatement sur le qui-vive.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle rit\u00a0: \u00ab\u00a0Tout le monde et personne. Ne vous inqui\u00e9tez pas, Adam, je n\u2019ai pas de soupirant attitr\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il la prit pas les \u00e9paules et l\u2019attira \u00e0 lui\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019aimerais que vous en ayez un \u00e0 partir d\u2019aujourd\u2019hui.\u00a0\u00bb Puis, resserrant son \u00e9treinte, il se mit \u00e0 effleurer son visage de ses l\u00e8vres entrouvertes. Partant du front, il descendit ainsi sur la joue, sans la toucher, la caressant de son souffle et s\u2019arr\u00eata au bord de son oreille\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je vous ai promis tout \u00e0 l\u2019heure un secret, le voici\u00a0: je vous aime. Je suis pr\u00e9occup\u00e9 de vous du matin jusqu\u2019au soir et du soir au matin. Quoi que je fasse, votre voix r\u00e9sonne dans ma t\u00eate. O\u00f9 que j\u2019aille, votre image occupe mon cerveau. C\u2019est extraordinaire\u00a0: une personne dont j\u2019ignorais l\u2019existence il y a un mois, a envahi ma vie et je n\u2019ai pas envie de l\u2019en chasser. Je vous aime, je vous aime, je crois que je ne me lasserai jamais de vous le dire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Surtout, ne vous en lassez pas, Adam. Une femme n\u2019aime rien tant que de s\u2019entendre dire ces trois mots. Et s\u2019il s\u2019agit de l\u2019homme qu\u2019elle aime, c\u2019est \u00e0 chaque moment qu\u2019elle veut les \u00e9couter.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Suis-je cet homme\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Comme si vous ne le saviez pas\u2026 Comme si vous ne me sentiez pas fr\u00e9mir entre vos bras\u2026 Comme si vous ne me voyiez pas changer de couleur \u00e0 chaque parole que vous dites, \u00e0 chaque geste que vous faites. Oui, moi aussi, je vous aime, Adam. Je ne sais pas ce qui m\u2019arrive, je n\u2019aurais jamais cru que, si vite, je pourrais me trouver submerg\u00e9e par un amour irr\u00e9sistible. Si irr\u00e9sistible que je n\u2019ai m\u00eame pas la force de vous le cacher.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Pourquoi me le cacheriez-vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je ne sais pas\u2026 Parce que c\u2019est ce que l\u2019on nous a appris \u00e0 faire, c\u2019est ce que l\u2019on nous a enseign\u00e9\u2026 Pour pr\u00e9server notre vertu\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il eut un gentil rire. \u00ab\u00a0La vertu, c\u2019est ce qu\u2019une femme doit pr\u00e9server avec tous les hommes sauf un. Si vous m\u2019aimez comme vous le dites, ne vous occupez plus de votre vertu avec moi, ce sera \u00e0 moi d\u2019y veiller.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il s\u2019\u00e9loigna un peu, lui tenant encore les mains par le bout des doigts pour mieux la regarder. \u00ab\u00a0Je veux tout de vous, vos \u00e9motions, vos pudeurs, vos hardiesses, vos peurs et votre courage. Si vous rougissez, je veux que ce soit parce que vous pensez \u00e0 moi. Si vous riez, je veux que ce soit parce que je vous rends heureuse et si vous pleurez, aussi. Voulez-vous me donner cet inestimable cadeau\u00a0? \u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Et en posant la question, il s\u2019aper\u00e7ut qu\u2019il tremblait.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ses yeux changeants avaient vir\u00e9 au gris clair et elle y plongea les siens. Elle prit une grande respiration et, le regardant bien en face, elle lui r\u00e9pondit\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oui, je le veux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Alors, n\u2019y tenant plus, il la serra contre sa poitrine et l\u2019embrassa passionn\u00e9ment.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Quand ils eurent repris leur souffle, elle l\u2019entra\u00eena vers le jardin. Il conservait encore la chaleur de la journ\u00e9e mais un souffle de vent atti\u00e9dissait l\u2019atmosph\u00e8re laissant les mille parfums de la nature s\u2019exprimer. L\u2019odeur capiteuse du ch\u00e8vrefeuille et du seringa s\u2019adoucissait des senteurs de tilleul et se pimentait d\u2019un arri\u00e8re-go\u00fbt de romarin. Paris et sa poussi\u00e8re \u00e9taient loin. Inconsciemment, Adam pensa \u00e0 Ponderosa. Le cocktail qui chatouillait son nez \u00e9tait bien diff\u00e9rent de celui du Nevada, mais cela sentait la campagne, ce qui suffisait \u00e0 lui faire \u00e9voquer le cadre de sa jeunesse. Il alla cueillir encore un ou deux baisers aux l\u00e8vres de sa compagne et se rendit compte qu\u2019il \u00e9tait urgent de revenir \u00e0 un mode plus anodin de communication. Elle avait d\u00fb, elle aussi s\u2019en rendre compte car elle s\u2019assit sur un banc plac\u00e9 le long d\u2019une table de pierre, \u00e9tala sa robe et montrant \u00e0 Adam le banc qui lui faisait vis-\u00e0-vis, l\u2019invita \u00e0 s\u2019asseoir.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ils partirent dans une interminable conversation, chacun prenant tant de plaisir \u00e0 la compagnie de l\u2019autre qu\u2019ils virent l\u2019aube poindre sans m\u00eame s\u2019en rendre compte. Lorsque le ciel se mit \u00e0 s\u2019\u00e9clairer\u00a0 d\u2019une lueur p\u00e2le et graduellement rosissante, elle poussa une exclamation\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Mon Dieu, Adam, quelle heure peut-il \u00eatre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il sortit sa montre\u00a0: \u00ab\u00a0Un peu plus de quatre heures du matin.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Cela veut dire que nous avons pass\u00e9 la nuit ensemble.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0En tout bien, tout honneur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oui, mais cela, nous sommes seuls \u00e0 le savoir. Que vont penser les gens s\u2019ils vous voient sortir de chez moi \u00e0 cette heure-ci\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Pourquoi verraient-ils quelque chose\u00a0? Ils dorment, \u00e0 cette heure-ci.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Et si quelqu\u2019un est r\u00e9veill\u00e9\u00a0? Et mes domestiques\u00a0? Quand ils sont rentr\u00e9s pour se coucher, ils ont d\u00fb voir\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Que nous bavardions.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Mais quand m\u00eame, ma r\u00e9putation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il eut \u00e0 nouveau son rire affectueux\u00a0: \u00ab\u00a0Eh bien, je ne vois qu\u2019un moyen de sauvegarder votre r\u00e9putation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Lequel\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Annon\u00e7ons nos fian\u00e7ailles.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle rougit de plaisir, ses yeux s\u2019humect\u00e8rent et sa bouche esquissa un sourire timide\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Dois-je comprendre que vous me demandez en mariage\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il marqua \u00e0 peine un instant d\u2019h\u00e9sitation puis, posant un genou \u00e0 terre, il d\u00e9clara d\u2019une voix rendue un peu rauque par l\u2019\u00e9motion\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Sylvie de Fonsauvent, voulez-vous unir votre existence \u00e0 la mienne, pour le pire et le meilleur\u00a0? Pour cette vie et pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, acceptez-vous d\u2019\u00eatre ma femme\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Alors, n\u00e9gligeant ses beaux atours, elle s\u2019agenouilla dans l\u2019herbe en face de lui\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oui, Adam, j\u2019accepte. De ce moment, je ne m\u2019occuperai plus que d\u2019une seule chose, vous rendre heureux. Quant \u00e0 mon propre bonheur, je m\u2019en remets totalement \u00e0 vous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il devina le dernier mot plus qu\u2019il ne l\u2019entendit car, incapable de r\u00e9sister plus longtemps, il l\u2019avait reprise dans ses bras et l\u2019embrassait \u00e0 perdre haleine.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il revint, pensif, \u00e0 Paris, trop absorb\u00e9 par sa songerie pour s\u2019occuper de l\u2019allure de son cheval. \u00ab\u00a0Comment\u00a0\u00bb, se disait-il, \u00ab\u00a0est-ce arriv\u00e9\u00a0? Me voici fianc\u00e9 et m\u00eame d\u00e9\u00e7u de ne pas pouvoir me marier dans les trois jours comme je l\u2019aurais fait chez moi, alors que je croyais fermement, apr\u00e8s la trahison de Laura, ne plus jamais pouvoir ouvrir mon c\u0153ur. L\u2019amour est d\u00e9cid\u00e9ment plus fort que nous. On croit qu\u2019on le d\u00e9cide, qu\u2019on le canalise, qu\u2019on le ma\u00eetrise alors qu\u2019il nous submerge comme un raz-de-mar\u00e9e. Les Grecs, qui le personnifiaient par Eros d\u00e9cochant son trait, avaient bien raison. C\u2019est aussi soudain et aussi d\u00e9vastateur que le percement d\u2019une fl\u00e8che, et je sais de quoi je parle. C\u2019est extraordinaire, j\u2019ai l\u2019impression que c\u2019est la premi\u00e8re fois que j\u2019aime. Tout ce que j\u2019ai connu avant m\u2019appara\u00eet comme un simple avant-go\u00fbt.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le soleil grimpait, \u00e9clairant d\u2019un rose orang\u00e9 les collines de Saint-Cloud. Il s\u2019arr\u00eata un moment sur un promontoire et savoura la vue. En bas, la Seine d\u00e9roulait ses m\u00e9andres en forme de serpent. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, verdoyait le bois de Boulogne. Au fond, tout au fond, on apercevait la colline de Montmartre o\u00f9 il habitait, surmont\u00e9e du clocher pointu de l\u2019\u00e9glise Saint Pierre, seul vestige d\u2019une l\u2019ancienne abbaye et, disait-on, la plus vieille \u00e9glise de Paris. Elle tombait un peu en ruines mais Adam aimait, certains soirs, \u00e0 y p\u00e9n\u00e9trer pour s\u2019y recueillir. Son \u0153il d\u2019architecte voyait bien ce qu\u2019il fallait faire pour la restaurer et il avait envisag\u00e9 d\u2019en parler \u00e0 Hitorff mais il se doutait que l\u2019architecte, croulant sous le travail, ne jugerait pas ce travail prioritaire. \u00ab\u00a0On verra plus tard\u00a0\u00bb, avait-il pens\u00e9.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Ce lieu est-il devenu mon pays\u00a0?\u00a0\u00bb, se demanda-t-il\u00a0? \u00ab\u00a0Est-ce ici que je vais b\u00e2tir ma vie\u00a0?\u00a0\u00bb. Ce qui, au d\u00e9part, n\u2019\u00e9tait qu\u2019un s\u00e9jour temporaire, une exp\u00e9rience amusante \u00e0 vivre, prenait l\u2019allure d\u2019un choix plus d\u00e9finitif, encore qu\u2019il n\u2019ait pas eu le temps d\u2019aborder le sujet avec Sylvie.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie\u2026 Rien que de prononcer mentalement son nom le rendait heureux. C\u2019\u00e9tait la fin de l\u2019aube, une aube dor\u00e9e et triomphale de juillet, l\u2019aube de sa vie. Devant lui s\u2019\u00e9talait la perspective de toutes les conversations qu\u2019il devait avoir avec elle, tous les r\u00eaves qu\u2019ils allaient partager, toutes les actions enthousiasmantes qu\u2019ils allaient entreprendre. \u00ab\u00a0Tout, tout, tout\u00a0! Tout est \u00e0 faire, tout est \u00e0 vivre\u00a0!\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Et soudain, retrouvant ses r\u00e9flexes de cow-boy, il se dressa sur ses \u00e9triers et levant haut son chapeau s\u2019\u00e9cria d\u2019une voix tonitruante \u00ab\u00a0Yahoo\u00a0!\u00a0\u00bb. Si des paysans fran\u00e7ais l\u2019entendirent et s\u2019en \u00e9tonn\u00e8rent, ils ne le manifest\u00e8rent pas.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div id=\"pagetitle\" style=\"color: #000000;\"><strong>Chapter 2<\/strong> &#8211; Paris, c&#8217;est de l&#8217;amour by ViveAdam<\/div>\n<div class=\"chapter\" style=\"color: #000000;\">\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">L\u2019annonce des fian\u00e7ailles entre Adam Cartwright et Sylvie de Fonsauvent fut accueillie diversement selon les milieux. La vieille noblesse l\u00e9gitimiste dont \u00e9tait issue Sylvie, \u00e0 quelques rares exceptions, fit la grimace. Non seulement la jeune comtesse \u00e0 l\u2019arbre g\u00e9n\u00e9alogique prestigieux \u00e9pousait un roturier mais, qui plus est, un protestant\u00a0! Seules les personnes dot\u00e9es d\u2019un v\u00e9ritable c\u0153ur n\u00e9glig\u00e8rent ces consid\u00e9rations superficielles et s\u2019int\u00e9ress\u00e8rent aux v\u00e9ritables qualit\u00e9s du fianc\u00e9. Sylvie et Adam ne leur en furent que plus attach\u00e9s. \u00ab\u00a0C\u2019est dans de telles circonstances\u00a0\u00bb, souligna la jeune femme, \u00ab\u00a0qu\u2019on voit qui vous aime vraiment\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">La noblesse et la bourgeoisie d\u2019empire, au contraire, firent f\u00eate \u00e0 cette aristocrate qui ne consid\u00e9rait pas comme une d\u00e9ch\u00e9ance de s\u2019unir \u00e0 un homme sans particule, d\u2019autant plus que le promis \u00e9tait aur\u00e9ol\u00e9 de sa nationalit\u00e9 am\u00e9ricaine. La soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise tenait pour acquis qu\u2019un Am\u00e9ricain voyageant en Europe \u00e9tait forc\u00e9ment riche et donc forc\u00e9ment estimable.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Aux yeux de l\u2019empereur Napol\u00e9on\u00a0III et de son \u00e9pouse, l\u2019imp\u00e9ratrice Eug\u00e9nie, le mariage entre ce dynamique architecte am\u00e9ricain et l\u2019h\u00e9riti\u00e8re anti-conformiste d\u2019une v\u00e9n\u00e9rable famille noble, \u00e9tait exemplaire. Le couple imp\u00e9rial rassemblait une cour cosmopolite, frivole et insouciante. Prosper M\u00e9rim\u00e9e, le c\u00e9l\u00e8bre \u00e9crivain, ne faisait pas myst\u00e8re d\u2019une lettre que lui avait envoy\u00e9e l\u2019imp\u00e9ratrice o\u00f9 la premi\u00e8re dame de France d\u00e9clarait\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne veux pas voir de vieilles figures ici. Il faut une maison gaie, de la jeunesse, il faut savoir danser quand on veut \u00eatre bien re\u00e7u\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam fut pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 la Cour et l\u2019Imp\u00e9ratrice ne put s\u2019emp\u00eacher de laisser tra\u00eener un regard r\u00eaveur sur la belle silhouette que mettait en valeur l\u2019habit noir \u00e0 queue de pie. Cette tenue soulignait la largeur des \u00e9paules et amincissait la taille et Sylvie ne pouvait s\u2019emp\u00eacher de se rengorger en voyant l\u2019admiration qu\u2019il suscitait.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je ne t\u2019y emm\u00e8nerai pas souvent\u00a0\u00bb lui souffla la jeune femme \u00e0 l\u2019oreille en sortant de la r\u00e9ception, \u00ab\u00a0elles sont bien trop nombreuses \u00e0 te convoiter, \u00e0 commencer par l\u2019imp\u00e9ratrice.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam la regarda avec adoration\u00a0: \u00ab\u00a0Tu n\u2019as rien \u00e0 craindre, je n\u2019ai vu que toi de toute la soir\u00e9e. Et je ne tiens pas \u00e0 ce que nous g\u00e2chions les instants que nous passons ensemble en mondanit\u00e9s, nous avons trop besoin de nous voir seuls \u00e0 seuls.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">A Ponderosa, l\u2019atmosph\u00e8re \u00e9tait lourde. Le d\u00e9part d\u2019Adam avait rendu Ben irr\u00e9m\u00e9diablement nostalgique. Toutefois il s\u2019effor\u00e7ait de ne rien en laisser para\u00eetre mais les d\u00e9veloppements de la guerre civile \u00e9taient venus assombrir une humeur qui ne demandait qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00eatre. La visite hebdomadaire \u00e0 Virginia City, en vue de ramasser le courrier \u00e9tait devenue d\u2019abord une visite bi-hebdomadaire puis, apr\u00e8s la bataille de Gettysburg et son effroyable co\u00fbt en vies humaines (cinquante-quatre mille hommes \u00e9taient morts entre le 1er et le 3 juillet 1963) Ben, anxieux de conna\u00eetre les nouvelles, avait organis\u00e9 un roulement\u00a0: il, se rendait en ville le lundi, Hoss y allait le mercredi et Joe le vendredi. Au-milieu des sinistres nouvelles de l\u2019\u00e9t\u00e9, la lettre d\u2019Adam post\u00e9e de Paris le 15 juillet et qui \u00e9tait arriv\u00e9e le 25 ao\u00fbt avait \u00e9t\u00e9 un rayon de soleil.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ben avait r\u00e9pondu en f\u00e9licitant son a\u00een\u00e9 de ses succ\u00e8s professionnels et en l\u2019encourageant \u00e0 \u00e9couter les appels de son c\u0153ur. Les phrases employ\u00e9es par Adam dans sa lettre r\u00e9sonnaient de sinc\u00e9rit\u00e9. Il le sentait vraiment \u00e9pris, contrairement \u00e0 l\u2019impression d\u00e9sagr\u00e9able qu\u2019il avait eue lors de l\u2019idylle de son fils avec Laura. Depuis le d\u00e9but, quelque chose l\u2019avait g\u00ean\u00e9 dans leur romance\u00a0: il se doutait qu\u2019Adam, selon sa vieille tendance, \u00e9tait plus m\u00fb par la compassion que par un v\u00e9ritable amour. Tandis que l\u00e0, il d\u00e9celait, dans les lignes trac\u00e9es par Adam, une fascination qui n\u2019avait rien \u00e0 voir, ni de pr\u00e8s ni de loin, avec un quelconque sentiment protecteur. Pas de doute, cette fois-ci, c\u2019\u00e9tait la jeune femme qui \u00e9tait la lampe et Adam le papillon irr\u00e9sistiblement attir\u00e9 par sa lumi\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Mais apr\u00e8s avoir exprim\u00e9 de son mieux son impression, il n\u2019avait pu s\u2019emp\u00eacher de changer de sujet et d\u2019aborder la douloureuse question de la guerre. Il en souffrait d\u2019autant plus qu\u2019il savait qu\u2019Adam penchait pour le Nord et Joe pour le Sud. Avec l\u2019un comme avec l\u2019autre, il tenait le m\u00eame discours. Lui, tout ce qu\u2019il voyait, c\u2019\u00e9taient ces jeunes gens inutilement et atrocement sacrifi\u00e9s, ces veuves et ces orphelins, ces m\u00e8res pleurant leurs enfants. Qu\u2019ils soient de Boston ou de la Nouvelle-Orl\u00e9ans, cela ne faisait \u00e0 ses yeux aucune diff\u00e9rence. Il s\u2019en ouvrait \u00e0 Hoss qui partageait sa fa\u00e7on de voir. Vingt-trois mille morts du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Union, trente et un mille du c\u00f4t\u00e9 de la Conf\u00e9d\u00e9ration, c\u2019\u00e9tait effroyable.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il avait, malgr\u00e9 tout, essay\u00e9 de conclure sa lettre sur une note plus l\u00e9g\u00e8re, en donnant \u00e0 Adam des nouvelles du voisinage et le bulletin de sant\u00e9 de Sport, le cheval bien-aim\u00e9 d\u2019Adam.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ce matin-l\u00e0, 27 septembre 1863, on \u00e9tait un mercredi. Il faisait encore tr\u00e8s beau et Ben attendait, en se balan\u00e7ant dans un rocking-chair qu\u2019il avait install\u00e9 dans la galerie bordant l\u2019arri\u00e8re de la maison, le retour de Hoss qui devait rapporter le courrier et les journaux.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Entendant le galop d\u2019un cheval, il se leva, rentra dans la maison, entendit Hoss lancer un \u00ab\u00a0Pa, o\u00f9 es-tu\u00a0?\u00a0\u00bb retentissant et faillit prendre dans la figure la porte d\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Hol\u00e0, Hoss, quel dynamisme\u00a0! Tu as failli m\u2019assommer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Scuse-moi, Pa, mais il y a une lettre de Paris.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le visage de Ben s\u2019illumina. \u00ab\u00a0Une lettre d\u2019Adam\u00a0! Donne, donne vite.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Hoss lui tendit le pli o\u00f9 l\u2019adresse avait \u00e9t\u00e9 trac\u00e9e de la belle \u00e9criture ferme et pench\u00e9e d\u2019Adam\u00a0: Monsieur Benjamin Cartwright, Ranch de Ponderosa, Territoire du Nevada, Am\u00e9rique.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Contrairement \u00e0 la pr\u00e9c\u00e9dente lettre, celle-ci n\u2019\u00e9tait adress\u00e9e qu\u2019\u00e0 lui seul et il \u00e9prouva donc le besoin de la lire dans l\u2019intimit\u00e9. Il s\u2019excusa aupr\u00e8s de Hoss et monta dans sa chambre. L\u00e0, ne craignant plus d\u2019\u00eatre vu, il se permit un geste tendre, que d\u2019aucuns auraient trait\u00e9 de ridicule, il posa ses l\u00e8vres sur l\u2019enveloppe. Puis il la d\u00e9cacheta\u00a0:<\/p>\n<p>\u00a0<em>\u00ab\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Paris, le 10 ao\u00fbt 1863<\/em>\u00a0<em>\u00a0Mon cher Papa,<\/em>\u00a0<em>C\u2019est le c\u0153ur rempli de bonheur que je prends la plume pour t\u2019annoncer que je viens de me fiancer avec la jeune comtesse dont je t\u2019ai parl\u00e9 dans ma pr\u00e9c\u00e9dente lettre. Eh oui, alors qu\u2019il y a moins d\u2019un mois, je t\u2019\u00e9crivais pour te confesser mon amour naissant, voil\u00e0 que d\u00e9j\u00e0, j\u2019ai saut\u00e9 le pas. Moi qui avais jur\u00e9 de rester c\u00e9libataire, je me suis laiss\u00e9 prendre en captivit\u00e9 par la plus fabuleuse ge\u00f4li\u00e8re qui soit.<\/em>\u00a0<em>Elle m\u2019a tout pris\u00a0: mes yeux qui n\u2019arrivent pas \u00e0 se d\u00e9tacher du ravissant spectacle de son corps, mes oreilles qui ne se lassent pas de l\u2019\u00e9couter parler ou chanter, mon esprit qui n\u2019arr\u00eate pas de penser \u00e0 nos interminables conversations, \u00e0 nos projets.<\/em>\u00a0<em>Je pense que nous allons nous marier \u00e0 la fin du mois de septembre. Pourquoi attendrions-nous\u00a0? J\u2019ai eu trente-trois ans le 18\u00a0mai dernier et je n\u2019ai plus de temps \u00e0 perdre pour fonder une famille.<\/em>\u00a0<em>Sylvie a vingt-cinq ans, c\u2019est une jeune personne accomplie, musicienne, cultiv\u00e9e, curieuse de tout, passionn\u00e9e par son temps. Lorsque nous sommes ensemble, crois-le si tu le veux, c\u2019est elle qui m\u00e8ne la conversation et elle a trois sujets favoris\u00a0: moi, l\u2019am\u00e9lioration de la condition ouvri\u00e8re et l\u2019Ouest am\u00e9ricain. A son go\u00fbt, je ne lui en dis jamais assez sur vous, sur Ponderosa, sur le Nevada, sur Sacramento ou San Francisco.<\/em>\u00a0<em>Nous allons essayer \u2013 je dis bien \u00ab\u00a0essayer\u00a0\u00bb &#8211; de nous marier dans l\u2019intimit\u00e9 mais \u00e7a va \u00eatre difficile car l\u2019imp\u00e9ratrice Eug\u00e9nie nous a pris en amiti\u00e9. Sylvie n\u2019a qu\u2019une peur, c\u2019est qu\u2019elle veuille \u00eatre t\u00e9moin de notre mariage, ce qui nous obligerait \u00e0 inviter toute la Cour, quel cauchemar\u00a0!<\/em>\u00a0<em>Puisque, malheureusement, je n\u2019aurais pas la joie de vous avoir aupr\u00e8s de moi ce jour-l\u00e0, je vais choisir comme t\u00e9moins mes bons amis, L\u00e9on et Armand et Sylvie trouvera les siens chez\u00a0 des voisins\u00a0 qui nous ont manifest\u00e9 beaucoup d\u2019amiti\u00e9 alors m\u00eame que d\u2019autres familles nobles lui battent froid parce qu\u2019elle \u00e9pouse un roturier.<\/em>\u00a0<em>Cela ne l\u2019ennuie gu\u00e8re, d\u2019ailleurs. Elle dit que ma seule compagnie lui suffirait, m\u00eame si nous n\u2019avions plus un seul ami mais, bien s\u00fbr, ce n\u2019est pas vrai. Mais ne vous inqui\u00e9tez pas, des amis, nous en avons, et des bons.<\/em>\u00a0<em>J\u2019imagine la question qui te taraude\u00a0: o\u00f9 allons-nous nous fixer\u00a0? Eh bien voil\u00e0 une autre grande nouvelle, \u00e0 terme, nous allons revenir \u00e0 Ponderosa. C\u2019est son souhait, elle veut d\u00e9marrer une vie enti\u00e8rement neuve avec moi. Mais pas tout de suite car, avant, elle veut r\u00e9aliser un grand projet o\u00f9 j\u2019ai mon r\u00f4le \u00e0 jouer.<\/em>\u00a0<em>Figure-toi que ma future femme s\u2019est enflamm\u00e9e pour la cause ouvri\u00e8re. Elle trouve scandaleuse \u2013 et elle a tout \u00e0 fait raison \u2013 la pratique consistant \u00e0 faire travailler des enfants de huit ans douze heures par jour et leurs parents, quinze heures par jour, sept jours sur sept, qui plus est, pour un salaire de mis\u00e8re. Elle s\u2019en est ouvert \u00e0 l\u2019empereur qui partage ses convictions. Il va faire passer des lois limitant le travail des enfants mais elle veut aller plus loin. Elle veut d\u00e9montrer qu\u2019il est possible de r\u00e9aliser de belles choses sans exploiter excessivement les ouvriers. Aussi m\u2019a-t-elle demand\u00e9 de r\u00e9aliser une construction, sur un terrain qu\u2019elle a achet\u00e9, rue de Courcelles, non loin de chez elle. Elle veut une maison qui sorte de l\u2019ordinaire, de telle sorte que tout Paris se d\u00e9place pour la voir. Nous y installerons une exposition expliquant qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 construite par des ouvriers ne travaillant que dix heures par jour et ayant tous leurs dimanches libres. Ces ouvriers seront bien pay\u00e9s,\u00a0 ce qui nous permettra de les trier sur le volet et je me fais fort de r\u00e9aliser la construction aussi vite que mes confr\u00e8res qui travaillent sans interruption et soumettent leur personnel \u00e0 des horaires barbares.\u00a0<\/em><em>J\u2019ai cherch\u00e9 ce que je pouvais concevoir d\u2019\u00e9tonnant et j\u2019ai finalement propos\u00e9 \u00e0 Sylvie de construire, en plein Paris, une pagode. Oui, une pagode comme on en voit quelques-unes \u00e0 San-Francisco. Elle sera tr\u00e8s haute et rouge. Sylvie est enthousiaste.<\/em>\u00a0<em>Voil\u00e0 l\u2019une des raisons qui retarde mon retour au pays. Cela et aussi, je te le confesse, la guerre. Je ne rentrerai que quand cette guerre fratricide sera termin\u00e9e, cela m\u2019\u00e9vitera toute tentation d\u2019y \u00eatre impliqu\u00e9. Je ne voudrais pas courir le risque d\u2019y rencontrer, dans le camp d\u2019en face, mon petit fr\u00e8re.<\/em>\u00a0<em>Cher Joe, cher Hoss. Qu\u2019ils vont me manquer, tout comme toi, le 27 septembre, jour o\u00f9 je passerai la bague au doigt de mon adorable Sylvie. Tu peux leur lire cette lettre, bien s\u00fbr. Je te l\u2019ai adress\u00e9e parce que je voulais que tu aies la primeur de la nouvelle mais, bien entendu, ils en sont, eux aussi, destinataires.<\/em>\u00a0<em>Papa, je suis heureux et je t\u2019envoie tout ce bonheur qui d\u00e9borde de mon c\u0153ur. Partage-le avec mes fr\u00e8res, Hop-Sing et nos amis, Paul, Roy et les autres,\u00a0<\/em>\u00a0<em>Ton fils d\u00e9vou\u00e9<\/em>\u00a0<em>Adam<\/em><\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Hoss, Joe\u00a0\u00bb, cria Ben en sortant de sa chambre, \u00ab\u00a0venez vite ou plut\u00f4t, non, je descends\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Les deux gar\u00e7ons attendaient au bas de l\u2019escalier, certains que leur p\u00e8re ne tarderait pas \u00e0 leur donner des nouvelles de leur fr\u00e8re. Ben descendit les marches avec un sourire b\u00e9at aux l\u00e8vres. Il appela Hop-Sing qui les rejoignit en trottinant, se dirigea vers le meuble o\u00f9 il serrait les alcools et, ayant servi quatre verres de brandy prit le sien et l\u2019\u00e9leva en l\u2019air\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Mes enfants, je bois au mariage d\u2019Adam qui, sauf incident impr\u00e9vu, doit \u00eatre en train d\u2019\u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9 en ce moment-m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Waououww\u00a0!\u00a0\u00bb cria Joe, \u00ab\u00a0Adam se marie\u00a0? Avec la comtesse dont il parlait dans son autre lettre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Absolument. Mais asseyez-vous, toi aussi, Hop-Sing, je vais vous lire cette lettre, vous n\u2019\u00eates pas au bout de vos surprises.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Quand il eut termin\u00e9, ce fut une salve d\u2019exclamations\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Dadburnit, voil\u00e0 que notre frangin fr\u00e9quente un empereur et une imp\u00e9ratrice, nous n\u2019allons plus oser lui parler\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Mistah Adam, il va construire pagode rouge comme \u00e0 Sa\u00efgon. Pagode rouge sacr\u00e9e. Pagode des dragons. Dragons porter bonheur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Joe, pour une fois s\u00e9rieux et pensif releva la t\u00eate\u00a0: \u00ab\u00a0Vous savez quoi\u00a0? J\u2019ai l\u2019impression que, ce coup-ci, il a trouv\u00e9 la bonne, elle m\u2019a l\u2019air d\u2019\u00eatre le genre \u00e0 avoir toujours une nouvelle id\u00e9e en t\u00eate. Il n\u2019aura pas le temps de souffler.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Ni de s\u2019ennuyer\u2026\u00a0\u00bb approuva Ben<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Ni de faire la loi, si vous voulez mon avis\u00a0\u00bb fit Hoss en riant.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Ca\u00a0!\u00a0\u00bb, fit Joe, \u00ab\u00a0c\u2019est \u00e0 voir. Il n\u2019est pas du genre \u00e0 se laisser mener par une femme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0A voir\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0H\u00e9las\u00a0\u00bb, conclut Ben, \u00ab\u00a0nous ne verrons pas tout de suite s\u2019il attend la fin de cette fichue guerre. Mais au moins, nous le reverrons. Je suis reconnaissant \u00e0 cette jeune femme de ne pas chercher \u00e0 le retenir dans son pays.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0C\u2019est normal, Pa, la femme doit suivre l\u2019homme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oui\u00a0\u00bb, fit Ben avec un sourire m\u00e9lancolique, \u00ab\u00a0\u00e7a c\u2019est la th\u00e9orie mais \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, les femmes ont l\u2019art de nous mener l\u00e0 o\u00f9 elles le veulent. Si la m\u00e8re d\u2019Adam ne m\u2019avait pas fait promettre de poursuivre mon r\u00eave, nous ne serions peut-\u00eatre pas l\u00e0.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Alors, merci la belle-s\u0153ur\u00a0!\u00a0\u00bb, conclut Joe en riant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le mariage d\u2019Adam et de Sylvie eut finalement lieu selon les v\u0153ux des jeunes mari\u00e9s, \u00e0 Louveciennes. La vigne vierge qui couvrait la fa\u00e7ade avait vir\u00e9 au rouge ce qui donnait aux Closeaux un air somptueux. Chanceux, les jeunes gens b\u00e9n\u00e9fici\u00e8rent d\u2019un de ces agr\u00e9ables soleils d\u2019automne qui enrichissent la nature d\u2019un or d\u00e9licat. Adam avait d\u00fb faire une concession pour que le cur\u00e9 accepte de c\u00e9l\u00e9brer le mariage, il avait accept\u00e9 de se faire baptiser, la veille, dans la religion catholique, ce dont Sylvie lui sut infiniment gr\u00e9.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Adam, les t\u00e9moins \u00e9taient tout choisis, ce ne pouvaient que L\u00e9on et Armand d\u00e9sormais devenus ins\u00e9parables, d\u2019autant plus que le mariage d\u2019Adam les privait d\u2019un co-locataire, les laissant en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie avait choisi comme premier t\u00e9moin Nathalie Pajarski, une jeune russe qui avait \u00e9pous\u00e9 un prince polonais. Le m\u00e9nage et sa famille \u00e9taient venus s\u2019installer en France car, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, les Polonais \u00e9taient des proscrits en Russie. Le prince Pajarski avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9pouill\u00e9 de ses biens par le tsar et envoy\u00e9 dans les bagnes de Sib\u00e9rie. Il s\u2019en \u00e9tait \u00e9vad\u00e9 et n\u2019avait d\u00fb son salut qu\u2019\u00e0 la chance qui l\u2019avait conduit sur les terres de son ami, le G\u00e9n\u00e9ral Dourakine. Le G\u00e9n\u00e9ral l\u2019avait aid\u00e9 \u00e0 quitter la Russie et tout le monde s\u2019\u00e9tait install\u00e9 \u00e0 Loumigny, en Normandie, o\u00f9 Romane Pajarski avait \u00e9pous\u00e9 Nathalie Dabrovine, la ni\u00e8ce du G\u00e9n\u00e9ral. Cette ouverture d\u2019esprit, cette tol\u00e9rance avaient s\u00e9duit Sylvie qui s\u2019\u00e9tait tr\u00e8s vite li\u00e9e avec cette famille qu\u2019elle avait rencontr\u00e9e alors qu\u2019elle visitait une cousine \u00e0 Domfront, non loin de Loumigny. Les Pajarski malgr\u00e9 leur noblesse, ne se formalisaient pas de voir la comtesse Sylvie de Fonsauvent \u00e9pouser Adam Cartwright.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">L\u2019autre t\u00e9moin \u00e9tait le Capitaine de Rosbourg, lui aussi rencontr\u00e9 en Normandie. Le Capitaine \u00e9tait revenu en France depuis un an \u00e0 peine, apr\u00e8s trois ans pass\u00e9s dans une \u00eele perdue au milieu de l\u2019Oc\u00e9an, son bateau ayant fait naufrage lors d\u2019un voyage vers l\u2019Am\u00e9rique. Ses nombreux voyages et les \u00e9preuves qu\u2019il avait travers\u00e9es lui avaient appris \u00e0 ne pas s\u2019arr\u00eater aux apparences et l\u2019homme courageux et responsable qu\u2019il \u00e9tait s\u2019\u00e9tait tout de suite attach\u00e9 \u00e0 Adam.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Les deux \u00e9poux endur\u00e8rent impatiemment la r\u00e9ception, pourtant simple par rapport aux habitudes des familles nobles, qu\u2019ils avaient donn\u00e9e et, d\u00e8s qu\u2019ils le purent s\u2019\u00e9clips\u00e8rent, tant ils br\u00fblaient de se retrouver seul \u00e0 seule.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Dans l\u2019intimit\u00e9 de la chambre conjugale, Adam se sentit submerg\u00e9 par un sentiment de pl\u00e9nitude qu\u2019il n\u2019avait jamais connu. Il sentait que ce \u00e0 quoi tout son \u00eatre aspirait depuis qu\u2019il avait \u00e9merg\u00e9 de l\u2019enfance, se r\u00e9alisait enfin. T\u00f4t m\u00fbri, le gamin priv\u00e9 d\u2019enfance qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 ne s\u2019\u00e9tait jamais remis de la mort de sa belle-m\u00e8re Inger, la m\u00e8re biologique de Hoss mais, \u00e0 ses yeux, sa maman \u00e0 lui puisqu\u2019il n\u2019avait jamais connu la sienne autrement qu\u2019\u00e0 travers les souvenirs que son p\u00e8re lui distillait parcimonieusement. Cette perte avait creus\u00e9 en lui un d\u00e9sir de pr\u00e9sence f\u00e9minine coupl\u00e9 avec une peur panique de se la voir arracher, \u00e0 peine acquise. La mort pr\u00e9matur\u00e9e de sa deuxi\u00e8me belle-m\u00e8re, Marie, avait renforc\u00e9 ce sentiment inconscient. Et comme s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 poursuivi par une mal\u00e9diction, \u00e0 chaque fois qu\u2019il avait ouvert son c\u0153ur, la femme qu\u2019il aimait lui avait \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9e ou l\u2019avait trahi. Mais cette fois, semblait-il, la mal\u00e9diction avait \u00e9t\u00e9 vaincue.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam faisait partie de cette cat\u00e9gorie d\u2019hommes tr\u00e8s virils qui ont \u00e0 la fois besoin de conqu\u00e9rir, de poss\u00e9der et de prot\u00e9ger, le tout dans une sorte de mouvement perp\u00e9tuel. L\u2019instinct f\u00e9minin de Sylvie l\u2019avait renseign\u00e9e sur ce point plus encore que son intelligence et elle se savait apte \u00e0 se laisser charmer, \u00e0 se donner, \u00e0 se faire docile et fragile et malgr\u00e9 tout sans cesse inaccessible, sans cesse impr\u00e9visible. Elle n\u2019aurait pas besoin de s\u2019\u00e9tudier ni de se forcer\u00a0: elle-m\u00eame aurait \u00e9t\u00e9 bien en peine de dire d\u2019avance ce qui allait, demain, la passionner, l\u2019enthousiasmer. Tout l\u2019int\u00e9ressait\u00a0: les arts, les lettres, les sciences, le droit\u2026 Elle se sentait capable de tout entreprendre, d\u2019\u00eatre un d\u00e9fi permanent, for\u00e7ant ainsi Adam \u00e0 se surpasser sans cesse de peur qu\u2019elle ne lui \u00e9chappe.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Mais cette nuit-l\u00e0 \u00e9tait d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l\u2019abandon, pas encore \u00e0 l\u2019envol, et elle s\u2019\u00e9tait donn\u00e9e toute enti\u00e8re. Bien qu\u2019elle ait d\u00e9j\u00e0 perdu sa virginit\u00e9, c\u2019\u00e9tait pour elle la premi\u00e8re fois\u00a0;\u00a0 la premi\u00e8re fois qu\u2019elle faisait l\u2019amour avec un homme choisi par elle et qu\u2019elle aimait \u00e9perdument. D\u00e9livr\u00e9e de toute appr\u00e9hension, elle avait d\u00e9couvert ce que son premier mari n\u2019avait jamais pu lui donner, le plaisir, et Adam qui en suivait la manifestation sur son visage p\u00e2li par le rayon de lune qui les \u00e9clairait, s\u2019\u00e9tait senti plus royal que l\u2019empereur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ayant perdu, sans grand regret, son titre de noblesse, Sylvie n\u2019avait pas pour autant abandonn\u00e9 ses propri\u00e9t\u00e9s et elle entra\u00eena un Adam \u00e9clatant de bonheur dans un voyage de noces qui devait les mener \u00e0 Honfleur. Apr\u00e8s avoir d\u00e9ambul\u00e9 dans cette ravissante ville de bord de mer aux ruelles anciennes et pleines de charme, ils parvinrent \u00e0 la plage. Quelques personnes hupp\u00e9es de la capitale y s\u00e9journaient encore et Adam ne put s\u2019emp\u00eacher de trouver dr\u00f4le ces dames qui enfon\u00e7aient leurs bottines dans le sable avec leurs crinolines balayant les coquillages. Les hommes n\u2019\u00e9taient pas moins \u00e9tranges, en costumes de ville blancs ou cr\u00e8me.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart, Adam aper\u00e7ut un homme assis sur un tabouret absorb\u00e9 dans la peinture d\u2019une toile. Passant son bras autour des \u00e9paules de Sylvie, il s\u2019en approcha. Ravi, il vit que l\u2019artiste terminait un groupe de personnes endimanch\u00e9es, assises sur des pliants \u00e0 un m\u00e8tre des vagues et qui posaient sans le savoir.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0C\u2019est l\u2019\u00e9cole des Rencontres de Saint Sim\u00e9on, une \u00e9cole propre \u00e0 Honfleur\u00a0\u00bb, commenta Sylvie en anglais pour ne pas perturber le peintre. \u00ab\u00a0La technique consiste \u00e0 peindre par petites touches pour donner une sensation, une vision, plus importante que la r\u00e9plique exacte de ce que l\u2019on peint. Regarde, l\u2019\u00e9cume de la mer, il donne, avec ses l\u00e9g\u00e8res touches de blanc, \u00e0 peine pos\u00e9es sur le bleu et le vert, l\u2019impression du p\u00e9tillement. Les gens bien pensants critiquent cette fa\u00e7on de peindre mais, pour ma part, je trouve \u00e7a tr\u00e8s joli.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je connais cette \u00e9cole\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit Adam, \u00ab\u00a0c\u2019est ce qu\u2019on appelle l\u2019impressionnisme. J\u2019en ai parl\u00e9 avec un artiste avec lequel je me suis li\u00e9 \u00e0 Montmartre. Il s\u2019appelle Degas. Je lui ai achet\u00e9 une \u00e9tude d\u2019un cheval pour mon fr\u00e8re Hoss, j\u2019esp\u00e8re qu\u2019il l\u2019aura \u00e0 No\u00ebl. Et pour moi, j\u2019ai fait l\u2019acquisition de danseuses si gracieuses, tu verras, je suis s\u00fbr que tu appr\u00e9cieras.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie le contempla, ravie\u00a0: \u00ab\u00a0Tu connais Degas. J\u2019adore\u00a0! Mais il est plus en avance, plus d\u00e9rangeant que ce Monsieur. N\u00e9anmoins,\u00a0 j\u2019aime beaucoup cette toile qu\u2019il est en train de finir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Laisse-moi la n\u00e9gocier\u00a0\u00bb, lui r\u00e9pondit son mari\u00a0, \u00ab\u00a0je vais profiter de mon accent am\u00e9ricain. Mais d\u2019abord, il faut que je sache le nom de l\u2019auteur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Eug\u00e8ne Boudin, qui ne savait pas encore qu\u2019il aurait un jour, \u00e0 Honfleur, un mus\u00e9e portant son nom, leur c\u00e9da sa toile \u00e0 un prix presque d\u00e9risoire, tant il \u00e9tait peu habitu\u00e9 \u00e0 trouver des amateurs de sa peinture. \u00ab\u00a0Je vous la livrerai d\u00e8s que la peinture sera s\u00e8che\u00a0\u00bb, leur dit-il.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Puis Sylvie ramena Adam au vieux port\u00a0: \u00ab\u00a0Ne me parle pas de ton architecture moderne\u00a0\u00bb, dit-elle en riant, \u00ab\u00a0ce vieux port, tel qu\u2019il est, c\u2019est un bijou, n\u2019y touchez pas, m\u00eame si chaque maison ne comporte qu\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 chaque \u00e9tage, o\u00f9 l\u2019on n\u2019acc\u00e8de que par un escalier en colima\u00e7on.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam rit puis il inspira une large goul\u00e9e d\u2019air. Il mena sa femme sur la jet\u00e9e o\u00f9 le vent faisait agr\u00e9ablement claquer les voiles blanches des bateaux de p\u00eache et se plantant face \u00e0 la mer, il pointa son doigt vers l\u2019horizon\u00a0: \u00ab\u00a0L\u00e0-bas\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0c\u2019est mon pays.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ce fut au tour de Sylvie de rire. \u00ab\u00a0Non\u00a0\u00bb, rectifia-t-elle, \u00ab\u00a0c\u2019est l\u2019Angleterre.\u00a0\u00bb Mais soudain, son visage changea d\u2019expression et se chargea de sollicitude. Elle prit le beau visage de son mari entre ses mains fines et gant\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0Tu es nostalgique. Veux-tu que nous renoncions \u00e0 nos projets et que nous partions imm\u00e9diatement\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam approcha ses l\u00e8vres pour d\u00e9poser, au coin de son \u0153il un l\u00e9ger baiser\u00a0: \u00ab\u00a0Non, mon amour, je veux que nous fassions exactement ce que nous avons d\u00e9cid\u00e9. De toute mani\u00e8re, je ne veux pas revenir au pays tant qu\u2019il est d\u00e9chir\u00e9 par la guerre et puis, j\u2019aime ton pays, ne serait-ce que parce que tu y es, mais aussi parce qu\u2019il est beau.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie lui sut gr\u00e9 de cette r\u00e9ponse mais elle sentait qu\u2019elle venait de mettre le doigt sur le point sensible de leur union. \u00ab\u00a0Jamais\u00a0\u00bb, songea-t-elle, \u00ab\u00a0Adam ne pourra \u00eatre pleinement heureux ailleurs que chez lui. Il n\u2019est pas malheureux en France, il absorbe comme une \u00e9ponge tout ce qu\u2019il y apprend, il en savoure l\u2019agr\u00e9ment, il en admire les merveilles mais il ne se sent pas chez lui. Ce sera \u00e0 moi de faire l\u2019effort, de m\u2019arracher \u00e0 mes racines. Dieu fasse que je me plaise dans son lointain Nevada\u00a0\u00bb. Elle se blottit contre la poitrine de cet homme qui, en si peu de temps, avait rempli son c\u0153ur. Il lui caressa doucement les cheveux et ce geste eut pour effet de la rassurer. \u00ab\u00a0L\u2019important\u00a0\u00bb, se dit-elle, \u00ab\u00a0c\u2019est d\u2019\u00eatre pr\u00e8s de lui, avec lui\u00a0\u00bb. Et, parodiant, sans le savoir Ruth Alverson, elle murmura\u00a0: \u00ab\u00a0O\u00f9 que tu ailles, je te suivrai\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam l\u2019entendit, il se tourna pour lui faire face et il lui donna un de ces baiser passionn\u00e9s dont il avait le secret et qui lui faisait oublier tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas lui.<\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Paris, le 25\u00a0d\u00e9cembre 1863<\/em>\u00a0<em>Cher Pa, cher Hoss, cher Joe,<\/em>\u00a0<em>Je sais qu\u2019en \u00e9crivant aujourd\u2019hui, vous ne recevrez pas \u00e0 temps mes v\u0153ux de Joyeux No\u00ebl mais je vous ai, depuis longtemps, adress\u00e9 des cadeaux de No\u00ebl qui, je l\u2019esp\u00e8re, vous sont parvenus en temps utile. Mais, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9loignement, je ne peux me r\u00e9soudre \u00e0 passer cette journ\u00e9e sans vous adresser un mot.<\/em>\u00a0<em>J\u2019esp\u00e8re que mon choix vous a plu. Chaque cadeau a \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9 avec amour et en pensant tr\u00e8s fort \u00e0 chacun de vous. Je vous imagine dans la grande pi\u00e8ce, devant la chemin\u00e9e qui flamboie et j\u2019esp\u00e8re que vous aviez un peu l\u2019impression que j\u2019\u00e9tais parmi vous.<\/em>\u00a0<em>Nous sommes actuellement bien au calme, Sylvie et moi. Elle est en train de ramasser le papier qui emballait les cadeaux et elle en nourrit le feu tandis que je suis install\u00e9 devant son secr\u00e9taire, un ravissant petit meuble f\u00e9minin qu\u2019elle m\u2019 autoris\u00e9 \u00e0 utiliser pour vous \u00e9crire, de peur que je ne passe dans mon bureau au lieu de rester aupr\u00e8s d\u2019elle. Hier, nous sommes all\u00e9s \u00e0 la messe de minuit, un magnifique office. J\u2019y ai entendu, pour la premi\u00e8re fois un tr\u00e8s beau chant, Minuit Chr\u00e9tiens. Il a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par un homme qui s\u2019appelle Charles Adolphe Adam, de telle sorte qu\u2019on l\u2019appelle \u00ab\u00a0le No\u00ebl du p\u00e8re Adam\u00a0\u00bb. Je croyais que c\u2019\u00e9tait de moi qu\u2019on parlait. Apr\u00e8s, nous sommes revenus chez nous pour r\u00e9veillonner. Nous avions invit\u00e9 L\u00e9on et Armand, bien s\u00fbr, les ins\u00e9parables, tante Yette (on dit \u00e7a au lieu de dire Henriette), une parente un peu \u00e9loign\u00e9e de Sylvie mais que nous aimons beaucoup car elle est toujours de bonne humeur, toujours enthousiaste malgr\u00e9 ses cinquante-sept ans. Toute menue, avec de superbes yeux bleus, ses pommettes roses et ses cheveux de neige, elle a l\u2019air d\u2019une poup\u00e9e de porcelaine. Elle \u00e9tait venue avec sa fille, Genevi\u00e8ve, une merveilleuse cr\u00e9ature, blonde aux yeux verts, qui captive L\u00e9on et ses deux petites filles, Christine et Gabrielle qui ont respectivement quinze et treize ans. Belgrand nous avait fait l\u2019honneur de se joindre \u00e0 nous avec sa femme et son fils. Il y avait \u00e9galement le Prince Pajarski et sa tr\u00e8s jeune femme, Natacha. Je crois que je vous en ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9. Habituellement, ils habitent en Normandie, \u00e0 Loumigny mais ils viennent parfois passer l\u2019hiver \u00e0 Paris. Enfin, nous avions \u00e9galement convi\u00e9 le capitaine de Rosbourg, sa femme, ses enfants Paul et Marguerite\u00a0 et comme ils en se d\u00e9placent jamais sans leur tr\u00e8s ch\u00e8re amie, Madame de Fleurville, celle-ci les avait accompagn\u00e9s avec ses enfants, Camille, Madeleine et sa fille adoptive, Sophie.\u00a0 Tout cela formait une assembl\u00e9e h\u00e9t\u00e9roclite mais familiale. Ca m\u2019a rappel\u00e9 tout \u00e0 fait nos r\u00e9ceptions \u00e0 la veille de No\u00ebl avec tous les voisins. Tout le monde \u00e9tait tr\u00e8s content, nous avons beaucoup ri, de tout et de rien, en oubliant les soucis du monde.<\/em>\u00a0<em>Des cadeaux ont \u00e9t\u00e9 \u00e9chang\u00e9s, bien s\u00fbr, mais le plus beau que j\u2019ai re\u00e7u, c\u2019est Sylvie qui m\u2019en a fait la surprise une fois que nous avons \u00e9t\u00e9 seuls\u00a0: vous avez d\u00e9j\u00e0 compris, je pense, je vais \u00eatre Papa. C\u2019est pour la mi-juillet. Sylvie n\u2019a pas voulu me le dire tout de suite de peur que l\u2019enfant ne reste pas mais maintenant, a dit le docteur, il n\u2019y a plus lieu de s\u2019inqui\u00e9ter.<\/em>\u00a0<em>Au moment-m\u00eame o\u00f9 je vous \u00e9cris, j\u2019ai du mal \u00e0 r\u00e9aliser. Je ne sais pas comment \u00e7a s\u2019est pass\u00e9 pour toi, Papa, mais, bien que merveilleuse, cette nouvelle nous prend au d\u00e9pourvu. La femme, elle, a eu le temps de se pr\u00e9parer et puis, elle sent ce qui se pr\u00e9pare dans son corps mais pour l\u2019homme, \u00e7a reste \u00e9tranger, \u00e7a reste un myst\u00e8re.<\/em>\u00a0<em>La seule chose qui m\u2019aide \u00e0 prendre conscience, c\u2019est de comparer avec la construction de la pagode. A l\u2019heure o\u00f9 j\u2019en commen\u00e7ais les fondations, Sylvie, elle, d\u00e9marrait ce petit \u00eatre. Mais alors que je vais, d\u2019ici quelques semaines, voir sortir les murs du sol, l\u00e0, je ne verrai rien. Oh pardon, je me trompe, je vais voir le ventre de ma Sylvie prendre de l\u2019ampleur.<\/em>\u00a0<em>Je la regarde, en ce moment, aller et venir gracieusement dans le salon et je me sens \u00e9clater de bonheur. De cette femme que j\u2019aime sortira un enfant qui sera un peu nous mais sera lui. C\u2019est fascinant.<\/em>\u00a0<em>Je joins \u00e0 ma lettre un daguerr\u00e9otype qui a \u00e9t\u00e9 pris, \u00e0 votre intention, le jour de notre mariage. J\u2019esp\u00e8re, que dis-je, je suis s\u00fbr que vous allez la trouver jolie. Quant \u00e0 moi, vous allez \u00eatre rassur\u00e9, je ne me suis laiss\u00e9 pousser ni la moustache ni la barbe, malgr\u00e9 la mode en vigueur ici\u00a0: ce n\u2019est pas que l\u2019envie m\u2019en manquait mais Sylvie n\u2019aime pas \u00e7a. Je ne vais quand m\u00eame pas la contrarier dans ce domaine et encore moins maintenant.<\/em>\u00a0<em>Je vous en prie, donnez-moi de vos nouvelles. M\u00eame si je suis tr\u00e8s heureux ici, il m\u2019arrive d\u2019avoir le mal du pays et je r\u00eave du jour o\u00f9 nous serons enfin tous r\u00e9unis, vous, moi Sylvie et cette jeune personne que nous ne connaissons pas encore mais qui, je le sens, prendra vite une grande place dans nos c\u0153urs.<\/em>\u00a0<em>Votre affectionn\u00e9<\/em>\u00a0<em>Adam<\/em><\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">La construction de la Pagode avan\u00e7ait moins vite que ne s\u2019arrondissait le ventre de Sylvie. A partir du quatri\u00e8me mois, la jeune femme cessa de souffrir de naus\u00e9es et Adam eut l\u2019impression que son \u00e9tat l\u2019\u00e9panouissait. Il \u00e9manait d\u2019elle une sorte de pl\u00e9nitude, une joie paisible qui rejaillissait sur tous ceux qu\u2019elle c\u00f4toyait. Elle t\u00e9moigna l\u2019envie de retrouver le chemin du th\u00e9\u00e2tre et de l\u2019Op\u00e9ra. On redonnait Rigoletto de Verdi au Th\u00e9\u00e2tre des Italiens et Sylvie n\u2019eut aucune peine \u00e0 convaincre Adam de s\u2019y rendre. Cet \u0153uvre admirable avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 New York en 1855 mais n\u2019\u00e9tait pas encore arriv\u00e9e \u00e0 San Francisco et Adam, f\u00e9ru de musique lyrique et grand amateur de Mozart, br\u00fblait de l\u2019envie de conna\u00eetre enfin ce grand compositeur.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">L\u2019hiver se passa ainsi sans encombre, les longues semaines de travail \u00e9tant entrecoup\u00e9es de dimanches o\u00f9 l\u2019on recevait \u00ab\u00a0la vieille garde\u00a0\u00bb comme disait Sylvie pour d\u00e9signer les amis les plus proches. Mais le plus souvent, les deux \u00e9poux savouraient, le soir, le bonheur d\u2019\u00eatre \u00e0 deux. Comme ils lisaient beaucoup tous les deux, ils aimaient \u00e0 \u00e9changer sur ce que leur apportait leurs lectures. Ou encore, ils faisaient de la musique ensemble, elle au piano, lui \u00e0 la guitare. Ils \u00e9taient capables de chanter pendant des heures. Sylvie s\u2019aventura \u00e0 composer des chansons pour Adam, d\u2019abord en fran\u00e7ais puis en anglais, \u00e0 la grande joie de son mari qui rectifia quelques maladresses mais lui sut gr\u00e9 de chercher \u00e0 se perfectionner dans sa langue.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Mais, bien entendu, le sujet in\u00e9puisable, c\u2019\u00e9tait le b\u00e9b\u00e9 \u00e0 venir. \u00ab\u00a0Il fera ceci, il sera cela\u00a0\u00bb \u00e9taient des d\u00e9buts de phrase qui revenaient sans cesse.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Es-tu donc si s\u00fbr que ce sera un gar\u00e7on\u00a0?\u00a0\u00bb demanda un jour Sylvie.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je ne sais pas, je dis \u00ab\u00a0il\u00a0\u00bb par r\u00e9f\u00e9rence au b\u00e9b\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Mais \u00e7a t\u2019ennuierait que ce soit une fille\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sans h\u00e9siter, Adam r\u00e9torqua\u00a0: \u00ab\u00a0Mais pas du tout. Une fille, c\u2019est tr\u00e8s bien. Tout ce que je veux c\u2019est qu\u2019elle soit parfaite, avec tous ses doigts aux mains et aux pieds et une maman en bonne sant\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Mais il s\u2019interrompit imm\u00e9diatement. Il ne voulait pas d\u00e9voiler \u00e0 la perspicace Sylvie l\u2019angoisse qui le tenaillait depuis plusieurs mois, la \u00a0peur qu\u2019\u00e0 l\u2019instar de sa m\u00e8re, Sylvie ne laisse sa vie dans l\u2019aventure qu\u2019\u00e9tait un accouchement.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Vers le mois de juin, Sylvie se sentit peu \u00e0 peu plus languide. Son dynamisme l\u2019abandonna, elle se fit plus nonchalante. Elle avait d\u00fb abandonner sa crinoline mais cela ne l\u2019emp\u00eachait pas d\u2019avoir du mal \u00e0 se mouvoir.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le jour du 14 juillet, n\u00e9anmoins, Adam, avec L\u00e9on et Armand avaient complot\u00e9 de lui faire une f\u00eate surprise pour comm\u00e9morer cette sortie ensemble qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cisive dans leur relation. Mais les trois amis n\u2019eurent pas le temps de d\u00e9ployer leurs d\u00e9corations tricolores\u00a0: \u00e0 six heures du matin, Sylvie r\u00e9veilla Adam en lui demandant d\u2019aller chercher au plus vite M\u00e9lanie, sa gouvernante, une femme d\u2019\u00e2ge m\u00fbr qui la suivait depuis sa petite enfance. \u00ab\u00a0Je crois que c\u2019est pour aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb, dit-elle en appuyant ses mains sur son bas-ventre.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Veux-tu que j\u2019aille chercher le docteur\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Pas encore, je veux d\u2019abord voir M\u00e9lanie pour savoir si c\u2019est bien cela et puis ensuite, tu enverras qu\u00e9rir la sage-femme. Tout est organis\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Malgr\u00e9 la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 affich\u00e9e par sa femme, Adam se sentit encore plus cruellement envahi par l\u2019inqui\u00e9tude. L\u2019\u00e9ch\u00e9ance se rapprochant, le souvenir de sa m\u00e8re morte de l\u2019avoir mis au monde le submergeait. L\u00e9on et Armand eurent beau d\u00e9ployer toutes les ressources de leurs cerveaux ing\u00e9nieux pour le distraire, ils ne purent le sortir de son angoisse.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">A une heure, la sage-femme fit irruption dans la pi\u00e8ce en demandant qu\u2019on aille chercher le docteur\u00a0: \u00ab\u00a0Il va falloir mettre les fers\u00a0\u00bb, dit-elle, \u00ab\u00a0la t\u00eate est trop grosse\u00a0\u00bb. Adam devint livide et s\u2019effondra sur une chaise, la t\u00eate enfouie dans ses mains, secou\u00e9 d\u2019un irr\u00e9sistible tremblement. Ce fut L\u00e9on qui exp\u00e9dia un valet chez le m\u00e9decin.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">A deux heures et demie, on entendit d\u2019abord Sylvie pousser un cri strident puis le silence se fit et fut soudain bris\u00e9 par un vagissement. \u00ab\u00a0L\u2019enfant est n\u00e9, Adam\u00a0\u00bb, murmura Armand. Le malheureux p\u00e8re releva la t\u00eate, les cheveux coll\u00e9s de sueur, attendant qu\u2019on l\u2019appelle. Il dut encore patienter un quart d\u2019heure avant qu\u2019une M\u00e9lanie \u00e0 la mine r\u00e9jouie vint lui annoncer qu\u2019il avait une belle petite fille.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Et ma femme\u00a0?\u00a0\u00bb demanda-t-il f\u00e9brilement.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Elle va bien. On finit de la pr\u00e9parer et vous allez pouvoir monter la voir, les voir, je devrais dire. Mon Dieu, quelle belle petite fille, Monsieur\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Dans la chambre qu\u2019\u00e9clairait une lumi\u00e8re tamis\u00e9e, seule la chevelure rousse de Sylvie se d\u00e9tachait de l\u2019oreiller blanc tant la jeune femme \u00e9tait p\u00e2le. Elle \u00e9tait allong\u00e9e bien \u00e0 plat, avec une pile de draps sur le ventre. \u00ab\u00a0C\u2019est pour arr\u00eater l\u2019h\u00e9morragie\u00a0\u00bb, expliqua le docteur. Adam lui saisit brutalement le poignet\u00a0: \u00ab\u00a0Mais elle va vivre, Docteur, dites-moi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0L\u00e2chez-moi, vous me faites mal, jeune homme. Bien s\u00fbr, elle va vivre. Elle est seulement tr\u00e8s fatigu\u00e9e parce qu\u2019elle a perdu beaucoup de sang. Faites-lui manger du bon bifteck, du poulet, des artichauts, qu\u2019elle dorme autant qu\u2019elle peut et tout va rentrer dans l\u2019ordre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Rass\u00e9r\u00e9n\u00e9, Adam s\u2019approcha enfin de sa femme et d\u00e9posa un baiser l\u00e9ger sur son front comme s\u2019il craignait de casser une poup\u00e9e en porcelaine. Elle lui sourit et lui demanda d\u2019une toute petite voix\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Que penses-tu de notre petite fille\u00a0? N\u2019est-ce pas qu\u2019elle est belle\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il rougit\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne l\u2019ai pas encore vue, j\u2019avais si peur pour toi. O\u00f9 est-elle\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Elle est l\u00e0, Monsieur\u00a0\u00bb, lan\u00e7a M\u00e9lanie d\u2019une voix sonore. Adam se retourna et vit un paquet blanc dans les bras de la gouvernante.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Prenez-l\u00e0, n\u2019ayez pas peur\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le premier r\u00e9flexe d\u2019Adam fut de refuser mais il r\u00e9alisa soudain qu\u2019il devait y avoir un commencement \u00e0 tout. Il n\u2019allait pas se donner le ridicule de ne pas prendre sa fille dans les bras.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Asseyez-vous\u00a0\u00bb, fit M\u00e9lanie d\u2019un air plein d\u2019une comp\u00e9tente autorit\u00e9. Adam obtemp\u00e9ra et M\u00e9lanie lui posa sa fille au creux des bras en lui recommandant de bien soutenir la t\u00eate. Le contact de ce petit corps ti\u00e8de qui semblait si fragile et \u00e0 la fois si plein de vie bouleversa Adam et les larmes lui perl\u00e8rent aux paupi\u00e8res. Il prit une longue respiration pour se ma\u00eetriser et put enfin regarder le minois du b\u00e9b\u00e9.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">M\u00e9lanie n\u2019avait pas exag\u00e9r\u00e9, c\u2019\u00e9tait une ravissante petite fille, le cr\u00e2ne couvert d\u2019un fin duvet dor\u00e9, la t\u00eate ovale et des joues d\u00e9j\u00e0 rondes. Elle avait les yeux ferm\u00e9s mais il crut reconna\u00eetre sa bouche \u00e0 lui, le menton de Sylvie, quant au reste, le reste appartenait \u00e0 tous les b\u00e9b\u00e9s du monde. Comme il se faisait cette r\u00e9flexion, elle ouvrit en m\u00eame temps les yeux et la bouche puis \u00e9mit une sorte de cri d\u2019oiseau. \u00ab\u00a0Elle a soif\u00a0\u00bb, fit M\u00e9lanie, \u00ab\u00a0tenez-vous toujours \u00e0 l\u2019allaiter vous-m\u00eame, Madame\u00a0\u00bb, demanda-t-elle avec un ton r\u00e9probateur. \u00ab\u00a0Vous savez, j\u2019ai r\u00e9serv\u00e9 une nourrice.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie insista pour essayer. Ce n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re l\u2019usage dans son milieu o\u00f9 l\u2019on mettait plut\u00f4t les enfants en nourrice jusqu\u2019\u00e0 leur sevrage mais elle se disait que, dans le Nevada, elle n\u2019aurait pas le choix. Et puis, secr\u00e8tement, elle avait tr\u00e8s envie de ce lien si particulier avec son enfant.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">M\u00e9lanie voulut faire sortir Adam mais celui-ci refusa obstin\u00e9ment. C\u2019\u00e9taient sa femme et sa fille et il ne voyait pas pourquoi les conventions sociales le priveraient du spectacle unique de son b\u00e9b\u00e9 en train de t\u00e9ter sa m\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Un quart d\u2019heure plus tard, alors que la petite, bien sage, dormait profond\u00e9ment contre le sein blanc de Sylvie, Adam se pencha sur sa femme.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Comment allons-nous l\u2019appeler\u00a0? Y as-tu r\u00e9fl\u00e9chi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oh que oui\u00a0! Je veux qu\u2019elle s\u2019appelle Elisabeth Marie France.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Tout \u00e7a\u00a0? Pourquoi ne pas s\u2019en tenir \u00e0 deux pr\u00e9noms\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oh, tu sais, en France, on donne souvent bien plus que deux pr\u00e9noms. Moi, par exemple, je m\u2019appelle Sylvie, Marie, Jacqueline, Jeanne, Louise. Et puis, de toute fa\u00e7on, cela n\u2019a pas d\u2019importance, car nous lui donnerons un diminutif. Elle va s\u2019appeler Elisabeth parce que c\u2019est le nom de ta m\u00e8re, Marie parce qu\u2019en France, toutes les filles portent le pr\u00e9nom de la Vierge de m\u00eame que presque tous les gar\u00e7ons portent le nom de Jean, et France parce qu\u2019elle est n\u00e9e un 14 juillet qui a \u00e9t\u00e9 longtemps le jour de la f\u00eate nationale fran\u00e7aise. Mais son nom usuel, ce sera Lise. Ca te va\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam sourit devant cette sortie\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai l\u2019impression que tout est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9, avec ou sans mon accord. Mais je ne vais certainement pas te contrarier, d\u2019autant que tes pr\u00e9noms me conviennent\u00a0\u00bb, s\u2019empressa-t-il d\u2019ajouter devant l\u2019air d\u00e9confit de sa femme.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il se pencha un peu plus et, cette fois, donna \u00e0 la jeune femme un baiser plus appuy\u00e9. \u00ab\u00a0Et maintenant, je crois que tu as besoin de dormir. Le docteur l\u2019a dit. M\u00e9lanie va emmener notre petit ange dans la nursery et tu vas te reposer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Et toi, que vas-tu faire\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Ouvrir une bouteille de champagne et trinquer \u00e0 votre sant\u00e9 \u00e0 toutes deux avec L\u00e9on et Armand\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le 15 juin 1865, alors que la petite Lise venait de f\u00eater ses onze mois en per\u00e7ant une sixi\u00e8me dent, la Pagode fut inaugur\u00e9e par l\u2019Empereur en grande pompe. Sylvie fit un discours pour d\u00e9montrer que cette imposante construction \u2013 elle \u00e9tait aussi haute qu\u2019un immeuble de cinq \u00e9tages et sa surface totale \u00e9tait de 800 m2 \u2013 avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e tout en accordant aux ouvriers le repos dominical et en ne les faisant travailler que dix heures par jour. Pour \u00eatre honn\u00eate, la r\u00e9alisation avait largement b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la fortune de feu le comte de Fonsauvent. Apr\u00e8s avoir compuls\u00e9 les archives de la Biblioth\u00e8que Nationale, Adam avait d\u00e9cid\u00e9 de ne pas faire les choses \u00e0 moiti\u00e9. Sylvie voulait une pagode, celle-ci serait construite dans le plus pur style architectural chinois. Sylvie s\u2019\u00e9tait, de bonne gr\u00e2ce, laiss\u00e9e aller \u00e0 une d\u00e9pense bien plus important que celle qu\u2019elle avait pr\u00e9vue, Adam ayant fait remarquer que, quitte \u00e0 vouloir donner une impression inoubliable, il fallait voir les choses en grand. Il avait \u00e9galement marqu\u00e9 un point en soulignant que les ouvriers fran\u00e7ais ne devaient pas \u00eatre les seuls b\u00e9n\u00e9ficiaires de leurs largesses et que, puisqu\u2019ils avaient choisi une pagode, le moins qu\u2019ils puissent faire \u00e9tait de donner du travail \u00e0 des chinois et aussi des indiens, deux peuples dont on connaissait la mis\u00e8re. Sylvie avait donc mis \u00e0 contribution une \u0153uvre missionnaire pour trouver des contacts avec des artistes et artisans chinois et indiens.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Plac\u00e9e au coin de la rue de Courcelles et de la rue Rembrandt, la fa\u00e7ade peinte en rouge vif, , \u00e9lev\u00e9e sous la houlette de L\u00e9on qu\u2019Adam avait recrut\u00e9 comme chef-ma\u00e7on, \u00e9tait plac\u00e9e en pan coup\u00e9 entre les deux rues. Au-dessus des fen\u00eatres du rez-de-chauss\u00e9e s\u2019abaissait un premier toit de tuile. La seconde retomb\u00e9e \u00e9tait plac\u00e9e au-dessus du troisi\u00e8me \u00e9tage et la troisi\u00e8me au-dessus du cinqui\u00e8me, le tout \u00e9tant surplomb\u00e9 du toit carr\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s incurv\u00e9s propre aux pagodes. Les deux \u00e9poux avaient achet\u00e9 le terrain avoisinant de telle sorte que la pagode s\u2019\u00e9l\u00e8ve au-milieu d\u2019un jardin o\u00f9 Sylvie avait tenu \u00e0 ce que l\u2019on plante des bambous.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Fi\u00e8re autant des talents de son mari que du message qu\u2019elle avait voulu faire passer, Sylvie invita ensuite la foule \u00e9l\u00e9gante et chamarr\u00e9e qui se pressait \u00e0 visiter l\u2019int\u00e9rieur. Adam, sur la demande de sa femme, avait port\u00e9 toute son attention au d\u00e9cor int\u00e9rieur et s\u2019\u00e9tait, bien s\u00fbr, adjoint les services d\u2019Armand qui, en tant qu\u2019\u00e9b\u00e9niste, avait pu donner toute sa mesure. Les plafonds \u00e9taient \u00e0 caissons, la porte d\u2019entr\u00e9e \u00e9tait ce qu\u2019on appelle une porte de lune\u00a0; au cinqui\u00e8me \u00e9tage, Adam, pour varier les plaisirs, avait pr\u00e9vu une galerie indienne en bois sculpt\u00e9, quant aux autres \u00e9tages, ils contenaient un rare ensemble de boiseries en laque de Chine. Pendant qu\u2019Adam se consacrait tout entier \u00e0 la construction de l\u2019\u00e9difice, Sylvie avait fait travailler les meilleurs antiquaires de Paris qui s\u2019\u00e9taient procur\u00e9 des paravents laqu\u00e9s, des lits \u00e0 opium, des chaises de lettr\u00e9s, des br\u00fbles-parfums de bronze, des porcelaines. Sylvie annon\u00e7a que les recettes de ce nouveau mus\u00e9e iraient \u00e0 une fondation pour les enfants d\u2019ouvrier.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le soir de l\u2019inauguration, tous les invit\u00e9s disparus, les deux \u00e9poux se retrouv\u00e8rent \u00e9puis\u00e9s, au fond de leur fauteuil respectif. Adam avait un fauteuil bleu qui lui rappelait, disait-il, son si\u00e8ge pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 Ponderosa, Sylvie avait une berg\u00e8re dont elle changeait r\u00e9guli\u00e8rement le rev\u00eatement mais qui, pour l\u2019instant, \u00e9tait jaune et blanche.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ils se regard\u00e8rent, un instant, sans rien se dire, leurs yeux parlant pour eux. Leurs regards disaient\u00a0: \u00ab\u00a0Nous l\u2019avons fait, nous avons men\u00e9 \u00e0 bien le projet que nous avions form\u00e9 ensemble\u00a0\u00bb et ils \u00e9changeaient de muettes f\u00e9licitations.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Quelle belle journ\u00e9e\u00a0!\u00a0\u00bb, finit par lancer Sylvie. \u00ab\u00a0Je suis fi\u00e8re de toi, tu ne peux pas savoir \u00e0 quel point\u00a0! Elle est superbe, ta pagode. Penser qu\u2019elle restera \u00e0 Paris alors que tu n\u2019y seras plus, ni moi, que nous ne serons plus sur cette terre. Nos arri\u00e8res petits-enfants, leurs enfants, leurs petits-enfants viendront la voir en disant\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est notre anc\u00eatre qui a fait \u00e7a\u00a0!\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Tu crois qu\u2019ils le sauront\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oui, car je l\u2019\u00e9crirai. Je ne te l\u2019avais pas dit mais j\u2019ai commenc\u00e9 nos m\u00e9moires. Elles d\u00e9marrent du jour o\u00f9 nous nous sommes rencontr\u00e9s chez Belgrand.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Deux ans d\u00e9j\u00e0\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Deux ans seulement\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Pourquoi ne me les as-tu pas montr\u00e9es, ces m\u00e9moires, Pourquoi me les as-tu cach\u00e9es\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie rougit\u00a0: \u00ab\u00a0Oh, tu sais, quelque fois, on \u00e9crit des choses tr\u00e8s intimes et on n\u2019a pas envie que les autres les voient.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Mais tu disais que tu \u00e9crivais pour la post\u00e9rit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oui, mais ce n\u2019est pas pareil. Nous serons morts quand ils liront cela. Ce sera un peu comme un roman racontant l\u2019histoire de personnages inconnus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Il n\u2019emp\u00eache que je trouve que tu pourrais me les montrer. Ou alors, il ne fallait pas m\u2019en parler. Je vais penser que tu dis du mal de moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie bondit hors de son fauteuil, comme pouss\u00e9e par un invisible ressort.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Comment peux-tu penser une chose pareille\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam se mit \u00e0 rire\u00a0: \u00ab\u00a0Mais je ne le pense pas\u00a0! C\u2019est vraiment facile de te faire grimper aux rideaux, tu prends tout au premier degr\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Rassur\u00e9e, elle lui fit des yeux de velours\u00a0: \u00ab\u00a0Quand il s\u2019agit de toi, oui, c\u2019est vrai, je perds mon sens de l\u2019humour. Tout ce qui vient de toi est tellement important, je veux tellement \u00eatre \u00e0 la hauteur de notre amour.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il se sentit profond\u00e9ment \u00e9mu par cette d\u00e9claration. Mesurant la chance qu\u2019il avait de poss\u00e9der un pareil tr\u00e9sor, il se leva lui aussi de sa chaise, l\u2019entoura de ses bras d\u2019un air grave et l\u2019embrassa avec toute la passion qu\u2019il savait mettre dans un baiser. Il savait, rien qu\u2019\u00e0 la fa\u00e7on dont elle y r\u00e9pondait, que ses baisers en disaient plus que des milliers de mots. A bout de souffle, il rompit leur \u00e9treinte et lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019ai quelque chose \u00e0 te dire\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Une bonne nouvelle\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oui.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Tant mieux\u00a0! Moi aussi, j\u2019ai quelque chose \u00e0 te dire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Encore une cachotterie\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Non, une bonne nouvelle. Mais toi d\u2019abord. C\u2019est toi qui as d\u00e9gain\u00e9 le plus vite\u00a0\u00bb dit-elle d\u2019un air malicieux.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il se dirigea vers son secr\u00e9taire, ouvrit un tiroir, et sortit une lettre. \u00ab\u00a0C\u2019est de Papa. La guerre est finie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas vrai\u00a0! Lis vite, lis vite.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ponderosa, le 30 avril 1865<\/em>\u00a0<em>Mon cher gar\u00e7on,<\/em>\u00a0<em>La nouvelle vient juste de tomber et je ne veux pas attendre une minute de plus pour te la donner\u00a0: la guerre est finie. Apr\u00e8s la bataille d\u2019Appomatox qui a eu lieu le 9\u00a0avril dernier et qui a vu la victoire de l\u2019Union, le\u00a0 g\u00e9n\u00e9ral Grant s\u2019est empar\u00e9 de Richmond et a re\u00e7u la capitulation du G\u00e9n\u00e9ral Lee. Oh bien s\u00fbr, il subsiste encore des foyers de r\u00e9sistance et Sherman n\u2019en a pas encore tout \u00e0 fait fini avec Johnston mais les Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s sont \u00e0 bout de forces et la reddition d\u00e9finitive ne devrait pas tarder.<\/em>\u00a0<em>Je suis extr\u00eamement soulag\u00e9 car apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es, j\u2019aurais r\u00e9ussi \u00e0 ce qu\u2019aucun de mes fils ne participe \u00e0 cette terrible guerre. A toi, je peux le dire, mes sympathies me portaient vers le Nord car je ne peux cautionner l\u2019esclavage mais je me sens maintenant envahi de piti\u00e9 pour toutes ces familles sudistes d\u00e9truites, ruin\u00e9es. Les nordistes aussi, d\u2019ailleurs, car le nombre de morts et d\u2019estropi\u00e9s est effrayant. Je crois que Joe est comme moi, \u00e0 la fois soulag\u00e9 et d\u00e9sol\u00e9. J\u2019ai eu beaucoup de mal \u00e0 lui faire comprendre que, si elle avait v\u00e9cu, sa m\u00e8re n\u2019aurait peut-\u00eatre pas embrass\u00e9 la cause du Sud, surtout en ayant un fils de vingt-trois ans susceptible d\u2019aller se faire tuer inutilement.<\/em>\u00a0<em>En tout cas, te voil\u00e0 maintenant libre de nous revenir et de nous amener ta ravissante femme et ton adorable petit bout-de-chou. La photo de vous trois que tu as envoy\u00e9e tr\u00f4ne en bonne place sur le manteau de la chemin\u00e9e.<\/em>\u00a0<em>Sinon, ici, tout continue comme toujours. L\u2019ann\u00e9e s\u2019annonce bien tant pour le bois que pour le b\u00e9tail. Hoss est de plus en plus gourmand et Joe de plus en plus coureur. Il tombe totalement amoureux de chaque nouvelle fille qu\u2019il rencontre et en rencontre une nouvelle chaque mois. Tu vois ce que cela donne\u00a0: comme il n\u2019a pas la courage de rompre avec la pr\u00e9c\u00e9dente, il s\u2019emberlificote dans des intrigues compliqu\u00e9es auxquelles il m\u00eale son fr\u00e8re en lui demandant de le sortir d\u2019affaire. Et bien s\u00fbr, \u00e7a ne marche pas parce que Hoss finit toujours par faire une gaffe. Les deux filles crient ou pleurent, \u00e7a fait une sc\u00e8ne m\u00e9morable et, pendant une semaine Joe se terre dans les saloons o\u00f9 ne vont pas les jeunes filles bien, en jouant au poker. Dommage que tu ne sois pas l\u00e0 pour mettre ton grain de sel, \u00e0 moins que le mariage ne t\u2019ait rendu moins moqueur\u2026 mais j\u2019en doute.<\/em>\u00a0<em>Transmets toute mon affection \u00e0 ma belle-fille que je br\u00fble de conna\u00eetre et fais deux baisers sur les joues de ma petite-fille, en attendant que je puisse le faire moi-m\u00eame.<\/em>\u00a0<em>Ton p\u00e8re,<\/em><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Benjamin Cartwright<\/em><\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">A voir le bonheur de son mari alors qu\u2019il terminait de lire la lettre et la repliait soigneusement, Sylvie fut \u00e0 la fois envahie d\u2019un grand bonheur et d\u2019une grande peur. Elle regarda son mari avec deux yeux humides et un petit sourire forc\u00e9 qui mirent imm\u00e9diatement Adam en \u00e9veil.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Qu\u2019y a-t-il, ma ch\u00e9rie\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Tu veux qu\u2019on quitte Paris, alors\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam prit un air interrogatif, bouche entrouverte, sourcils l\u00e9g\u00e8rement fronc\u00e9s, paupi\u00e8res \u00e0 demi baiss\u00e9es\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0N\u2019est-ce pas ce que nous avions d\u00e9cid\u00e9\u00a0? Apr\u00e8s la construction de la Pagode, apr\u00e8s la fin de la guerre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0C\u2019est que, Adam\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle ne put finir et, inexplicablement, \u00e9clata en sanglots. Adam se m\u00e9prit\u00a0: il crut que sa femme, une fois au pied du mur, ren\u00e2clait \u00e0 tenir sa promesse. Il en fut d\u00e9\u00e7u car il avait toujours cru pouvoir lui faire confiance, la prenant pour une femme de parole mais il mit cela sur le compte de la faiblesse inh\u00e9rente, pensait-il, \u00e0 toutes les femmes. Puis une autre id\u00e9e lui vint. A fr\u00e9quenter Pierre de Rosbourg, peut-\u00eatre redoutait-elle un naufrage\u2026<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">De son bras gauche, il enserra les \u00e9paules d\u00e9collet\u00e9es de son \u00e9pouse\u00a0: \u00ab\u00a0Voyons, mon petit, ne te mets pas dans cet \u00e9tat-l\u00e0\u00a0: si tu ne veux pas partir, nous n\u2019irons pas. Je comprends bien que \u00e7a te fait peur, ce pays tout neuf qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec la France\u2026\u00a0 Ou alors, c\u2019est le voyage\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle leva vers lui un visage baign\u00e9 de larmes\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas \u00e7a, Adam, simplement, j\u2019attends un autre enfant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">De stupeur, il fit un mouvement en arri\u00e8re, manquant de se d\u00e9s\u00e9quilibrer\u00a0: \u00ab\u00a0Un autre enfant\u00a0? Depuis quand\u00a0? Pourquoi ne m\u2019as-tu rien dit\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ce flot de questions rendit sa bonne humeur \u00e0 Sylvie. En riant, elle r\u00e9pondit\u00a0: \u00ab\u00a0Ca fait deux mois et je ne t\u2019ai rien dit, d\u2019abord parce que je voulais \u00eatre s\u00fbre, ensuite parce que je voulais te laisser tranquille jusqu\u2019\u00e0 l\u2019inauguration de la pagode.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam compta mentalement\u00a0: \u00ab\u00a0Ca veut dire qu\u2019il va na\u00eetre quand Lise aura dix-sept mois.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oui, c\u2019est \u00e7a\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit Sylvie \u00e0 nouveau inqui\u00e8te. L\u2019air anxieux, elle demanda\u00a0: \u00ab\u00a0Tu n\u2019as pas l\u2019air content\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam se ressaisit\u00a0: \u00ab\u00a0Oh mais si, mon c\u0153ur\u00a0\u00bb dit-il en fran\u00e7ais. \u00ab\u00a0C\u2019est seulement que, toi, tu le sais depuis plusieurs semaines alors que moi, je viens juste de l\u2019apprendre.\u00a0\u00bb Puis, avec ce sourire qui creusait des fossettes dans chacune de ses joues et auquel elle ne pouvait r\u00e9sister, il lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0De toute fa\u00e7on, si j\u2019ai des reproches \u00e0 formuler \u00e0 quelqu\u2019un, je crains que ce ne soit moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle rit\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est certain, ne cherche pas d\u2019autre coupable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il mit ses mains en coupe autour de son menton\u00a0: \u00ab\u00a0Et toi petite fille, es-tu heureuse\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Oh oui, Adam. Tu sais\u00a0\u00bb, ajouta-t-elle en hochant la t\u00eate, \u00ab\u00a0je ne suis plus tr\u00e8s jeune.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Plus tr\u00e8s jeune\u00a0? Tu n\u2019as que vingt-sept ans\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0La plupart des femmes autour de moi ont eu leurs enfants bien plus t\u00f4t. Il y a bien Violaine de Rosbourg qui a eu Pauline \u00e0 mon \u00e2ge, mais c\u2019est \u00e0 cause de la longue absence de son mari.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je me moque de ce que font les autres femmes. Il n\u2019y en a qu\u2019une qui m\u2019importe et c\u2019est toi. Et tu as raison, c\u2019est bien que cet enfant vienne maintenant car moi, j\u2019ai trente-cinq ans. A mon \u00e2ge, Pa avait ses trois fils.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il se rembrunit. L\u2019\u00e9vocation de son p\u00e8re lui avait remis en m\u00e9moire la mort de sa m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0En tout cas\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0maintenant, c\u2019est certain, nous diff\u00e9rons notre d\u00e9part. Je ne vais pas te mettre en p\u00e9ril en te faisant accoucher en pleine mer ou dans un chemin de fer. Nous resterons jusqu\u2019\u00e0 ce que le docteur\u00a0 juge que le b\u00e9b\u00e9 peut voyager.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Tu verras, ce sera un beau gar\u00e7on, cette fois. Mais puisque nous ne partons pas tout de suite, tu pourrais me construire une \u00e9cole pour les enfants de nos ouvriers. Ca m\u2019ennuie de laisser notre \u0153uvre ici, inachev\u00e9e\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Pas de vacances, alors\u00a0? Je viens juste de terminer la pagode.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle lui posa un baiser l\u00e9ger sur le front\u00a0: \u00ab\u00a0Mais si, des vacances. Cette fois-ci, je compte te montrer un autre coin de France, le P\u00e9rigord.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Ne me dis pas que tu as aussi une propri\u00e9t\u00e9 par l\u00e0.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Si, j\u2019en ai une qui me vient du c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re, aux Eyzies. Tu vas pouvoir aller faire de longues balades \u00e0 cheval sur des sites pr\u00e9historiques, \u00e7a va t\u2019int\u00e9resser. Et puis tu vas te gorger de foie gras et de confit d\u2019oie. Mais apr\u00e8s, si tu veux bien\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je vais te faire taire car si je te laisse parler, je vais me retrouver avec une montagne de projets\u00a0\u00bb et, tenant sa parole, il l\u2019embrassa longuement.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">L\u2019hiver passa sans encombre. Le seul \u00e9v\u00e9nement notable fut les fian\u00e7ailles de L\u00e9on. Il arriva un jour avec, \u00e0 son bras, une jeune Italienne nomm\u00e9e Giuletta, toute brune, toute souriante, apparemment fragile, ce qui ne trompa pas Sylvie.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Giuletta\u00a0\u00bb, confia-t-elle \u00e0 son mari, \u00ab\u00a0elle va enrouler L\u00e9on autour de son petit doigt. Il va filer doux sans m\u00eame s\u2019en rendre compte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Eh bien\u00a0\u00bb, dit Adam en riant, \u00ab\u00a0je ne pouvais rien lui souhaiter de mieux. Je suis s\u00fbr qu\u2019elle va rendre notre g\u00e9ant tr\u00e8s heureux. J\u2019en connais un autre, g\u00e9ant\u00a0\u00bb, ajouta-t-il, pensant \u00e0 Hoss, \u00ab\u00a0que j\u2019aimerais bien voir suivre cet exemple\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le deuxi\u00e8me enfant des Cartwright, une seconde petite fille, contrairement aux pr\u00e9visions de Sylvie, naquit le 31\u00a0d\u00e9cembre, emp\u00eachant ses parents de se rendre \u00e0 l\u2019invitation des Rosbourg qui f\u00eataient le nouvel an par un bal masqu\u00e9. Sylvie s\u2019en f\u00e9licita car, comme elle se plaisait \u00e0 le dire, elle voyait mal en quoi se d\u00e9guiser \u00e0 part en baleine. L\u2019enfant fut baptis\u00e9e Violaine Jos\u00e9phine des noms de sa marraine, Madame de Rosbourg, et de son plus jeune oncle.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie se demanda longtemps si Adam n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u de ne pas avoir de gar\u00e7on. Si c\u2019\u00e9tait le cas, il n\u2019en avait rien laiss\u00e9 para\u00eetre et elle craignait de le mettre en difficult\u00e9 en lui posant la question. En ce qui la concernait, elle en avait pris son parti, d\u00e8s que la petite Violaine \u00e9tait apparue. Une m\u00e8re ne rejette pas un enfant \u00e0 peine sorti d\u2019elle, quel que soit son sexe ou son apparence. Il est la chair de sa chair et elle l\u2019aime. Mais le p\u00e8re n\u2019avait pas cet atout, se disait-elle\u2026 Pourtant, Adam se montrait aussi attentif \u00e0 l\u2019\u00e9veil de sa seconde fille qu\u2019il l\u2019avait \u00e9t\u00e9 et l\u2019\u00e9tait encore pour l\u2019a\u00een\u00e9e. Quand il rentrait le soir, il prenait juste le temps de se laver les mains et le visage, discipline \u00e0 laquelle Sylvie tenait beaucoup, et il se pr\u00e9cipitait dans la chambre d\u2019enfant, c\u00e2linait l\u2019une, chahutait avec l\u2019autre, sous l\u2019\u0153il tendrement moqueur de Sylvie qui ne manquait pas de lui faire remarquer \u00e0 quel point les petites l\u2019avaient r\u00e9duit en esclavage.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Quand arriva le printemps, Adam se mit \u00e0 pr\u00e9parer le voyage avec soin. Il avait consult\u00e9 Pierre de Rosbourg qui avait conseill\u00e9 de voyager en \u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Ce sont les icebergs qui sont \u00e0 redouter. On monte toujours vers le Nord pour aller plus vite \u00e0 New-York mais si vous embarquez \u00e0 Nantes, vous n\u2019irez pas en zone dangereuse. Evitez le mois de juin \u00e0 cause de ses temp\u00eates. Le mieux, \u00e0 mon avis, c\u2019est le mois d\u2019ao\u00fbt.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Violaine aura sept mois seulement\u00a0\u00bb, objecta Sylvie. \u00ab\u00a0N\u2019est-ce pas un peu jeune pour voyager\u00a0? M\u00eame Lise n\u2019est pas encore bien vieille\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0D\u2019autres b\u00e9b\u00e9s voyagent, ma ch\u00e8re\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit Pierre de Rosbourg, \u00ab\u00a0et dans des conditions bien pires que celles qui vous attendent. Il va de soi que vous serez en premi\u00e8re classe. Combien de domestiques comptez-vous emmener\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Je ne saurais me passer de M\u00e9lanie. Elle vient avec nous. Je pensais laisser Aristide mais il insiste pour nous suivre. Il m\u2019est si d\u00e9vou\u00e9 qu\u2019il ne peut concevoir de ne pas m\u2019accompagner, n\u2019importe o\u00f9 j\u2019irai, f\u00fbt-ce dans les contr\u00e9es les plus sauvages\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam rit\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est comme \u00e7a que tu vois mon pays\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Tu ne peux nier\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit Sylvie un peu plus vivement qu\u2019elle ne l\u2019aurait voulu, \u00ab\u00a0que l\u2019Ouest am\u00e9ricain n\u2019est pas v\u00e9ritablement encore ce qu\u2019on peut appeler un pays civilis\u00e9. C\u2019est encore le r\u00e8gne de l\u2019autod\u00e9fense\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Adam s\u2019\u00e9nerva\u00a0: \u00ab\u00a0Ca fait \u00e0 peine quinze ans, si je ne m\u2019abuse, que vous avez, par une insurrection, d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 votre dernier roi et les quatre ans de R\u00e9publique qui ont suivi ont \u00e9t\u00e9 une suite de violences. Je ne parle pas des massacres, il y a 70\u00a0ans, pendant votre R\u00e9volution. Alors, pour les le\u00e7ons de civilisation\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Voyant le visage de Sylvie se d\u00e9composer, Pierre de Rosbourg jugea bon de s\u2019interposer. \u00ab\u00a0Adam\u00a0\u00bb, demanda-t-il de sa belle voix grave, \u00ab\u00a0puis-je vous parler seul \u00e0 seul\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Heureux de cette diversion, Adam, qui regrettait d\u00e9j\u00e0 sa sortie, acquies\u00e7a et, se tournant vers sa femme avec un regard implorant pardon, demanda d\u2019une voix douce\u00a0: \u00ab\u00a0Peux-tu nous laisser un moment, mon c\u0153ur\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie sortit en conservant sa dignit\u00e9 puis, une fois la porte referm\u00e9e, h\u00e2ta le pas pour gagner sa chambre. Jamais elle n\u2019avait autant regrett\u00e9 l\u2019absence, dans son entourage proche, d\u2019une r\u00e9elle confidente avec qui elle aurait pu faire le point. Que n\u2019avait-elle encore sa m\u00e8re \u00e0 qui il aurait \u00e9t\u00e9 si doux de tout confier\u00a0? Elle s\u2019agenouilla \u00e0 son prie-Dieu et se mit \u00e0 pleurer doucement, la t\u00eate dans les mains. \u00ab\u00a0Mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force, aidez-moi \u00e0 y voir clair. Je ne sais que faire\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">La porte s\u2019ouvrit si doucement qu\u2019elle ne l\u2019entendit pas. De son pas de chat, Adam s\u2019avan\u00e7a vers sa femme et lui posa la main sur l\u2019\u00e9paule. Elle sursauta et se retourna sans m\u00eame penser \u00e0 essuyer ses joues.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sans dire un mot, Adam la releva, l\u2019entoura de ses bras et la serra contre lui, la ber\u00e7ant comme un enfant. Au contact de la chaleur de son corps, de sa vigueur pleine de douceur, Sylvie se rass\u00e9r\u00e9na. De quoi avait-elle peur\u00a0? Pourquoi doutait-elle\u00a0? Il s\u2019agissait de partir avec celui qu\u2019elle disait aimer plus qu\u2019elle-m\u00eame, et c\u2019\u00e9tait vrai. Il s\u2019agissait de le suivre o\u00f9 il irait, de partager sa vie, aventureuse ou non, facile ou non. Elle s\u2019en voulut de sa r\u00e9action de peur et voulut s\u2019en excuser mais il lui ferma la bouche en posant son doigt sur les jolies l\u00e8vres roses de sa jeune femme.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Chut, petite fille, c\u2019est moi qui te dois des excuses. Pierre m\u2019a fait comprendre que je ne me rendais m\u00eame pas compte de ce que j\u2019exige. Je te fais quitter un monde o\u00f9 tu es install\u00e9e, connue, appr\u00e9ci\u00e9e, \u00e0 l\u2019abri, pour t\u2019emmener vers l\u2019inconnu. Je te fais entreprendre avec nos b\u00e9b\u00e9s un voyage dont nous savons, h\u00e9las, qu\u2019il pourrait \u00eatre dangereux\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Mais qui peut tr\u00e8s bien se passer\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Mais qui peut tr\u00e8s bien se passer, oui. En tout cas, c\u2019est toi qui abandonnes tout et je ne suis m\u00eame pas capable de r\u00e9aliser que tu as besoin d\u2019\u00eatre rassur\u00e9e, d\u2019\u00eatre comprise. Je m\u2019en veux, si tu savais \u00e0 quel point.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0C\u2019est moi, Adam, qui m\u2019en veux. Quelle femme suis-je pour \u00eatre incapable de tout te donner sans regarder en arri\u00e8re. Paris, la France et tous leurs charmes ne valent pas ta pr\u00e9sence.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Devant cet aveu d\u2019amour absolu, il fondit de tendresse et fut pris d\u2019une envie de l\u2019embrasser \u00e0 laquelle il ne r\u00e9sista pas. Apr\u00e8s ce baiser qu\u2019il prolongea jusqu\u2019\u00e0 perdre haleine, il la souleva d\u00e9licatement pour la poser sur le lit, alla fermer la porte \u00e0 cl\u00e9 pour sceller leur r\u00e9conciliation de la mani\u00e8re la plus conjugale possible.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">D\u00e8s ce jour, Sylvie changea d\u2019attitude vis-\u00e0-vis du voyage. Elle se mit \u00e0 lire tout ce qu\u2019elle pouvait trouver sur les voyages en mer, sur la g\u00e9ographie de l\u2019Am\u00e9rique, sa configuration politique, son d\u00e9veloppement, son droit. Elle s\u2019attela \u00e0 cette t\u00e2che avec autant de passion qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait, jadis, int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 la condition ouvri\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Avec l\u2019aide d\u2019Adam, elle r\u00e9gla ses affaires. Elle cr\u00e9a une fondation Sylvie Cartwright destin\u00e9e \u00e0 l\u2019am\u00e9lioration des conditions de vie des personnes louant leurs services, ce qui visait aussi bien les travailleurs en usine que les salari\u00e9s agricoles ou les domestiques, et en confia la gestion au Prince Pajarski. Elle demanda \u00e0 Pierre de Rosbourg de s\u2019occuper du mus\u00e9e de l\u2019Extr\u00eame-Orient install\u00e9 dans la pagode et de veiller \u00e0 l\u2019entretien de son patrimoine rest\u00e9 en France. Elle vit ses banquiers et son homme de loi en vue de transf\u00e9rer une partie de sa fortune en Am\u00e9rique, confia Louveciennes \u00e0 Armand et Honfleur \u00e0 L\u00e9on, les incitant \u00e0 y habiter tant qu\u2019ils voudraient car, disait-elle, \u00ab\u00a0une maison qui n\u2019est pas habit\u00e9e ne vit pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">L\u2019h\u00f4tel de la rue de Courcelles fut mis \u00e0 la disposition de tante Yette et de sa famille et le reste fut vendu, Adam ayant soulign\u00e9 que, m\u00eame s\u2019ils revenaient, ils ne pourraient pas habiter \u00e0 la fois en P\u00e9rigord, en Normandie et en Ile-de-France.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ce fut donc le c\u0153ur l\u00e9ger que, le 23\u00a0ao\u00fbt, elle embarqua \u00e0 bord de la Bourgogne avec son mari, ses deux filles, Aristide, M\u00e9lanie, la bonne des enfants, une brave Normande rougeaude pr\u00e9nomm\u00e9e Georgette et son chien, Poppy, un setter irlandais de toute beaut\u00e9. Il lui avait fallu faire ses adieux \u00e0 ses chevaux mais elle se consolait en pensant qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas confi\u00e9s \u00e0 des \u00e9trangers.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Quand le bateau s\u2019\u00e9loigna du quai, ce fut Adam qui, un bras pass\u00e9 autour des \u00e9paules de sa femme d\u00e9clara\u00a0: \u00ab\u00a0Adieu, France bien-aim\u00e9e o\u00f9 j\u2019ai tant appris et dont j\u2019ai tant re\u00e7u. Je jure que je ne laisserai jamais nos enfants oublier ce pays qui est leur m\u00e8re-patrie autant que l\u2019Am\u00e9rique. Attends-nous, nous te reviendrons.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie ne dit rien mais elle prit la main de son \u00e9poux et la serra pour partager son serment. Elle garda les yeux riv\u00e9s sur la c\u00f4te jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il n\u2019y ait plus rien \u00e0 voir puis, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, se tourna vers la proue du bateau. C\u2019\u00e9tait maintenant vers l\u2019Ouest qu\u2019il fallait regarder.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Le 15\u00a0janvier 1867, il r\u00e9gnait \u00e0 Ponderosa une effervescence inaccoutum\u00e9e. Adam, le fils prodigue revenait, flanqu\u00e9 de sa famille et de sa domesticit\u00e9. Sur les instructions de son fils, re\u00e7ues \u00e0 peu pr\u00e8s au moment o\u00f9 Adam d\u00e9barquait, Ben avait fait construire des baraquements sommaires mais suffisamment confortables pour ce qu\u2019il appelait la \u00ab\u00a0suite\u00a0\u00bb de son fils. Il avait beau en plaisanter, il \u00e9tait \u00e0 la fois impressionn\u00e9 et perturb\u00e9 par le train que son fils avait manifestement men\u00e9 en France. Bien que fort riches par rapport au niveau moyen de la r\u00e9gion, les Cartwright n\u2019avaient jamais adapt\u00e9 leur fa\u00e7on de vivre \u00e0 leur fortune, se contentant d\u2019Hop-Sing pour tenir la maison.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Tout en se r\u00e9jouissant du retour d\u2019Adam, Ben l\u2019appr\u00e9hendait. Habitu\u00e9e au luxe, sa belle-fille n\u2019allait-elle pas \u00eatre d\u00e9\u00e7ue par la maison\u00a0? Et Adam, maintenant qu\u2019il avait pris son ind\u00e9pendance, comment voyait-il sa place aupr\u00e8s de lui\u00a0? Voudrait-il sa part du ranch, comme c\u2019\u00e9tait naturel maintenant qu\u2019il \u00e9tait mari\u00e9\u00a0? Il s\u2019\u00e9tait ouvert de toutes ses inqui\u00e9tudes \u00e0 son fils alors que celui-ci, pour donner un peu de r\u00e9pit \u00e0 Sylvie et aux enfants, s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 pendant un mois \u00e0 Rochester. Sa lettre avait atteint Adam qui lui avait \u00e9crit en retour avant de repartir et Ben avait re\u00e7u la r\u00e9ponse peu de temps avant No\u00ebl. Adam lui faisait part de son intention de ne pas reprendre le travail au ranch (<em>\u00ab\u00a0ce ne serait plus possible pour moi, maintenant, de travailler sous tes ordres, j\u2019esp\u00e8re que tu le comprends\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0) mais de s\u2019installer comme architecte.<em>\u00a0\u00ab\u00a0Toutefois\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0, ajoutait-il,\u00a0<em>\u00ab\u00a0je compte habiter pr\u00e8s de vous. Mon premier soin, en tant qu\u2019architecte, sera de b\u00e2tir ma maison, non loin de Ponderosa.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Quant \u00e0 Sylvie, il se voulait tr\u00e8s rassurant. Sa femme savait ce qui l\u2019attendait et il n\u2019y avait pas \u00e0 rougir de la maison.<em>\u00a0\u00ab\u00a0Elle sait que c\u2019est moi qui en ai dessin\u00e9 les plans et comme elle est partiale pour tout ce qui me concerne, elle est pr\u00eate \u00e0 d\u00e9clarer qu\u2019il n\u2019y a pas de plus belle maison au monde.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ben se r\u00e9p\u00e9tait tout cela tandis qu\u2019il attendait, avec une certaine f\u00e9brilit\u00e9, l\u2019arriv\u00e9e de la berline qui devait lui amener sa famille. Hoss et Joe \u00e9taient all\u00e9s \u00e0 leur rencontre et Ben se trouvait seul\u00a0; Hop-Sing s\u2019affairant dans la cuisine avait ferm\u00e9 la porte de cet air sans r\u00e9plique qui signifiait qu\u2019il ne voulait pas qu\u2019on le d\u00e9range.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ben feuilletait un livre d\u2019un air distrait quand un bruit de sabots le fit bondir. Il sortit sur le pas de la porte pour voir son fils a\u00een\u00e9, tel qu\u2019en lui-m\u00eame, descendre du si\u00e8ge du conducteur. Riche ou non, Adam, une fois revenu dans son pays avait r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 les v\u00eatements qu\u2019il portait autrefois et retrouv\u00e9 ses anciennes habitudes. V\u00eatu d\u2019une chemise rouge, d\u2019un pantalon et d\u2019un gilet noir, la t\u00eate couverte de son c\u00e9l\u00e8bre chapeau noir \u00e0 garnitures argent, il conduisait lui-m\u00eame la berline qu\u2019il avait achet\u00e9e \u00e0 Denver o\u00f9 il avait quitt\u00e9 le train.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il se pr\u00e9cipita vers son p\u00e8re mains tendues. Sans se soucier de mani\u00e8res viriles, Ben l\u2019attira contre lui et l\u2019\u00e9treignit comme pour bien s\u2019assurer qu\u2019il \u00e9tait revenu. \u00ab\u00a0Tu m\u2019as manqu\u00e9, fils\u00a0\u00bb, souffla-t-il. \u00ab\u00a0Moi aussi, Pa\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit simplement Adam.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Pendant ce temps, Hoss et Joe avaient ouvert les portes de la berline. Hoss tendit la main pour aider Sylvie \u00e0 descendre. Elle le remercia d\u2019un sourire. Adam se pr\u00e9cipita pour ne laisser \u00e0 personne le soin de la pr\u00e9senter \u00e0 son p\u00e8re. Charm\u00e9, Ben vit s\u2019avancer vers lui une jeune femme qui, malgr\u00e9 le voyage, n\u2019avait rien perdu de son \u00e9l\u00e9gance. Elle portait un tailleur gris fer galonn\u00e9 de jaune et une chemise d\u2019un jaune plus clair bien ajust\u00e9e \u00e0 sa jolie poitrine. Un gros n\u0153ud jaune feu s\u2019\u00e9panouissait sur le c\u00f4t\u00e9 de sa joue pour fermer sa capeline grise qui laissait \u00e0 peine voir quelques cheveux acajous.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ben fut avant tout frapp\u00e9 de la luminescence de son teint. Elle avait un teint d\u2019un rose rare avec une peau comme illumin\u00e9e par en-dessous. Des yeux en amande dont l\u2019iris, du m\u00eame ton que les cheveux, p\u00e9tillait, un nez droit l\u00e9g\u00e8rement relev\u00e9 au bout, une grande bouche couleur de cerise. \u00ab\u00a0Pas de doute, une beaut\u00e9\u00a0\u00bb, pensa Ben.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Elle s\u2019approcha de son beau-p\u00e8re, sourire aux l\u00e8vres. En descendant de voiture, elle avait vu de quel air il regardait son fils, comme il avait l\u2019air de l\u2019aimer et cela avait imm\u00e9diatement gagn\u00e9 son c\u0153ur. Comment pouvait-elle ne pas s\u2019attacher \u00e0 quelqu\u2019un auquel son mari tenait tant et qui le lui rendait bien\u00a0? Adam rayonnait quand il fit les pr\u00e9sentations\u00a0: \u00ab\u00a0Voici Sylvie, Pa, voici la femme que j\u2019aime de tout mon c\u0153ur et qui m\u2019aime assez pour avoir tout quitt\u00e9 pour moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">D\u2019une voix timide, Sylvie interrompit son mari\u00a0: \u00ab\u00a0Je serais si heureuse, Monsieur, si vous vouliez me consid\u00e9rer comme votre fille. Pour ma part, je suis pr\u00eate \u00e0 vous aimer comme le p\u00e8re que je n\u2019ai plus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Alors\u00a0\u00bb, dit Ben en ouvrant grand les bras, sous l\u2019\u0153il ravi d\u2019Adam \u00ab\u00a0appelez-moi Pa et venez m\u2019embrasser.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie s\u2019ex\u00e9cuta puis se retourna pour voir ce que devenaient ses filles. Chacun des oncles avait pris une de ses ni\u00e8ces dans ses bras\u00a0: Joe s\u2019\u00e9tait saisi de Lise et Hoss portait la petite Violaine. Quand les gar\u00e7ons avaient intercept\u00e9 la berline, \u00e0 quelques miles de Ponderosa, Adam avait fait les pr\u00e9sentations ce qui avait permis aux jeunes gens d\u2019apprivoiser les petites. A peine trottinant, Violaine, selon l\u2019instinct de tous les b\u00e9b\u00e9s qui vont facilement vers les g\u00e9ants, s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9e c\u00e2liner par Hoss alors que Lise, intimid\u00e9e par la vaste carrure du colosse, avait trouv\u00e9 refuge dans les bras moins impressionnants de Joe.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">En soulevant Lise dans ses bras, Ben lui trouva une grande ressemblance avec sa m\u00e8re. \u00ab\u00a0Mais d\u2019o\u00f9 tient-elle ses cheveux d\u2019or\u00a0?\u00a0\u00bb, demanda-t-il, intrigu\u00e9 par une blondeur \u00e0 laquelle il ne s\u2019attendait pas. \u00ab\u00a0De ma m\u00e8re\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit Sylvie \u00ab\u00a0mais, h\u00e9las, on me dit qu\u2019elle ne gardera pas les cheveux aussi clairs\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Ben passa \u00e0 Violaine et poussa une exclamation.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0C\u2019est son p\u00e8re au m\u00eame \u00e2ge\u00a0! C\u2019est fou\u00a0! J\u2019ai l\u2019impression de me retrouver trente-six ans en arri\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Une voix criarde retentit\u00a0:<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Mistah Ben y doit pas laisser b\u00e9b\u00e9s dehors. B\u00e9b\u00e9s, faim. Jolie Madame Adam peut-\u00eatre faim aussi. Mistah Adam et Mistah Joe s\u00fbrement faim et Mistah Hoss encore plus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Hop-Sing\u00a0!\u00a0\u00bb, s\u2019exclama Adam, \u00ab\u00a0quelle joie de vous revoir. Venez que je vous pr\u00e9sente ma femme et mes enfants et Aristide, M\u00e9lanie et Georgette qui seront tous bien contents de go\u00fbter \u00e0 votre excellente cuisine.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Deux heures plus tard, le repas termin\u00e9, les enfants couch\u00e9s, Adam sortit sur le devant de la porte et prit une grande inspiration. \u00ab\u00a0Me voici revenu, mon cher vieux pays. Me voici revenu \u00e0 la maison.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Sylvie le rejoignit et glissa sa menotte dans la main.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00ab\u00a0Heureux\u00a0?\u00a0\u00bb demanda-t-elle.<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">Il la gratifia de son irr\u00e9sistible sourire \u00e0 fossettes. \u00ab\u00a0Oui, heureux\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"ALINEASTANDARDA1\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 FIN<\/p>\n<p><em>Si vous avez aim\u00e9 cette histoire, guettez la suite. Adam et Sylvie auront d\u2019autres enfants, d\u2019autres projets, Hoss et Joe ne resteront pas c\u00e9libataires (l\u2019auteur refuse de tuer Hoss). A para\u00eetre\u00a0: Une Fran\u00e7aise \u00e0 Ponderosa<\/em><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"toplink\" style=\"color: #000000;\"><\/div>\n<div id=\"copyright\" style=\"color: #000000;\"><span style=\"text-decoration: underline;\">Disclaimer:<\/span>\u00a0All publicly recognizable characters and settings are the property of their respective owners. The original characters and plot are the property of the author. No money is being made from this work. No copyright infringement is intended.<\/div>\n<div id=\"archivedat\" style=\"color: #000000;\"><\/div>\n<div id=\"pagetitle\" style=\"color: #000000;\"><\/div>\n<div class=\"pvc_clear\"><\/div>\n<p id=\"pvc_stats_4054\" class=\"pvc_stats all  \" data-element-id=\"4054\" style=\"\"><i class=\"pvc-stats-icon medium\" aria-hidden=\"true\"><svg xmlns=\"http:\/\/www.w3.org\/2000\/svg\" version=\"1.0\" viewBox=\"0 0 502 315\" preserveAspectRatio=\"xMidYMid meet\"><g transform=\"translate(0,332) scale(0.1,-0.1)\" fill=\"\" stroke=\"none\"><path d=\"M2394 3279 l-29 -30 -3 -207 c-2 -182 0 -211 15 -242 39 -76 157 -76 196 0 15 31 17 60 15 243 l-3 209 -33 29 c-26 23 -41 29 -80 29 -41 0 -53 -5 -78 -31z\"\/><path d=\"M3085 3251 c-45 -19 -58 -50 -96 -229 -47 -217 -49 -260 -13 -295 52 -53 146 -42 177 20 16 31 87 366 87 410 0 70 -86 122 -155 94z\"\/><path d=\"M1751 3234 c-13 -9 -29 -31 -37 -50 -12 -29 -10 -49 21 -204 19 -94 39 -189 45 -210 14 -50 54 -80 110 -80 34 0 48 6 76 34 21 21 34 44 34 59 0 14 -18 113 -40 219 -37 178 -43 195 -70 221 -36 32 -101 37 -139 11z\"\/><path d=\"M1163 3073 c-36 -7 -73 -59 -73 -102 0 -56 133 -378 171 -413 34 -32 83 -37 129 -13 70 36 67 87 -16 290 -86 209 -89 214 -129 231 -35 14 -42 15 -82 7z\"\/><path d=\"M3689 3066 c-15 -9 -33 -30 -42 -48 -48 -103 -147 -355 -147 -375 0 -98 131 -148 192 -74 13 15 57 108 97 206 80 196 84 226 37 273 -30 30 -99 39 -137 18z\"\/><path d=\"M583 2784 c-38 -19 -67 -74 -58 -113 9 -42 211 -354 242 -373 16 -10 45 -18 66 -18 51 0 107 52 107 100 0 39 -1 41 -124 234 -80 126 -108 162 -133 173 -41 17 -61 16 -100 -3z\"\/><path d=\"M4250 2784 c-14 -9 -74 -91 -133 -183 -95 -150 -107 -173 -107 -213 0 -55 33 -94 87 -104 67 -13 90 8 211 198 130 202 137 225 78 284 -27 27 -42 34 -72 34 -22 0 -50 -8 -64 -16z\"\/><path d=\"M2275 2693 c-553 -48 -1095 -270 -1585 -649 -135 -104 -459 -423 -483 -476 -23 -49 -22 -139 2 -186 73 -142 361 -457 571 -626 285 -228 642 -407 990 -497 242 -63 336 -73 660 -74 310 0 370 5 595 52 535 111 1045 392 1455 803 122 121 250 273 275 326 19 41 19 137 0 174 -41 79 -309 363 -465 492 -447 370 -946 591 -1479 653 -113 14 -422 18 -536 8z m395 -428 c171 -34 330 -124 456 -258 112 -119 167 -219 211 -378 27 -96 24 -300 -5 -401 -72 -255 -236 -447 -474 -557 -132 -62 -201 -76 -368 -76 -167 0 -236 14 -368 76 -213 98 -373 271 -451 485 -162 444 86 934 547 1084 153 49 292 57 452 25z m909 -232 c222 -123 408 -262 593 -441 76 -74 138 -139 138 -144 0 -16 -233 -242 -330 -319 -155 -123 -309 -223 -461 -299 l-81 -41 32 46 c18 26 49 83 70 128 143 306 141 649 -6 957 -25 52 -61 116 -79 142 l-34 47 45 -20 c26 -10 76 -36 113 -56z m-2057 25 c-40 -58 -105 -190 -130 -263 -110 -324 -59 -707 132 -981 25 -35 42 -64 37 -64 -19 0 -241 119 -326 174 -188 122 -406 314 -532 468 l-58 71 108 103 c185 178 428 349 672 473 66 33 121 60 123 61 2 0 -10 -19 -26 -42z\"\/><path d=\"M2375 1950 c-198 -44 -350 -190 -395 -379 -18 -76 -8 -221 19 -290 114 -284 457 -406 731 -260 98 52 188 154 231 260 27 69 37 214 19 290 -38 163 -166 304 -326 360 -67 23 -215 33 -279 19z\"\/><\/g><\/svg><\/i> <img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"16\" height=\"16\" alt=\"Loading\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/bonanzabrand.info\/library\/wp-content\/plugins\/page-views-count\/ajax-loader-2x.gif?resize=16%2C16&#038;ssl=1\" border=0 \/><\/p>\n<div class=\"pvc_clear\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Summary:\u00a0D\u00e9go\u00fbt\u00e9 par la trahison de laura, Adam quitte Ponderosa. 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