Ce matin-là, premier avril, les trois garçons, Adam, Hoss et Joe étaient en train de se demander si, par miracle, ils n’étaient pas à l’orée d’une journée inattendue de congé.
« Hoss, laisses-en à Papa », remarqua Adam en voyant son énorme frère reprendre une troisième tranche de crème caramel.
« Mais tu vois bien qu’il ne descend pas », répondit Hoss, la bouche pleine. « Ils ont dû picoler sec, hier soir, avec son copain Harry et il cuve son vin. Ce n’est pas la peine de laisser perdre une si bonne crème… »
– « Qui m’accuse de cuver mon vin ? » lança une voix du premier étage.
Hoss rougit comme une pivoine : « C’est moi, P’pa », fit-il bredouillant. « Excuse-moi, tu sais, je plaisantais. »
– « Je ne te crois pas mais je te pardonne car tu as un peu raison », répliqua Ben en descendant, d’un pas incertain, l’escalier. « Joe, sers-moi donc une pleine tasse de café noir. Et toi, Adam, demande à Ho-Psing de me faire deux œufs au bacon. Cela me remettra. »
Une fois rassasié, Ben se cala dans son fauteuil et jeta un regard circulaire sur ses fils qui attendaient, l’air un peu interloqué.
– « Eh bien, mes garçons, cela faisait bien dix ans que je n’avais pas vu Harry. La dernière fois qu’il avait aperçu Joe, c’était encore un gamin en culottes courtes. Sacré Harry ! Harry le chanceux, comme on l’appelle. Il a toujours obtenu par chance ce que j’obtenais par travail. Quand il voulait quelque chose, il trouvait un bon pari à faire avec le propriétaire… et il gagnait. Il prétend n’avoir encore jamais perdu… »
– « Peut-être bien que cela ne lui arrivera jamais », dit Joe en riant.
– « J’espère bien que tu te trompes car le dernier pari qu’il a fait, c’est avec moi, hier soir. »
– « Tu as fait ça ? Eh bien, toi, tu n’as pas peur ! » reprit Joe en se tapant sur les cuisses.
Son père lui sourit : « Je crois surtout que j’avais bu un coup de trop. »
Adam s’était recroquevillé dans son fauteuil : « Peut-on savoir ce que tu as parié ? », siffla-t-il entre ses dents.
Son père accentua son sourire. « Tu sais, pour rentrer, il a tenu à m’accompagner et il est monté dans ma chambre. Il a beaucoup admiré les murs lambrissés que tu y as posés. Je lui ai dit que tu avais confectionné chaque panneau de tes mains. Il n’en revenait pas ».
– « Je le remercie du compliment mais cela nous éloigne du sujet. »
– « Pas tant que tu crois ! Je lui ai parié que tu serais capable de lambrisser sa propre chambre en un mois… »
Adam se dressa brusquement, les mains à plat sur la table : « En un mois ! Mais est-ce que tu te rends compte du temps que j’ai passé à te fignoler ces panneaux ? Pas un pareil ! Je m’y suis mis le jour de tes 53 ans pour que tu aies ta chambre à tes 54 ans. »
– « Oui, mais tu faisais ça le soir, après ton travail. Là je te donnerais tes journées complètes pour le faire. »
Déprimé, Adam s’écroula dans son fauteuil. « Et l’enjeu ? », interrogea-t-il, tremblant. « Quel est l’enjeu ? »
Son père laissa passer un moment de silence. Il connaissait bien son fils et il était en train de peser quelle réponse serait de nature à le faire se surpasser.
– « La scierie. »
Tout pâle, Adam se releva : « Mais tu es fou ! » cria-t-il. « La scierie, la scierie… te rends-tu compte ? »
– « Bah ! », rétorqua Ben, « cette scierie, il n’y a que toi qu’elle intéresse. Tes frères ont toujours préféré s’occuper du bétail plutôt que de tronçonner des fûts. »
– « Mais le bois, c’est quand même une grande partie de nos revenus ! »
– « Et alors, nous vendrons le bois sur pied, voilà tout. Et puis, de toute façon, ce n’est pas la peine de s’affoler, on va le gagner, ce pari. »
– « Facile à dire pour toi », fulmina son aîné.
Ben chercha de l’aide auprès des deux autres mais Hoss roulait des yeux effarés et, pour une fois muet, Joe se grattait la tête. Il se leva et s’approcha d’Adam.
– « Ecoute, Adam, je tiens beaucoup à gagner ce pari. Je mettrai tous les hommes, tous les moyens qu’il faudra à ta disposition. Et quand tu auras réussi, tu pourras me demander ce que tu voudras. »
D’un mouvement rageur, Adam se dégagea et gagna la porte.
– « Où vas-tu ? », lui demanda Joe.
– « Où veux-tu que j’aille ? A la scierie. J’ai intérêt à m’y mettre tout de suite. »
Il sortit puis repassa la tête : « Vous feriez bien de m’apporter des vivres et ma couverture ainsi que du linge de rechange. Je vais être obligé de dormir sur place. »
– « Tu auras tout ce que tu veux ! cria Ben, empressé.
– « Dans ce cas, n’oublie pas qu’il me faut au moins deux chemises par jour. J’ai horreur de mariner dans ma sueur. »
Et enfourchant son cheval, il partit au galop.
– « Il est furieux ! », déclara Joe.
– « Mais aussi », renchérit Hoss, « quelle idée t’est passée par la tête ? Pourquoi parier la scierie ? »
Ben s’esclaffa : « Alors, vous aussi, vous êtes tombés dans le panneau ? Je n’ai jamais parié la scierie… J’ai parié… Oh non, c’est trop drôle… J’ai parié… »
S’étouffant de rire, il ne pouvait poursuivre. « Mais enfin, qu’as-tu parié ? » insista Hoss.
– « J’ai parié mon vieil uniforme de lieutenant de marine. Cela fait belle lurette que je ne peux même pas m’insinuer dedans mais Harry en a toujours eu envie. »
– « Et si tu gagnes ? »
– « Je gagne cette magnifique pipe en ambre qui représente un corps de femme. Jamais je n’ai vu une aussi belle pipe. »
– « Mais pourquoi avoir dit à Adam… »
– « Que tu avais parié la scierie ? »
– « Ne parlez pas tous les deux à la fois. Si j’avais dit à Adam quels étaient les enjeux futiles de mon pari, jamais il n’aurait accepté de travailler d’arrache-pied pendant un mois comme il va le faire. »
Hoss prit l’air ennuyé qu’il arborait lorsqu’il découvrait un reproche à faire à son père qu’il aimait placer sur un piédestal.
– « Papa, ne penses-tu pas qu’il est un peu… exagéré de tant faire travailler Adam… pour si peu. »
– « Si, Hoss, mais il est trop tard. Le pari est fait et bien fait. J’ai une dette d’honneur maintenant et cela me contrarierait beaucoup de devoir donner cet uniforme. Pour moi, c’est un souvenir de l’époque où je courtisais la mère d’Adam. Allons, venez, apportons-lui ses affaires et ensuite, au travail. Pendant un mois, il nous faudra faire à trois le travail de quatre. »
Lorsqu’ils parvinrent à la scierie, le contremaître, Rabouy, s’avança vers son maître : « J’sais pas c’que vous avez fait à M’sieur Adam, M’sieur Ben mais il nous a houspillés comme jamais. Il dit qu’il faut qu’il prépare des moules à graver le bois, que quatre motifs, ça suffira bien pour cet… Oh non, je ne peux pas vous répéter le mot qu’il a employé… Bref, tout le monde est là à découper des planches fines comme si la vie des habitants de Ponderosa en dépendait. »
– « Il y a un peu de ça, Rabouy, il y a un peu de ça !… Ecoute, je te demande de tout mettre en œuvre pour satisfaire Adam. Je lui ai passé une commande fort difficile à réaliser, j’en ai conscience. Alors, aide-le, vous aurez tous une belle prime à la fin du mois. Cela vous consolera d’avoir eu à supporter l’irascibilité de mon fils. »
– « Mais jamais M’sieur Hoss ou M’sieur Joe ne nous bousculent comme ça. »
– « Tu sais, Fred », Hoss parlait avec un bon sourire, « faut avouer qu’aucun de nous n’a jamais eu à abattre le travail que P’pa vient de confier à Adam. »
– « Oh ça, pour sûr ! » acquiesça Rabouy, « pour sûr que M’sieur Adam, c’est un bosseur. Aucun de nous ne peut se vanter de se fatiguer plus que lui. Ca, faut l’reconnaître. Et il s’entend à organiser le travail. Allez, M’sieur Ben, on va lui donner un coup de main, à vot’gamin. Au fond, on l’aime bien, vous savez. »
– « Moi aussi, je l’aime bien », commenta Ben avec un demi-sourire « mais pour le moment, je ne me risquerai pas à aller le déranger. Tiens, Hoss, porte-lui ses affaires. Et veille à ce qu’il ait du café à volonté, il en est grand consommateur. »
– « On aurait bien ajouté du whisky », insinua Joe,
ironique, « mais Pa et son copain n’en ont pas laissé. »
– « Joe », conclut Ben, « souviens-toi que je suis encore en mesure de te flanquer une fessée. »
– « Oh oui, Ben, c’est superbe ! Je t’assure que je ne regrette pas ma vieille pipe ni mon premier pari perdu. A part la tienne, aucune chambre ne peut rivaliser avec la mienne. Bien entendu, je te règlerai les fournitures et le travail. »
– « Ca vaut cher ! »
– « Je m’en doute. C’est pourquoi j’ai une proposition à te faire. Donne-moi ton fils. Nous pourrions faire en série des chambres lambrissées aux bourgeois de Sacramento. Il lui suffirait de créer un motif différent pour chaque famille et l’on ferait rouler la fabrication. Il y a une fortune à faire. »
– « Demande-le lui directement, il est majeur. Tiens, le voilà . »
Sa chemise noire largement échancrée sur la toison brune de sa poitrine, Adam venait d’apparaître. Il se campa, les mains sur les hanches en un geste qui lui était familier et lança : « Votre chambre est terminée, Mr Burby. En moins d’un mois ! »
Et d’un revers de manche, il essuya la sueur qui perlait de son front.
– « Appelez-moi Harry et laissez-moi vous féliciter, jeune homme. Si vous le voulez, je vais vous servir un café et, pendant que vous le boirez, je vais vous faire une proposition. »
– « Il vous faudra attendre, je le crains, Mr Burby. Pour l’instant, je n’ai qu’une idée en tête, mon lit. Je n’ai pas dormi plus de quatre heures par nuit, depuis un mois. »
Et, jetant un regard noir à son père, il sortit sans rien ajouter.
Il dormit quarante-huit heures d’affilée. Quand il se décida à émerger de ses draps, il trouva une table somptueusement mise et une bouteille de champagne de France, prête à être débouchée. Son père avait tout prévu pour fêter dignement son succès.
– « Allez, viens, champion, j’espère que tu n’es plus en colère, à présent. »
– « Ma foi, non. Il est difficile de se maintenir en fureur lorsqu’on sort d’un si lourd sommeil. Et puis, je trouve que c’est une bonne idée, ce champagne. J’estime l’avoir bien mérité. »
– « A ce propos », dit Ben, il est temps de parler récompense. Dis-moi ton chiffre. Bien sûr, c’est une prime qui s’ajoutera à ton salaire. »
– « Je n’ai pas besoin d’argent », sourit Adam, « la scierie est à moi. »
– « Que dis-tu ? »
– « Si je n’avais pas gagné ton pari stupide, c’est Mr Burby qui serait l’actuel propriétaire de la scierie. J’ai empêché qu’elle ne change de mains, elle est donc à moi, ce n’est que justice. »
– « Mais, mais, Adam… » bégaya Joe.
– « Qu’y a-t-il ? Tu considères que je te dépouille de ton héritage ? Ce n’est pas moi, c’est ton père qui a mis en jeu notre patrimoine. »
Hoss voulut plonger, révéler la vérité. Ben l’arrêta : « Tel est pris qui croyait prendre » fit-il. « J’ai fait un mensonge ridicule pour te pousser, Adam, à gagner un pari qui ne servait qu’à satisfaire ma vanité : faire perdre à Harry son premier pari ! Cela me coûte la scierie, le marche est équitable. »
Se tournant vers ses deux plus jeunes fils, il s’excusa : « Au fond, cette scierie était le dernier de vos soucis. Je vous dédommagerai. Harry m’a payé cher sa chambre de luxe. »
– « Je suis peut-être mal réveillé », intervint Adam, « mais certains détails m’échappent. »
Ben avait l’air très malheureux. « A mon âge, à 54 ans, je n’ai pas encore appris à peser les conséquences de mes actes et paroles. Il fallait vraiment que j’ai abusé de la dive bouteille pour ne pas avoir réalisé qu’il valait mieux perdre ce pari que mentir à mon fils. Je préfère ne pas te le cacher plus longtemps, Adam : la scierie n’était pas l’enjeu. Il ne s’agissait que de mon uniforme de marine. Je t’ai raconté cette invention pour être sûr que tu ferais l’impossible. Dorénavant, tu n’auras plus jamais confiance en moi. »
Hoss s’était approché de son père comme pour le protéger. Les yeux de Joe viraient au charbon.
Adam resta un moment coi, la bouche entrouverte puis partit d’un formidable éclat de rire. « Tu as fait ça, toi, rien que pour me faire trimer ? Ha, ha, ha, décidément, P’pa, tu es bien le plus jeune de nous tous. Ha, ha, ha… Quand je pense que je me suis donné tant de mal pour conserver ton uniforme de marine ! »
– « Dans lequel je suis le seul à pouvoir rentrer », nota Joe en se joignant à l’hilarité de son aîné.
– « Et tout ce qu’il a gagné », ajouta Hoss en hoquetant de rire, « c’est une pipe en forme de femme nue. »
– « Il fallait bien que je me trouve une compagne pour partager ma belle chambre », conclut Ben, soulagé. « Allons, à table. Toutes ces émotions m’ont creusé l’appétit. Je parierais que je vais manger plus que Hoss. »
– Parie pas, Papa. Cela ne te réussit pas. Hoss est capable de te gagner Ho-Psing. »
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