Prise au piège
Six heures du soir ! En désespoir de cause, Ben Cartwright se servit une tasse de thé, hélas tiède, et croqua distraitement un biscuit. Il s’en voulait d’avoir attendu comme s’il ne savait pas que ses trois fils, depuis une semaine, s’entraînaient pour le grand rodéo de juin, dès qu’ils avaient terminé le travail. Joe avait même une certaine tendance à bâcler sa tâche pour pénétrer plus tôt dans le corral. Le thé était manifestement la dernière de ses préoccupations.
Ben en était là de ses réflexions lorsque le bruit d’un pas trottinant et de roues mal huilées le dressa sur ses pieds. Il écarta le rideau de cretonne qui masquait la fenêtre et vit le shérif-adjoint descendre de sa calèche, accompagné d’un homme qu’il ne connaissait pas mais qu’à son étoile, il identifia comme un policier. L’individu avait un visage fermé, rigide voire tendu. Perplexe, Ben leur ouvrit la porte:
« Bonjour Auguster ! Bonjour Monsieur… Monsieur… »
« Pearson, Ted Pearson, shérif fédéral. Pouvez-vous nous accorder quelques minutes d’entretien? »
« Mais bien sûr, Messieurs. Je peux même vous offrir du thé si vous ne l’aimez pas trop chaud. »
« Non merci, Ben » fit Auguster en louchant sur la bouteille de whisky, ce que voyant, le maître de maison en servit un verre à chacun de ses hôtes.
« Et maintenant, Auguster, dites-nous ce qui vous amène. »
« Une affaire de la plus haute importance, Ben, une affaire d’Etat. J’ai dit à Mr Pearson que vous étiez un citoyen irréprochable, un homme de devoir et qu’on pouvait vous faire confiance. »
Ben fut impressionné; il n’avait pas l’habitude d’entendre Auguster prononcer des mots aussi pompeux.
« Ce que je vais vous révéler, Monsieur, » reprit Pearson, « c’est un secret d’Etat. J’ai apporté une Bible pour que vous prêtiez serment. Nous avons besoin de votre aide, ce qui nous oblige à vous transmettre des informations confidentielles, mais nous ne pouvons prendre le risque que vous les divulguiez imprudemment. »
Ben ayant prêté serment d’un air pénétré, Pearson se décida enfin à rentrer dans le vif du sujet:
« L’histoire remonte à la guerre entre les Texans et les Mexicains. Lorsque les Mexicains eurent compris que les hommes qui défendaient Fort Alamo ne se rendraient pas, ils firent évacuer les femmes et les enfants. L’une des femmes emportait dans ses sous-vêtements, le plan de plusieurs cachettes de munitions qu’avaient préparé les Texans. Nous étions en l848. Cette femme garda jalousement le plan pendant 13 ans puis, se sentant mourir, en révéla l’existence à ses deux neveux, ses parents les plus proches. Elle ignorait que l’un des deux faisait partie d’une société occulte qui médite de faire main basse sur plusieurs états de l’Ouest, la Californie, le Nevada, l’Arizona et le Texas, pour en faire une nation à part, dont, bien sûr, la société aurait le contrôle. L’homme s’empara du plan et nous en avons été prévenus, il y a peu de temps, par son cousin qui, après avoir longuement hésité – car cette secte terrorise tous ceux qui l’approchent – a décidé de se placer sous notre protection.
Il nous faut agir vite : ces malfaiteurs veulent sûrement profiter de la guerre civile qui mobilise toutes les forces armées, pour mettre leur projet à exécution à l’aide des munitions des Texans dont personne, sauf eux, ne connaît l’emplacement ».
Ben hocha gravement la tête: « Mais en quoi puis-je vous aider? »
« Nous avons arrêté une femme, à Sacramento. C’est une chanteuse de cabaret Nous savons qu’elle a fui la secte, mais qu’elle sait où est caché le plan. Seulement, elle refuse obstinément de parler. »
« Et alors ? » demanda Ben, intrigué.
« Ce genre de femme, qui vit de ses charmes, sait parfaitement qu’elle a plus à craindre de ceux qu’elle trahirait que de la police. Après tout, nous n’avons pas grand chose contre elle. Elle ne raccole pas sur la voie publique.
Elle se fait simplement entretenir par quelques bourgeois auxquels elle réserve ses soirées, sauf quand l’homme de son cœur séjourne en ville. »
Ben comprenait de moins en moins où les deux policiers voulaient en venir.
« Vous savez ce que c’est, Ben » bredouilla Auguster soudain devenu écarlate, « ces filles il n’y a qu’un homme qui ait de l’influence sur elles, celui qu’elles ne font pas payer lorsqu’il vient passer la nuit. Il faut absolument qu’il la fasse parler. »
« Toute cette histoire est très intéressante », explosa Ben, « mais je ne vois vraiment pas ce que je viens y faire. »
« Nous avons trouvé cela sur sa table de chevet » laissa tomber Pearson, en lançant un portrait entre les mains de Ben.
Ben eut un haut-le-corps : le fin et viril visage qui souriait au-milieu du cadre ovale, n’était autre que celui de son fils aîné.
« Il n’y a pas de doute, c’est bien Adam », dit-il d’une voix blanche.
Pearson se pencha vivement vers lui: « Saviez-vous que votre fils fréquentait cette femme à Sacramento ? Avez-vous décelé quelques signes d’un comportement bizarre ? »
« Qui laisserait à penser qu’il fait partie de la société secrète ? C’est cela que vous voulez dire ? » demanda Ben d’un ton tranchant. « Si c’est cela, je peux vous assurer que mon fils est aussi loyal, intègre et patriote que moi et que… »
La porte s’ouvrit, interrompant la fin de la déclaration de Ben Cartwright et les trois fils de ce dernier entrèrent, les joues roses et le teint animé comme on le voit aux hommes qui viennent de se livrer à un exercice violent au grand air.
Voyant que leur père était en compagnie, ils s’approchèrent pour saluer, sourire aux lèvres, mais se rembrunirent en découvrant l’air sinistre des trois compères. Ben pria Hoss et Joe de bien vouloir gagner leur chambre, à l’étage. Ils montèrent l’escalier avec une docilité surprenante et se tapirent au coin du couloir.
Les deux shérifs les avaient oubliés, tout occupés d’Adam.
« Il importe » songeait Pearson, « de ne pas le brusquer car il est une pièce maîtresse de l’échiquier, mais de ne pas perdre de vue qu’il fait peut-être partie de la bande des conspirateurs. »
Auguster avait toujours été intimidé par Adam. Il se tourna vers Ben, l’implorant tacitement de prendre la direction des opérations… ce que Ben avait justement l’intention de faire.
Adam s’était assis, surpris de l’atmosphère pesante qui régnait dans la pièce. Il posa un regard interrogateur sur le visage sévère de son père. Ben s’était levé ainsi que les deux représentants de la loi et les trois silhouettes menaçantes entouraient le fauteuil du jeune homme.
« Sais-tu d’où vient ce portrait ? » demanda Ben à son fils, en lui tendant le daguerréotype qui le représentait.
Adam regarda son père droit dans les yeux: « Oui, je le sais. Je reconnais le cadre et j’aimerais savoir comment il est venu entre tes mains. Qu’est-il arrivé à Birgit ? » interrogea t-il en s’adressant directement à Pearson, « et d’abord, qui êtes-vous ? »
« Vous pouvez lui parler, Pearson, j’en réponds » fit Auguster, pour une fois à la hauteur de la situation.
Décidant de jouer son va-tout, Pearson recommença son histoire. Hoss et Joe n’en perdaient pas une miette. Quand il eut fini, le silence retomba dans la grande salle aux murs crépis. Adam regardait l’extrémité de ses bottes d’un air songeur. Ses trois interlocuteurs apparents, aussi bien que les deux qui étaient dissimulés, retenaient leur souffle attendant sa réaction.
« Birgit, membre d’une société secrète » finit-il par dire, comme s’il continuait tout haut sa pensée. « Je peux à peine y croire… »
« Que sais-tu de cette Birgit ? Comment l’as-tu connue ? Que s’est-il passé entre vous ? » Les questions, aux lèvres de Ben, se bousculaient.
Adam eut envie de lui répondre que cela ne le regardait pas et que nul, même son père, n’avait le droit de s’immiscer dans son intimité, mais il se rappela à temps qu’il s’agissait de la sécurité de son pays et qu’il ne devait rien cacher à ceux qui le défendaient. S’efforçant de conserver un ton égal et neutre, il déclara:
« Je la connais depuis presque deux ans. J’étais en voyage à Sacramento comme cela m’arrive souvent pour acheter des semences. Comme j’avais quelques heures devant moi, j’avais décidé d’en profiter pour renouveler un peu ma garde-robe. Dans la grand’rue, je me suis heurté à un rassemblement. Il y avait là une bonne douzaine de bourgeoises collet monté qui insultaient une très jolie personne. Celle-ci leur tenait tête bravement, mais il était clair qu’elle ne pourrait faire un pas sans se faire arracher son chapeau. Je ne sais trop ce qu’on lui reprochait ni comment les choses en étaient venues là, mais je sais que, sans réfléchir, je lui ai offert mon bras et lui ai frayé un chemin au milieu de ces harpies. Tandis que je l’escortais dans ses courses, elle m’a appris qu’elle était chanteuse dans un cabaret de luxe et elle m’a convié à la ramener chez elle après le spectacle. Je vous avoue que je n’ai pas songé à refuser. C’est une fille splendide. Elle a une voix un peu niaise, mais pleine de sensualité quand elle chante, Une taille de guêpe, une croupe ferme et arrondie, des jambes parfaites qu’elle découvrait dans le french-cancan. Je vous garantis que je n’étais pas le seul dans la salle à me sentir émoustillé à la vue de ses cuisses cerclées de dentelle. »
Tandis qu’Adam parlait, ses yeux s’étaient allumés. A l’évocation qu’il faisait, même Pearson éprouva le besoin de passer sa langue sur ses lèvres sèches. Plus Adam avançait dans son récit, plus il était persuadé qu’il n’y avait entre la séduisante Birgit et lui, qu’une histoire de peau… ou alors, s’il était membre de la secte, c’était vraiment un comédien hors pair.
« Je suis sûr », continua Adam, « que la première nuit, quand elle s’est donnée à moi, c’était en guise de remerciement. Parce que je m’étais gratuitement montré chevaleresque à son égard. Les hommes qui la payent pour lui faire l’amour, le soir venu, au grand jour sont du côté de leurs épouses et n’ont pas de mots assez méprisants pour elle. Ils reviennent se faire pardonner, du moins le croient-ils, avec de coûteux bijoux. Cette nuit-là, nous nous sommes offert du plaisir comme deux gosses, sans arrière-pensées, sans bas sentiments, sans idée du passé ni du futur. Le fameux « carpe diem », « profite du moment présent ». Le lendemain soir, je me suis retrouvé machinalement à la sortie des coulisses. Elle était au bras d’un gars moustachu rougeaud. Quand elle m’a vu, je ne sais pas ce qui lui a pris, elle a sorti de son corsage une poignée de billets et les a tendus à son cavalier en lui disant: « Je te rends ton argent. Tant que mon ami sera en ville, que personne ne cherche à accéder à mon lit, à quelque prix que ce soit. Vous attendrez qu’il soit parti. » Et depuis, cela s’est passé comme ça. Dès que j’arrive, elle joue « fermeture temporaire » à ses « messieurs ». J’ai eu peur qu’elle perde sa clientèle, mais elle est si désirable qu’ils l’attendent avec patience. »
« Tout ce que vous venez de dire est exact, monsieur Cartwright, et nous avions pu le vérifier. Mais ce que j’aimerais savoir, c’est ce qui se passe une fois la porte fermée. De quoi parlez-vous ? »
Adam le fixa avec colère: « Je croyais avoir été clair. Que voulez-vous de plus comme détails, Mr Pearson ?»
Pearson fit de la main un signe qu’il espérait apaisant. « Ne vous méprenez pas, Monsieur Cartwright. j’essaie simplement de savoir si elle vous a parlé de son passé, de sa vie… Si vous voyez quelque chose qui puisse nous guider… »
« Rien du tout. Je vous assure que je n’ai jamais vu en elle qu’une maîtresse charmante et voluptueuse. N’oubliez pas que je n’habite pas Sacramento et qu’au total, je n’ai guère passé qu’une quinzaine de nuits avec elle, le tout en un an et demi. A ce rythme, nous avons autre chose à faire que la conversation quand nous nous voyons. Non, ne cherchez pas inutilement des indices que je ne possède pas et décidons d’une stratégie, Vous l’avez arrêtée, m’avez-vous dit ? »
« Oui, elle est en prison, mais nous ne pourrons pas la garder longtemps. »
« Pouvez-vous m’autoriser à la voir ? »
« Je le souhaite, même. Je compte vous emmener à Sacramento dès demain, mais… »
« Mais ? »
Pearson tourna son chapeau entre ses doigts : « Je ne peux prendre aucun risque, Monsieur Cartwright, et entre autres pas celui de parier sur votre innocence. Quelles que soient les protestations de votre père et du shérif Auguster, vous êtes suspect. Vous pourriez très bien faire partie de la bande, ce qui expliquerait l’engouement soudain de notre chanteuse pour votre personne. Avouez que ce n’est quand même pas dans l’habitude des filles de joie », ajouta t-il en se tournant vers Ben et Auguster, « que de rembarrer un client qui a déjà payé, sous prétexte d’un coup de foudre. Je vais donc vous emmener à Sacrarnento, » termina t-il à l’adresse d’Adam, « mais les menottes aux mains ».
Ben bondit: « Vous n’en avez pas le droit. Adam n’a rien fait. Il n’a montré aucune résistance. Bien au contraire, il vous a confessé son aventure sans rien omettre. Je ne laisserai pas faire cela. »
Adam se leva et posa une main rassurante sur l’épaule paternelle: « Mais si, P’pa, mais si. Au contraire, c’est la meilleure façon d’aborder Birgit. Rien ne peut la décider à parler, Si ce n’est la nécessité de me porter secours. N’oublie pas qu’elle risque sa peau si elle se montre trop bavarde… Voilà pourquoi », continua t-il à l’intention de Pearson, « je tiens à vous dire que je ne coopérerai qu’à la condition que l’on fasse le nécessaire pour protéger Miss Bard. Nous en parlerons en temps utile. Allons nous coucher, maintenant. Pouvons-nous vous proposer l’hospitalité, Monsieur Pearson ? Nous n’en partirons que plus tôt demain. »
« Vous ne m’avez pas compris, Monsieur Cartwright. Vous êtes d’ores et déjà en état d’arrestation et vous allez passer la nuit à la prison de Virginia City. Je n’aurai cure de m’installer pour dormir à Ponderosa, sur votre terrain, en vous laissant tout loisir pour préparer une évasion. »
« C’est bien, je vous suis » s’empressa de répondre Adam, pour juguler une explosion de son père. Et il tendit docilement ses mains pour qu’on y passe les menottes. « Peut-être pourrez-vous autoriser mon père, sous la surveillance d’Auguster, à me préparer un peu de linge de rechange. Birgit n’a pas eu l’habitude de me fréquenter crasseux de sueur et sentant le bouc. »
Pearson fit un geste d’assentiment. Dans un beau mouvement d’ensemble, Hoss et Joe se réfugièrent dans la chambre de Hoss. Après avoir préparé les affaires de son fils Ben passa dans sa chambre et fit son propre paquetage.
« Que faites-vous ? » demanda Auguster.
« Vous n’imaginez pas » rétorqua Ben en descendant l’escalier, « que je vais laisser mon fils se débattre seul entre vous et ces bandits. Je vous accompagne à Sacramento, vous ne pouvez pas m’en empêcher. »
« Merci P’pa », lança Adam en franchissant la porte. « et surtout, si tu emportes de la lecture, prend les Trois Mousquetaires et les Oreilles des Murs. »
La porte se referma sur cette phrase sibylline. A peine eurent-ils entendu s’éloigner la calèche, que les deux garçons dévalèrent les marches.
« Qu’a t-il voulu dire ? » s’enquirent-ils auprès de leur père, oubliant qu’ils étaient censés ne rien avoir entendu.
Malgré la gravité de la situation, Ben ne put s’empêcher de sourire: « Il a voulu me prévenir que vous aviez tout écouté, d’où l’allusion aux « Oreilles des murs » et qu’il me conseillait de vous emmener avec moi. »
Les grosses joues de Hoss se fendirent d’un sourire, mais Joe restait sur sa faim: « Les trois mousquetaires, cela veut dire : emmène mes frères ? »
« Bien sur » rétorqua Ben en lui lançant une bourrade. « Ne t’en souviens-tu pas : « Un pour tous, tous pour un. ».
« Evidemment » fit Joe d’un air brusquement inspiré. « N’empêche, il s’est fichu dans un fameux pétrin, le grand frère. Pour une fois que ce n’est pas moi ! »
« Que ce soit toi ou lui, il y a toujours une femme derrière », conclut Ben. « Allez, au lit. Demain, réveil à l’aube ».
* * *
La belle Birgit se morfondait dans sa cellule. Fruste décor ! Des murs de chaux, sans rien d’autre pour accrocher le regard que le miroir qu’elle avait obtenu à grand peine de ses geôliers. Elle s’en approcha et contempla tristement l’image qu’il renvoyait. Une mèche blonde échappée aux épingles de son chignon pendait lamentablement le long de sa joue qui avait pris une teinte de chandelle. Les cernes formaient une lune mauve sous ses yeux encore gonflés de larmes.
L’avenir ne lui apparaissait pas rose. Quel sort était le plus enviable? Continuer à tourner dans cette cage sans desserrer les dents ou parler et retrouver la liberté, mais probablement aussi la mort au premier coin de rue. Depuis six jours, elle s’était posé cent fois la question.
Sans même y penser, elle rajusta ses cheveux et se pinça les joues pour les faire rosir. C’était plus par instinct que par nécessité car elle n’avait personne à séduire. L’espèce de dragon femelle qui la gardait était un monstre d’insensibilité.
A l’instant même où elle se faisait cette réflexion, le dragon entra, tenant ses bottines.
« Chaussez-vous », aboya t-elle, « on vous attend pour un interrogatoire. »
Résignée – elle commençait à connaître ces interrogatoires stériles où trois hommes s’évertuaient à l’attirer dans des pièges – elle enfila les jolies bottines blanches et roses assorties à sa veste tailleur, qu’elle arborait le jour où elle avait été appréhendée. Puis elle suivit, avec la moue boudeuse qui lui était familière, la jupe cacad’oie de son cerbère.
Quand elle entra dans le bureau des fédéraux, elle comprit au premier coup d’œil qu’il s’était produit quelque chose de nouveau. Un homme, prisonnier, encadré de deux mastodontes lui tournait le dos, faisant face aux policiers. Une chape de plomb lui tomba sur les épaules. Avaient-ils arrêté un membre de l’organisation ? Dans ce cas, le mutisme était la seule attitude à adopter car la moindre remarque pourrait passer pour un aveu.
Puis tout à coup, elle reconnut la silhouette du captif. Ce n’était pas un homme de l’organisation, c’était Adam, son Adam qu’ils avaient capturé. Que lui voulaient-ils ? Il n’était pour rien dans tout cela… Oui, bien sûr, mais ils ne le savaient pas. Elle n’avait pas pensé que tous ceux qui l’approchaient risquaient d’être soupçonnés,
« Bonjour, Miss Bard » dit le lieutenant Twisthead, tandis qu’Adam se retournait vers elle. Je pense que vous connaissez ce Monsieur ? »
« Bonjour Birgit » s’empressa de lancer Adam, de peur que son amie ne commette l’erreur de nier leurs relations.
Depuis deux ans que durait leur liaison, Birgit ne parvenait toujours pas à s’expliquer l’effet que lui faisaient la voix et la vue d’Adam. Une chose était certaine : il lui faisait, au sens strict du terme, perdre la tête. « Tu n’y peux rien, ma pauvre fille, c’est comme ça », lui avait déclaré, catégorique, son amie Jane, « Tu l’as dans la peau. Cela nous arrive à toutes, un jour ou l’autre. Et je plains celles qui ne connaissent pas ça. Regarde, moi avec José… »
Birgit abandonna en pensée l’énumération des turpitudes de José et des raisons qui faisaient que Jane n’en avait cure, pour revenir à l’instant présent. Twisthead venait de faire un quelconque sermon sur les risques par elle encourus. Si elle persistait, etc… Tout ce qu’elle avait retenu, c’était qu’on allait la laisser seule, pendant une demi-heure avec Adam.
Quelques minutes encore de pompeuses déclarations et la porte se refermait, faisant disparaître de sa vue le lieutenant et ses acolytes. Adam leva au-dessus de sa tête ses deux poignets joints par les menottes et formant un cercle de ses bras, redescendit le long du dos de la jeune femme.
« Tu vois » dit-il, « cela ne m’empêchera pas de t’embrasser. »
Elle posa ses mains en coupe autour du menton bien dessiné que noircissait une barbe naissante et appuya ses lèvres sur celles de son bien-aimé. Un instant, elle oublia tout. D’Adam émanait une odeur virile de cavalier bien savonné. Il sentait le cuir et la lavande et le matin frais. Il l’embrassait d’une langue à la fois douce et impérieuse, prenant possession d’elle par ce simple contact subtil des lèvres. Il en avait été ainsi, semblait-il à Birgit, dès la première minute où leurs regards s’étaient croisés ; il avait jeté sur elle un regard de propriétaire et elle l’avait reconnu comme tel…
Adam rompit leur étreinte et la fit asseoir: « Maintenant parlons, le temps nous est mesuré. »
Il lui conta, en mots brefs, comment et pourquoi il avait été arrêté.
« Ils me croient ton complice et membre de cette fameuse société secrète. Si tu ne parles pas, je serai jugé et pendu. »
Des larmes perlèrent aux yeux de Birgit : « Mais ce n’est pas possible. Je vais leur dire que tu es innocent que tu n’as rien à voir avec cette histoire… Ils n’ont pas de preuves… »
« Ils en auront s’ils veulent en avoir. J’ai beau être honorablement connu à Virginia City et mon père a beau être l’homme le plus riche du Nevada, cela ne les a pas empêchés de me mettre derrière les barreaux. »
« Mais pourquoi font-ils cela, pourquoi ? A quoi cela leur sert-il de tuer un innocent. ».
« Cela sert à la seule chose qui les intéresse : te faire avouer l’endroit où est caché le plan »
« Mais Adam, si je fais cela, je signe mon arrêt de mort. A peine m’auront-ils relâchée que je me ferai assassiner. »
« Pas si tu suis mes conseils. Ecoute, tu vas leur faire savoir que tu ne révéleras la cachette qu’à partir du moment où ils auront sérieusement « nettoyé » le réseau. Combien sont-ils dans cette bande ? Les connais-tu ? »
« Je ne sais pas si je les connais tous. En fait, il y a surtout une dizaine d’hommes qui dirigent tout. Les autres ne sont que des exécutants ; ils n’ont pas part aux séances du conseil. »
« Comment es-tu rentrée dans cette secte ? Comment as-tu eu vent de renseignements aussi protégés que cette fameuse cachette ? »
« Tout simplement parce que je couchais avec leur chef, la tête de file du complot, qui d’ailleurs se fait appeler le Général. Il me disait qu’il ferait de moi une reine et, sur le moment, cela m’avait flattée. Mais je me suis rendue compte que cela ne me valait que de m’ennuyer pendant les longue soirées où ces messieurs refaisaient le monde dans la fumée des cigares. Alors j’ai dit à Ronny que toutes leurs idées ambitieuses ne m’intéressaient pas, que ce que j’aimais, c’était danser et rire et que je le quittais. Je lui ai dit qu’il ne s’inquiète pas; que son complot ne m’intéressait pas assez pour que j’en parle à quiconque et que les seuls secrets que j’aurais aimé dévoiler étaient ceux des couturiers parisiens. » Elle eut un petit rire: « Je t’assure que j’étais sincère. Penses-y: depuis le temps qu’on se connaît, t’en ai-je soufflé un mot ? »
Adam lui rendit son sourire : « Je t’accorde que non et je me demande bien comment la police est allée te dénicher. En tous cas, c’est par là qu’il faut commencer: donner la liste des gens qui venaient enfumer ton salon et ne rien dire de la cachette tant que tu n’auras pas la certitude qu’ils ont été mis hors d’état de nuire. Ensuite, j’assurerai moi-même ta protection, avec l’aide de mon père et de mes frères. Je ne te quitterai ni le jour, ni la nuit, aussi, bien malin celui qui t’approchera. »
Une telle perspective ne pouvait que plaire à Birgit mais elle craignait qu’Adam ne sous-estime la puissance de l’organisation. Les meneurs n’allaient certes pas se laisser arrêter aussi facilement. Mais il se montra si persuasif qu’elle finit par céder.
La négociation qu’Adam eut à mener avec Twisthead fut moins facile. Le jeune homme voulait absolument être libéré, ainsi que Birgit, alors que Twisthead prétendait, non sans raison, qu’ils seraient plus en sécurité derrière les barreaux solides de la prison. L’arrivée de Ben, flanqué du Gouverneur de la Californie permit de décrisper les choses. Ben souligna que, s’il était imprudent de laisser Birgit aller et venir dans les rues de Sacramento, le séjour austère de la prison n’encouragerait pas la danseuse à se montrer coopérative.
« Joignons le confort à la sécurité » conclut-il, « et assignons-la à résidence chez elle. Quant à mon fils, je crois qu’il a déjà obtenu suffisamment de résultats pour que vous cessiez de le soupçonner. »
Twisthead hésitait à répondre à Ben que, face à des bandits aussi rusés et dangereux que leurs ennemis, les soi-disant aveux de Birgit, pouvaient n’être qu’un piège et que ses soupçons à l’égard d’Adam restaient intacts, quand celui-ci le tira d’embarras.
« De toutes façons, je ne peux abandonner Birgit. Le jeu que je lui fais jouer est trop périlleux. Je demande à être assigné à résidence avec elle. »
« Ce n’est pas très convenable » laissa échapper Ben, sans réfléchir.
Adam ne put s’empêcher de rire, malgré la gravité des circonstances,
« Je ne pense pas » finit-il par dire, une fois calmé, « que la décence soit notre principale préoccupation pour le moment. Au surplus, de ce côté-là, le mal est déjà fait, »
Ben eut un sourire gêné. Au fond de lui-même, il était plutôt puritain, même s’il avait eu, par le passé, quelques aventures avec des actrices ou des danseuses. Seulement, il avait du mal à admettre que ses fils, dans leur jeunesse, ne suivent pas le « cursus » qu’il jugeait normal : courtiser une jeune fille de bonne famille, sous les yeux à la fois attentifs et indulgents des parents. Et l’épouser. Mais Adam avait 28 ans et il était toujours célibataire. A bien y réfléchir, il était normal de considérer qu’il n’avait pas atteint cet âge tout en restant puceau. Ben se rendit compte qu’il avait toujours, par pudeur, refusé de se poser la question, tant pour Adam que pour ses deux autres fils.
Perdu dans ses pensées, il avait marché machinalement et s’aperçut qu’il était arrivé, avec les autres, dans la maison de Birgit Bard. Un logis bourgeois, bien ciré, un peu inattendu s’agissant d’une gourgandine.
La voix d’Adam lui parvint : « P’pa, va chercher Hoss et Joe. J’ai besoin de vous ; je n’ai qu’une confiance limitée dans la police pour protéger Birgit ».
Ben se précipita et revint, un quart d’heure après, flanqué de ses deux derniers fils.
« Comme il a placé plusieurs sentinelles autour de la maison, Twisthead est d’accord pour que vous restiez à l’intérieur avec nous » expliqua Adam qui avait négocié pendant la courte absence de son père. « Ce qu’il faut garder, c’est la cheminée et la fenêtre du petit salon. C’est la seule qui donne sur un mur sans porte. Moi, je veillerai directement sur Birgit, jour et nuit… »
« Je vois » ne put s’empêcher de plaisanter Hoss, « tu vas lui faire un rempart de ton corps » Mais un coup d’œil noir de son père lui rentra le rire au fond de la gorge.
La vie s’organisa sans trop de difficultés. Hoss, Joe et Ben qui pouvaient sortir, se chargèrent des contacts avec l’extérieur. Pendant ce temps, la police, avec un acharnement de fourmi, démantelait peu à peu le réseau grâce aux renseignements fournis par la jeune fille.
Seulement…
Un soir, Adam découvrit un scorpion au fond de la baignoire. Il le réduisit en purée.
Un matin, à l’aube, Joe aperçut entre ses cils, un bâton de dynamite tomber par la cheminée. Il eut juste le temps de le recueillir et de l’expédier au fond du jardin.
Un jours alors qu’il revenait de faire les courses, Hoss vit une ombre se faufiler à pas de loup le long du mur, hors de la vue de la sentinelle. A la fin d’un combat silencieux, Hoss ne trouva pas moins de trois pistolets et deux poignards sur son adversaire inanimé.
Lorsqu’un jeune chat fut découvert mort après avoir lapé le lait que Birgit venait de lui servir, Adam décida qu’elle n’absorberait plus que des oeufs et des fruits du jardin qu’il chargea ses frères de cueillir.
Le dimanche suivant, Twisthead se présenta et serra la main d’Adam avec effusion.
« Nous en avons coffré plus de douze. Je crois maintenant que l’on peut vraiment vous mettre hors de cause et que le plus gros du danger est passé. En tous cas, vous êtes désormais libre d’aller et venir. Je pense qu’il n’y a plus de risque. Birgit peut nous indiquer la cachette, à présent ».
Adam se montra moins optimiste : « J’aimerais vous croire, mais je serai vraiment tranquille que lorsque Birgit sera loin, à des milliers de lieues d’ici. Aussi vais-je profiter de l’offre que vous me faites et sortir un peu. »
Il s’éloigna et se fit conduire en fiacre à l’hôtel le plus luxueux de Sacramento. Là, il se fit indiquer un numéro de chambre et toqua à la porte. Un homme à cheveux blancs lui ouvrit Adam resta enfermé avec lui pendant presque deux heures, puis, ils sortirent tous les deux. Avec son chapeau haut-de-forme et sa cape gris anthracite, le compagnon d’Adam avait une distinction que l’on voyait rarement à un Américain. Adam le présenta à son père qui prenait le frais devant la porte de Birgit.
« P’pa, puis-je te présenter Lord Chichester ; mon père » dit-il en s’inclinant légèrement en direction de l’Anglais.
Puis il fit entrer l’intéressé et appela Birgit. Elle sourit en reconnaissant l’un de ses « courtisans », tout en se demandant pourquoi diable son amant le lui amenait. Intrigué, Ben avait suivi Adam à l’intérieur
« Birgit, je viens de parler longuement avec Lord Chichester. Il connaît la situation, toute la situation » insista Adam en la regardant droit dans les yeux. « Il accepte de t’épouser et de t’amener avec lui en Angleterre. »
La jeune femme cria des protestations. Adam pria Lord Chichester de l’excuser et tirant Birgit par le poignet, l’entraîna dans le petit salon. Après avoir fermé la porte, il expliqua à la pauvre fille effarée et en pleurs que c’était pour elle, une planche de salut inespérée.
« Il faut mettre un océan entre l’Amérique et toi, sinon je craindrai toujours de l’un de ces brigands ne s’évade, ou encore que l’un d’eux n’ait passé au travers des mailles du filet. »
« Mais je t’aime » sanglota t-elle, « je n’aime que toi. »
« Moi aussi » mentit à moitié Adam qui éprouvait plus de désir et de pitié que d’amour pour la superbe créature qu’il tenait dans les bras. « Et c’est en raison de cet amour que je te supplie de m’obéir. D’ailleurs, je ne te donne pas le choix. Ou tu pars avec Harold, ou je t’abandonne sur le champ. »
Birgit pleura encore longtemps mais finit par céder. C’est d’une voix brisée qu’elle donna son consentement à Chichester.
« Mais je ne partirai avec vous que demain » précisa t-elle, et relevant la tête, elle défia du regard les deux hommes, celui qu’elle aimait et celui dont elle allait partager la vie. « Je réclame, j’exige », appuya telle, « une dernière nuit d’amour avant de devenir Lady Chichester. »
Le lendemain, et Birgit et Adam avaient les yeux cernés quand ils se séparèrent. Birgit s’accrochait à son amant. mais celui-ci la poussa dans la diligence tandis que, de l’intérieur, Lord Chichester tirait. Ayant refermé la porte, Adam ordonna au cocher de fouetter promptement ses chevaux, tandis qu’une tête désolée apparaissait à la portière.
* * *
Le retour à Ponderosa fut silencieux, chacun respectant la méditation d’Adarn, puis la vie reprit ses droits. Plus d’une année plus tard, Adam reçut une longue missive et son père le vit s’assombrir tandis qu’il lisait. « Que se passe t-il Adam ? », demanda t-il, inquiet.
« Lady Chichester m’informe qu’elle a en une petite fille, il y a maintenant »… (Adam fit un rapide calcul mental) « plus de trois mois. Elle ajoute que c’est le portrait de son père et qu’elle l’a prénommée Eve. »
« J’aurai dû faire plus attention quand j’ai choisi ton nom » grommela Ben. « Te placer sous l’égide de l’homme qui a perdu le paradis à cause d’une femme ! Mais c’était l’idée de ta mère »…
FIN
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Argh, that was supposed to be “It would have been a good idea to have an English speaking beta reader”, not the garbage that came out! Yeah, AI is so great! 🤪
I’m sure this was probably a good story, however, the translation from French to English is problematic. I would go so far as to say it’s illegible. It would have been a good idea to have an App nglish speaking beta reader.