Rien d’autre qu’une aventure !
Adam
Exténué, je suis proprement exténué. Mais je ne le regrette vraiment pas, ça en valait la peine ! Ah la belle femme ! Pas aussi experte qu’on aurait pu le penser avec son métier mais qui ne demande qu’à apprendre, la petite chérie. Très sensuelle, en tout cas !
Papa a été sans pitié. Il savait pertinemment que je n’avais quasiment pas dormi depuis deux jours mais ça ne l’a pas empêché d’envoyer Hoss me jeter à bas du lit. J’ai même eu l’impression d’une mesure de représailles. Ce n’est pas très juste. Après tout, si on y réfléchit, c’est de sa faute si c’est arrivé.
Tout a commencé avec les machinations d’Alpheus Troy. Ce forban aurait fait n’importe quoi pour avoir notre bois pour ses mines mais il en voulait une telle quantité que ça nous aurait fait déboiser toute la section Nord sur laquelle nous avions déjà prélevé suffisamment de vieux arbres. Il fallait la laisser reposer. Troy n’avait qu’à aller chercher son bois un peu plus loin. Après tout, nous n’étions pas les seules plantations d’Amérique. Mais non, Monsieur Troy avait décidé que c’était notre bois qu’il voulait, pas un autre.
Derrière tout cela, je voyais bien qu’il y avait autre chose. En vérité, ce que Troy voulait, c’était faire comprendre à la région que Papa n’en était pas l’homme le plus puissant. C’est vrai que, petit à petit, nous avons bâti un domaine assez impressionnant et nombreux sont ceux qui ont peur que ça ne devienne un empire.
Quels imbéciles ! Nous, tout ce que nous voulons, c’est d’abord qu’on nous laisse tranquilles. Et si parfois nous donnons l’impression de nous mêler de ce qui ne nous regarde pas et de tout vouloir régenter, c’est généralement parce qu’il se passe quelque chose dans le coin qui serait préjudiciable à la population. Par exemple quand on maltraite des Indiens ou qu’on pollue les rivières ou encore qu’on fait n’importe quoi avec le bétail au risque de favoriser les épidémies.
Il n’y a aucune recherche de pouvoir dans tout ça. Simplement, il ne faut pas compter sur nous pour laisser se développer une injustice.
En tout cas, nous étions bien conscients que Troy était en train de nous monter un gentil petit chausse-trappe. Nous ne savions pas ce qu’il tramait mais il avait sur nous l’avantage d’être en ville. Il lui était facile d’engager des hommes de main et de préparer un traquenard.
Nous étions donc sur nos gardes. J’en avais discuté avec Papa et nous avions décidé d’abord d’éviter d’aller en ville (ou, s’il fallait le faire d’y aller en corps constitué) et puis aussi de surveiller le domaine comme le lait sur le feu. Le temps n’était pas à l’hospitalité, tout étranger non expressément convié qui serait trouvé sur nos terres serait considéré comme un intrus et traité comme tel. Nous l’avions fait savoir à qui voulait l’entendre et, en particulier, à Monsieur Troy.
Avant-hier après-midi, nous étions en plein dressage. Je venais juste de me faire vider par un jeune mustang que je commençais à peine à briser et mes frères m’avaient ramassé de peur que l’animal ne me blesse, quand nous avons vu passer une berline à toute allure. Nous avons tous les quatre sauté en selle et nous l’avons rattrapée et stoppée.
Je connaissais le conducteur. C’était Patch. Un gars sans intérêt ; sans métier non plus et qui se prêtait à n’importe quoi pour quelques dollars. Nous lui avons demandé sans ménagement ce qu’il faisait là et il commençait à bredouiller Dieu sait quoi quand nous avons entendu une voix aussi courroucée que féminine sortir de la berline.
« Pas un mot de plus, conducteur, c’est à moi qu’ils doivent répondre ».
D’abord, c’est un chapeau qui a émergé, puis une tête, puis la personne tout entière d’une femme. Elle portait une robe noire étrangement décolletée pour ce lieu et cette heure de la journée et un pendentif de grenats qui soulignait la blancheur de sa poitrine. De là où j’étais, j’avais un superbe coup d’œil sur « les gorges de la vallée ». Pas de doute, la vue était charmante.
Elle s’est redressée comme un petit coq et elle nous a vus tous les quatre, nos armes pointées sur elle. Ca ne l’a pas impressionnée, apparemment. Avec ce bagout des demi-mondaines, elle nous a fusillé du regard en déclarant, acide :
« Qu’est-ce que c’est que cette façon de tirer sur les gens. J’ai rarement vu des hommes aussi grossiers que ceux de Virginia City. »
« Ce n’est pas Virginia City, ici, Madame », a dit Papa, « c’est Ponderosa. »
« Qu’est-ce que c’est que ça, Ponderosa ? »
« Ponderosa, Madame », a expliqué Patch, « c’est tout ce grand domaine autour de vous, c’est la propriété des Cartwright, vous êtes sur leurs terres. »
C’est alors que j’ai pris la parole, avec ce calme froid qui, pour ceux qui me connaissent, est signe de défiance et de menace : « Et les étrangers n’y sont pas les bienvenus, mâles ou femelles. Que faites-vous ici ? ».
« Mon travail. Suis-je toujours sur le territoire des Etats-Unis ? »
« Oh sûr, M’ame », a répondu Hoss, « mais je ne crierais pas comme ça si j’étais vous ».
« Mais vous n’êtes pas moi ! » Sa colère semblait encore monter. « Allez-vous continuer longtemps à braquer ces armes contre moi ? Rangez-moi ça. »
Joe a obtempéré et a rengainé son arme. Hoss et Papa aussi. Hoss a fait son gros sourire niais, quand il roule des yeux en sortant à moitié la langue. Si la dame avait des doutes sur sa capacité à séduire mon géant de frère, elle n’allait pas les garder longtemps.
Puis elle a dardé un regard furieux sur Joe et lui a lancé : « Qu’est-ce que vous avez à béer comme ça ? Vous n’avez jamais vu une dame ? ». C’était un peu injuste. D’abord, elle n’avait rien d’une « dame », du moins, pas une « grande » ; ensuite, Joe ne « béait » pas, il la regardait seulement avec ce petit sourire appréciateur dont il gratifie toujours les jolies femmes. J’ai admiré sa galanterie quand il lui a répondu :
« J’en ai déjà vu, mais ça fait longtemps que je n’en ai pas vu d’aussi séduisantes ».
Elle n’a pas relevé le compliment. Elle s’est retournée vers moi et, toujours sur le même ton acerbe : « Vous continuez à pointer cette arme sur moi ! »
« J’ai toujours l’intention de m’en servir », ai-je répondu, impavide.
Papa s’est interposé : « Allez, rengaine, Adam. Peut-être qu’elle dit vrai et qu’elle est sur nos terres par hasard »
« Eh bien, qu’elle quitte Ponderosa », ai-je dit en remettant mon arme dans son étui.
Elle est repartie de sa voix criarde : « Comment voulez-vous que je fasse, avec cette roue cassée ? »
C’est vrai que nous avions arrêté la berline si brusquement qu’elle avait versé et déboîté la roue arrière droite.
Hoss est descendu de cheval et a soulevé la roue : « On doit pouvoir arranger ça rapidement, je pense ».
« On dirait », a-t-elle remarqué en faisant sa coquette, « qu’il existe quand même un fond de galanterie même dans ce coin reculé ».
C’est alors que Papa a fait la gaffe : « Petit Joe, cette dame a peut-être soif. Pendant que nous réparons la roue, tu pourrais peut-être l’amener à la maison, lui faire boire quelque chose de frais ».
Un peu radoucie, elle a cru bon de préciser : « Cette dame est une actrice ».
Hoss a demandé : « Vous voulez-dire une vraie actrice ? »
« Evidemment », ai-je pensé in petto, « que voulait-il que ce soit ? »
Mais elle n’a pas eu l’air de trouver la question idiote : « Vraie chanteuse et vraie actrice. Je suis Lotta Crabtree ».
Il m’a semblé me souvenir que j’avais, en effet, vu des affiches en ville annonçant le passage de Lotta Crabtree. Un grand événement pour notre petite ville !
Hoss s’est à nouveau cru obligé de faire la mimique d’abruti qu’il réserve aux jolies femmes, yeux qui roulent et grand sourire avec un bout de langue sorti. Pitoyable.
Quant à Joe, il était, bien sûr, prêt à faire le joli cœur.
« Petit Joe », a répété Papa, « emmène cette dame boire un verre d’eau à la maison pendant que nous remettons sa berline sur sa roue. »
« Mais vous n’imaginez quand même pas que je vais monter à cheval ? ». Jamais contente, la donzelle !
« Je vais vous prendre devant moi, Madame, et je vous tiendrai, vous n’avez rien à craindre » a dit le petit frère avec son sourire numéro un.
Il buvait du petit lait et il est descendu de cheval pour la mettre en selle mais j’ai précédé mes deux frères et c’est moi qui l’ai prise par la taille pour l’installer. Une taille fine que j’enserrais complètement de mes deux mains et qui avait l’air de surplomber des hanches épanouies juste comme il faut.
Nous les avons regardé partir, Hoss et moi, avec le même sourire d’approbation. Pas de doute, c’était une bien jolie femme.
Puis j’ai ramassé une grosse pierre et je me suis glissé sous la berline pour essayer de redresser l’essieu. Avec cet outil de fortune, ça m’a pris une dizaine de minutes pour y parvenir. Hoss commençait à se fatiguer ; il tenait la berline en l’air et ça devenait lourd même pour lui. Enfin, nous avons réussi à replacer la roue. Je me suis relevé et j’ai regardé aux alentours pour voir si Joe et Lotta revenaient.
Papa devait suivre une pensée parallèle car il a marmonné : « c’est bien long juste pour boire un verre d’eau ».
A ce moment-là, on a entendu débouler un chariot ; c’était Hop-Sing qui dévalait le chemin à toute allure. Il s’est arrêté et il a commencé à criailler parce que nous n’étions pas venus à l’heure pour déjeuner et que tout était brûlé. Quand il s’est calmé, Papa lui a demandé où étaient Joe et « la dame ». « Très jolie, très jolie » a dit Hop Sing la bouche fendue d’un large sourire, « elle est partie avec Joe, dans la calèche ».
Je ne sais pas lequel a réagi le plus vite, de Papa ou de moi, mais avec un ensemble touchant, nous avons sauté sur Patch. Je l’ai agrippé par le col et Papa, par je ne sais où et nous lui avons fait cracher la vérité.
Ils étaient bel et bien venus en service commandé. C’était Alpheus Troy qui lui avait graissé la patte pour qu’il amène Miss Crabtree, l’air de rien, sur nos terres. Pour y faire quoi, il n’en savait rien, c’est du moins ce qu’il nous a juré et je pense que c’était vrai. Je n’imagine pas Alpheus Troy prendre cet imbécile de Patch comme confident.
Je n’ai fait ni une ni deux, j’ai sauté en selle pour partir à la recherche de Joe et j’ai demandé aux deux autres si ça leur disait de venir faire une petite promenade à cheval avec moi mais au moment où Hoss s’apprêtait à m’emboîter le pas, Papa, très sagement, nous a arrêtés. « Ne fonçons pas tête baissée dans le piège. Les quatre Cartwright en ville, loin de leurs terres, c’est probablement ce que veut Troy. Donc, toi, Adam, tu vas aller rechercher nos hommes dans les pâturages et les ramener à la maison. Qu’ils ne laissent que deux hommes par troupeau. Avec Hoss, on va organiser les gardes et leur préparer des armes. Ensuite, seulement, nous irons tous les trois en ville. Et armés jusqu’aux dents ».
C’est donc à onze heures bien sonnées que nous avons fait une entrée remarquée en ville. Avec nos quatre chevaux (j’avais sellé Cochise et je le tenais en bride pour que Joe, une fois retrouvé, ait une monture), nous occupions toute la largeur de la rue. Le spectacle de Miss Crabtree était déjà fini. Nous sommes allés droit au Bucket of Blood Saloon, le lieu de villégiature favori de Troy. Papa est descendu de son cheval en me laissant le soin de l’attacher et s’est précipité à l’intérieur. Hoss et moi, nous l’avons suivi deux minutes plus tard, juste à temps pour entendre le tueur de Troy, ce serpent de Trévor, le menacer de sa voix nasale et traînante.
« Fichez le camp, Cartwright, avant que je vous troue la peau ».
« Si tu veux te mesurer à un Cartwright, Trévor », lui ai-je lancé de la porte, « c’est à moi que tu auras à faire »
Il a retourné vers moi sa face de fouine et a laissé échapper un ricanement désagréable : « Un Cartwright ou l’autre, ça m’est bien égal. Fais tes prières, mon pote » et il a dégainé…
… un quart de seconde avant moi. J’ai été bon gars, j’ai visé l’épaule et il s’est écroulé sans avoir eu le temps de riposter.
« Ils t’ont dit où était Joe ? » ai-je demandé à Papa.
« Non, il paraît qu’ils ne sont pas sa nourrice et que, puisque je me crois le maître de Virginia City, je n’ai qu’à le trouver. C’est tout ce qu’ils ont trouvé à me répondre mais ils disent qu’il a assisté au spectacle de la chanteuse ».
« Il doit être avec elle, je vais le chercher. Hoss, tant que je ne serai pas de retour, veille à ce qu’ils ne bougent pas d’ici ».
« Ne t’inquiète pas, Adam » a dit mon frère, les sourcils froncés, en braquant son gros fusil sur Troy et sa troupe. « Quand tu reviendras, ils seront toujours là ; je ne sais pas dans quelle forme mais ils y seront, sois en sûr ».
Tandis que je m’éloignais, j’entendais la voix de mon père qui menaçait Troy des pires sévices s’il ne récupérait pas son fils.
Je suis arrivé au Grand Hôtel et je suis allé directement à la « suite royale ». Je savais que c’était là que cette petite poule de luxe devait s’être installée.
Je n’ai même pas eu à frapper, la porte était grande ouverte. Lotta se tenait debout au milieu de la pièce qui était sens dessus dessous, chaises et tables renversées, fenêtre grande ouverte et trônant sur un guéridon miraculeusement toujours debout, une bouteille de champagne entamée.
« Où est-il ? » ai-je demandé sans préambule.
« Il était là, il y a quelques minutes » a-t-elle commencé avec un faux air innocent.
« Et où est-il, maintenant, que lui est-il arrivé » ai-je repris en lui saisissant brutalement l’avant-bras.
« Lâchez-moi, vous me faites mal au bras ».
« Je vais vous le casser si vous ne me répondez pas ».
« Oh, Adam, je suis si désolée. Je ne pensais pas que ça allait tourner comme ça. Vous devez avoir une bien piètre opinion de moi ».
« Au contraire, je suis tout à fait admiratif » lui ai-je rétorqué en me rapprochant d’elle. « Vous avez admirablement bien joué votre rôle et vous avez attiré mon frère dans un traquenard sans avoir l’air d’y toucher. Vous avez de quoi être fière de vous, piéger un gamin pour le livrer à une bande de truands… »
« Piéger ? Mais il n’était pas question de cela. C’était juste un tour à jouer, une blague ».
« Ah oui ? »
« Oui, tout ce que je devais faire, c’était attirer l’un de vous et le ramener en ville C’est tout ce que m’avait demandé Alpheus Troy ».
« Pour quelle somme ? »
« L’argent n’a rien à voir là-dedans… »
« Alors pour quoi d’autre ? Qu’est-ce qu’une fille comme vous peut bien avoir à faire avec Troy si ce n’est lui tirer du fric ? »
Furieuse, elle s’est jetée sur moi, prête à me gifler. J’ai intercepté son poignet et, dans le mouvement, je l’ai attirée contre moi. « Voulez-vous me lâcher, espèce de brute » a-t-elle crié. Nom d’une pipe, n’avait-elle jamais connu autre chose que des hommes dociles et prêts à s’aplatir au moindre signe de colère ? Nous nous sommes mesurés du regard. C’est alors que j’ai vu une nouvelle lueur vaciller dans ses yeux ; ce n’était plus l’étincelle de rage, c’était la docilité de la femme prête à s’offrir. J’ai senti passer entre nous le courant du désir. J’ai toisé cette femme très séduisante collée à mon corps, manifestement prête à se soumettre à ma virilité.
« La prochaine fois, Miss Crabtree », lui ai-je dit d’une voix sourde, « attrapez un homme, pas un gosse ».
Puis je me suis repris, je lui ai tourné le dos et je suis reparti sans un mot de plus.
Au Bucket of Blood, les choses n’avaient pas changé. Ils étaient en train de mettre un bandage à Trévor sous l’œil vigilant de mon frère.
« Tu l’as trouvé ? » m’a demandé Hoss.
« Non, mais il est en ville ».
« Partons à sa recherche », a dit Papa. Puis il s’est retourné vers Troy. « Quant à vous, priez pour que je le retrouve entier, sinon je ne donne pas cher de votre peau ».
Et nous avons quitté le saloon, Hoss à reculons pour éviter à quiconque d’avoir la malencontreuse idée de nous tirer une balle dans le dos. Nous avons passé la ville au peigne fin pendant le reste de la nuit, en vain. Soudain, Hoss a lancé : « Regardez là-bas, on dirait qu’il y a le feu »
« C’est dans le quartier chinois » a dit Papa.
« Allons-y », ai-je repris, « il pourrait y avoir du Joe là-dedans. »
J’avais raison. Nous avons débouché au-milieu d’une agitation indescriptible. Certains chinois terminaient d’éteindre le feu qui avait pris à l’une des habitations, d’autres tabassaient deux types patibulaires tout en criaillant. Soudain, un vieux chinois s’est jeté sur Papa et l’a saisi par la veste : « Mistah Cartwright rembourser ; rembourser dégâts tout de suite ». Interloqué, Papa s’est dégagé et a reconnu Tchang Si, l’un des cousins de Hop-Sing. En moins d’une minute, il y avait toute une grappe de chinois autour de Papa réclamant un remboursement. Hoss s’en est mêlé et a eu vite fait de disperser tout ce monde affolé. Et nous avons enfin pu avoir le fin mot de l’histoire.
Joe était arrivé en courant, poursuivi par les deux truands qui se trouvaient maintenant dûment saucissonnés. Il avait demandé asile à Tchang Si qui l’avait caché dans une de ses panières de linge. Les bandits étaient rentrés dans plusieurs maisons et, comme tous ces chinois sont blanchisseurs sans la moindre exception, ils avaient cherché Joe dans les panières. Tout à coup, sans raison, ils avaient mis le feu à l’une des maisons. Il s’était ensuivi une belle empoignade à laquelle Joe, bien sûr, avait allègrement participé. Puis il avait disparu dans la bataille.
Papa a sorti son portefeuille pour dédommager Tchang Si mais il n’a pas voulu payer tous les dégâts. « Adressez-vous au shérif et dites-lui que ce sont les hommes de main de Troy qui ont semé cette belle pagaïe ».
Un peu las, nous sommes repartis à errer dans les rues quand, en passant devant le Red Horse Saloon, nous avons entendu un air d’harmonica, une valse lente. Intrigués, nous nous sommes approchés. Monsieur Joe était là, pas gêné pour un sou, en train de danser avec Lotta. Elle avait troqué la robe rouge décolletée qu’elle portait quelques heures plus tôt contre une tenue sage, corsage ivoire, joliment plissé et jupe noire. Elle avait des fleurs ivoire dans son chignon. Elle était à croquer. Je me suis appuyé au chambranle de la porte, les bras croisés, et j’ai levé les yeux au ciel d’un air excédé. Ainsi, pendant que nous nous mettions en quatre pour le retrouver, Monsieur Joe se donnait du bon temps.
« Toi » a hurlé Papa derrière moi.
Joe a sursauté, il s’est arrêté de danser. « Oh salut, Papa » a-t-il lâché d’un ton désinvolte, sans lâcher la main de Lotta.
« Tu vas me faire le plaisir de nous suivre immédiatement » a continué Papa, fumace. Et il s’est avancé vers Joe qui, à toute allure, a baisé la main de Lotta et s’est esquivé.
Je ne le regardais plus, mes yeux étaient rivés sur Lotta. Rien que de la voir, ça avait réveillé en moi la brûlure du désir que j’avais senti quelques heures avant. J’étais tétanisé, je la fixais ardemment et comme par un effet de magnétisme, elle en a fait autant. Elle avait sur les lèvres un petit sourire tout doux. J’avais oublié la présence des autres quand j’ai senti la lourde épaule de Hoss me pousser à l’intérieur de la pièce. Je me suis avancé, je l’ai enlacée sans mot dire et nous avons échangé un baiser, oh, pas bien long mais intense. Une sorte de promesse. Je me suis reculé, je l’ai regardée et j’ai lu dans ses prunelles ce que j’espérais bien y voir, le consentement.
Je lui ai juste souri et je suis reparti, toujours en silence. Pendant que je détachais mon cheval, elle s’est avancée dans l’encadrement de la porte, toujours avec ce même petit sourire à la fois d’inquiétude et d’espoir. Plus rien à voir avec la femme arrogante d’hier après-midi. J’ai soulevé mon chapeau pour la saluer puis je suis monté en selle et nous sommes repartis tous les quatre en faisant un vacarme infernal, tout contents d’avoir récupéré Joe et déjoué les machinations de Troy.
Ensuite, nous avons enchaîné une journée normale sur cette nuit blanche. C’est tout juste si Papa nous a laissé un peu plus de temps pour prendre un solide petit-déjeuner tandis que Joe nous contait ses tribulations et puis, au turbin ! « Nous n’aurons qu’à nous coucher tôt », a décrété Papa.
Je n’ai rien dit mais je me suis débrouillé pour faire discrètement une heure de sieste dans un coin de forêt car j’avais d’autres projets que de dormir ce soir.
A peine rentré, j’ai demandé à Hop Sing de me faire chauffer de l’eau pour un bain et je me suis fait beau, comme on dit. Mes frères et mon père m’ont regardé descendre l’escalier l’air ébahi. « Qu’est-ce que tu fais ? » a croassé Joe comme si ça ne se voyait pas.
« Je vais voir le spectacle de miss Crabtree. Tu as eu l’air de dire que c’était très bien ».
« Ca ne peut pas attendre samedi ? » a commencé Papa.
J’ai coupé court et, après avoir prévenu Hop Sing que je ne restais pas dîner, j‘ai sellé Sport et j’ai filé vers la ville.
Le spectacle de Lotta ne valait pas grand chose du point de vue artistique mais il était bien fait pour émoustiller les hommes. Certains spectateurs avaient amené leurs femmes et je doutais que celles-ci l’apprécient. Lotta enchaînait les chansons en changeant de costume entre chaque morceau. Tantôt, c’était une jupe ample dont le devant était retroussé sur un jupon de dentelle, tantôt, un corsage noir fortement échancré débouchant sur un court tutu rouge, tantôt encore, c’était une débauche de plumes blanches d’où s’échappaient ses bras blancs. Quant à la dernière chanson, dont le refrain était « Tout ce que je veux, tout ce que je veux, c’est un bel homme à serrer dans mes bras », elle l’interprétait dans un fourreau noir largement fendu jusqu’en haut de la cuisse. Elle traversait la scène en tout sens, laissant émerger de sa robe une jambe parfaite mise en valeur par un bas à résille. Pas étonnant, après une pareille « mise en bouche », que Joe ait été un peu déçu (il nous l’avait confessé ce matin) qu’elle ne l’ait même pas autorisé à l’embrasser.
Au moment des applaudissements, je me suis faufilé dans les coulisses La porte de sa loge était fermée mais j’ai toujours sur moi un bout de fil de fer avec lequel je viens à bout de toutes les serrures assez sommaires qu’on trouve ici. Ni vu, ni connu, je me suis glissé derrière un rideau et je l’ai attendue.
Elle est arrivée, a refermé soigneusement sa porte et a commencé à défaire ses cheveux devant la glace de sa coiffeuse. Quand ils se sont libérés d’un seul coup recouvrant ses épaules nues, j’ai émis un petit sifflement. Elle a poussé un cri perçant, s’est levée d’un bond et s’est retournée en couvrant sa poitrine de ses mains d’un geste un peu dérisoire quand on pense qu’elle venait de l’exposer à la ville entière..
« Adam » a-t-elle soupiré, l’air à la fois soulagé et interloqué, « que faites-vous ici ? »
Je me suis avancé tout doucement : « je suis venu voir si vous étiez toujours d’accord »
« D’accord pour quoi ? »
« D’accord pour faire l’amour avec moi » ai-je répondu crûment en l’enlaçant.
Elle a ouvert la bouche pour tenter de répondre mais je l’en ai empêchée en posant gentiment ma main sur ses lèvres. « Inutile de parler, je vais trouver ma réponse autrement » et je l’ai embrassée. J’ai commencé tout doux puis sentant qu’elle me répondait, j’ai resserré mon étreinte et j’ai prolongé mon baiser jusqu’à ce que nous en perdions le souffle.
« Tu vois que ce n’était pas la peine de parler », lui ai-je dit après lui avoir rendu la faculté de respirer. « Même si tu répondais non, je ne te croirais pas. Viens ». Je l’ai portée sur le canapé, j’ai passé mes mains sous la fente de la jupe, et j‘ai dégrafé son bas en embrassant chaque centimètre de peau que je découvrais.
Après un quart d’heure de ce genre de prémices, je tenais entre mes bras une Lotta en extase qui m’a avoué n’avoir jamais connu d’homme qui… ne soit pas allé droit au but. Les caresses, la recherche du plaisir de la partenaire, c’était une découverte pour elle. Pauvre gosse ! Elle avait pourtant dû en voir passer dans son lit. Rien que des rustres !
Je me suis donc improvisé professeur ès érotisme et je dois dire que j’en ai tiré la plus grande satisfaction. J’ai ça dans le sang, moi, l’enseignement. Et j’ai trouvé une élève douée et avide d’apprendre.
Vers trois heures du matin, j’ai quand même décidé de la ramener à son hôtel. Elle a insisté pour m’offrir un verre de champagne. « J’en ai bien offert à ton frère en échange d’une rose qu’il m’avait lancée ; remarque, toi, tu es arrivé les mains vides ». « Eh ma belle, à chacun son rôle. C’est de son âge de conter fleurette, c’est du mien de la cueillir ». « Oh, il aurait bien voulu la cueillir, lui aussi ».
J’ai ri : « Je n’en doute pas ; j’ai même idée qu’il ne pense qu’à ça ».
Elle m’a donné une petite tape sur la joue. « Ca te va bien de te moquer de lui. Ne me raconte pas que tu es un penseur détaché des plaisirs charnels, c’est trop tard, j’ai la preuve contraire ».
Elle m’a demandé si j’allais revenir et quand. « Je me libérerai », m’a-t-elle dit. J’étais un peu ennuyé car je me doutais bien qu’elle devait avoir d’autres rendez-vous où, contrairement à ce qu’il venait de se passer, elle se livrait à titre onéreux. D’une certaine façon, je représentais pour elle un manque à gagner. « Ca ne va pas te poser de problèmes ? »
Elle m’a deviné et elle a ri. « Tu sais, les demandes de ces Messieurs, rien ne m’oblige à les satisfaire la nuit. C’est même quelquefois plus simple pour eux dans la journée, quand leurs épouses sont occupées à faire leurs courses ».
J’ai répondu que je verrai mais qu’elle ne compte pas sur moi ce soir, en tout cas. Outre qu’il faut bien dormir de temps en temps, je craignais une intervention intempestive de Papa.
Je suis rentré le plus discrètement possible en empruntant le souterrain que j’ai creusé en grand secret au moment où j’ai construit la maison.. Il devait être entre quatre heures et demie et cinq heures quand je me suis glissé entre les draps. J’avais à peine touché mon oreiller que je me suis endormi du sommeil du juste. Quand Hoss m’a réveillé avec sa méthode habituelle – il attrape le drap, soulève le dormeur comme dans un hamac et le jette par terre – j’avais l’impression de m’être couché cinq minutes plus tôt.
Papa et Joe avaient l’air narquois quand je suis descendu pour le petit-déjeuner. Moi, je me sentais à la fois éreinté et léger, avec cette impression de plénitude que laisse une nuit d’amour malgré le manque de sommeil. Je crois que c’est ça, ce qu’on appelle être bien dans sa peau. Sur quoi Papa m’a assigné comme tâche d’aller marquer les veaux avec Hoss et de reprendre le dressage des chevaux quand ce serait fait. Sympathique ; dans le genre travaux de tout repos, on ne fait pas mieux. Je suis sûr qu’il l’a fait exprès car Joe s’est vu confier l’inspection des clôtures d’une partie de la section Est, ce qui ne va pas le tuer.
Curieux que Papa ne puisse pas s’empêcher, quand nous prenons du bon temps avec les filles, de nous le faire payer !
Joe
« C’est toujours pareil ! Une fois plus, c’est mon frère Adam qui tire son épingle du jeu. J’avais pourtant bien mené ma barque et je suis persuadé que, sans l’intervention à contretemps de Papa, ça aurait pu déboucher.
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir déployé toutes les ressources de mon charme.
C’était inespéré, cette apparition, avant-hier. Cela faisait plusieurs jours que je n’avais pas eu d’autres distractions que les parties de dames contre Hoss. Papa nous avait bouclés au ranch depuis plusieurs jours à cause des manigances d’Alpheus Troy et je me languissais d’un autre style de parties de dames.
Alors, que d’abord une aussi jolie femme apparaisse inopinément sur nos terres, à un moment où je ne voyais plus depuis longtemps que des bouilles d’hommes mal rasés et qu’en plus, Papa me choisisse, moi, pour aller lui tenir compagnie pendant que mes deux aînés se couvraient de poussière à lui réparer sa voiture, c’était vraiment un cadeau du ciel. Et ça aurait été offenser le ciel que de ne pas en profiter.
Tandis que, conformément aux consignes, je l’amenais au ranch en la serrant contre ma poitrine pour qu’elle ne tombe pas de ma selle, j’ai très habilement commencé à lui tracer un tableau assez noir de l’état de la berline de Patch et j’ai émis des doutes sur la capacité de mes frères à réparer la roue aussi vite qu’ils l’avaient laissé entendre. Quand je l’ai descendue de cheval, j’ai vu qu’elle avait les larmes aux yeux. Je lui ai demandé ce qui lui arrivait et elle m’a expliqué qu’elle avait absolument besoin d’être en ville au moins deux heures avant le spectacle pour répéter. Elle se désolait à l’idée qu’elle ne pourrait pas se familiariser avec la scène avant l’ouverture du rideau.
Avec ça, ça n’était plus qu’un jeu d’enfant. Je lui ai offert un verre d’eau et je lui ai proposé, pour lui gagner du temps, de l’emmener en ville avec le buggy. Elle m’a quasiment sauté au cou. Je me suis excusé cinq minutes pour prendre le temps de me changer et j’ai demandé aux hommes qui nettoyaient l’écurie que l’un d’eux attelle. De telle sorte qu’en moins de dix minutes, nous avions pris la route. Pendant le trajet, elle m’a interrogé sur la famille. D’abord, elle n’avait pas saisi que les quatre hommes qui l’avaient interpellée étaient de la même famille. Que je sois le fils de papa, elle voulait bien l’admettre mais que Hoss le soit aussi, ça dépassait son entendement. Je lui ai expliqué que nous étions demi-frères. « Ah bon », s’est-elle exclamée, « votre père a été marié deux fois ». « Non trois » ai-je répondu, « sa première femme, la mère de mon frère Adam, était la fille d’un officier de marine de la Nouvelle-Angleterre ». « Et les deux autres ? » a-t-elle demandé. « La mère de Hoss était d’origine norvégienne et la mienne venait de la Nouvelle-Orléans. C’était une créole ».
« Une Française ? »
« Une Américaine d’origine française ».
« La Nouvelle-Orléans » a-t-elle soupiré, « quelle belle ville, n’est-ce pas ? »
« Je ne sais pas, je n’y suis hélas jamais allé »
« Oh, vous devriez. Je m’y suis produite plusieurs fois, dans des théâtres magnifiques, tout dorés, avec des sièges recouverts de velours rouge et des lustres de cristal. C’est de toute beauté. Mais alors », a-t-elle rebondi, « votre père est à nouveau veuf ? »
J’ai répondu oui sans trop savoir en quoi ça l’intéressait. Elle a continué à me parler de lui, s’étonnant que, depuis si longtemps, il n’ait pas cherché d’autre femme. Je ne voyais pas où elle voulait en venir et j’ai essayé de ramener la conversation sur un sujet bien plus passionnant, moi.
Mais nous étions déjà en ville. Je l’ai déposée à la porte du théâtre et je lui ai demandé si, après le spectacle, je pourrais l’emmener dîner. Elle a pris un air malicieux et m’a répondu que l’on verrait ça le moment venu.
J’avais deux heures devant moi ; j’ai pensé en profiter pour rendre visite à Tchang-Si, un cousin de Hop-Sing qui, sous des dehors bougons, est très accueillant. Il m’a autorisé à prendre un bain (pas difficile pour lui, c’est un blanchisseur, il a toujours de l’eau sur le feu). Ca ne me faisait pas de mal car je m’étais changé à la hâte avant de partir et je n’avais pas vraiment pris le temps de me décrasser. Si je voulais que Lotta se laisse aller à une certaine intimité avec moi, j’avais intérêt à être propre comme un sou neuf.
En partant, j’ai demandé à Tchang-Si de mettre le buggy et les chevaux à l’abri en attendant que je vienne les reprendre. Puis j’ai avisé un bouton de rose rouge qui venait d’éclore sur sa haie ; je l’ai cueilli malgré ses protestations et l’ai passé à ma boutonnière.
Avec tout ça, je suis arrivé en retard au spectacle. Il ne restait que peu de places, soit au fond, soit une dans la loge qui surplombe la scène, à gauche. C’est celle que j’ai choisie.
J’avais déjà eu, quelques heures plus tôt, un bel aperçu des charmes de Lotta, particulièrement de ce que mon frère Adam appelle son « avant-scène », mais j’avais à présent l’occasion de vérifier que le bas valait bien le haut. Pas de doute, elle était parfaite des pieds à la tête : des jambes longues et fuselées, une taille mince, un arrière-train qui, dans l’un des tableaux, bosselait bien joliment sa jupe serrée à souhait, un décolleté laiteux et bien garni…. Jolie de figure, par ailleurs, avec un large front, des yeux de braise, une bouche charnue qui appelait au baiser.
Et puis, quelle fougue, quelle audace dans sa démarche, dans ses gestes ! Elle fanatisait le public masculin à tel point qu’on avait bien du mal à contenir les premiers rangs qui, chaque fois qu’elle s’approchait du bord de scène, se bousculaient pour la toucher. Elle leur échappait avec malice et habileté et repartait au fond de la scène. Au moment des rappels, dans l’enthousiasme des applaudissements, je lui ai jeté ma rose et elle l’a ramassée en me regardant d’un air appuyé. J’ai alors cru avoir partie gagnée.
J’ai guetté son départ, l’ai suivie à l’hôtel et, après lui avoir donné cinq minutes pour se mettre à l’aise, j’ai toqué à sa porte.
« C’est moi, Joe Cartwright ».
Elle m’a ouvert immédiatement. Elle tenait encore ma rose entre ses mains. Cela m’a enhardi. « Je suis venu chercher ma réponse pour le dîner. Je voudrais vous emmener goûter de la cuisine française » lui ai-je dit en me fendant de mon sourire le plus charmeur. Je n’avais pas besoin de me forcer, sa vue aurait amené le sourire sur les lèvres de n’importe quel homme normalement constitué.
« Entrez », m’a-t-elle dit en me rendant mon sourire, « je n’ai pas envie de ressortir mais cela me ferait plaisir que vous restiez me tenir compagnie ».
C’était la première fois que j’avais l’occasion de pénétrer dans la suite royale du Grand Hôtel. Je suis resté bouche bée devant tout ce luxe. La pièce faisait bien la moitié de notre salle de séjour (qui est immense car le grand frère a vu les choses en grand quand il a dessiné les plans de la maison). Il y avait un canapé en demi-cercle, tout garni de coussins de satin, des tapis épais aux motifs fleuris, des rideaux de velours, une coiffeuse juponnée.
Elle s’est esclaffée : « Vous avez l’air d’un petit garçon qu’on emmène au cirque pour la première fois.. Vous qui prisez la cuisine des Français, connaissez-vous leurs vins ? »
Et sans attendre la réponse, elle s’est dirigée vers un guéridon où se trouvait une drôle de bouteille et m’a servi, dans une coupe, un vin d’ambre clair qui faisait des bulles.
« C’est du champagne », a-t-elle commenté. Ca vaut 50 dollars la bouteille ».
« 50 dollars la bouteille. C’est horriblement cher ! » dis-je en trempant mes lèvres dans ce liquide… en or.
« Tout ce que j’utilise est cher, Joe. Mes chaussures, mes bas, mes robes, mes bijoux. Je n’accepte que les objets de luxe. »
Elle avait un drôle de petit sourire en disant ça, un sourire de défi et de contentement d’elle-même mais elle a vu que moi, au lieu de m’impressionner, ça me dégoûtait plutôt. Alors, elle a commencé à plaider sa cause.
« Vous ne savez pas par où je suis passée avant d’avoir tout ça. J’en ai payé le prix, je vous l’assure. Et je me suis juré que je ne connaîtrai plus jamais ni la faim ni l’humiliation ni la misère ni même un simple refus d’un de mes caprices. »
Soudain, elle s’est interrompue et elle est allée à la fenêtre. Elle a soulevé le rideau et ses traits se sont défaits.
« Joe », m’a-t-elle dit d’une voix tremblante, « il faut que vous partiez tout de suite ».
J’ai froncé les sourcils : « qu’est-ce qui se passe ? »
« Joe », m’a-t-elle expliqué piteusement, « je vous ai attiré dans un piège. C’est Alpheus Troy qui m’a demandé de ramener en ville l’un des fils Cartwright et… de le garder au chaud cette nuit. J’ai accepté sans penser à mal mais je me rends compte maintenant que ce n’était pas vraiment innocent. Je ne veux pas qu’il vous arrive du mal et je viens de voir deux armoires à glace qui se dirigeaient vers l’hôtel. Ils vont être là dans une minute. Fuyez par la fenêtre. »
Au lieu de suivre son conseil, je me suis fendu d’un grand sourire, je me suis calé dans un fauteuil, les jambes sur la table et j’ai dit : « Au contraire, je les attends. Ils vont voir si c‘est si facile que ça de kidnapper un Cartwright. »
J’avais à peine fini ma phrase qu’on a entendu toquer à la porte. Lotta ne voulait pas ouvrir et leur a crié de repartir mais ils ont enfoncé la porte. Ca allait de soi ! Comment pouvait-elle croire qu’ils allaient rebrousser chemin simplement parce qu’elle avait changé de camp ?
« Bonjour Messieurs », ai-je lancé tout faraud. Ils étaient patibulaires et crasseux à souhait. Caricaturaux ! L’un des deux s’est jeté sur moi, j’ai lancé mes jambes en l’air et il a valdingué par dessus ma tête. Je me suis levé pour faire face à l’autre. Pendant ce temps-là, Lotta s’était emparée d’une ombrelle dont elle a donné un coup sur la tête de celui qui était en train de se relever. Puis elle m’a lancé l’ombrelle. Je l’ai saisie au vol et, avec une jubilation qui devait se lire sur ma figure, je l’ai brandie comme une épée et je me suis mis à asticoter mon adversaire. Il était très lourd et pas très vif. C’était facile de lui faire perdre ses moyens en l’énervant. Ce faisant, je me rapprochais de la fenêtre, je l’ai enjambée et me suis retrouvé sur le balcon.
Ils m’ont poursuivi mais j’avais l’avantage de la légèreté. J’ai sauté du balcon, j’ai atterri en roulé-boulé et sous leurs yeux ahuris, j’ai disparu dans la ruelle qui faisait le coin. Instinctivement, j’ai repris le chemin du quartier chinois, pensant récupérer mon buggy et mes chevaux. Mais ils couraient plus vite que je n’aurais cru et je les ai retrouvés à mes trousses plus tôt que je ne pensais. J’ai réussi à les semer car je connais bien la ville puis je me suis précipité chez Tchang-Si qui n’a pas demandé trop d’explications quand je me suis enfoui au fond d’une de ses panières de linge. Je crois bien, même, qu’il a rajouté quelques chemises et des draps par dessus ma tête. Je me suis fait le plus petit possible et j’ai si bien réussi qu’ils ont renversé ma panière sans m’en faire sortir. Ils sont repartis de chez Tchang-Si sans m’avoir trouvé. J’ai émergé de ma panière secoué de rire mais manifestement, Tchang-Si ne trouvait pas ça drôle du tout. Il a commencé à m’agonir d’injures, en disant que je l’avais ruiné car il ne retrouverait jamais à qui était le linge et qu’il allait perdre sa clientèle. J’ai essayé de le calmer quand soudain, nous avons entendu de grands cris en chinois. « Le feu » s’est exclamé Tchang-Si et il s’est précipité dehors. J’ai pris le temps de me réajuster et je suis sorti moi aussi pour débarquer au milieu d’une pagaïe indescriptible. Il y avait des chinois qui couraient partout, les uns portant des seaux, les autres évacuant des corbeilles de linge, d’autres enfin, en tas compact, en train de se colleter avec mes deux brutes. J’ai grimpé sur un muret, j’ai pris mon élan et j’ai sauté allègrement dans la bagarre. Nombreux comme nous étions, nous n’avons pas mis bien longtemps à venir à bout de mes assaillants. J’ai ensuite donné un coup de main pour finir d’arrêter le feu puis j’ai décidé que j’en avais fait assez.
Avec tout cela, il devait quand même être pas loin de trois heures du matin. Que faire ? Et pourquoi pas retourner chez Lotta reprendre la conversation trop brutalement interrompue par les sbires de Troy ?
Aussitôt pensé, aussitôt fait, moi, je suis un homme d’action ! A la réception, Tom Mannigan ne m’a même pas demandé où j’allais, il donnait des instructions pour qu’on change « la chanteuse » de chambre. Je suis monté chez Lotta. Evidemment, sa porte était toujours enfoncée, on n’avait pas eu le temps de la réparer et on entrait chez elle comme dans un moulin. Elle était là, debout devant la fenêtre, regardant dehors. Elle a dû m’entendre car elle s’est retournée brusquement.
« Ah c’est vous Joe, vous avez trouvé Adam ? »
« Adam ? »
« Oui, votre frère. Il est venu chez moi moins d’une demi-heure après votre départ. Pas aimable. Il vous cherchait et il avait l’air de me tenir pour responsable de ce qui vous arrivait »
J’ai souri : « il n’avait pas complètement tort, si j’en crois vos aveux de tout à l’heure ».
Elle a eu un grand soupir : « Oui, mais je vous ai dit que je n’avais pas imaginé qu’ils avaient des intentions si noires. D’ailleurs, je vous ai aidé » elle avait un petit ton plaintif en disant cela, comme si elle plaidait. « J’ai voulu le lui expliquer mais il n’a rien voulu entendre et moi, j’ai perdu mes moyens. C’est un homme, un homme… »
Elle s’est arrêtée, semblant chercher le mot adéquat pour qualifier mon frère aîné. J’aurais pu lui en souffler plusieurs, des plus louangeurs au plus moqueurs, un homme admirable, déterminé, entêté comme une mule, autoritaire, insupportable, intelligent, sûr de lui jusqu’à la suffisance. Tout cela aurait collé avec la personnalité de ce vieil Adam. Généreux, aussi, affectueux, loyal, mais ça, elle n’avait pas eu le temps de s’en rendre compte dans les deux entrevues qu’elle avait eues avec lui.
Mais ce qui m’intéressait, c’était de savoir à quel qualificatif elle pensait, elle, qu’allait-elle me sortir ?
« Un homme quoi ? » ai-je demandé.
J’en ai été pour mes frais. Elle a secoué la tête et elle m’a dit, avec un demi-sourire : « Oublions tout cela, voulez-vous, Joe ? Tout ce désordre m’insupporte. Je voudrais que vous descendiez m’attendre dans le hall. Je vais me changer et nous irons voir s’il reste en ville un saloon encore ouvert. Je n’ai pas l’intention de passer la fin de la nuit à regarder le personnel de l’hôtel transférer mes affaires dans une autre chambre. »
Ce programme me convenait. Je l’ai attendue un petit quart d’heure ; elle est redescendue dans une vraie tenue de bourgeoise, jupe noire, corsage écru, une coiffure tressée avec de petites fleurs dans les cheveux. Ca la changeait complètement, ça lui donnait l’air d’une petite fille.
Je ne sais pas si c’était l’heure ou ses vêtements ou quelque chose de différent dans son attitude mais je n’avais plus dans l’idée de la séduire ; comprenne qui voudra mais ça me suffisait de l’escorter et de discuter avec elle comme si c’était une amie d’enfance.
Nous nous somme dirigés vers le Red Horse Saloon car je savais qu’il restait ouvert jusqu’à l’aube.
« Je suis désolé » lui ai-je dit « mais je crains qu’ils n’aient pas de champagne, ici ».
Elle a ri. « Exceptionnellement, je me contenterai d’une bière ». Nous avons devisé de tout et rien pendant un petit moment. Elle voulait tout savoir de la vie à Ponderosa, de la famille. Elle revenait toujours sur le même sujet : comment se faisait-il que nous soyons tous célibataires. Ca la tracassait, je me demandais bien pourquoi. A un moment, le vieux Ted Rivers qui était là sans que nous ne l’ayons vraiment remarqué a sorti son harmonica et s’est mis à jouer un petit air lancinant. Ca m’a donné une idée. Je lui ai demandé s’il ne pouvait pas nous jouer une valse lente. Il a grommelé quelque chose qui ressemblait à « Okay » et il s’est mis à jouer en nous tournant le dos.
Je me suis incliné devant la belle Lotta comme si j’avais été au bal : « M’accorderez-vous cette danse, Mademoiselle ? »
« Bien volontiers, Monsieur », m’a-t-elle répondu en jouant le jeu. Je l’ai enlacée assez serrée mais elle a pris ses distances. Dommage, car mes idées lubriques m’avaient repris. Nous étions là en train d’évoluer bien sagement quand j’ai entendu tonner « Toi ! ».
Pas eu besoin de me retourner pour reconnaître l’organe paternel et pour savoir qu’il était à bout de patience.
« Oh, salut Papa » ai-je lancé du ton le plus innocent possible, style « Vous ici ? »
« Tu vas me faire le plaisir de nous suivre immédiatement » a t-il tonitrué. J’ai rapidement baisé la main de ma danseuse et je me suis précipité vers la porte en m’esquivant de peur d’attraper une taloche au passage.
Papa et Hoss ont suivi presque immédiatement. Ils avaient amené Cochise. Je suis monté en selle. Nous avons attendu Adam un instant puis il nous a rejoints avec un drôle de petit sourire au coin des lèvres. Lotta s’est avancée sur le seuil. Elle n’avait d’yeux que pour lui. Elle avait soudain un air de gamine timide. Je ne comprenais pas bien, vu la façon dont elle disait qu’il l’avait traitée. Elle en avait peut-être peur. Il a porté la main à son chapeau en accentuant son sourire puis il est monté en selle et nous avons quitté la ville au grand galop.
Au petit déjeuner, je leur ai raconté mes aventures sans m’étendre sur ce qui ne les regardait pas. J’avais bien dans l’idée de pousser mon avantage avec Lotta même si je commençais à me douter qu’Adam avait, lui aussi, des vues sur ma conquête. Enfin, ma conquête… c’était peut-être un peu prématuré d’en parler ainsi. Disons que j’avais des espérances.
Je n’ai pas osé réclamer à Papa une matinée de repos. Il m’avait passé un savon mais rien à côté de l’engueulade à laquelle je m’attendais. Ma punition, c’était de ne pas dormir, semblait-il, mais alors je me demandais bien pourquoi tout le monde y avait droit, lui-même, Hoss et Adam qui n’avaient veillé que pour me chercher…
J’ai eu du mal à tenir le coup. Les hommes m’ont réveillé deux ou trois fois alors que je m’endormais en selle. J’avais presque envie de sauter le dîner. Aussi ai-je ouvert des yeux ronds, une fois rentré à la maison, quand j’ai vu le grand frère redescendre de sa chambre en grande tenue manifestement prêt à filer en ville.
« Qu’est-ce que tu fais ? » lui ai-je demandé.
« Je vais voir le spectacle de miss Crabtree. Tu as eu l’air de dire que c’était très bien ».
J’étais estomaqué. Papa aussi, apparemment . Il a tenté un timide : « Ca ne peut pas attendre samedi ? » mais le grand frère ne s’est même pas donné la peine de répondre, il a juste informé Hop-Sing qu’il ne serait pas là pour le dîner puis il s’est cassé.
Hoss qui n’avait rien dit jusque-là s’est esclaffé : « On dirait qu’il veut battre le fer tant qu’il est chaud, hein, Papa ? »
« Quel fer ? Est-ce que ça vous embêterait beaucoup de me mettre au courant ? ». J’étais un peu irrité car j’ai horreur de ce genre de conversation où il y en a deux qui savent de quoi ils parlent et un qui est laissé pour compte.
Hoss m’a donné un grand coup dans le dos du plat de sa main. « Allons Joe, ne me dis pas que tu n’as rien remarqué ce matin, ou alors, c’est que tu étais aveuglé par quelque chose. La fumée de l’incendie peut-être ? »
Là, je me suis franchement énervé : « Qu’est-ce qu’il fallait que je vois, Monsieur Je-sais-tout ? »
« Qu’il se passait quelque chose entre Miss Crabtree et Adam ».
J’ai sauté en l’air : « Quelque chose ? Mais ils ne se sont pas parlé, ils ne se sont pas touchés ; c’est avec moi qu’elle dansait ».
« Peut-être, mais c’est lui qu’elle regardait avec les yeux d’une souris hypnotisée par un serpent. Quant à dire qu’ils ne se sont pas touchés, qu’est-ce que tu crois qu’il est allé faire pendant que nous poireautions sur nos selles à l’attendre ? ».
Papa a levé la main : « Ca suffit, Hoss, et toi aussi Joe. Arrêtez d’être indiscrets et venez plutôt dîner. J’ai hâte d’aller me coucher et je pense », a-t-il ajouté en me jetant un regard appuyé, « que celui qui est à l’origine de notre nuit blanche ferait bien d’aller dormir, ça lui éclaircirait les idées ».
Que vouliez-vous que je réponde…
J’ai dormi comme une masse mais le lendemain, quand je suis descendu pour le petit-déjeuner, j’ai vu que je n’étais pas le dernier, pour une fois. Adam brillait par son absence. J’étais même en train de me demander s’il était seulement rentré quand Papa a expédié Hoss en haut avec la consigne de le réveiller sans ménagement.
« Tu es dur », lui ai-je lancé avec un sourire. « A quelle heure est-il rentré ? »
Ca me stupéfie toujours de voir que Papa sait exactement à quelle heure nous sommes rentrés, quels que soient nos efforts pour ne pas faire de bruit.
« Cinq heures moins vingt. C’est son affaire mais comme nous ne sommes pas dimanche, je ne vois pas pourquoi il serait dispensé de travailler. S’il avait un autre patron que moi, crois-tu qu’il se préoccuperait de son emploi du temps nocturne avant de l’envoyer au turbin ? »
J’ai ri. « Et si c’était moi, serais-tu aussi impitoyable ? ».
Il m’a regardé avec ces yeux qu’il fait quand il se veut menaçant tout en luttant contre une forte envie de rire : « Si c’était toi, jeune homme, tu n’aurais pas quitté la maison hier soir et si tu l’avais tenté, tu aurais atterri en travers de mes genoux en vue d’une bonne fessée ».
Nous en étions là quand Hoss est redescendu d’un air satisfait : « Ca y est Papa, il est réveillé, il fait sa toilette et il descend ».
« Eh bien, j’espère qu’il va se laver à l’eau glacée pour se revigorer car il va avoir du pain sur la planche, Monsieur le bourreau des cœurs ».
J’ai marmotté : « Tiens, pour une fois que ce n’est pas moi qui y ai droit »
« A quoi » a demandé Hoss en s’enfournant une crêpe entière dans le gosier.
« Au titre de bourreau des cœurs, tiens »
« Oh, ce n’est pas que tu n’aies pas essayé, d’après mes informations ».
« Oui, mais d’après les miennes, je n’y suis pas parvenu » et j’ai accompagné cette remarque d’une mimique de déception. « Enfin, pas encore… » ai-je ajouté en riant et en me baissant pour éviter la taloche de Papa.
« Chut » a soufflé Hoss, « voilà Don Juan qui arrive ».
Il descendait les escaliers, l’air content de lui-même. Et c’est là que j’ai vu que j’avais perdu la partie.
Lotta
Je n’aurais jamais cru que ça m’arriverait. Et dans ce trou perdu, encore, dans ce coin barbare où on ne rencontre pratiquement que des bouseux mal lavés ou des bourgeois débutants qui ne savent pas s’habiller ni se tenir ! Il a fallu que ce soit dans cet endroit que je rencontre, pour la première fois de ma vie, un homme qui me subjugue.
Pourtant, ce n’est pas faute d’en avoir connu des hommes. D’abord, il y a eu mon père, ce salaud, qui m’a dépucelée à l’âge de 14 ans. Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous vivions dans l’Indiana, dans une ville qui s’appelle Paris. Depuis que je suis artiste, ça me fait rire. Paris, c’est la ville de tous les luxes, de toutes les trouvailles que nous voulons imiter, c’est un nom qui fait rêver. Ha, ha, ha, s’ils voyaient à quoi ça ressemble, Paris, Indiana. Un trou à rats ! Tiens, aussi médiocre que Virginia City. On crevait de faim. Le père, il ne savait faire qu’une chose, jouer de l’accordéon. Il se louait dans les noces, les fêtes, les bals populaires. Si encore il avait pratiqué le violon ou la flûte, il aurait pu faire partie d’un orchestre, mais non, l’accordéon…
Résultat, on n’avait pas un rond. Maman faisait de la couture mais à Paris, Indiana, y’avait pas des masses de clientes, j’peux vous l’assurer.
Alors, le père, il a décidé qu’on allait partir pour Indianapolis et que là, j’allais apprendre à chanter et à danser. Il avait une… connaissance là-bas, qui serait d’accord pour m’apprendre mais à condition que je paye mon éducation. Puis le père, il m’a dit comme ça qu’il n’y avait pas vingt-cinq moyens et il m’a déniaisée pour qu’après, je sois moins godiche quand d’autres hommes voudraient me « faire des politesses » comme il disait. Il m’a dit : « toutes les femmes naissent avec leur gagne-pain, mais le tien, c’est un gagne-pain de luxe ! ».
Je n’ai rien dit, je l’ai laissé faire ; d’ailleurs, je n’avais pas le choix, mais je me suis dit : s’il faut en passer par là, ça sera pour mon compte, pas pour le sien. Et puisque j’ai un gagne-pain de luxe, je ne vais pas le galvauder avec des sans-le-sou. Je veux le gratin. Et avec l’aide de Maud et de Lola, deux entraîneuses qui avaient de l’expérience, j’ai appris à leur tenir la dragée haute, aux hommes. J’ai vite vu comment il fallait s’y prendre : tant qu’ils n’ont pas allongé les dollars ou les bijoux, on ne leur montre que les épines. En revanche, s’ils casquent, on est toute douceur mais juste pour le temps qui correspond au prix qu’ils ont payé.
Je me suis même établi mes tarifs, à l’heure et à la journée. Je ne suis aimable qu’à durée limitée. A la seconde où leur temps est écoulé, je redeviens une chipie et je réclame. Ca marche très bien.
Mais alors, avant-hier, le système est tombé en panne. J’avais pourtant rencontré un gars qui dénotait avec ses congénères du Nevada. Un type qui ne payait pas de mine au moment où je l’ai rencontré mais dont je savais qu’il faisait partie d’une famille riche.
C’était d’ailleurs étonnant, pour des gens fortunés comme ça, qu’ils fassent eux-mêmes le boulot qu’ils devraient confier à des journaliers.
C’était Alpheus Troy qui m’avait envoyée chez eux. En voilà, un bel exemple de parvenu. Un truand qui s’imagine qu’il est devenu respectable sous prétexte qu’il s’est habillé avec un costume trois pièces mais dont on devine, dès qu’il ouvre la bouche, qu’il s’agit d’un requin. D’ailleurs, il suffit de voir sa femme : une vache qui ne pense qu’à manger et qui ne sait pas articuler trois mots. Il faut voir comment elle m’a regardée quand je suis venue discuter le marché chez eux. Bon, passons.
Bref, il m’a proposé 10 000 dollars simplement pour monter en berline, aller sur la propriété des Cartwright et en ramener un en ville. Pour cette somme, je m’attendais à ce qu’on me demande de coucher avec lui. Pas du tout, il fallait seulement que je le retienne pendant une heure ou deux, par les moyens que je voulais. J’avais rarement gagné de l’argent aussi facilement.
Je m’attendais à ce qu’ils soient au moins repoussants, pour qu’on monte à 10 000 dollars rien que pour en capturer un, mais pas du tout. Il y a le père, qui a encore une fameuse allure avec ses yeux noirs de charbon, sa haute stature et ses cheveux blancs mais bien fournis. Il y a le géant ; celui-ci n’est pas beau mais il a une sacrée bonne bouille et puis, il est rassurant avec son bon sourire et ses yeux bleus. Ensuite, il y a le petit, celui que j’ai ramené, mignon comme un cœur ; pas très grand mais avec de beaux cheveux bouclés bruns, des yeux… j’sais pas s’ils sont verts ou bleus ou sombres mais ils brillent et ça accompagne un sourire enjôleur. Je l’ai trouvé attendrissant.
Et puis il y a lui. Un bel homme, ça, on ne peut pas le nier. Grand, les épaules larges, la taille mince, les jambes longues. Un beau visage, aussi ; des yeux changeants dont l’iris, gris ou noisette, ça dépend, se devine sous de longs cils de fille. Un nez droit, juste un tout petit peu trop court, juste à peine retroussé… C’est la petite imperfection qui fait tout le charme. Une bouche… Ah le dessin de la bouche. Je ne peux pas raconter mais elle est sensuelle à souhait. Et alors, quand elle se retrousse pour un sourire… Il en a toute une panoplie : le petit sourire en coin, la lèvre supérieure à peine relevée, le sourire bouche fermée, avec des fossettes, le grand sourire qui montre des dents blanches impeccables. Des cheveux bruns pas bouclés, juste souples, qui descendent bas le long de ses oreilles.
Evidemment, je n’ai pas vu tout ça d’un seul coup d’œil. C’est après que j’ai eu le temps de le détailler. Sur le moment, j’ai vu un homme à cheval, avec un regard déterminé et, il faut bien le dire, assez hostile. Il braquait son arme sur moi, tout comme son père et ses deux frères. J’ai employé ma tactique habituelle : l’agressivité. Je sais que la colère me va bien. Je portais une robe assez décolletée pour être sûre qu’ils ne me quitteraient pas des yeux et qu’ils baveraient d’envie.
Comme je les ai houspillés, ils ont remisé leurs armes. Tous sauf lui.
« Vous continuez à pointer cette arme sur moi ! » lui ai-je crié en le défiant du regard.
« J’ai toujours l’intention de m’en servir » m’a-t-il répondu, pas du tout impressionné.
Son père lui a dit de rengainer alors j’ai un peu changé de registre. Je leur ai donné la possibilité de m’admirer. Officiellement ! Il fallait voir les grimaces ridicules que faisait le géant. Je me suis un instant demandé si ce n’était pas ce poisson-là que j’allais pêcher mais le père m’a servi le petit gardon sur un plateau d’argent. Il lui a donné l’ordre de m’amener boire un verre d’eau. Ca m’a permis de voir leur baraque. Pas mal du tout pour le coin. Du style espagnol, m’a dit le petit Joe. C’est sous ce nom qu’il s’est présenté.
« Petit Joe ? » ai-je remarqué, étonnée, « vous n’êtes pas si petit que ça ! »
« Non, mais mon frère Hoss est si grand qu’à côté de lui, je fais petit ».
Il m’a dit que la réparation risquait d’être longue. J’ai immédiatement inventé que j’étais pressée, j’ai eu l’air d’être sur le point d’éclater en sanglots et il m’a proposé de m’emmener en ville dans leur buggy. Presque trop facile !
Le temps du trajet, j’ai pu, sans difficulté, le dénoyauter. J’ai appris que le père avait été marié trois fois, d’abord avec la fille d’un capitaine de Boston, la mère d’Adam, ensuite avec une suédoise, la mère de Hoss, enfin, avec sa mère à lui, une créole de la Nouvelle-Orléans.
Ca m’a donné la clé pour le ferrer pour le reste de la soirée. Je voyais bien qu’il était fasciné par la Nouvelle-Orléans et la colonie française. Or c’est une ville que je connais bien. J’ai renchéri sur le luxe qu’on y trouvait, sur les plaisirs qu’on y goûtait, sur le charme de la société créole. Il était mûr, y’avait plus qu’à le cueillir.
Je lui ai demandé de me déposer devant le théâtre. Il m’a demandé en retour si j’accepterais une invitation à dîner après le spectacle et je lui ai répondu qu’il n’avait qu’à venir chercher sa réponse le moment venu.
C’est vers la fin de mon numéro que je l’ai vu apparaître. Il tenait une rose rouge à la main qu’il a jetée à mes pieds au moment des applaudissements. Je l’ai ramassée, à la fois parce que je trouvais cela gentil et poétique et parce que c’était un moyen de lui montrer que je l’attendais à la sortie.
Je suis rentrée à l’hôtel et je n’y étais pas depuis cinq minutes que je l’ai entendu toquer à la porte.
« C’est moi, Joe Cartwright ».
Je lui ai ouvert. Je tenais encore sa rose à la main. Il l’a noté avec un plaisir évident.
« Je suis venu chercher ma réponse pour le dîner. Je voudrais vous emmener goûter de la cuisine française »
Il avait, en disant cela un sourire adorable. Ca m’a donné des remords. Après tout, ce n’était encore qu’un tout jeune homme. « Entrez », lui ai-je dit en lui rendant son sourire, « je n’ai pas envie de ressortir mais cela me ferait plaisir que vous restiez me tenir compagnie ».
Il est rentré et il s’est mis à tout regarder avec des yeux écarquillés. Il était clair qu’il n’avait encore jamais mis les pieds dans une suite d’hôtel : « Vous avez l’air d’un petit garçon qu’on emmène au cirque pour la première fois. » ai-je remarqué en riant. Puis je me suis dit qu’il fallait le décoincer : « Vous qui prisez la cuisine des Français, connaissez-vous leurs vins ? »
Sans attendre la réponse, je lui ai servi une coupe du champagne que j’exige de toujours trouver au frais quand je sors de scène.
« C’est du champagne. Ca vaut 50 dollars la bouteille ».
Il a eu une drôle de réaction : « 50 dollars la bouteille. C’est horriblement cher ! » Comme si c’était lui qui le payait ! Il fallait l’éduquer, ce petit : « Tout ce que j’utilise est cher, Joe. Mes chaussures, mes bas, mes robes, mes bijoux. Je n’accepte que les objets de luxe. C’est pour ça que je suis venue dans l’Ouest. A cause de l’or et de l’argent qui sortent de terre, dit-on. Cet or et cet argent que les mineurs extraient de la roche, ils vont le jeter à mes pieds comme l’ont fait avant eux leurs compatriotes de l’Est »
Ca n’a pas eu l’air de l’épater, bien au contraire, il faisait une drôle de grimace. Je me suis rendu compte que j’avais fait une petite erreur de tactique. Ce gamin-là, il venait d’une famille riche, son intérieur, c’était pas une masure mais ce n’était pas non plus de l’étalage de luxe. Je voyais très bien le tableau. C’était le style : j’ai de la fortune mais je me comporte comme si je n’en avais pas tant que ça. Ca devait bien être la manière du père. J’en ai connu plein comme ça à Indianapolis, à Boston aussi. Le genre vertueux. On se la joue proche du petit peuple mais bien sûr, si on s’approche trop, c’est touche pas à mon fric, touche pas à mon domaine, touche pas à mon pouvoir.
En tout cas, moi, j’pouvais toucher à son fils si le cœur m’en disait. Mais justement, il m’en disait pas. Gentil, le marmot mais encore bien trop dépendant de son père. Peu de chance de lui faire cracher du dollar ou du bijou.
En attendant, j’avais toujours la mission de Troy à accomplir. Mes 10 000 dollars, je les avais palpés donc il fallait que je sois réglo. J’ai donc changé de ton :
« Vous ne savez pas par où je suis passée avant d’avoir tout ça. J’en ai payé le prix, je vous l’assure. Et je me suis juré que je ne connaîtrai plus jamais ni la faim ni l’humiliation ni la misère ni même un simple refus d’un de mes caprices. »
Je disais cela pour faire vibrer la corde sensible mais en parlant, j’ai réalisé que c’était la pure vérité. Ca a remué en moi d’affreux souvenirs, mon dépucelage par mon père, les étreintes répugnantes que j’avais dû subir… et que je subissais encore. La brutalité de certains de ces hommes…
Celui-là, au moins, il était gentil ; il était arrivé une fleur à la main et avec un bon sourire. J’ai repensé aux déclarations de Troy. Que préparait-il ? Je me suis approchée de la fenêtre et j’ai vu deux mastodontes qui traversaient la rue. Ils allaient le massacrer ; je ne pouvais pas laisser faire ça.
« Joe, il faut que vous partiez tout de suite ».
Je l’ai exhorté à s’en aller mais il n’a rien voulu savoir. Au contraire, il s’est installé dans un fauteuil, les jambes sur une table basse, l’air satisfait et il a dit qu’il les attendait.
Quand ils ont frappé j’ai essayé de leur refuser l’entrée mais c’était peine perdue. Ils ont enfoncé ma porte et se sont précipités su le pauvre petit. J’avoue qu’il m’a sidérée. C’est là que j’ai pu voir ce que l’agilité peut contre la force massive. Il en a fait basculer un par dessus ses jambes et a esquivé l’autre.
Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai sauté sur mon ombrelle et j’en ai donné un grand coup sur la tête de celui qui avait roulé à terre. Oh, ce n’était pas un bien gros coup mais ça l’a sonné. Ca m’a donné le temps de jeter mon ombrelle à Joe qui s’en est servi comme d’une épée.
Et puis tout à coup, tout a été très vite. J’ai vu Joe enjamber la fenêtre. Les deux mastocs se sont rués à sa poursuite mais comme ils étaient deux et deux gros, ils ont mis un petit moment à franchir la fenêtre. D’un moment à l’autre, je me suis retrouvée toute seule au-milieu de ma suite dévastée.
Je suis restée là, un peu ahurie, à tourniquer et à relever les chaises renversées. Je ne l’ai pas entendu entrer. A un moment, je me suis retournée et je me suis trouvée presque nez à nez avec ce bel homme. C’est vraiment le mot qui s’impose même s’il était habillé de façon bien rustique. Un simple pantalon de toile noir et une chemise ouverte, noire également et une veste en peau de mouton retournée. Il arrivait droit de sa cambrousse, ça se voyait et son menton et ses joues commençaient à se noircir d’une barbe naissante. Il est entré comme chez lui, l’arme à la main.
« Où est-il ? » a-t-il demandé après avoir jeté un regard circulaire sur la pièce en désordre.
Je ne sais pas ce qui m’a prise. Au-lieu de le prendre de haut et de lui faire remarquer qu’il aurait pu ôter son chapeau en entrant chez une dame, je me suis mise à me justifier. « Il était là, il y a quelques minutes » ai-je balbutié.
Il s’est approché et m’a saisi le bras sans ménagement : « Et où est-il, maintenant, que lui est-il arrivé ».
J’ai voulu me rebiffer : « Lâchez-moi, vous me faites mal au bras ».
« Je vais vous le casser si vous ne me répondez pas ». Il n’avait pas l’air de plaisanter, il me semblait tout à fait capable de le faire…
Un peu par peur réelle, un peu par tactique, j’ai changé de ton et j’ai joué les ingénues : « Oh, Adam, je suis si désolée. Je ne pensais pas que ça allait tourner comme ça. Vous devez avoir une bien piètre opinion de moi ».
A ce stade de la conversation, je m’attendais à ce qu’il s’adoucisse ou du moins, à ce qu’il admette ma naïveté mais j’ai vite déchanté.
« Au contraire, je suis tout à fait admiratif . Vous avez admirablement bien joué votre rôle et vous avez attiré mon frère dans un traquenard sans avoir l’air d’y toucher. Vous avez de quoi être fière de vous, piéger un gamin pour le livrer à une bande de truands… »
Je ne peux pas expliquer ce qui s’est passé en moi. Au lieu de lui tenir tête, de renchérir, de lui sortir que le premier benêt à être dans tombé le panneau, c’était son père (je ne pouvais pas l’accuser, lui, car il faut bien dire qu’il ne s’était jamais départi de sa défiance sauf peut-être au moment où il est descendu de cheval pour me hisser sur celui de son frère), bref, au lieu de le prendre de haut et d’assumer ma conduite, je me suis prise à tenter de me justifier : « Piéger ? Mais il n’était pas question de cela. C’était juste un tour à jouer, une blague ».
« Ah oui ? »
« Oui, tout ce que je devais faire, c’était attirer l’un de vous et le ramener en ville C’est tout ce que m’avait demandé Alpheus Troy ».
« Pour quelle somme ? »
« L’argent n’a rien à voir là-dedans… »
« Alors pour quoi d’autre ? Qu’est-ce qu’une fille comme vous peut bien avoir à faire avec Troy si ce n’est lui tirer du fric ? »
C’était on ne peut plus vrai mais toujours aussi inexplicablement, j’ai vu rouge. Je ne pouvais pas supporter que cet homme-là me prenne pour ce que je suis, une femme entretenue. D‘habitude, je ne m’encombre pas de pareils scrupules ; j’ai même une certaine tendance à me payer la tête de mes soupirants. J’aime à ce qu’on sache que je suis une femme chère, comme je n’avais pu m’empêcher de le montrer au petit Joe qui, pourtant, ne me demandait rien.
J’étais furieuse : je me suis précipitée sur lui et j’ai levé la main pour le gifler. Au lieu de réagir comme les autres et de se laisser faire, il m’a récupéré la main au vol, sans douceur. Je lui ai crié de me lâcher mais il n’en a pas tenu compte. Au lieu de cela, il a tiré sur mon poignet jusqu’à me coller contre lui. Il me surplombait du regard, un regard gris torride. Il y avait comme du feu qui coulait de ses longs cils. Je me suis sentie fondre sous ce regard. Complètement, inconditionnellement. Je n’avais jamais connu de maître et je sentais que soudain, j’en avais un. Maud et Lola me l’avaient dit : « Des femmes comme nous, elles dominent leurs clients mais un jour elles tombent sur un homme qui les domine et elles n’y peuvent rien, c’est plus fort qu’elles. Ce n’est pas de l’amour, c’est autre chose mais en tout cas, c’est comme ça. »
D’un seul coup, je ne ressentais plus qu’une envie, qu’il me prenne, qu’il fasse de moi ce qu’il voudrait. J’ai bien cru que c’était ce qu’il allait faire à la façon dont il m’a toisée. Mais il s’est contenté de me dire d’une voix que le désir rendait sourde :
« La prochaine fois, Miss Crabtree, attrapez un homme, pas un gosse ».
Et il est parti comme il était venu, d’une démarche silencieuse de tigre. Moi je suis restée là sans voix, sans force, pantoise.
Puis j’ai pris une grande respiration et je me suis dit « secoue-toi, ma fille. Si ça se trouve, c’est la dernière fois que tu le vois ».
J’ai sonné pour que l’on me donne une autre chambre car je ne voulais pas rester dans une pièce ouverte à tous vents. Et puis je suis restée là, perdue dans mes pensées, pendant que ça s’agitait autour de moi.
Sans y réfléchir, je me suis mise à guetter à la fenêtre, espérant je ne sais quoi. Je me doutais bien pourtant qu’il n’allait pas revenir. J’espérais surtout que petit Joe ne s’était pas fait prendre et qu’on ne lui avait pas fait de mal. Sinon, je n’osais imaginer sa réaction.
J’en étais là de ma rêverie quand petit Joe a fait une nouvelle apparition. Immédiatement, je lui ai demandé s’il n’avait pas rencontré son frère. Il m’a dit que non.
Je me suis laissée aller, je ne sais pas pourquoi, à lui raconter notre rencontre mais j’ai tout à coup réalisé que j’étais sur le point d’ouvrir mon cœur à quelqu’un que je n’avais aucune raison de prendre comme confident, bien au contraire. Il n’aurait plus manqué qu’il aille dévoiler à son frère le trouble dans lequel celui-ci me mettait.
La seule chose à faire pour me changer les idées, c’était de changer de décor.
« Oublions tout cela, voulez-vous, Joe ? Tout ce désordre m’insupporte. Je voudrais que vous descendiez m’attendre dans le hall. Je vais me changer et nous irons voir s’il reste en ville un saloon encore ouvert. Je n’ai pas l’intention de passer la fin de la nuit à regarder le personnel de l’hôtel transférer mes affaires dans une autre chambre. ».
Je suis allée me changer. J’ai revêtu une tenue de jour et, prise d’une crise de romantisme, j’ai passé un petit moment à me poser des fleurs de satin dans les cheveux, des fleurs ivoires qui font ressortit le noir de mes cheveux. En bas, j’ai demandé à Joe si, pendant ce temps-là, il avait réfléchi à un endroit où m’emmener.
« Oui, il y a le Red Horse Saloon qui reste ouvert jusqu’à l’aube. Je suis désolé » a-t-il plaisanté « mais je crains qu’ils n’aient pas de champagne, ici ».
J’ai répondu sur le même ton qu’exceptionnellement, je me contenterai d’une bière. Je me sentais bien, apaisée. Nous nous sommes installés dans ce saloon très ordinaire et nous avons bavardé bien gentiment. J’ai essayé de la faire parler de son frère sans qu’il s’en rende compte, en noyant ça dans l’histoire de sa famille. Y’avait un type qui jouait de l’harmonica en sourdine. Nous l’entendions sans l’écouter. Et puis tout à coup, je ne sais quelle mouche l’a piqué, il s’est levé, est allé demander une valse au vieux qui jouait et s’est incliné devant moi pour m’inviter à danser. J’ai trouvé l’idée charmante ; elle collait tout à fait avec mon humeur mélancolique. Nous avons commencé à tourner lentement. Quand soudain, une voix de stentor nous a fait sursauter : « Toi » a-telle braillé dans nos oreilles.
Le vieux a arrêté de jouer. J’ai levé les yeux et je me suis sentie rougir. Toute la famille était là, le père et ses deux fils aînés. Joe a tenté un timide « Oh, salut Papa » sans grande conviction et devant l’insistance paternelle à le ramener dans le droit chemin, il s’est dépêché de me faire le baisemain et il a filé vers la porte.
Moi, je ne le regardais déjà plus. Je sentais sur moi un regard de feu. Il me fixait comme s’il voulait m’hypnotiser et, de fait, on aurait bien dit qu’il y réussissait. Son père et son frère ont bien dû s’en rendre compte car j’ai vu le père, derrière son dos, faire signe à Hoss de se retirer discrètement. Ce n’est d’ailleurs pas du tout ce qu’a fait Hoss car sa bouche s’est fendue d’un large sourire et il a propulsé son aîné en avant.
Ca l’a décidé. Il s’est avancé vers moi, à la fois calme, lent mais déterminé. Mon cœur battait à tout rompre. Il n’a pas dit un mot, il s’est penché sur moi et il m’a embrassée. C’était doux, c’était chaud… Il prenait ses marques. C’était, c’était… c’était délicieux. Ca n’a, hélas, pas duré bien longtemps. Très vite, il s’est reculé et il s’est immobilisé à me regarder par dessous ses longs cils, avec un irrésistible petit sourire au coin des lèvres. Comme s’il me lisait. Ou plutôt non, il ne me lisait pas, il m’avait lue grâce à ce baiser. Maintenant, il traduisait mais c’étaient ses yeux et son sourire qui parlaient et ça valait plus que des milliers de mots. Ils disaient : « tu me plais et tu es à moi ». J’aurais bien aimé le lui confirmer en jetant mes bras autour de son cou et en me perdant dans un baiser plus ardent encore mais déjà il s’éloignait. Je me suis avancée sur le pas de la porte. Il m’a fait un léger salut, toujours avec le même sourire, puis il est monté en selle.
J’ai dû rester là un moment, à sourire dans le vide jusqu’à ce que le patron vienne taper sur mon épaule : « on ferme, Madame ».
Alors je suis repartie, la tête ailleurs ; machinalement, je suis rentrée à l’hôtel et je me suis couchée. Mais j’ai eu un mal fou à trouver le sommeil.
Malgré tout, j’étais prête, comme tous les soirs, à rentrer en scène et j’ai donné mon spectacle. Après tout, c’est pour cela que j’étais à Virginia City.
« Pas de rose, ce soir » ai-je pensé mélancoliquement quand le rideau s’est baissé. « Le mignon petit Joe me manque » me suis-je dit. Mais je savais au fond de moi qu’il n’en était rien. Ce n’était pas l’absence de Joe que je regrettais, c’était celle d’Adam.
Encore revêtue de ma dernière robe de scène, un fourreau noir fendu sur le côté largement au-dessus du genou, je me suis assise devant ma coiffeuse et j’ai défait mon chignon. Au moment où mes cheveux se sont échappés, j’ai entendu derrière moi un sifflement. J’ai dû pousser un hurlement, je me suis retournée en protégeant instinctivement ma poitrine de mes mains.
L’instant d’après, la peur avait fait place au soulagement et à la joie. C’était lui. Lui qui était revenu pour achever, du moins je l’espérais, ce que nous avions ébauché le matin.
Je me préparais à faire la coquette, à me faire désirer en prenant un air outragé et en faisant mine de le chasser mais il ne m’a pas laissé le temps de déployer mes petits artifices. A peine ai-je pu lui dire « Adam, que faites-vous ici ? » qu’il s’est avancé en me répondant : « je suis venu voir si vous étiez toujours d’accord ».
« D’accord pour quoi ? »
« D’accord pour faire l’amour avec moi »
Je n’en revenais pas. Jamais, depuis mon père, un homme ne s’était montré aussi… direct avec moi. J’étais habituée à être courtisée et à développer tout un jeu de « deux pas en avant, trois pas en arrière » qui me permettait de faire monter les prix ou d’éconduire ceux qui n’avaient pas les moyens ou qui étaient décidément trop répugnants pour que je me laisse faire quoiqu’ils aient pu me proposer.
J’ai ouvert la bouche pour tenter de répondre mais il a posé gentiment ma main sur ma bouche. « Inutile de parler, je vais trouver ma réponse autrement » a-t-il murmuré de cette voix sourde chargée de désir et je me suis retrouvée sans volonté, les lèvres collées aux siennes.
J’ai perdu tout contrôle de moi-même et je me suis laissée aller à son étreinte qu’il a accentuée dès qu’il m’a sentie réceptive. Je savourais tout à la fois, la vigueur de ses bras, son odeur d’homme (un subtil mélange de savon, de campagne, de cuir et de lavande), la tiédeur humide de sa langue exploratrice et le renflement ferme de son bas-ventre que je sentais contre le mien.
Il n’a mis fin au baiser que lorsque tous les deux, nous avons été à bout de souffle.
« Tu vois que ce n’était pas la peine de parler » m’a-t-il soufflé, le nez dans mes cheveux, « Même si tu répondais non, je ne te croirais pas. Viens ».
Toute idée de résistance m’avait abandonnée. Il m’a portée sur le canapé, a passé mes mains sous la fente de la jupe, et a dégrafé mon bas en posant ses lèvres sur chaque centimètre de peau qu’il dénudait. Puis il est remonté vers des régions plus intimes et il a recommencé avec l’autre bas. J’ai cru qu’il allait… passer à l’acte mais non. Il m’a relevée avec douceur, m’a retournée et a commencé à déboutonner ma robe. Ce n’étaient plus ses lèvres qui me caressaient, c’était son souffle chaud sur mon cou, mes épaules. Ensuite, ce sont ses mains qui sont entrées en jeu, ses deux mains en coupe autour de mes seins, pendant que je sentais ma robe tomber à mes pieds et qu’il embrassait le creux de mon cou.
Après, j’ai perdu tout sens de la réalité. Plus rien ne comptait que les sensations qu’il faisait naître en moi, des sensations jusqu’ici inconnues. J’avais l’impression que c’était aujourd’hui que je perdais ma virginité et non pas il y a dix ans.
Il s’est interrompu un instant pour se déshabiller. Je le regardais avec dévotion, musclé, bien découplé et pourtant élancé. Il avait la peau blanche et les bras bronzés, ce qui me donnait l’impression étrange qu’il n’était pas complètement nu. Pourtant, il l’était bel et bien quand il m’a renversée sur le canapé et s’est occupé de moi jusqu’à me faire crier de plaisir.
Il a continué comme ça, alternant de courts moments de sommeil et des ébats tous plus imaginatifs les uns que les autres. Mais les meilleures choses ayant une fin, il a proposé de me ramener à mon hôtel. Espérant le retenir jusqu’à la fin de la nuit, je lui ai offert une coupe de champagne qu’il a acceptée mais il était, sur ce point, plus blasé que son frère. J’ai alors tenté de l’attirer vers le lit mais il s’est dégagé avec un léger rire en me disant que le sexe, c’était comme le champagne, il fallait en user assez pour être gai mais sans aller jusqu’à l’ivresse. Moi, j’en aurais bien bu un coup de plus et même un coup de trop mais il avait l’air déterminé à rentrer chez lui avant l’aube..
J’avais déjà eu l’occasion de m’apercevoir que c’était un homme que l’on ne manipulait pas facilement, voire pas du tout et que mes armes habituelles étaient sans effet sur lui. Comment avait dit son frère ? Ah oui, que c’était une « tête de granit de la Nouvelle Angleterre ». Je me suis donc contentée de lui demander quand je le reverrais. Il a eu l’air embarrassé et j’ai imaginé qu’il pensait à mes autres rendez-vous. Evidemment, il n’avait pas envie de croiser dans mon antichambre des Messieurs qui venaient de s’offrir du bon temps contre une bonne poignée de dollars.
« Je me libérerai », lui ai-je assuré.
« Ca ne va pas te poser de problèmes ? » m’a-t-il demandé l’air encore hésitant.
Ca m’a fait rire : « Tu sais, les demandes de ces Messieurs, rien ne m’oblige à les satisfaire la nuit. C’est même quelquefois plus simple pour eux dans la journée, quand leurs épouses sont occupées à faire leurs courses ».
Il m’a répondu qu’il « allait voir » mais que je ne compte pas sur lui ce soir. J’ai failli lui demander pourquoi mais en le regardant, j’ai vu qu’il avait les traits tirés et j’ai réalisé qu’il n’avait pas dû dormir plus que moi depuis deux jours et qu’il n’aurait peut-être pas le loisir de faire le loir dans son lit toute la matinée comme je me proposais de le faire.
Je l’ai donc laissé partir sur un dernier baiser puis je me suis écroulée dans mon lit pour y dormir du profond sommeil que donnent les sens apaisés.
Ben
Ah les enfants ! Ils ont beau grandir, on continue de se faire des cheveux blancs à leur propos. Et en plus, ils vous le reprochent !
Je viens d’avoir une double explication, l’une avec Joe, l’autre avec Adam et je sors de la deuxième complètement déboussolé. Il faut absolument que je remette de l’ordre dans mes idées.
Joe, c’était du déjà vu. Il s’était fait avoir comme un gamin qu’il est par cette femme dont il faut reconnaître qu’elle a tous les atouts pour piéger de jeunes mâles en manque de compagnie féminine. En fait, j’étais surtout furieux contre moi-même car je n’aurais jamais dû confier à un gamin de 18 ans le soin d’escorter cette croqueuse d’hommes. J’aurais mieux fait d’y aller moi-même, c’était moins risqué.
J’ai donc passé un savon à Joe pour m’avoir désobéi alors qu’il savait pour quelle raison j’avais donné la consigne de ne pas aller en ville et j’ai fait suivre ma remontrance d’un sermon sur le danger de perdre la tête dès qu’un joli minois apparaît à l’horizon. J’ai failli lui citer ses frères en exemple mais je me suis arrêté à temps car, vu le comportement d’Adam, j’ai pensé que Joe allait me rire au nez.
Comme toujours, j’ai eu l’impression que c’était « cause toujours, tu m’intéresses » mais qu’y faire. A son âge, il est trop vieux pour que je lui donne une fessée autrement qu’à la blague, comme celle que je lui ai donnée avant-hier au moment où nous l’avons surpris en train de danser avec la dénommée Lotta Crabtree. Je ne sais plus comment avoir prise sur lui. Il n’y a que quand ses sottises lui retombent sur la figure que j’ai la possibilité d’ouvrir le dialogue et de tenter de lui mettre un peu de plomb dans le crâne.
Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a aucun remords de ses fredaines de l’autre soir. Il aurait pu y laisser sa peau, il a causé un incendie qui a ravagé tout un quartier, il a mis en péril notre domaine mais tout ce qu’il voit, c’est qu’il a fait la nique à ses agresseurs sans notre aide et qu’il s’est bien amusé. Ce qui est terrible avec lui, c’est qu’il fonce droit devant lui sans se préoccuper des conséquences de ses actes et qu’il ne s’en soucie, la plupart du temps que quand il est trop tard.
Mais j’ai beau grogner contre lui, je dois avouer qu’il me met en joie. Avec lui, je suis comme au spectacle, tout peut arriver. On ne sait jamais quelle idée va germer dans son cerveau fertile. Ce n’est pas comme Hoss qui est totalement prévisible. Tout ce qu’on peut craindre d’inattendu, avec Hoss, c’est qu’il nous ramène Dieu sait quel animal blessé ou abandonné ou Dieu sait quel pauvre diable. S’il devait un jour s’incarner dans une autre créature, pas de doute, ce serait un Saint-Bernard.
Quant à Adam… Ah la, la, Adam… A première vue, on pourrait croire que c’est le plus raisonnable de mes fils, et de loin. Il est lucide, raisonnable, astucieux, instruit. L’enfance qu’il a eue, ou plutôt qu’il n’a pas eue, le pauvre petit, l’a précocement mûri. Mais à certains moments, il lui arrive d’avoir une conduite complètement incompréhensible.
A bien y regarder, chaque fois qu’il a ce comportement à contre-pied de son caractère, il y a une femme dans le circuit. C’est la légende dans la famille de dire que c’est Joe le Don Juan de la bande mais Adam est loin d’être insensible aux charmes du beau sexe. Il est même capable de se lancer dans des aventures insensées, certaines fois.
Je crois même que c’est pour ça qu’il se contrôle tellement. Il sait que c’est sa faiblesse, son talon d’Achille.
Tiens, si je récapitule : il y a eu cette tocade absurde pour la fille d’un mormon, très sympathique au demeurant, mais dont il était évident qu’elle ne pourrait jamais s’adapter au style de vie d’un Cartwright. Et réciproquement, d’ailleurs : j’imagine Adam, habillé par n’importe quel temps d’une redingote noire et d’un pantalon de flanelle, portant barbe longue et chapeau rond. Non mais quelle rigolade ! Et Adam ne pouvant pas se défendre en cas d’attaque de sa famille ou de son bien. Comment a-t-il pu croire une minute qu’il y parviendrait ? Je lui ai dit ce que j’en pensais, à l’époque et il m’a écouté avec un gentil sourire mais il a persisté dans sa décision. Tête de mule ! Ca n’a pas duré longtemps. Je ne peux pas dire que je me suis réjoui que son futur beau-père ait été dévalisé et assassiné sous ses yeux, ce qui l’a conduit à le venger et à récupérer l’argent volé, arme au poing, mais au moins, ça a coupé court à cette désastreuse idée de mariage.
Après, il y a eu Isabella de la Cuesta selon les uns, ou Rosita Moralès selon les autres. Voilà qu’un espagnol de mes deux, un certain Señor Luga débarque et déclare que toutes les terres environnantes, y compris une partie de Ponderosa, appartiennent à sa nièce, l’héritière de la famille de la Cuesta. Et fort de ses titres de propriété, il fait chasser, au nom de sa nièce, tous les paysans à coup de fusil, les massacrant sans vergogne. Tout le monde se mobilise. Je me prépare à me battre sur tous les terrains, celui du droit et celui de la force. J’envoie Hoss et Joe enquêter sur les droits de la famille de la Cuesta. Adam me suggère que le grand méchant loup, c’est le Señor Luga, que ce n’est peut-être pas Isabella de la Cuesta et que, de surcroît, celle-ci n’est peut-être pas celle qu’elle prétend être. Je trouve que c’est une bonne idée de suivre cette piste, je lui donne carte blanche pour enquêter sur cette demoiselle et je le vois revenir, les yeux allumés, n’ayant rien d’autre à dire que « c’est une très jolie femme ».
Je lui réponds que ça, on me l’a déjà dit et que ce n’est pas le genre de renseignements que j’attends et il me sort, à regret, qu’il l’a trouvée, cette soi-disant héritière de la noblesse espagnole, en train de danser dans une auberge mexicaine et qu’elle se montre très réservée quand on l’interroge sur son passé. J’ai le malheur de lui dire que je prends cela comme une bonne nouvelle et le voilà qui me déclare qu’il n’est pas loin de regretter l’idée qu’il a eue de démasquer cette « grande dame ». Et que je te l’emmène en promenade à cheval sous le prétexte de l’amener à nos vues ! Et que je te la défends quand un type de San Francisco vient nous révéler qu’elle n’est autre que la danseuse de bar Rosita Moralès. Tout ça parce qu’elle lui plaît et qu’elle ne semble pas insensible à son charme. Enfin, là aussi, ça s’est bien terminé, mais il était prêt à toutes les indulgences à cause de son joli minois, de sa belle allure et de sa taille de guêpe.
Et cette affaire, heureusement avortée, avec Béatrix Dinsford. Il faut dire que la dénommée Béatrix s’est jetée à sa tête. Mais enfin, je me souviens encore de notre stupeur, à Marion et moi, quand, en sortant dans le jardin pour rejoindre Béatrix qui avait déclaré vouloir prendre l’air et qui avait demandé à Adam de l’escorter, nous sommes tombés sur mon fils et sa femme su le point de s’embrasser ! Après m’être assuré que nos hôtes s’étaient retirés dans leur chambre, j‘ai emmené Adam dans la grange pour une explication orageuse sur la manière de se comporter avec l’épouse d’un ami et d’un hôte. Il ne s’est d’ailleurs pas défendu ; il était très gêné. Il ne l’avait pas vue venir et il s’était laissé entraîner. Après, heureusement, il s’est ressaisi mais quand même…
Le bouquet, ça a été cette histoire avec Sue Ellen, la danseuse de saloon avec laquelle il avait une liaison, l’an dernier. Ne voilà-t-il pas que Monsieur décide qu’il faut traiter cette jeune personne comme une grande dame et qui provoque en duel le tenancier du saloon parce qu’il lui avait manqué de respect. Il ne prenait pas grand risque car ce pauvre Jerry n’aurait pas atteint une vache dans un couloir et il a tiré en l’air pour ne pas l’atteindre mais enfin, c’était grotesque. Une fois de plus, j’ai essayé de lui faire entendre raison, de lui expliquer que je pouvais rêver mieux comme épouse pour mon fils, le plus instruit des trois, le petit-fils d’un capitaine de vaisseau, qu’une entraîneuse. Rien à faire ! Il paraît que cette « jeune fille » était la malheureuse victime de sa sœur qui l’obligeait à pratiquer cette peu honorable profession, que Monsieur Adam était adulte et savait ce qu’il faisait et que je n’avais rien d’autre à faire qu’à demander à Hop Sing de tuer nos plus beaux poulets pour la recevoir à dîner. Ah ce dîner ! La pauvre fille s’est ridiculisée à vouloir se faire passer pour ce qu’elle n’était pas. Même Hoss qui n’est pas très futé quand on veut lui faire prendre des vessies pour des lanternes s’en rendait compte. Et pendant toute la soirée, Adam promenait un sourire béat pour que sa chérie ne s’aperçoive pas qu’elle passait pour une oie.
Résultat, un soir qu’il la ramenait après avoir… pique-niqué (appelons ça comme ça) avec sa belle, elle s’est fait tirer dans le dos pendant qu’il l’embrassait et comme il a couru pour essayer de rattraper l’assassin, il s’est fait accuser du meurtre. Quand je suis allé le voir dans sa cellule, il m’a avoué qu’il savait qu’elle ne l’aimait pas vraiment, que ce qu’elle voulait, c’était l’épouser pour sortir de son cloaque. Je n’ai pas insisté, nous étions bien trop occupés à essayer de le disculper et à empêcher que les habitants de Virginia City ne le lynchent. Après, quand il a réussi à s’évader et à coincer le shérif qui était le vrai coupable, nous étions tellement stupéfaits que le flirt de mon fils est passé au second plan et nous n’avons pas remis la question sur le tapis.
L’autre matin, j’ai bien senti le courant passer entre Adam et Lotta et je n’ai pas vu d’objection à leur laisser un moment d’intimité. J’ai même fait signe à Hoss de me suivre pour qu’ils soient seuls un instant
Mais quand j’ai vu qu’il se précipitait pour la rejoindre le soir alors que ça faisait pratiquement 48 heures qu’il n’avait pas fermé l’œil, j’ai senti l’inquiétude me reprendre. Est-ce qu’il n’allait pas nous resservir, avec Lotta, la même comédie qu’avec Sue Ellen.
C’était presque l’aube quand il est rentré. J’ai regardé l’heure, cinq heures moins vingt ! Toi mon garçon, je ne vais pas te rater, me suis je dit. A sept heures, je l’ai fait réveiller par Hoss, dont la douceur quand il se livre à cet exercice est proverbiale, et je lui ai confié un travail bien fatigant afin qu’il regrette ses agapes.
Le soir, quand il est rentré, j’étais bien décidé à le prendre entre quatre z’yeux. Après le dîner, je lui ai demandé s’il ne ferait pas quelques pas avec moi, vu la belle soirée que c’était. Je l’ai vu lancer un regard de regret à l’escalier qui monte à sa chambre mais il m’a suivi, l’air fataliste. Il devait s’attendre à ma « convocation ».
Je n’y suis pas allé par quatre chemins : « C’était vraiment indispensable d’aller, toutes affaires cessantes, passer la nuit avec cette chanteuse ? ».
« Tu sais », m’a-t-il répondu, « il y a un proverbe qui dit qu’il faut battre le fer tant qu’il est chaud… et il l’était ! Mais, si je puis me permettre, je pense que ça ne te regarde pas ».
D’un seul coup, le sang m’est monté à la tête. S’il y en a qui s’interrogent sur le sens de l’expression « voir rouge », je peux leur dire que je l’ai expérimenté. J’ai haussé le ton.
« Tout ce qui concerne mes fils me regarde, en particulier quand ils font des âneries »
Je l’ai immédiatement regretté. Je le sais bien, pourtant. Autant le mode coléreux impressionne mes deux derniers fils, autant il est sans effet sur Adam qui n’a pas peur de me tenir tête.
« Il faudrait quand même que tu te décides, Papa ».
« A quoi ? »
« A savoir si ce que tu souhaites, c’est que nous sachions nous assumer et prendre nos propres décisions ou si tu ne rêves que de nous infantiliser à vie ».
J’ai été pris de court. J’ai balbutié deux ou trois sons sans signification et il en a profité pour reprendre la parole.
« Récemment, quand tu as été pris en otage par Sam Briant qui menaçait de te pendre si nous ne libérions pas Perkins, tu te souviens, tu as été bien content que j’ai su prendre une décision pas facile mais qui était la bonne, hein ? »
En effet : c’était une sombre affaire de chantage. Sam Briant dirigeait une bande de truands qui rançonnait la ville et la terrorisait et nous avions enfin réussi à faire témoigner Madame Cameron dont le mari avait été tué sous ses yeux et nous avions pu faire condamner Perkins, l’assassin. Sam Briant avait riposté en me faisant prisonnier et en proposant ma vie en échange de celle de son sbire.
Les garçons avaient été confrontés à un choix dramatique : ou céder, en n’étant pas sûrs qu’on me relâcherait, ou aller jusqu’au bout de la condamnation en jouant sur le fait que Briant étant un lâche, il ne prendrait pas, face à des citoyens déterminés à faire justice quoiqu’il arrive, le risque d’une pendaison. Cette deuxième solution, c’était un vrai coup de poker mais c’était la bonne et Adam avait eu le courage de la préconiser contre tout le monde, ses frères, Madame Cameron, le shérif… Quand Briant m’avait demandé de lui écrire pour le faire changer d’avis, je lui avais répondu que j’avais habitué mes fils à prendre leurs propres décisions. Je le leur avais ensuite raconté et c’est cette phrase qu’Adam voulait me rappeler, ça sautait aux yeux.
« Depuis que je suis tout petit », a-t-il continué, « tu m’as appris à prendre des risques, à me battre à me défendre. J’ai connu des moments de danger mortel toute mon enfance, dont le moindre n’a pas été celui où j’ai vu Inger être abattue d’une flèche sous mes yeux. A 6 ans, j’ai dû m’occuper d’un bébé de deux mois. J’ai commencé à tirer à l’âge de 10 ans. Dès mes 16 ans, tu m’as fait dresser des chevaux sauvages. Quand Marie est morte, tu as mis près d’un an avant de te ressaisir et j’ai dû gérer le ranch tout seul et m’occuper de mes frères sans toi alors que j’avais à peine 18 ans. Ensuite je suis parti à Boston, à l’université, sans mentor pour me guider. Plus tard, tu m’as envoyé en expédition seul, sans te laisser arrêter par les dangers que court obligatoirement dans nos contrées, un voyageur isolé. J’ai été fait prisonnier plusieurs fois, j’ai été blessé. Alors, je ne comprends pas pourquoi, dès qu’il s’agit d’aventures amoureuses, tu t’immisces, tu me couves, tu me traite comme un mineur. »
J’ai baissé la tête sous ce flot de paroles. En toute logique, il avait raison. C’est bien ça, d’ailleurs, qui est énervant avec Adam, il n’y a jamais de place pour l’irrationnel. Mais un cœur de père est capable de percevoir ce qui échappe à la logique.
« Si je m’inquiète dès que tu tournes autour d’un jupon, figure-toi, c’est parce que tu m’as donné de bonnes raisons de le faire par le passé. Et elles ont des noms, ces raisons, Régina, Béatrix, Rosita, Sue Ellen, ça te dit quelque chose ? »
Ce dernier nom l’a calmé. Il a baissé la tête. Quand il a repris la parole, c’était sur un ton beaucoup plus posé.
« Je sais, Sue Ellen, c’était une bêtise. Mais j’ai enregistré la leçon, tu sais. Ne crains pas que je recommence avec Lotta. Avec elle, c’est purement une attirance physique. »
Il s’est gratté la tête et a ajouté avec ce demi-sourire qu’il sait irrésistible et qu’il me sert quand il veut me faire avaler une couleuvre : « Tu sais, on n’a pas tellement d’occasions par ici, si on veut éviter les étreintes vénales ».
Cette habitude de parler comme Shakespeare ! Les étreintes vénales ! Les prostituées, quoi ? Comme si sa Lotta n’en était pas une ! Je le lui ai dit.
Il a eu un petit rire : « je le sais mais c’est le haut du panier, la poule de luxe. Elle ne s’offre que des portefeuilles bien garnis ».
« Veux-tu dire que tu as payé pour l’avoir ? »
Il m’a regardé furibond : « Tu plaisantes ? Tu n’as pas vu qu’elle était prête à tomber dans mes bras ? »
« Si, je l’ai vu et je n’en ai pas été si choqué que tu le crois. C’est juste que… »
« C’est juste que tu aimerais bien que je m’en tienne là et que je ne la revoie plus ».
J’ai ri jaune : « Je ne dis pas cela mais je veux que tu te méfies »
« Ne t’inquiète pas. D’abord, ce soir je n’y vais pas »
Mes paroles ont fusé plus vite que je ne le voulais : « Il n’aurait plus manqué que ça ! »
Il est parti d’un franc éclat de rire : « Je te signale que si, à l’heure qu’il est, je ne dors pas, ce n’est pas à cause d’elle, c’est à cause de toi. » Puis il a repris, sur un ton plus sérieux : « J’y retournerai demain soir, d’abord parce que j’en ai envie » (là, il m’a défié du regard) « ensuite parce que j’ai un plan pour coincer Troy et qui suppose sa participation. »
Il guettait son effet, il n’a pas été déçu. Mon œil a dû s’allumer d’excitation : « Tu as un plan pour coincer Troy ? »
« Oui, et pour lui faire quitter définitivement la région ».
« Comment comptes-tu t’y prendre ? »
« Je vais commencer par aller voir Tchang Si et le convaincre de porter plainte, lui et ses amis, pour l’incendie et la destruction de leurs maisons, sans oublier le préjudice par rapport à sa clientèle ».
« J’en ai payé une partie ».
« Inutile de le dire au juge. Je vais dire à Tchang Si de porter plainte contre Troy et je me fais fort d’obtenir de Lotta un témoignage détaillé du marché passé avec Troy et de la tentative manquée sur Joe. Joe lui-même n’aura qu’à raconter devant le tribunal sa fuite et ce qui s’en est ensuivi. Troy va être condamné à une somme si forte qu’il n’aura, selon moi, d’autre ressource que de vendre sa mine ».
« Mais qui pourrait l’acheter ? »
« Lotta. Je lui expliquerai qu’au lieu de placer son argent dans des robes dispendieuses et du champagne, elle pourrait faire quelques placements. Ensuite ,je m’occuperai de lui trouver un établissement à Sacramento ou San Francisco pour qu’elle puisse se fixer, s’établir et un régisseur pour sa mine ».
J’étais interloqué. Pour le procès, c’était bien pensé mais quant à la suite, sa capacité de trouver un établissement pour Lotta et de la convaincre de le prendre et de partir, je me demandais d’où il tirait son assurance. Je lui ai posé la question.
Ses yeux pétillaient de malice quand il m’a répondu : « Tu sais, au cours de mes voyages, je me suis fait de nombreuses relations. Il y a des gens que j’ai tirés d’affaire et qui ne songent qu’à me rendre la politesse. Et il y en a qui sont dans le spectacle et qui investiront volontiers dans une affaire menée par une belle fille comme Lotta. »
« Oui, mais encore faut-il qu’elle soit d’accord »
« Elle le sera » m’a-t-il assuré en riant. « Je peux aller dormir, maintenant ? »
« Vas-y », lui ai-je dit en réprimant l’envie de lui flanquer une claque sur les fesses.
Après, je suis resté un moment à retourner tout cela dans ma tête. Quand avait-il concocté ce plan, il faut bien le dire extrêmement astucieux. Si ça se trouve, il avait germé dans son cerveau au moment-même où il prenait du plaisir avec sa maîtresse. Cette façon de joindre l’utile à l’agréable. De l’Adam tout craché !
Ah les enfants ! Celui-là, en tout cas, il n’a pas fini de me surprendre.
Adam
Tout a marché comme sur des roulettes. Je savais que ce ne serait pas aisé de convaincre les Chinois d’aller en justice (ils se défient du juge blanc et de ses lois) aussi avais-je emmené Hop-Sing et pendant tout le trajet entre Ponderosa et Virginia City, je lui ai expliqué l’intérêt de porter plainte. Hop-Sing m’aime bien, il a confiance en moi. Il a vendu ma salade à ses compatriotes.
Une fois ce point acquis, je suis passé voir Lotta et je lui ai dit que si le cœur lui chantait, je pouvais lui consacrer toute la nuit. Elle ne s’est pas fait prier. J’étais dans une forme éblouissante après une bonne nuit de sommeil et je lui ai fait oublier jusqu’à son nom. Au matin, j‘aurais pu lui demander la lune, elle serait partie la chercher. Alors, témoigner contre Troy, s’il n’y avait que ça pour me faire plaisir…
J’ai néanmoins veillé à… entretenir son enthousiasme jusqu’au procès. Papa n’arrivait pas à masquer son mécontentement quand je découchais mais il n’a plus rien osé dire après notre explication.
Sur la foi des témoignages de Lotta, de Patch et de Joe, Troy a été lourdement condamné comme je l’avais prédit. A la barre, Lotta a avoué qu’il lui avait assez largement dévoilé ses intentions, contrairement à ce qu’elle m’avait dit. Ca ne m’a pas étonné ; de toute manière, je n’avais pas été dupe de ses dénégations.
Toujours selon mes prévisions, Troy, qui était déjà assez désargenté depuis qu’il avait payé 10 000 dollars à Lotta, s’est trouvé dans l’obligation, pour dédommager les Chinois, de mettre sa mine en vente.
Quand j’ai suggéré à Lotta qu’elle pourrait l’acheter, elle a très bien accueilli l’idée. J’étais un peu gêné car je me rendais bien compte qu’elle me prêtait des intentions que je n’avais pas. Elle pensait que c’était un moyen que j’avais trouvé pour qu’elle s’installe dans la région et qu’elle se fasse une situation lui permettant de m’épouser.
Elle a sérieusement déchanté quand je lui ai fait part de ma façon de voir les choses pour la suite des opérations. Elle m’a regardé avec un air de désespoir qui m’a noué l’estomac :
« Tu, tu veux te débarrasser de moi ? Mais qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai fait ? »
Les larmes se sont mises à couler. Je l’ai prise dans mes bras comme un petit enfant à consoler.
« Mais qu’est-ce que tu voulais, Lotta, qu’est-ce que tu espérais ? »
Elle s’est brutalement dégagée de mon étreinte : « J’espérais ne pas te quitter, voilà ce que j’espérais, mais je vois bien maintenant que je me suis fait des illusions. Tu ne vaux pas mieux que les autres. Maintenant que tu as eu ce que tu cherchais, tu me laisses tomber, je ne t’intéresse plus. »
J’ai balancé deux minutes entre l’approche tendre et compréhensive et l’attitude ferme et autoritaire. Mais je me suis dit que ce qui m’avait fait sortir du lot à ses yeux et m’avait valu son intérêt, c’était mon absence totale de docilité et d’égards, dans les premiers moments de notre rencontre. Lotta faisait partie de ces femmes qui ont besoin d’être dominées et avec qui il faut alterner le froid et le chaud en veillant à commencer par le froid. Je n’aime pas rudoyer les femmes ; j’aime au contraire les protéger, les entourer mais à condition qu’elles n’en profitent pas pour tenter de me mener à la baguette. Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais laissé une femme prendre avantage de sa condition féminine pour me faire faire ce que je ne veux pas faire ni me soumettre à ses caprices. Quand une femme a besoin d’entendre la vérité, je la lui dis comme je la dirais à un homme. C’est une forme d’estime, d’ailleurs ; pour moi, la femme est une adulte.
« Tu vas t’excuser immédiatement de ce que tu viens de dire ou je te colle une paire de claques » et vu le regard que je dardais sur elle, elle ne pouvait avoir aucun doute sur ma détermination à mettre ma menace à exécution.
C’est effarant de voir à quelle vitesse elle a fait marche arrière. Elle a éclaté en sanglots en balbutiant : « Je te demande pardon. Il ne faut pas m’en vouloir, je suis si malheureuse. »
Je lui ai tendu mon mouchoir en lui recommandant de s’essuyer les yeux puis je lui ai ordonné de s’asseoir. Elle s’est exécutée docilement.
« Maintenant, tu vas m’écouter et répondre franchement aux questions que je vais te poser. Tu t’étais mis en tête de m’épouser, n’est ce pas ? »
« Oui » a-t-elle répondu piteusement.
« Est-ce que tu t’es demandé à quel genre de vie un tel mariage te conduisait ? Sais-tu ce que c’est que de vivre à la campagne, avec un mari qui, la plupart du temps sent le cheval ou la sueur, d’élever du bétail, de rester dans une maison isolée, si confortable puisse-t-elle être, à attendre qu’il rentre de ses longues journées en lui faisant la cuisine ? »
« Nnon… ». Elle reniflait en me répondant.
« La seule chose à laquelle tu as pensé, c’est à perpétuer nos nuits dans un même lit, c’est bien ça ? »
« Oui » a-t-elle balbutié.
« Mais maintenant que tu y penses, maintenant que tu réalises que le mariage, ça n’est pas une longue suite de moments voluptueux, maintenant que tu te rends compte que ça te ferait abandonner ton métier, tes habitudes, ton goût de la vie citadine, tiens tu toujours à m’épouser ? »
« Tu pourrais peut-être changer de vie, toi, et me suivre… »
Mêlant l’éclat de rire et l’éclat d’indignation, je lui ai lancé : « Non mais tu ne m’as pas regardé ! Tu t’imagines que je suis prêt à devenir Monsieur Lotta Crabtree. Tu me vois en train de te suivre comme un petit chien, de te passer ton éventail ou tes pastilles et d’aller bien gentiment lire un livre dans ta loge en attendant que Madame vienne réclamer le repos de la guerrière. Charmant programme ! Tu m’excuseras de ne pas le trouver à mon goût. »
Elle s’est soumise : « Que dois-je faire, alors ? »
J’ai souri. « Ce que je te suggérais tout à l’heure : tu confies la gestion de ta mine à quelqu’un que je te choisirai et que je contrôlerai et tu vas t‘installer comme patronne d’établissement à Sacramento ou San Francisco. » Et j’ai ajouté avec un ton plus tendre, pour faire passer la pilule : « choisis Sacramento, c’est plus près et j’y vais assez souvent. Je viendrai te faire de longues visites… »
De l’index, je lui soulevé le menton. « C’est fini, ce gros chagrin ? » lui ai-je demandé.
Elle a fait un effort pour sourire à travers ses larmes. « Comment vais-je le trouver, cet établissement à Sacramento ? » a-t-elle risqué.
« C’est moi qui m’en charge. Ne t’occupe de rien. Je t’avance l’argent sans intérêt ».
« Tu es bien riche ! »
« Que veux-tu… Il y a un poète français qui a écrit une excellente histoire à ce sujet. C’est une cigale, tu sais, cet insecte qui gratte ses ailes quand il fait soleil ; ce bruit fait de la musique et on dit que la cigale chante ».
« Et alors ? »
« La cigale qui chante, c’est toi. Elle ne s’occupe de rien d’autre, en été, que de profiter de ce que la vie lui donne. La fourmi, c’est le contraire. C’est une travailleuse, une besogneuse, même. Elle amasse tout ce qu’elle peut comme réserves pour l’hiver. Moi, je suis la fourmi et, contrairement à celle de la fable, qui est une horrible avaricieuse, je te prête l’argent. »
« Tu y trouves ton compte ? »
« Oui, car je résous tous nos problèmes : aucun de nous ne renonce à la vie qu’il aime et comme tu cesses de te balader à travers tout le continent en te fixant pas loin de chez moi, nous pouvons continuer notre liaison jusqu’à ce que l’un de nous deux s’en lasse. »
« Oh », a-t-elle dit, un peu rassérénée malgré tout, « je ne me fais pas d’illusion, c’est toi qui y mettras fin, à cette liaison, sûrement pas moi. »
Je lui ai envoyé une chiquenaude.
« Qu’en sais-tu ? Pour le moment, tu m’idolâtres parce que j’ai été le premier à te révéler la volupté mais je ne suis pas le seul à en détenir le secret. Tu verras, un jour, tu rencontreras un homme capable à la fois de te donner du plaisir et la vie que tu aimes. N’oublie pas que, grâce à mon idée, tu ne seras plus obligée de coucher pour de l’argent. Allez viens, maintenant que tout cela est réglé, on va s’offrir un petit moment de bonheur ».
Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Ensuite, j’ai fait vite car Lotta avait terminé son contrat à Virginia City et que l’oisiveté ne lui valait rien. A moi non plus, car, comme elle s’ennuyait, elle aurait voulu que je sois à sa disposition toutes les nuits (elle dormait le jour mais pas moi).
En moins de 15 jours, j’ai trouvé le régisseur, télégraphié à mon ami Clive à Sacramento qui m’a aiguillé sur une femme qui cherchait une associée capable de lui succéder d’ici deux ou trois ans. L’idéal. J’ai négocié l’achat des parts, Lotta m’ayant assuré qu’elle s’en remettait totalement à moi.
Elle est partie ce matin à l’aube. Hier, elle a eu une idée charmante pour nous faire ses adieux. Elle a loué les services de Patch et elle est revenue sur les terres de Ponderosa avec la même berline que celle d’où on l’avait vu émerger il y a 6 semaines. Sauf que là, nous avons très vite rengainé nos armes. Papa lui a tendu la main pour la faire descendre : « Bonsoir Monsieur Cartwright. Vous m’excuserez d’avoir à nouveau franchi les frontières de votre domaine mais je ne pouvais pas partir, vous le comprenez, sans offrir un petit cadeau à… Joe. »
J’ai soulevé mon chapeau en souriant pour lui montrer qu’elle avait marqué un point. Joe m’a regardé goguenard en riant franchement, lui, et Hoss et Papa l’ont imité.
« Voulez-vous m’aider, Hoss » a-t-elle demandé, « car c’est lourd. J’espère qu’il partagera avec vous. »
Hoss s’est penché à l’intérieur de la berline et a extirpé une caisse de champagne. « Il y en a 6 bouteilles », a-t-elle annoncé triomphalement.
« C’est trop, je ne peux pas accepter » a dit Joe, mollement..
« Taratata, si je le fais, c’est que j’ai les moyens. N’oubliez pas que, grâce à Adam, je suis à présent la riche propriétaire d’une mine d’argent. »
Elle s’est ensuite tournée vers Papa : « A vous aussi, Monsieur Cartwright, je veux offrir un souvenir. J’ai ouï dire que votre dernière épouse était de la Nouvelle-Orléans. J’aimerais vous offrir cette gravure qui représente une rue de cette ville que j’aime beaucoup. »
Papa était tout content. Il a demandé à Lotta la permission de lui faire la bise, ce qu’elle a accepté de bonne grâce.
« J’ai aussi quelque chose pour vous Hoss » a-t-elle annoncé à mon frère, ravi par avance. « figurez-vous que la chienne de Madame Troy venait juste d’avoir une portée quand ils sont partis. Elle voulait qu’on noie les chiots mais j’ai demandé qu’on m’en donne un. Il est pour vous ». Et elle a sorti de dessous de son siège une corbeille en osier dans laquelle il y avait comme une boule de coton très agitée. Quand Hoss l’a libéré, il l’a copieusement léché du bout de sa langue rose.
« Arrête Troy, arrête », a lancé spontanément mon frère en tâchant de maîtriser l’exubérance de son chiot..
« Troy ! En voilà au moins un qui me sera sympathique » a commenté Papa.
« Bon » a dit Lotta, « il ne me reste qu’à vous faire mes adieux. Oh pardon, j’oubliais, j’ai aussi un petit quelque chose pour Adam. »
Et elle a sorti un paquet informe enveloppé dans du papier de soie. « Tu ne l’ouvres pas ? »
« Non » ai-je répondu, « j’ai l’intuition que je ferais mieux d’attendre d’être seul. »
Elle a eu un petit rire : « Viens faire un tour avec moi, nous l’ouvrirons ensemble ».
Je l‘ai conduite vers un petit bosquet que j’appelle le jardin car le caprice de la nature a disposé les arbres de telle sorte qu’on dirait l’effet de la main de l’homme. J’y ai déballé mon paquet et j’en ai sorti une paire de bas de soie et des fleurs en satin ivoire.
J’étais ému. Je l’ai enlacée pour un long baiser. Quand je l’ai relâchée, elle avait les yeux pleins de larmes.
J’ai baisé sa petite main gantée de noir : « Je viendrai bientôt » lui ai-je murmuré et je l’ai laissé s’éloigner en restant sur place.
Le soir, pas moyen de calmer Joe. Il voulait absolument me faire dire ce que Lotta m’avait offert et, bien entendu, je n’avais pas l’intention de desserrer les dents à ce sujet. Hoss est venu à sa rescousse mais en vain. Alors Papa a déclaré que nous avions tous les trois besoin de nous rafraîchir les idées et qu’il nous envoyait pour dix jours dans le pâturage de la Morena, un coin de montagne où nous gardons une partie du troupeau en été, quand il fait trop chaud en plaine.
Nous sommes donc tous allés préparer nos paquetages pour pouvoir partir tôt le lendemain.
Je suis content de cette expédition. J’ai besoin de calme, de pureté et d’un peu de solitude. Nous allons dormir à la belle étoile, nous relayer pour les gardes de nuit et, le reste du temps, surveiller le bétail en bavardant ou en jouant aux cartes. On pourra aussi pêcher, un par un, bien sûr. Papa dit que le métier de berger ressemble beaucoup à celui du marin et je crois qu’il a raison.
Ce matin, je me suis réveillé avant tout le monde sauf, bien sûr, Hop-Sing dont je me demande s’il lui arrive de dormir. Je lui ai demandé de nous mettre des saucisses et des pommes de terre dans nos provisions, comme quand j’avais vingt ans et qu’entre deux années universitaires, j’emmenais mes frères dans ce même pâturage.
Ils avaient respectivement 8 et 14 ans, à l’époque. C’était moi qui faisais la cuisine et ce qu’ils aimaient par dessus tout, c’étaient des saucisses grillées en plein air avec des patates cuites sous la cendre. Ou encore des truites mais ça, nous aurions tout notre temps pour en pêcher dans la rivière là-haut.
Et voilà. Nous sommes en route depuis ce matin. J’ai emmené Bimbo, un chien de berger que je compte laisser sur place à nos hommes.
C’est drôle, nous nous sommes naturellement placés comme autrefois, moi devant, Joe entre nous deux et Hoss fermant la marche. Le soleil baisse, d’ici quelques minutes, nous devrions atteindre le petit coin où nous aimons faire halte pour la première étape.
« On s’arrête, Adam ? »
« Comme d’habitude, Hoss. On s’arrête au même endroit que d’habitude ».
Nous avons mis pied à, terre tous trois avec la même bonne humeur. Nous nous sommes occupés des chevaux et de Bimbo. puis j’ai proposé un bain dans la rivière.
« On peut y aller. Si quelqu’un s’approche, Bimbo aboiera. »
Ce que nous nous sommes amusés ! Comme des gosses ! Ca nous a permis de secouer l’énervement des dernières semaines.
Quand j’ai allumé le feu pour faire des cendres et que j’ai sorti les saucisses, ils se sont mis à chanter des refrains d’enfant. Je les ai accompagnés. Une fois rassasiés, nous sommes restés un petit moment sans rien dire pendant que le café chauffait et puis Joe a demandé :
« Adam, je peux te demander quelque chose ? ». Exactement comme dix ans plus tôt. « Dis toujours » ai-je répliqué en souriant.
« C’est peut-être un peu indiscret, mais tu n’as pas l’air bien triste que Lotta soit partie. Pourtant, tu étais son amant. Ne dis pas non, toute la ville en a parlé ».
« Je ne dis pas non » ai-je répondu, en regardant par terre et en tisonnant les cendres avec une baguette de bois.
« Alors, ça ne te fait rien d’avoir été aussi intime avec une femme et puis, tout à coup, de la voir partir ? »
Hoss a voulu le faire taire mais je lui ai fait signe de le laisser tranquille. En d’autres moments, en d’autres endroits, je n’aurais peut-être pas répondu à de pareilles questions. Je n’aime pas trop étaler mon cœur ou mes pensées sur la place publique. Mais ce soir, dans cette ambiance, avec juste mes deux frères dont je savais qu’ils n’avaient pas une once de méchanceté dans le cœur, qu’ils cherchaient juste à comprendre la vie, je me suis laissé aller.
« Il faut que vous sachiez que c’est moi qui ai organisé son départ »
« Ca alors ! » a repris Hoss, « mais pourquoi Adam ? Tu avais l’air si content. Tu sais que tout le monde t’enviait ta conquête »
« Y compris moi » a fait Joe. « Et moi aussi » a renchéri Hoss et je devinais dans la pénombre qu’il rougissait.
« Il fallait que je mette fin à cette aventure. Je ne voulais pas que ça aille plus loin et, si ça avait duré, je me serais fait mettre la corde au cou. Je ne le voulais à aucun prix. »
« Tu es bien difficile » a rétorqué Joe.
Je l’ai regardé droit dans les yeux : « Tu l’aurais épousée, toi ? »
Il a pris l’air évasif. « Si c’est à moi qu’elle avait accordé les faveurs dont tu as bénéficié, oui, je pense que j’aurais voulu l’épouser. »
« Ce qui prouve » ai-je dit avec une tendre ironie, « que tu ne réfléchis pas plus qu’elle. Je lui ai demandé si elle se sentait de vivre en pleine campagne, avec un mari qui, la plupart du temps sent le cheval ou la sueur, en mijotant des petits plats pour passer le temps et en raccommodant mes chemises. »
« C’est vrai » a opiné Hoss, « que je ne la vois pas dans ce rôle ».
« Je vais te faire rire. Tu sais ce qu’elle m’a répondu ? Elle m’a demandé si, moi, je ne voulais pas tout laisser tomber et l’accompagner dans sa vie de saltimbanque. »
« C’est pas vrai » ont-ils crié en chœur. « et qu’est-ce que tu as dit »
« Que je ne me voyais pas devenir Monsieur Lotta Crabtree. »
Ca les a fait hurler de rire, et moi aussi, d’ailleurs. Une fois calmé, Hoss a repris l’interrogatoire.
« Alors Adam, tu ne l’aimais pas ? Pourtant tu en pinçais drôlement pour elle le matin où nous avons retrouvé Joe en train de danser avec elle ».
« Tu l’as dit, Hoss, j’en pinçais pour elle, j’étais physiquement attiré par elle mais ce n’était pas de l’amour. Ce n’était rien d’autre qu’une aventure ».
« Mais tu n’as pas peur de lui avoir brisé le cœur ? Tu sais, elle faisait peine à voir, hier, après t’avoir quitté, quand elle est montée dans la berline. »
J’ai eu un petit pinçon au cœur. Un pinçon de remords. « Sur le moment, c’est sûr qu’elle va avoir mal mais ça va lui passer. Ne vous inquiétez pas, elle ne m’aimait pas. »
« En es-tu bien sûr ? » m’a demandé Joe d’un ton inquisiteur.
J’ai pris le temps de me servir une tasse de café. « Elle ne m’aimait pas assez pour tout abandonner pour moi. Pas plus que je ne l’aimais assez pour changer de vie pour elle. Tu sais, l’expérience m’a enseigné qu’il fallait se méfier des mouvements impétueux de son cœur. L’autre jour, Papa m’a rappelé certaines amours de ma jeunesse qui ont failli tourner mal. J’ai appris à mes dépens à distinguer une aventure ou une romance du grand amour. Et j’aimerais bien que mon expérience vous serve à en faire autant mais je sais que, sur ce point, les erreurs des uns ne profitent jamais aux autres. »
Je suis resté pensif un moment puis j’ai ajouté : « de toutes façons, ce n’était pas la femme qu’il me fallait. »
« Elle est comment, la femme qu’il te faut, Adam » a demandé Joe d’une vois douce.
J’ai pesé ma réponse : « Il faut qu’elle me soit tout : la mère et la sœur que je n’ai pas eues, et en même temps ma toute petite fille, ma complice dans les moments de joie, ma compagne dans les épreuves, mon alter ego dans la conversation, une femme à la fois capable d’aimer ce que j’aime et d’aimer d’autres choses qu’elle me fera connaître et aimer, sans oublier la mère de mes enfants. Et moi » ai-je continué en ayant presque oublié leur présence, « je l’aimerai comme un fou, sans compter, sans mesurer. Je veux l’aimer à en perdre la raison. »
C’est Hoss qui a interrompu le silence. « Tu es bien exigeant mais je crois que tu as raison. L’amour, c’est forcément avec folie sinon, c’est comme une tarte sans sucre. »
Cette comparaison culinaire a allégé l’ambiance et nous avons eu un nouveau fou rire. Puis je leur ai dit d’aller se coucher, que je prenais la première garde avec Bimbo.
Une fois seul, j’ai attisé un peu le feu car nous étions déjà assez haut pour que la nuit soit fraîche. J’ai regardé Bimbo dont les yeux, bizarrement, me faisaient penser à ceux de Lotta une fois que je l’avais domptée.
J’ai repensé à sa peau, à ses gémissements de plaisir, à la douceur de ses lèvres, à nos nuits d’insomnie, à nos transports, à nos moments d’apaisement.
J’ai secoué la tête. « Rien qu’une aventure, rien d’autre… »
FIN
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