Adam a Paris (by ViveAdam)

Summary: Dégoûté par la trahison de laura, Adam quitte Ponderosa. Ses pas vont le mener à Paris où l’attendent la réussite et l’amour  

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Adam a Paris
Chapter 1 – Paris, c’est du champagne by ViveAdam

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Adam Cartwright ferma les yeux pour échapper à la volubilité de l’un des occupants du wagon et pour mieux se laisser bercer par le bruit au rythme aléatoire du train qui l’emmenait de Calais vers Paris. Il avait traversé la Manche le matin même et comptait arriver à la gare du Nord aux alentours de sept heures du soir.

Somnolent sans vraiment dormir, il repassa dans son esprit les événements qui l’avaient conduit de la propriété de son père, en plein Nevada, à ce pays de France qu’il ne connaissait guère qu’à travers des livres et la rencontre épisodique de quelques Français.

Tout avait commencé, trois ans plus tôt, en 1860, à la mort de Frank Dayton. Il ne s’était pas, à proprement parler, réjoui de la mort de cet ivrogne mais ce décès avait, en quelque sorte, ouvert la porte à un sentiment qu’il gardait soigneusement en cage : l’amour qu’il portait à son épouse délaissée, Laura. Cette jeune femme blonde et gracile l’avait ému dès qu’elle était apparue, toute jeune maman, dans le hameau qui se constituait peu à peu à proximité de Ponderosa, au bord de la route menant à Virginia City. Elle arborait en toute occasion un air pathétique qui avait réveillé en lui la fibre protectrice. Mais la sachant mariée, il s’était lui-même persuadé qu’il n’éprouvait pour elle que de l’amitié. Son brusque veuvage lui avait permis de s’avouer la vérité : ce n’était pas un regard d’ami qu’il jetait sur la belle éplorée, c’était un regard d’homme animé à la fois de tendresse et de désir.

Il avait dû, avant toute chose, apprivoiser la fille de Laura, la jeune Peggy, qui, montrant pour son père une véritable dévotion, refusait d’admettre une mort que, d’ailleurs, sa mère lui avait soigneusement cachée. Il s’était ensuite déclaré et leurs fiançailles, accueillies avec réticence par son père, Ben Cartwright avaient été annoncées à toutes leurs relations, voisins, amis, familles lointaines. Il avait commencé à bâtir leur maison mais une chute accidentelle avait interrompu son élan. C’est à ce moment-là, alors qu’il était vulnérable et diminué, ignorant s’il pourrait un jour se resservir de ses jambes paralysées, qu’il avait appris une double trahison, celle de Laura et de son cousin, Will Cartwright. Tandis qu’il s’échinait à monter les cloisons et le toit qui devait abriter leur vie conjugale, sa fiancée s’était éprise de son cousin.

Adam Cartwright était un homme totalement dépourvu de mesquinerie : il avait donc généreusement libéré Laura de son engagement et avait regardé sans mot dire les deux amoureux s’éloigner vers leur avenir mais dans le silence de son cœur, il avait terriblement souffert. Les mois qui avaient suivi avaient été durs : non seulement il lui fallait lutter pour recouvrer l’usage de ses jambes et retrouver des forces mais il lui fallait surmonter les deux blessures d’amour et d’amour-propre qui lui avaient été infligées. Sans compter le pinçon de regret que lui causait le souvenir de la petite Peggy qui lui avait si totalement ouvert son cœur quand elle avait cru qu’il deviendrait son beau-père.

Quelques mois plus tard, aux yeux de ses frères, Hoss et Joe, Adam était redevenu pratiquement le même homme qu’avant sa chute. Il partageait leur vie, travaillait plus que jamais, avait retrouvé son humeur sarcastique dont ils faisaient souvent les frais. Toutefois, à de petits détails, Ben Cartwright se rendait compte que son fils était plus profondément affecté qu’il ne le laissait paraître : il trouvait régulièrement de bonnes excuses pour ne plus participer aux réunions organisées par le voisinage, quand il grattait sa guitare, c’était pour fredonner des airs mélancoliques. Ho-Psing également, le factotum de la maison, qui avait connu Adam tout jeune homme se rendait compte de son désenchantement. Adam, en effet, ne baissait jamais la garde quand il se savait observé par ses frères ou son père mais Ho-Psing était le témoin non remarqué des moments où le Premier-Né, comme il l’appelait, se laissait aller, se croyant à l’abri des regards.

Adam avait toujours été un penseur et un pensif. Il n’était pas homme à s’étourdir et à fuir l’introspection. Il avait donc pris le temps d’analyser ses réactions et s’était rendu compte qu’en rompant leurs fiançailles, Laura avait porté un coup mortel aux rêves qu’il édifiait depuis son retour de l’université. Pendant longtemps, en effet, il avait imaginé qu’il se marierait et ferait fructifier sa part de Ponderosa tout en continuant à épauler son père dans la gestion du domaine jusqu’à ce que ses frères l’imitent. Il avait projeté de s’impliquer dans la vie politique et de contribuer à la modernisation du pays. Il savait, sans faire de péché d’orgueil, qu’il en avait l’étoffe. Mais tous ces projets n’avaient de signification que s’il avait, à ses côtés, une compagne prête à participer à l’aventure. Son premier coup de foudre avait tourné court : il avait jeté son dévolu sur la fille d’un quaker, Régina Darien et il était vite apparu qu’il était incapable de faire table rase de son éducation pour adhérer aux convictions de la jeune femme, de même qu’elle était hors d’état de franchir le fossé qui les séparait. Il avait ensuite cru, nouveau Pygmalion, trouver l’amour auprès d’une sauvageonne d’origine suédoise qu’il comptait ramener à la civilisation et prendre pour femme, mais la malheureuse avait dû se sacrifier pour lui en se livrant à une tribu d’indiens qui la prenaient pour une divinité ancestrale. Il ne l’avait jamais revue.

Sa dernière tentative avortée l’avait convaincu qu’il ne pourrait jamais réaliser son rêve. Célibataire il était, célibataire il resterait. Aussi ne voyait-il aucune raison de rester à Ponderosa si ce n’était pas pour y faire souche.

Il était donc allé trouver son père, lui avait confié le résultat de sa méditation et lui avait fait part de son désir de renouer avec le métier qu’il avait appris à l’université, l’architecture. Ben Cartwright avait bien tenté de le retenir en lui proposant d’exercer son métier sur place mais Adam lui avait répondu que c’était aussi le pays et ses souvenirs qu’il fuyait. Malgré les supplications tendres de Hoss et les imprécations de Joe qui n’étaient, il le savait bien, que sa manière à lui d’exprimer l’affection, il avait fait ses bagages et avait gagné la Nouvelle-Angleterre.

A Boston, il s’était rendu chez l’homme d’affaires de son grand-père, Abel Stoddard qui lui avait laissé un pécule auquel il n’avait jamais touché et qui fructifiait tranquillement sur un compte bancaire. Après lui avoir donné le dernier état de ses finances, l’homme de loi l’avait retenu, ayant « des révélations à lui faire ».

–          « Il faut », lui avait-il dit, « que je vous parle de votre grand-mère maternelle, la femme d’Abel Stoddard. Elle faisait partie de la puissante famille Rochester qui a donné son nom à la ville bien connue, près de New-York. C’était une jeune femme ravissante, raffinée, ayant reçu la meilleure éducation possible. Elle était tombée éperdument amoureuse de ce jeune officier de marine qu’elle avait rencontré alors qu’elle accompagnait son père dans un voyage d’affaires en Europe. Il faisait partie de l’équipage et, paraît-il, elle guettait ses moments de pause pour le rejoindre et converser avec lui. Le père ne s’était rendu compte de rien mais à leur retour, quand elle lui fit part de son intention d’épouser votre grand-père, il se mit dans une colère effroyable et l’expédia dans une pension pour jeunes filles disons, récalcitrantes. Votre grand-mère, avec patience et entêtement, attendit d’être majeure et, à peine libérée de son couvent, épousa son marin contre la volonté de sa famille. Malgré la malédiction prononcée par son mari, sa mère garda le contact et continua, en secret, à correspondre avec sa fille. Elle réussit à voir sa petite-fille et quand celle-ci devint orpheline (vous savez que votre mère a perdu sa propre mère à l’âge de treize ans), elle tenta de la récupérer pour terminer son éducation mais votre grand-père s’y opposa fermement. A partir de ce moment-là, tout contact fut définitivement rompu avec les Rochester. Quand votre arrière-grand-mère mourut, elle laissa un testament par lequel elle demandait à son fils et à sa lignée de renouer avec la descendance de sa fille, descendance dont vous êtes l’unique représentant. »

–          « Quand ce décès a-t-il eu lieu ? »

–          « Il n’y a que deux ans car votre arrière-grand-mère est morte à quatre-vingt-treize ans. Elle avait eu ses enfants très jeunes. Votre grand-oncle, qui a lui-même soixante-dix ans, a commencé par rechercher votre mère, dont il ignorait la mort prématurée puis a appris votre existence. Mais comme il a une peur bleue de l’Ouest qu’il assimile à une contrée sauvage, il a estimé qu’il ne prendrait contact avec vous que si vous manifestiez de l’intérêt pour la vie dans l’Est. Mes instructions étaient, si vous veniez jusqu’à moi, de vous transmettre une invitation chez lui, à Rochester. »

Adam se souvenait de son entrée dans le riche hôtel particulier de son grand-oncle. Il portait, selon la mode en usage dans l’Est, un costume de flanelle grise, la veste cintrée descendant jusqu’à mi-cuisse et recouvrant un gilet de lainage gris clair. Le tout n’était même pas égayé par la cravate d’un noir austère mais cela ne l’empêchait pas, bien au contraire, d’avoir grande allure. Il avait évité les tenues plus fantaisistes, à la fois par goût personnel et parce qu’en ce début de la guerre civile, les hommes trop richement habillés étaient facilement catalogués comme sudistes.

L’oncle Frank avait manifestement été satisfait à la vue de son petit-neveu. Il l’avait longuement interrogé et s’était montré agréablement surpris d’apprendre que celui-ci avait en poche un diplôme d’architecture. Ses préventions étant tombées, il s’était employé à trouver à l’héritier de sa sœur une place chez l’un des plus célèbres architectes de Rochester et très vite, les connaissances enfouies dans la mémoire du jeune homme étaient remontées à la surface. En moins d’un an, Adam s’était vu confier la construction de plusieurs hôtels particuliers.

Adam se serait peut-être installé à Rochester s’il n’y avait eu la guerre. Par respect à la fois pour son père qui prônait la neutralité et pour son jeune frère Joe dont il connaissait, sans les partager, les convictions sudistes, il répugnait à répondre à l’appel de Lincoln, lancé le 13 avril 1861, mais ne voulait pas, ne pouvait pas rester inactif. Par l’intermédiaire de son grand oncle, l’entourage du Président Lincoln le contacta pour une mission de renseignement qui devait le conduire en Angleterre. Lincoln, à l’époque, s’inquiétait de l’attentisme de Palmerston. Il voulait savoir quel atout jouer afin d’éviter que le Royaume-Uni ne bascule dans le camp des Confédérés. Parmi d’autres émissaires, Adam fut envoyé auprès d’un architecte en renom à la Cour de la reine Victoria. Tout en y exerçant son art, il acquit la conviction que le seul frein à la reconnaissance de la Confédération par les Etats européens, c’était l’esclavage. Il en informa le Président Lincoln et contribua certainement à la déclaration du 22 septembre 1862 par laquelle Lincoln proclamait l’émancipation des esclaves.

Une fois sa mission accomplie et sa conscience apaisée quant à sa participation à la cause qu’il soutenait, il avait décidé de ne pas retourner dans son pays tant que celui-ci était déchiré par la guerre. Non qu’il eût peur, mais il savait que, s’il rentrait, il lui faudrait prendre les armes, c’était inévitable pour un homme de son âge, célibataire et vivant à Rochester, et il voulait à tout prix éviter de faire couler le sang de ses concitoyens.

C’est alors qu’un jeune architecte londonien, Linton, lui parla du Baron Haussmann et du nouveau Paris que celui-ci dessinait. Avec le soutien inconditionnel de l’empereur Napoléon III, il avait entrepris un vaste plan d’urbanisation comportant le percement de plusieurs grands boulevards, la démolition de nombreux anciens bâtiments et la construction d’immeubles bourgeois au goût du jour. Le travail ne manquait pas car, non content de transformer Paris, le baron voulait l’agrandir et  y avait donc annexé les villages d’Auteuil, de Passy, de Grenelle et de Montmartre. Il était question, également, d’aménager des parcs et jardins. Les nouveaux riches s’arrachaient les services des architectes pour se faire construire de vastes hôtels. Pourquoi ne pas participer à l’aventure ?

Adam se dit que, pour une fois, il avait l’occasion de montrer ce qu’il valait. A Rochester, les amateurs de racontars avaient beau jeu de dire qu’il ne devait sa situation qu’au « piston » familial ; à Londres, on pouvait imaginer qu’il avait accédé à son poste grâce aux pressions exercées par les Services secrets. A Paris, il ne devrait sa réussite qu’à son propre mérite.

 

Le train ralentissait, l’arrachant à sa somnolence. Il ouvrit les yeux pour déchiffrer l’écriteau annonçant le nom de la gare : Amiens.

–          « Amiens, Amiens, cinq minutes d’arrêt » cria la voix lointaine d’un homme en uniforme marchant le long de la voie.

Il tendit l’oreille. Il avait du mal à comprendre les hommes de la campagne à cause de leur accent. Il avait appris le français à l’université et pendant longtemps, n’avait pas eu l’occasion de le pratiquer. A Rochester puis à Londres, il s’était astreint à lire des livres en français ou en espagnol pour entretenir ses connaissances en langues étrangères mais c’était autre chose de parler. Il espéra que, dans la capitale, il rencontrerait des personnes parlant anglais.

Le train repartit. Adam consulta sa montre : encore deux heures et demie de voyage. Le Brésilien était parti au wagon-restaurant accompagné de deux femmes auxquelles il avait proposé une boisson chaude. Il en profita pour étirer ses jambes et repartit dans sa rêverie.

Le paysage qui défilait sous ses yeux était bien différent de Ponderosa. On était fin mars. Pas de pins, ici mais des pommiers, dont certains déjà en fleur, des chênes, des saules où les bourgeons commençaient à pointer, des maisons de brique rouge ou de pierre meulière à deux étages. Rien à voir avec la maison dont il avait dessiné les plans et qu’il avait construite de ses mains avec l’aide de son père. Là-bas, le bois était roi, les maisons étaient plus basses, plus abritées. « Il faut dire », pensa-t-il, « que leur soleil est bien timide par rapport au nôtre. »

Bientôt avril ! Hoss devait être bien occupé avec le bétail. C’était l’époque des vêlages. Ici aussi, on voyait des troupeaux de vache avec les veaux pendus au pis de leur mère. Bientôt, il faudrait les marquer. C’était lui, auparavant, qui menait cette opération. Il eut soudain un souvenir qui le fit sourire. Melinda ! Melinda Banning. Sa mère, résolue à la marier à Joe, l’avait forcée à venir assister au marquage des veaux. La pauvre petite s’était évanouie. Une jolie fille, cette Melinda. Avec un soupçon de fatuité, Adam se souvint comment elle s’était jetée sur lui pour l’embrasser. Certainement, il n’aurait pas eu grand chose à faire pour la séduire mais son jeune frère s’était amouraché d’elle jusqu’à vouloir l’épouser. Il s’était effacé de bonne grâce. Il n’était pas amoureux de la jeune fille et n’était pas homme à profiter des avances d’une demoiselle éduquée dans la perspective d’un mariage. Conformément aux mœurs de son époque, Adam avait tracé une frontière infranchissable entre les filles de bonne famille et les femmes de « mauvaise vie ». Avec les unes, on ne dépassait pas le marivaudage. Tout au plus se permettait-on un baiser ou deux. Avec les autres…

Qu’était-elle devenue, il l’ignorait. Joe avait finalement mis peu de temps à se remettre. Sans doute sentait-il instinctivement qu’il avait plus aimé un mirage que Melinda elle-même.

La pensée de Joe réveilla en lui un regret aigu. Cela faisait si longtemps qu’il était sans nouvelles. Tant qu’il avait été à Rochester, il avait entretenu une correspondance régulière avec son père. Il lui avait raconté les révélations du notaire, lui avait dépeint le grand-oncle, les cousins dont il avait fait connaissance, ce qui avait beaucoup intéressé Ben . Ce dernier avait même projeté un voyage mais avait dû y renoncer aux premières rumeurs de guerre. A partir de ce moment-là, l’essentiel des lettres qu’il écrivait n’avait d’autre but que de dissuader Adam de s’impliquer dans la guerre. C’était son obsession. Aussi Adam s’était-il bien gardé de lui parler de la véritable raison de son voyage en Angleterre. Arrivé à Londres, il avait écrit mais n’avait jamais reçu de réponse. Les lettres étaient lentes à s’acheminer, le courrier pouvait se perdre et, de l’autre côté de l’océan, il n’avait plus la ressource du télégramme.

Adam espérait de tout son cœur que son père n’attribuerait pas son silence à de la sécheresse de cœur. Il se promit qu’une fois installé à Paris, il n’aurait rien de plus pressé que d’envoyer une longue lettre à sa famille. Les Français, disait-on, étaient très fiers de leur service postal, il verrait bien si leur orgueil était justifié.

Jetant un coup d’œil à travers la fenêtre, il s’aperçut que la campagne avait fait place à des faubourgs crasseux. Paris n’était plus loin. Un quart d’heure plus tard, le train s’immobilisa dans une gare en pleins travaux de démolition. Il ne s’en étonna pas : son correspondant anglais l’envoyait, en effet, à Jacques Ignace Hitorff, un architecte d’origine allemande qui avait reçu une commande si importante qu’il ne pouvait la réaliser sans aide : on lui demandait de démonter la gare du Nord pour la reconstruire à Lille et de refaire une nouvelle gare parisienne dans le style néo-classique. Il était, de plus, chargé des douze hôtels particuliers entourant la place de l’Etoile et des fontaines prévues pour décorer la place de la Concorde. Sans compter les hôtels particuliers que lui commandaient les grandes familles. Il avait accueilli avec enthousiasme la candidature d’Adam chaleureusement recommandé par Linton.

Vivant assez simplement et gagnant bien sa vie, Adam avait accumulé un gentil pécule depuis qu’il avait quitté Ponderosa, aussi se fit-il conduire à l’hôtel Meurice, rue de Rivoli. Il ne comptait pas y rester longtemps, dès que possible, il chercherait un logement à sa convenance mais il voulait se donner le temps de mieux connaître la ville.

Au départ, Hitorff confia à Adam des travaux de suivi de chantiers qu’il avait commencés mais il se rendit compte très vite qu’Adam alliait à ses capacités d’architecte un véritable talent de meneur d’hommes. Aussi lui proposa-t-il de mener à bien des constructions d’hôtels particuliers.

Comme il se l’était promis, il écrivit une longue missive à son père et choisit, dès le mois de juin, les cadeaux à expédier à la famille de telle sorte qu’ils arrivent à Noël. A Montmartre, il lia conversation avec un jeune peintre anticonformiste Degas qui peignait des « études sur  les chevaux » et en acheta une pour Hoss, persuadé d’avoir fait une excellente affaire car il ne doutait pas du succès futur de ce peintre talentueux. Place Vendôme, il trouva la boutique d’un parfumeur vinaigrier, Pierre François Guerlain et lui acheta une eau de Cologne pour homme au flacon somptueux : Joe apprécierait. Sur la rive gauche de la Seine, il découvrit un Grand Magasin, le Bon Marché où l’on trouvait de tout et de la meilleure qualité : il y fit l’emplette d’un gilet de soie pour son père. Enfin, il acquit pour Ho-Psing six tasses à thé en porcelaine de Limoges qu’il fit emballer soigneusement pour supporter, sans casse, un voyage à l’autre bout du monde.

Sa vie s’organisa de manière agréable. Son français s’améliorait de jour en jour et il se lia d’amitié avec plusieurs jeunes gens avec lesquels il travaillait. Deux d’entre eux, tout particulièrement l’avaient attiré. Le premier, Léon Vanture, spécialisé dans la maçonnerie, était une véritable armoire à glaces. Très brun, les traits taillés à coup de serpe, les yeux couleur de charbon, son visage inquiétant s’éclairait dès qu’il souriait et faisait apparaître la brave crème d’homme qu’il était. Cette tendre brute était le parfait copain, jovial, toujours prêt à jouer aux cartes ou aux dés en buvant des rasades de vin rouge, toujours prêt aussi à vous prêter main forte si une bagarre s’élevait. Il cachait sous son aspect mal dégrossi un humour décapant et Adam, passé maître en matière d’ironie, avait trouvé en lui son alter ego. Quand ils démarraient tous les deux l’une de ces conversations en forme de match de ping-pong où ils se renvoyaient des répliques incendiaires, mieux valait ne pas être l’objet de leur moquerie. Toutefois, à l’instar d’Adam, Léon savait s’arrêter et n’était pas méchant. Les faibles, les handicapés ou les malheureux n’étaient jamais l’objet des quolibets des deux compères qui les réservaient aux mesquins, aux avares et aux cruels.

Le second, Armand Tricourt, un ébéniste, était nettement plus jeune qu’Adam. Brun, lui aussi, avec de magnifiques yeux verts, il avait un visage d’ange. C’était un romantique échevelé, capable de passer de l’humeur la plus désespérée à des accès d’enthousiasme fougueux. Rien, avec lui, n’était modéré. S’il s’éprenait d’une chanteuse ou d’une actrice, il emmenait Adam et Léon, soir après soir, assister à la représentation de la jeune personne dont il assiégeait ensuite la loge. Puis soudain, sa passion le quittait et il reportait ses attentions sur une soubrette ou une cousette et les dimanches se passaient alors au bord de la Marne, dans une guinguette fréquentée par les « calicots », les vendeurs de tissu, et les « caboulots , les garçons de café. « Grâce à Armand », se disait Adam, « je fréquente tous les milieux, des plus  humbles aux plus huppés ».

Adam s’était également lié avec l’ingénieur Eugène Belgrand, un ami du baron Haussmann devenu grâce à ce dernier, directeur des eaux et égouts. Belgrand était un esprit supérieur. Polytechnicien, il avait été nommé, en 1861, membre libre de l’Académie des Sciences. Quand il recevait Adam, c’était pour passer de longues soirées au coin du feu à remuer de grandes idées. Passionné par tout ce qui touchait à l’eau, Belgrand avait commencé une histoire des souterrains de Paris et s’en entretenait avec Adam. Il l’avait même emmené avec lui visiter ces égouts rendus fameux par Les Misérables de Victor Hugo. Les deux amis étaient montés dans une barque menée à la gaffe par un égoutier et avaient ainsi parcouru Paris sous un angle connu de bien peu de gens.

Chez Belgrand, Adam fréquentait des savants, des financiers et des hommes politiques qui faisaient la solidité de l’Empire. Il  côtoyait des femmes du monde respectables et respectées. Avec Léon et Armand, la compagnie féminine était plus accessible. Léon, par sa carrure rassurante et son sourire chaleureux attirait les femmes fragiles. Il montrait une prédilection pour les blondes.

Un refrain courait alors à Paris qui disait :

« Je suis une blondinette, je suis très coquette et dans tout Paris, on m’suit. On m’dit, vos petites mirettes, votre nez en trompette, c’est tout plein gentil, mais z’oui. »

Adam prétendait que cette chanson dépeignait à merveille le genre de filles que courtisait Léon. Armand, on l’avait vu, avait des goûts très éclectiques mais ne parvenait pas forcément à plaire à celles qu’il convoitait. Les cyniques, les sensuelles, les intellectuelles se lassaient vite de ses déclarations enflammées, de ses excès et de ses larmes. En fait, pensait Adam in petto, il aurait été l’homme parfait pour Abigaïl Jones, tout à fait le genre à jeter sa veste sous ses pieds ou à chanter sous son balcon.

Il s’était gentiment moqué de son ami et lui avait raconté tous les efforts déployés par ses frères pour marier l’institutrice du village à leur contremaître Hank Meiers. Léon et Armand avaient beaucoup ri et Armand avait fait remarquer à Adam que cela lui allait bien de se moquer, lui qu’on voyait toujours une guitare à la main, prêt à donner une sérénade au premier minois qui passait et les jolis minois ne manquaient pas !

Car Adam collectionnait les succès féminins et ses deux amis étaient un peu dépités de voir qu’il pouvait aisément chasser sur leur territoire. Lui aussi était protecteur et rassurant, lui aussi possédait l’art de charmer les romantiques. Les belles parisiennes appréciaient tout particulièrement ses chansons du Far-West, elles trouvaient son accent délicieux et ne pouvaient résister à ses fossettes. Oubliant les préceptes puritains de Ben, Adam profitait de ces petits bonheurs passagers tout en se gardant bien de s’engager dans quoi que ce soit de durable.

Quatre mois se passèrent ainsi agréablement. Adam avait quitté l’hôtel Meurice pour prendre, avec Léon et Armand, une maisonnette en location à Montmartre. Il aimait ce quartier où se côtoyaient les peintres et les vignerons. Au mois de mai, leur jardin avait été embaumé par les lilas blancs et mauves qui s’accrochaient jusque sous leur fenêtre. Malgré tout, il lui reprochait l’étroitesse des rues et le manque de perspective et songeait à se construire un petit hôtel dans les nouveaux quartiers.

Juillet arrivant, Paris se vida brusquement de toute sa bourgeoisie, entraînant la détresse chez tout le petit peuple qui vivait du commerce. Les grands magasins, en particulier, débauchaient le personnel superflu, ne conservant que les postes strictement nécessaires. Aussi les vendeurs désœuvrés affluaient-ils vers les chantiers dans l’espoir d’y trouver des petits boulots. Adam aurait bien voulu répondre à toutes les demandes mais ne pouvait inventer du travail. Il s’ouvrit de ses états d’âme à Léon et Armand :

–          « Que pourrions-nous faire pour aider tous ces gens ? Ils ont le temps de mourir de faim en attendant que les bourgeois rentrent de vacances. Il paraît que l’école ne reprend qu’au mois d’octobre et que les familles s’installent à la campagne pendant trois mois ? »

–          « Il y a la soupe populaire… »

–          « Et vous vous en contentez ? »

–          « Que veux-tu, mon vieux, nous ne pouvons pas prendre en charge toute la misère du monde. Toi non plus, d’ailleurs. »

Triste, Adam baissa la tête. « C’est vrai », murmura-t-il, « mon père me l’a souvent dit et Dieu sait qu’il a toujours fait le maximum pour aider les plus pauvres. Néanmoins, je vais essayer d’en embaucher  le plus possible »

Léon lui donna une claque dans le dos. « Aïe », fit Adam, « tu ne te rends pas compte de ta force, on dirait mon frère Hoss. »

–          « Celui qui, selon toi, est plus fort et plus grand que moi ? J’aimerais bien le voir. »

–          « Moi aussi », répondit Adam, nostalgique et son regard se perdit au loin selon une expression que ses amis connaissaient bien.

–          « Allons, quitte tes idées noires. Si tu veux, on s’en va prendre le frais à Versailles. Les grandes eaux ont commencé. »

–          « Les grandes eaux ? »

–          « C’est l’expression qu’on emploie quand on met en route les grands jets d’eau de Versailles. »

–          « C’est vrai », dit Adam, « ça remonte à Louis XIV, Belgrand m’en a parlé. Il m’a raconté tous les problèmes que cela avait posé pour approvisionner les fontaines en eau et assurer le dénivelé suffisant. Il a fallu créer un étang artificiel et aussi la machine de Marly qui…  »

–          « Oh là, là, tu ne vas pas nous ennuyer avec tes questions techniques. Va chercher ton cheval, ce sera plus amusant que de prendre le train. »

Adam prit un plaisir autant scientifique qu’artistique à visiter le parc de Versailles et ses jets d’eau. Cela lui donna une idée concernant l’irrigation de Paris et il décida d’aller en parler à Belgrand le soir-même. Celui-ci l’accueillit chaleureusement : « Vous tombez bien, demain, vous ne m’auriez plus trouvé, je pars dans ma villégiature de Chambord. Je reçois quelques amis pour ma soirée d’adieux, joignez-vous à nous. »

–          « Mais », objecta Adam, « je ne suis pas en tenue de soirée. »

–          « Ca ne fait rien, aucun de mes invités ne s’en formalisera, tout est permis aux Américains. »

Adam ne sut pas s’il devait prendre ça pour un compliment ou pour une manifestation de la condescendance des Européens. Désireux de passer une bonne soirée, il opta pour la première interprétation et ce fut le sourire aux lèvres qu’il entra au salon où était rassemblés une quinzaine d’invités.

Ce fut à ce moment-là qu’il la vit pour la première fois.

 

Grande, élancée, la taille fine et la poitrine bien formée, Sylvie de Fonsauvent avait le port de tête royal. Ses cheveux d’une belle couleur acajou étaient coiffés selon la mode lancée par l’impératrice Eugénie, bandeaux plats devant et lourd chignon derrière. Vêtue d’une robe jaune d’or, elle s’entretenait avec un homme dont la conversation était d’autant plus animée qu’il parlait de lui-même.

–          « Figurez-vous », entendit Adam, « que lorsque j’ai présenté mes plans, elle a dit : « quel affreux canard, ce n’est pas du style, ce n’est ni grec ni romain ! ».

–          « L’impératrice a dit ça ? » s’étonna son interlocutrice.

–          « Oui, et savez-vous ce que je lui ai répondu ? »

–          « Non, mais vous allez me le dire » répondit l’inconnue non sans une pointe d’ironie que le beau parleur ne perçut pas.

–          « Je lui ai répondu : « c’est du Napoléon III, Madame ! ». Ca lui a cloué le bec. »

–          « Je le crois volontiers ».

Belgrand interrompit les causeurs pour présenter Adam : « Ma chère amie, puis-je vous présenter un jeune architecte américain de talent, Monsieur Adam Cartwright. Adam, voici Madame la Comtesse Sylvie de Fonsauvent. »

De grands yeux bruns en amande levèrent un regard très doux sur Adam qui s’inclina pour baiser la main parfumée qu’on lui tendait.

–          « Monsieur Jacques Garnier », poursuivit Belgrand, « l’architecte qui a gagné le concours pour l’édification du nouvel Opéra. »

Intéressé, Adam eut la légère inclinaison de tête par laquelle on se saluait à Paris où le « shake hand » n’avait pas cours.

–          « L’opéra ! C’est un honneur pour moi de vous rencontrer, Monsieur. »

–          « Mais vous-même, Monsieur », demanda, en anglais, la voix basse et profonde de la comtesse, « à quoi travaillez-vous ? »

Adam lui répondit qu’il avait en charge la construction d’hôtels particuliers près du parc Monceau. Sans trop savoir ni comment ni pourquoi, peut-être était-ce la joie de reparler sa langue maternelle, il se mit à raconter à la jeune femme qu’il venait à peine de rencontrer, ses coups de cœur et ses projets. Il lui dit comment il était tombé sous le charme de ce quartier aux larges avenues, expliqua qu’il aimait bien le vieux Paris, appréciait la longue suite d’arcades de la rue de Rivoli, aimait flâner sur les bords de la Seine et admirait particulièrement le château qui abritait le Palais de Justice et qui remontait à Philippe-Auguste, un roi du 13ème siècle, mais que, pour y vivre, il pensait qu’on était mieux dans un endroit plus vert et plus aéré. Elle l’écouta sans l’interrompre, approuvant d’un sourire ou d’un hochement de la tête. De fil en aiguille, il en vint à lui faire part du souci qu’il se faisait pour tous ces pauvres bougres privés de travail pendant l’été. Soudain, la jeune femme s’anima et lui coupa la parole.

–          « Vous avez parfaitement raison », dit-elle et j’en parlais l’autre jour à l’empereur. « Il faut absolument qu’il prenne en compte la condition ouvrière. Il y a de moins en moins de paysans et de plus en plus d’ouvriers qui vivent dans des conditions effroyables. On va jusqu’à faire travailler douze heures des enfants de huit ans. Il faut qu’il édicte des lois pour mettre fin à ces abus. »

La sonnette du dîner les interrompit. Adam se trouva placé à l’autre bout de la table alors que la comtesse était assise à la droite de Belgrand  et ils ne purent reprendre la conversation qu’une fois terminée la longue suite de plats qui, à l’époque, formait un dîner digne de ce nom. A la fin de la soirée, ils se séparèrent en se promettant de se revoir.

Dix jours plus tard, un laquais en livrée jaune et pourpre lui apporta une missive écrite sur un élégant papier vert d’eau. C’était une invitation :

–          « Cher Monsieur », disait la lettre, « vous ne le savez sans doute pas mais le 14 juillet est, en France, une date délicate : c’était le jour de la Fête nationale tel qu’il avait été fixé par la Révolution mais le Premier puis le Second Empire lui ont substitué le 15 août, date de la naissance de Napoléon. Toutefois, les Républicains continuent de le fêter. La proposition vous paraîtra peut-être étrange, venant d’une aristocrate, mais n’aimeriez-vous pas vous faire tout petit et assister aux festivités organisées par le peuple de Paris ce jour-là ? L’idée me tente depuis longtemps mais je n’ai jamais pu trouver un protecteur pour m’y mener. La bonne société parisienne s’est momentanément exilée à la campagne et je n’ai guère de recours qu’en vous qui serez d’autant mieux accueilli que vous êtes Américain, un pays qui n’a jamais connu la monarchie depuis sa libération et, je l’espère, ne la connaîtra jamais. »

Adam eut un petit sourire à la lecture de la lettre. Décidément, la jeune comtesse l’intriguait. Elle faisait preuve soit d’une âme rebelle soit d’une curieuse  ouverture d’esprit pour défendre si peu la royauté. De même, son intérêt pour le peuple et ses misères étonnait de la part d’une nantie. « Voilà, en tout cas, une femme qui sort de l’ordinaire » pensa-t-il. Son sourire toujours tenace au coin des lèvres, il répondit qu’il acceptait bien volontiers puis se mit en quête de Léon et Armand, persuadé que ceux-ci sauraient certainement où aller pour assister aux célébrations républicaines.

Les deux amis n’en crurent pas leurs oreilles quand Adam leur présenta sa requête et leur expliqua pourquoi.

–          « Ca alors », fit Léon, « il est là depuis quatre mois et il a déjà fait la conquête d’une comtesse ! »

–          « Et pas n’importe laquelle », renchérit Armand, « Sylvie de Fonsauvent est très fortunée, très courtisée et très appréciée par l’empereur malgré ses idées, disons très… modernes ».

–          « C’est à cause de ses idées modernes, comme tu dis, qu’elle plaît à l’empereur. Il est très préoccupé de la classe ouvrière, dit-on. »

–          « Mais comment se fait-il qu’il tolère des manifestations républicaines ? » demanda Adam.

–          « Eh, eh », répondit Léon, « c’est la République qui l’a porté au trône, comme son oncle. »

–          « En attendant », dit Armand, « je crois qu’il serait plus prudent que nous venions avec toi et ta comtesse. Tant pis pour le tête-à-tête amoureux, elle n’avait qu’à choisir autre chose qu’une incursion en milieu républicain. »

Adam répondit en riant qu’il n’en était pas encore là. Il avait rencontré la belle Sylvie dix jours auparavant et ne l’avait pas revue depuis, c’était un peu rapide pour sauter aux conclusions.

Sylvie de Fonsauvent habitait non loin des Champs-Elysées, dans la partie de la rue de Courcelles qui se faufile derrière l’église Saint Philippe du Roule. Elle traversa le petit jardin qui séparait sa porte de la rue et Adam admira avec quelle élégante discrétion elle s’était parée des couleurs de la République. Sa robe était blanche, striée de fines rayures bleues et rouges et sa capeline, également blanche, s’ornait sur le côté d’un bouquet de fleurs bleues et se nouait avec un ruban rouge.

« Quelle gracieuse créature », pensa Adam en la voyant balancer mollement sa crinoline au fur et à mesure qu’elle avançait. Le plus beau visage, la plus belle silhouette peuvent être gâchés quand leur propriétaire ne sait pas se tenir ou se mouvoir mais celle-là possède à fond l’art de marcher ou, simplement de se tenir debout. »

Il s’inclina, lui baisa la main et la fit monter dans le coche. Elle s’apprêtait à indiquer une adresse quand elle l’entendit donner lui-même des directives au cocher. « Comment savez-vous où aller ? », lui demanda-t-elle en le dévisageant avec étonnement.

« Si vous m’aviez demandé de vous inviter à dîner, vous n’auriez pas ordonné le menu, n’est-ce pas ? Vous m’avez passé une commande de fête républicaine, je me suis renseigné et nous y allons. »

Si elle fut déçue de voir Armand et Léon les rejoindre dans leur pérégrinations, Sylvie eut la bonne grâce de ne pas le montrer. Les deux compères furent à la hauteur de la situation : ils firent leurs civilités, félicitèrent Sylvie du choix de sa tenue, mirent une cocarde tricolore, semblable à celle qu’ils portaient eux-mêmes, à la boutonnière d’Adam puis les menèrent, lui et la comtesse, place de la Bastille, à l’endroit où, jusqu’en 1789, s’érigeait la forteresse où les rois, sur une simple lettre, faisait enfermer les indésirables et qui avait été prise d’assaut par le peuple le 14 juillet 1789. Tout un peuple hétéroclite y était rassemblé, ouvriers en blouse bleue, intellectuels à longs cheveux blancs et redingote grise élimée aux manches, policiers cherchant à se fondre dans la foule, grisettes aux robes de couleur claire, gamins de Paris au timbre goguenard et surtout, d’anciens militaires arborant leur uniforme de 1848. Ils improvisèrent un défilé de régiments démantelés, soutenus par les accents d’une fanfare jouant la Marseillaise. Un jeune exalté monta sur un banc et se mit à haranguer la foule, « non sans talent », commenta Sylvie. On lui répondit dans la foule. Un autre orateur se hissa à son tour sur une chaise, imité par d’autres. Adam regardait, à la fois effaré et amusé ce débat improvisé à un mètre du sol. Sylvie, Armand et Léon semblaient aussi trouver le spectacle divertissant mais bientôt, le soleil s’étant fait haut dans le ciel, les quatre compagnons décidèrent qu’il était temps d’aller calmer leur faim et leur soif. « Revenons du côté de chez moi », proposa Sylvie, « ce sera plus ombragé. Vous devez bien, Messieurs, connaître un restaurant agréable sur les Champs-Elysées. »

Le repas fut animé. Habitués à la morgue de beaucoup d’aristocrates qui n’avaient pas tiré les leçons de la Révolution, Armand et Léon furent heureusement surpris de découvrir la simplicité de la comtesse. Elle ne s’embarrassait pas de complications ni d’hypocrisie, disait franchement mais avec tolérance, sa manière de penser sur les divers sujets qu’ils abordèrent. Au début, Adam, désireux d’écouter plus que de parler, resta un peu en retrait, se contentant de relancer la conversation quand elle s’alanguissait mais peu à peu, il entra dans le débat, y apportant sa vision d’Américain et sa capacité à comparer le Vieux et le Nouveau Monde. Sans qu’il s’en aperçoive, il passa du rôle d’auditeur à celui d’orateur, et fut étincelant comme cela peut arriver à certains moments où l’on se trouve dans un état de grâce inattendu. Sylvie était suspendue à ses lèvres et, sous son regard de feu, il oublia presque la présence de ses deux amis. Ceux-ci échangèrent un regard complice, se levèrent, une fois leur café avalé, et prirent congé sous un prétexte futile, l’air entendu.

Ils restèrent encore longtemps à parler. Il leur semblait qu’ils n’épuiseraient jamais les innombrables sujets dont ils avaient à s’entretenir : quel avait été leur passé à chacun, quel était leur présent, quels étaient leurs projets d’avenir. Adam apprit que Sylvie était non seulement veuve mais aussi orpheline.

Elle faisait partie de ces dynasties de propriétaires que les rois avaient rétablis dans leurs terres après la chute de Napoléon (le seul, le vrai, le premier disait Sylvie en souriant). Mais ces familles avaient perdu beaucoup d’hommes et l’on mariait les filles à de vieux barbons. Du côté du vieillard, il espérait assurer sa descendance, du côté de la famille de la demoiselle, on voulait assurer à celle-ci la sécurité matérielle. « C’était il y a huit ans », avait dit Sylvie d’un ton triste. « A l’époque, je n’osais pas m’opposer à ma mère. Mon père était mort et la pauvre femme, vieillie de chagrin, déboussolée,  avait peur pour nous. Ensuite, mon frère, que nous adorions toutes les deux, est allé se faire tuer en Algérie, alors elle s’est laissée mourir de chagrin. Je suis restée mariée deux ans et puis je me suis retrouvée libre. »

–          « Et vous n’avez pas cherché à vous remarier ? »

–          « Cherché à me remarier ? Je n’avais pas besoin de chercher, avec ma fortune, les demandes en mariage pleuvaient et pleuvent encore. »

–          « Avec votre fortune mais aussi votre beauté et votre esprit », ne put-il s’empêcher de relever en la regardant au plus profond des yeux avec une admiration sans borne.

Elle ne put s’empêcher de rougir.

–          « Mais vous-même, Monsieur… » lança-t-elle pour détourner l’attention d’elle et la reporter sur Adam.

–          « Je vous en prie, faites-moi une grâce, appelez-moi Adam. »

Ses yeux pétillèrent : « Si vous voulez, Adam mais dans ce cas, vous m’appellerez Sylvie. »

Il prit sa main et la porta à ses lèvres : « Bien volontiers, belle Sylvie. »

–          « J’ai dit Sylvie, pas belle Sylvie. »

–          « Et alors, charmante Sylvie, niez-vous être belle ? »

–          « Voilà maintenant que vous m’appelez « charmante »

–          « Je pourrais même aller jusqu’à adorable. »

–          « Vous savez que je devrais me fâcher ? »

–          « Mais vous ne le faites pas. Vous laissez même votre main si racée dans la mienne et si je la porte à mes lèvres, vous… »

Elle eut un petit rire : « Je vous dis que ça suffit pour aujourd’hui mais comme je ne suis pas du genre à jouer au chat et à la souris, je reconnais que je prends beaucoup de plaisir à votre compagnie. Maintenant, raccompagnez-moi à mon hôtel. Si vous le voulez, vous pourriez venir dîner avec moi demain. »

Il s’inclina en guise d’acceptation et lui tendit son bras. Elle le prit après avoir déployé une ombrelle bleue, blanche et rouge et, tout en continuant à marivauder, ils regagnèrent la rue de Courcelles.

Cette nuit-là, Adam eut du mal à trouver le sommeil. Il se sentait à la fois incroyablement heureux et confusément inquiet. Quand il vit qu’il se réveillait pour la quatrième fois après avoir péniblement dormi une heure, il décida de se lever. Une aube rosée pointait à sa fenêtre. Il se pencha pour admirer le spectacle d’un lever de soleil sur les vignes de Montmartre. C’était une nouvelle journée de chaleur qui s’annonçait mais rien à voir avec la canicule de ces mêmes journées dans le Nevada. A Paris, il était rare qu’il n’y ait pas un souffle d’air permettant de respirer. Il s’éloigna de la fenêtre, s’assit à son secrétaire et commença une longue lettre pour son père.

                                                                                                                             Paris, le 15 juillet 1863 Mon cher Papa, mes chers frères, Voilà bien longtemps que je n’ai pas eu de vos nouvelles, à tel point que je me demande si mes précédentes lettres vous sont parvenues. Comme je vous le disais, me voilà maintenant installé comme architecte à Paris. C’est une ville en pleine rénovation et c’est une aubaine pour un homme comme moi de participer à cette belle aventure. Certes, Paris était déjà une fort belle ville mais, sous l’impulsion du Baron Haussmann, je crois que nous allons la rendre encore plus belle. Nous l’avons agrandie, avons cassé un certain nombre de ruelles étroites, tortueuses et insalubres pour tracer de larges avenues bordées d’arbres. Vous auriez dû voir ça, il y a encore quelques semaines, ces avenues entières où s’élève, tous les cinq mètres, un marronnier couvert de grappes de fleurs en forme de chandelles, soit blanches, soit roses voire franchement rouges. C’est un arbre que mes frères n’ont jamais vu, quant à toi, Papa, tu en as peut-être vu à Boston ou à New-York encore qu’il y en ait bien peu chez nous. Certes, ils ne me font pas oublier nos Ponderosas géants et leur épines vert sombre mais je dois dire que c’est un spectacle qui me réjouit. Pendant mon séjour à Rochester puis à Londres et même dans les premiers temps, à Paris, j’étais envahi de nostalgie. Sans cesse, je repensais à notre domaine, à nos longues cavalcades en montagne, à nos baignades dans le lac Tahoe, aux soirées devant le feu de cette cheminée que j’ai construite de mes mains. Mais aujourd’hui, je dois vous avouer que, si je devais repartir, une partie de mon cœur resterait en France. D’abord, j’ai ces deux amis dont je vous ai parlé, Léon et Armand. C’est drôle car, physiquement, l’un est plutôt du genre de Hoss et l’autre du genre de Joe. Là s’arrête la comparaison car leurs caractères, leurs centres d’intérêt, leurs manières de vivre n’ont rien à voir avec la vôtre Il y a aussi l’ingénieur Belgrand, qui est mon aîné d’une dizaine d’années et que je considère un peu comme mon mentor. Mais je mentirais si je vous disais que leur présence est le seul lien qui me retienne à Paris. Je vous l’avoue comme je suis en train de me l’avouer à moi-même, je crains bien d’être tombé amoureux. Je dis « je crains » car après les mauvaises expériences que j’ai connues, j’avais résolu de fermer mon cœur à tout amour sérieux. Mais à quoi bon les promesses dans ce domaine ? Quand vous réalisez ce qui vous arrive, il est déjà trop tard, vous voilà pieds et poings liés. Je meurs d’envie de me jeter dans l’aventure et, en même temps, je meurs de peur de risquer mon cœur une nouvelle fois. Quand j’y réfléchis, je me dis que je ferais mieux de faire mes valises et de m’enfuir à toutes jambes. Elle s’appelle Sylvie de Fonsauvent, c’est une aristocrate. Dans ce milieu, épouser un homme qui n’est pas noble, c’est déchoir. Je me dis qu’elle n’acceptera jamais un homme comme moi et en même temps, mon instinct me dit le contraire. Si elle me méprise, pourquoi m’a-t-elle dit, tout à l’heure, que ma compagnie lui plaisait ? Pourquoi m’a-t-elle invité ce soir ? Je ne sais plus que penser. Oh, que j’aimerais t’avoir auprès de moi, Papa, pour me conseiller. Et en même temps, je sais que si tu étais là, je garderais probablement toutes mes angoisses pour moi. J’aimerais bien avoir de vos nouvelles. Que devenez-vous ? Qui sait, peut-être l’un de vous s’est-il marié et je l’ignore. Ai-je des neveux, des nièces ? Je vous rappelle mon adresse, 27 rue des Saules, à Montmartre qui fait maintenant partie de Paris. Donnez mes amitiés à Ho-Psing que je n’oublie pas, quant à vous, je vous envoie toute mon affection, Votre Adam

Adam relut sa lettre. Il n’en revenait pas d’avoir si complètement dévoilé ses pensées les plus intimes. Il se rendit compte qu’il avait écrit plus pour lui que vraiment pour son père ou ses frères. La posterait-il, cette lettre ? Il la posa sur sa table de nuit puis la reprit : « De toute façon, quand la réponse arrivera, si elle arrive un jour, j’aurai pris ma décision depuis longtemps. Si j’envoie cette lettre, ce n’est pas pour moi, c’est pour eux. Autant que j’ouvre mon cœur, sinon à quoi bon écrire ? On n’envoie pas des banalités à sa famille. Allez, c’est dit, je la poste ».

Et il quitta sa maisonnette sans faire de bruit pour ne pas réveiller ses amis. Il passa la journée à travailler ne prenant qu’un en-cas pour déjeuner. Depuis qu’il séjournait à Paris, il avait appris que les dîners y étaient fort copieux et il voulait faire honneur à celui que la charmante comtesse avait dû lui faire préparer.

Sylvie de Fonsauvent avait, en effet, apporté tout son soin à la préparation de la soirée. Elle le reçut dans une fraîche robe blanche fleurie de violettes, ses élégantes épaules dénudées et ses cheveux formant un lourd chignon au bas de la nuque. « Plus ravissante que jamais » se dit Adam dont le cœur battit plus vite à la vue de la jeune femme. « Mon Dieu, pour peu qu’elle m’y encourage, je vais me déclarer. Je n’aurai jamais la force de m’éloigner d’elle. Je suis complètement fou. »

Après lui avoir offert une boisson fraîche, elle l’entraîna vers le jardin de derrière. « J’ai fait dresser la table dans le jardin, à l’ombre de la pergola » , lui dit-elle, « vous verrez, nous n’aurons pas trop chaud. »

Elle saisit une clochette d’argent et un maître d’hôtel, en livrée malgré la chaleur, s’approcha. « Servez-nous, Aristide, voulez-vous ? »

« A vos ordres, Madame ». Le domestique, d’un âge déjà avancé s’inclina non sans afficher un air désapprobateur. Il n’appréciait manifestement pas que sa patronne reçoive un homme seul. Néanmoins, il apporta deux demi-crabes qui avaient été décortiqués et replacés à l’intérieur de leur coquille et présentés sur un lit de salade et de tomates.

« J’ai pensé » « que vous auriez plaisir à manger des fruits de mer de notre côte normande. J’ai une maison, là-bas, à Honfleur, et j’ai télégraphié à mes gens pour qu’ils aillent faire des emplettes au port. Il faut mélanger votre crabe avec de la mayonnaise. C’est une sauce qui a été inventée par le domestique du duc de Mahon. Ce dernier s’était enfui en Angleterre, pendant la Révolution et pour vivre, il avait ouvert un restaurant. Il s’était fait une spécialité de cette sauce et, au début, on disait mahonnaise mais c’est plus facile de prononcer mayonnaise. »

« Surtout pour un Américain », dit Adam en riant.

« Vous rendez-vous compte, Adam, ce crabe a été pêché ce matin dans la Manche et ce soir, il est là, tout cuit, dans notre assiette. En faisant trente lieues à l’heure, il ne lui a pas fallu plus de six heures pour nous parvenir. Tout cela grâce au train, c’est fabuleux, non ? En diligence, ça aurait pris deux jours. »

« En effet », répondit Adam, « avec le train, on dirait que les distances sont abolies. Je ne sais pas jusqu’où on ira encore, peut-être soixante lieues à l’heure »

« Vous n’y pensez pas, jamais l’organisme humain ne supportera pareille vitesse ! »

« Je suis prêt à parier que si ! »

Après le crabe, suivit une sole meunière, un pâté de lapin, un gigot d’agneau avec des haricots verts, l’inévitable plateau de fromages variés (« certains le servent après les fruits mais moi, j’aime terminer sur du sucré », commenta Sylvie) un clafoutis aux cerises et des fruits rouges frais.

Adam se demandait comment faisaient ces parisiennes pour garder la taille si fine, après de pareils repas. Il s’aperçut que le jeune femme goûtait à tout mais mangeait très peu et décida de calquer sa conduite sur la sienne.

Tout en mangeant, elle avait entretenu une conversation alerte et amusante et était passée des progrès de la sciences aux mœurs de la société parisienne tout en interrogeant Adam sur la vie en Amérique. Ce qui la passionnait, c’était la différence entre la vie de l’Est et celle de l’Ouest. « On dirait que c’est aussi peu comparable que la vie ici et la vie à Moscou. »

« C’est presque ça », fit Adam, « à ceci près que nous parlons la même langue. »

On en était au dessert et, renversée sur sa chaise dans un demi-abandon, elle puisait, à même la corbeille, des paires de cerises rouge sang. Il ne pouvait détacher ses yeux de cette menotte qui attrapait les fruits par le haut de la queue, les levait haut au-dessus de sa bouche et tirait d’un coup sec tandis que les fruits disparaissaient derrière ses dents. Il estimait n’avoir jamais rien vu d’aussi érotique.

Le soir tombait et des serviteurs apportèrent de grandes torches pour éclairer le jardin. La conversation tomba un instant. « Rapprochez votre chaise, Adam, vous avez l’air lointain, dans cette obscurité. Et puis, enlevez votre veste, vous devez mourir de chaleur. »

« Oserai-je ? »

« Bien sûr, puisque je vous le dis. Il fait étouffant à Paris, en été ». Elle posa une main sur son bras : « Ecoutez, je devais partir me reposer à Honfleur mais je vais plutôt prendre mes quartiers d’été à Louveciennes. C’est une autre de mes propriétés et c’est à quatorze lieues d’ici. Comme cela, vous pourrez venir passer des dimanches à la campagne… avec vos amis », s’empressa-t-elle d’ajouter, « Qu’en pensez-vous ? »

« C’est tentant. Mais savez-vous que mes amis ne font pas partie de la noblesse ? »

« Vous non plus, Belgrand non plus, que m’importe ? »

« Mais je croyais… »

« Que je ne fréquentais que des barons, des ducs et des marquis ? »

« Oui » dit Adam, heureux que l’obscurité cache la rougeur de ses joues.

Elle devint soudain sérieuse : « Ecoutez, Adam, je vais vous raconter la triste histoire d’une de mes amies. Après, vous comprendrez mieux comment je vis et comment je pense. Cette amie avait été mariée à un vieux barbon, comme moi, elle était veuve, comme moi. Je crois que c’est ce qui nous avait rapprochées. Elle habitait à Honfleur, avec son oncle et des cousines qu’elle fascinait à cause de la liberté dont elle jouissait en sa qualité de veuve. Elle avait entre vingt et vingt-cinq ans, comme moi encore. J’en aurai vingt-cinq en février », ajouta la comtesse avec un sourire malicieux, consciente que c’est le genre de confidences que seules les femmes sûres d’elles-mêmes osent faire à un homme avec lequel elles dînent en tête-à-tête.

« Dans cette ville », reprit-elle après cette parenthèse, « vivait un jeune homme de bonne famille mais qui avait sombré dans la débauche. Il avait désespéré sa mère dont il était le seul héritier et la seule famille. Elle en était morte de chagrin. Il dilapidait le patrimoine familial en beuveries et… en, en… ». Elle se troubla puis se lança : « en soirées passées avec des femmes de mauvaise vie, si vous voyez ce que je veux dire. »

« Je vois », fit, en souriant, Adam qui avait certainement une idée plus précise que la narratrice de ce que pouvaient être ces soirées.

Sylvie reprit : « Mais il fréquentait également le monde auquel il appartenait, celui de la noblesse  Il traînait toujours derrière lui une bande de fils de bonne famille qui s’encanaillaient avec lui mais qui jouaient le jeu de la bonne société devant leurs parents. Ceux-là n’étaient pas assez excessifs et débauchés pour mettre en péril leur héritage et leur rang. Ils sont du genre à se ranger dans un mariage d’intérêt après avoir bien profité de leur jeunesse. Ce sont les mêmes qui, certainement, plus tard, tromperont copieusement leurs femmes avec des courtisanes. »

Elle avait lâché le mot avec mépris. Elle prit un moment de pause puis continua son histoire.

« Je n’ai jamais compris pourquoi il était la coqueluche de toutes ces dames. Jeunes filles fraîchement sorties de pension, femmes mariées, actrices, elles se seraient toutes damnées pour lui appartenir. Il le savait et il en jouait. Je crois avoir été un de ses rares échecs : il n’était pas mal de sa personne mais il m’a toujours inspiré de la répugnance. Son mode de vie, son inanité me dégoûtaient, outre que c’est, pour moi, le signe d’un manque d’intelligence. Or, je déteste les sots. »

Adam ne put s’empêcher de l’interrompre par un éclat de rire : « A ce point ? »

Elle rougit : « J’en conviens, je n’ai aucune indulgence pour la bêtise. Je crois que cela me vient de mon père. Il aimait qu’on comprenne à demi-mot et la lenteur d’esprit l’agaçait. Mais je reviens à mon récit. Pour ma part, je ne l’ai rencontré que deux ou trois fois car je ne séjourne à Honfleur que l’été et que cet homme n’honore pas – si j’ose m’exprimer ainsi – toutes les soirées de sa présence. Il n’a donc pas perdu trop de temps avec moi et a concentré ses assauts sur mon amie. Solange est une très jolie femme, très brune, de grands yeux noirs qui lui mangent le visage, un teint très blanc, un ovale irréprochable. Pendant tout un temps, elle s’est moquée de lui, ne lui accordant aucune attention. Plus elle lui battait froid, plus il déployait ses artifices de séduction. Et puis un jour, inexplicablement, je le sais par une de ses cousines, elle a changé du tout au tout. Il a dû se passer quelque chose mais nous ne savions pas quoi. Toujours est-il qu’elle a commencé à s’absenter sans dire où elle allait. Elle ne mangeait plus, ne dormait plus, ne plaisantait plus. On ne la reconnaissait pas. Et puis, soudainement, on a appris ses fiançailles avec un vieux marquis qui, depuis deux ans, la harcelait de demandes en mariage sans cesse refusées. Je suis partie à Honfleur en toute hâte pour lui faire changer d’avis, lui dire de ne pas gâcher sa vie comme ça.  Au début, elle m’écoutait, lèvres serrées, l’air buté et puis tout à coup, elle a éclaté en sanglots. C’était comme une digue qui cédait sous la pression de l’eau. Elle m’a tout raconté : qu’il s’était introduit chez elle un soir, déterminé à la faire céder, elle n’avait pas appelé au secours, elle s’était contentée de lui dire qu’elle avait déjà été mariée, que s’il la… s’il la violait, elle n’en mourrait pas. Il était alors parti, cette façon d’aborder la chose lui ayant, soi-disant, coupé tout appétit pour elle. C’est alors que, mystérieusement, elle s’était sentie changer. Elle avait ressenti du dépit, puis de l’intérêt. Elle l’avait poursuivi d’abord chez lui puis jusque dans les lieux de perdition où il se complaisait. Il lui avait dit de regagner son monde, qu’elle n’avait pas sa place dans son bourbier et que lui, ne pouvait plus s’en dépêtrer. Il y avait de la douceur dans son propos et du regret. Alors, elle s’était dit que si lui ne pouvait se hisser jusqu’à elle, c’était à elle de descendre dans le ruisseau. Et savez-vous ce qu’elle a fait ? ».

La petite comtesse était devenue toute rouge : « j’aimerais que vous le deviniez car je ne saurais le dire ».

Adam ne la quittait pas des yeux. Il sentait qu’elle vibrait à cette histoire, qu’elle en ressentait physiquement toute l’atrocité. A un moment, il s’était demandé si ce n’était pas son histoire à elle qu’elle racontait mais avait vite écarté cette hypothèse : elle ne semblait nullement fascinée par le débauché qu’elle décrivait. Non, c’était la jeune femme qui monopolisait son cœur. On sentait qu’elle aimait profondément son amie et qu’elle souffrait de l’avoir vue descendre aux enfers.

« Je suppose », dit-il sur un ton grave, « qu’elle s’est prostituée, c’est bien cela ? »

« Oui », répondit Sylvie, les larmes aux yeux. « Et un jour, il est arrivé ce qui devait arriver : ils se sont rencontrés dans une orgie. Elle a cru qu’il allait enfin devenir son amant mais au contraire, il l’a sortie de la maison et l’a ramenée chez elle en lui disant que, ce qui lui plaisait chez elle, c’était sa pureté et son inaccessibilité ; qu’elle avait tout cassé et qu’il ne voulait plus jamais la voir. C’est alors qu’elle a accepté d’épouser son vieillard. Elle ne pouvait pas se suicider, c’est contraire à ses convictions, mais elle est morte, vous comprenez, c’est une morte-vivante. »

Elle semblait si bouleversée que, sans réfléchir, Adam la prit dans ses bras. La serrant fort contre sa poitrine, il lui murmura à l’oreille des mots de réconfort : « petite fille, petite fille, je vous en prie, consolez-vous. Je ne veux pas vous voir pleurer. La vie est belle et quand le ciel nous envoie une épreuve, à nous ou à l’un des nôtres, c’est pour mieux nous faire apprécier nos moments de bonheur. »

Elle  s’abandonnait dans ces bras rassurants quand, tout à coup, elle prit conscience de l’inconvenance de sa tenue. Se redressant brusquement, elle se dégagea :

« Oh, pardonnez-moi, Adam, je n’aurais pas dû me laisser aller comme cela. Je suis confuse. »

Il tendit la main, effleurant le bout de ses doigts : « c’est moi qui m’excuse, je n’aurais sans doute pas dû… mais vous aviez l’air si désemparée. »

Elle rougit à nouveau mais, en même temps, le gratifia d’un grand sourire : « Vous avez été parfait. C’est moi qui suis sotte de me mettre dans de pareils états simplement parce que je vous raconte une histoire, même si elle est authentique et même si c’est une de mes amies qui en est l’héroïne. »

« Mais vous ne m’avez toujours pas dit où vous vouliez en venir en me la racontant. »

« Je voulais simplement vous montrer à quel degré d’abjection et de déchéance est parvenue la noblesse française. Oh, bien sûr, pas toute la noblesse mais une grande partie de sa jeunesse. Je crois que la Révolution d’abord, qui a mis à bas tout l’édifice sur lequel vivait notre société, puis les guerres meurtrières de l’Empire lui ont donné un mal de vivre qu’elle n’arrive pas à surmonter. Quant à la noblesse d’Empire, ce sont des parvenus qui ne sont même pas capables d’assumer leur origine. »

Elle marqua un silence puis reprit, en redressant fièrement la tête : « C’est pourquoi j’ai décidé de ne plus m’embarrasser de ces considérations. Epouser un autre noble qui me trompera et dilapidera mon patrimoine avec des catins, vous comprendrez que cela ne me tente pas. Si jamais je me remarie un jour, ce sera avec un homme choisi pour ses qualités de cœur, pour ce qui constitue la vraie noblesse, celle qui vient de l’âme, et non pour un titre. »

Elle s’arrêta brusquement, consciente d’être allée trop loin et de s’être démasquée : « Mon Dieu, Adam, qu’allez-vous penser de moi ? »

Adam se sentit envahi d’une grande chaleur. On n’était pas plus clair. Cette longue histoire n’avait pour but que de l’amener à cette déclaration à peine voilée. Non, elle ne s’embarrassait pas de faux-fuyants, ne jouait pas la coquette, n’avait pas l’intention de s’amuser à un jeu puéril de cache-cache. Il se devait de lui répondre avec la même franchise.

Emu, il s’approcha d’elle, lui prit une main et déposa un baiser léger au creux de la paume. Elle le laissa faire avec un regard d’enfant perdu.

« Je vais penser que vous êtes la femme la plus extraordinaire que j’aie jamais rencontrée, la plus étonnante, la plus fascinante. Et je pense aussi que je serai le plus heureux des hommes si vous acceptez que nous fassions mieux connaissance vous et moi. »

Sans ajouter un mot de plus, il l’attira à lui et lui donna un de ces baisers dont il avait le secret, doux mais brûlant, court mais intense. Puis il s’écarta et, sans lui laisser le temps de réagir, il s’inclina profondément :

« Je crois qu’il est temps que je vous fasse mes adieux, pour ce soir. »

« Viendrez-vous dimanche ? », demanda-t-elle d’une voix timide de petite fille. « Je vous enverrai mon cocher. »

« Ne prenez pas cette peine, je viendrai à cheval. Envoyez-moi juste la direction et des repères pour que je trouve votre maison. »

Ce rappel au concret lui permit de reprendre contenance. Elle saisit un cordon et tira la sonnette. Le maître d’hôtel devait les guetter car il entra presque immédiatement.

« Madame ? »

« Reconduisez Monsieur Cartwright, Aristide, je vous prie. » Puis, avec un joli sourire, elle tendit sa main à plat pour qu’Adam y dépose un baiser plus protocolaire que celui qu’ils venaient d’échanger. « Je vous attends dimanche », fit-elle, plus pour Aristide que pour lui.

« Je viendrai avec grand plaisir », répondit-il, en la regardant à travers ses longs cils, puis, suivant le domestique, il gagna la sortie.

 

L’invitation lui parvint dès le lendemain. Sans doute un peu effrayée de son audace de la veille, Sylvie précisait qu’elle attendait aussi Léon et Armand. Les deux compères furent enchantés de cette occasion non seulement d’aller prendre l’air, loin de la chaleur étouffante de Paris, mais encore de fréquenter une femme qui faisait partie des proches du couple impérial, mais surtout de suivre de plus près l’intrigue amoureuse qu’ils sentaient naître entre leur ami et la jeune comtesse.

Pour se rendre à Louveciennes, Adam décida de remettre l’un des costumes de Rochester mais surtout, le sombrero du Nevada. Il sentait inconsciemment que cette tenue le rendait plus séduisant que les costumes trop fins et les haut-de-forme portés par les Parisiens. Léon et Armand eurent beau le brocarder, il s’en tint à sa décision.

La maison de Louveciennes, qu’on appelait Les Closeaux, l’enchanta. Ce n’était pas un château mais un manoir rectangulaire flanqué d’une tour, en pierre grise et au toit d’ardoise. L’austérité de la construction était effacée par une vigne vierge qui courait le long des murs et jusque sous les fenêtres à la Mansard du dernier étage. Dans la cour d’entrée, un grand saule se répandait. Au pied des murs éclataient les couleurs vives des plates-bandes fleuries et, le long des grilles, des chèvrefeuilles foisonnants parfumaient l’atmosphère. Derrière, le jardin descendait en contre-bas et s’arrêtait sur une terrasse d’où l’on pouvait apercevoir la Seine.

Sylvie avait adapté son élégance à son cadre. Elle portait une robe sans crinoline, d’inspiration espagnole, en coton noir parsemé de fleurettes rouges, se terminant par trois volants bordés d’un galon rouge. Ses cheveux étaient emprisonnés dans une résille retenue par deux petites barrettes d’argent. Son éducation lui avait enseigné l’art de mettre à l’aise n’importe quel hôte, de telle sorte que Léon et Armand qui, sans le laisser paraître, étaient impressionnés d’être reçus chez une comtesse, oublièrent très vite leur appréhension. Quant à Adam, la seule vue de la jeune femme emplissait son cœur d’une joie qui l’inondait tout entier. Tout lui était un plaisir, la voir évoluer sur la pelouse bien tondue, se pencher pour cueillir une marguerite, épingler en riant la fleur à sa veste… Chaque geste le charmait et accroissait le désir qu’il avait d’elle.

Les autres invités arrivaient, deux jeunes filles en fleur du voisinage chaperonnées par une tante exubérante, le médecin du village, homme d’âge mûr, décharné, aux yeux bleus pétillants et à la moustache blanche broussailleuse, accompagné de sa femme, petite, vive, sans cesse en mouvement et la voix haut perchée. Le curé en soutane, tête ronde et chauve, l’air bonhomme. Et un petit homme courtaud et portant lorgnon que Sylvie présenta comme étant un journaliste.

Le déjeuner fut servi dehors, sous une tonnelle qui sentait bon les pois de senteur, puis la chaleur s’alourdissant, Sylvie proposa un peu de musique à l’intérieur. Les volets du salon avaient été tirés pour assurer un peu de fraîcheur et seul le piano était éclairé par des chandeliers. Sylvie se mit au piano et commença une valse de Brahms. Tous les convives se taisaient, les uns se laissant aller à une sieste que favorisait la pénombre, les autres laissant la mélodie couler dans leurs oreilles. Adam appréciait particulièrement cette occasion qui lui était donnée, depuis qu’il était en France, de découvrir les nombreux compositeurs romantiques dont toutes les œuvres étaient loin d’être parvenues dans le Nevada. Sylvie enchaîna sur une polonaise de Chopin et Adam se remémora Mrs Banning faisant l’éloge de ce musicien.

Après quelques morceaux passionnés ou nostalgiques, la pianiste fut interrompue par le médecin qui lui lança : « Qu’est-ce que c’est que cette humeur mélancolique, Sylvie ? Etes-vous amoureuse ? Chantez-nous plutôt quelque chose de léger, un air d’Offenbach, par exemple. »

« Soit ! », répondit gracieusement la jeune femme, « je vais vous interpréter un air tiré de Il Signor Fagotto. »

Et elle entonna, regardant, droit dans les yeux, Adam qui s’était rapproché et accoudé au piano :

« S’il fallait qu’aujourd’hui

Quelqu’un mourût pour lui

Je vous le dis, ô mon amie

Je vous embrasserais

Et j’irai sans regret

J’irai offrir ma vie

                Si c’est aimer, si c’est aimer,

Si c’est aimer, ô Moschetta, je l’aime

Si c’est aimer, si c’est aimer,

Oh oui je l’aime, je l’aime.

S’il voulait me quitter

Mon cœur éprouverait

Une douleur extrême

Et je sens qu’avec lui

S’envolerait aussi

La moitié de ma vie

                Si c’est aimer, si c’est aimer,

Si c’est aimer, ô mon amie, je l’aime

Si c’est aimer, si c’est aimer,

Oh oui je l’aime, je l’aime. »

« Oh bravo », s’écria, enthousiaste, la dame qui servait de chaperon aux deux jeunes demoiselles. « vous avez chanté cela avec tant d’émotion, tant de sincérité, ne trouvez-vous pas, Gisèle ? »

Elle se tourna vers la chaise où Gisèle était censée suivre le récital aux côtés de sa sœur Noémi mais ni Gisèle ni Noémi n’étaient là. La dame déclencha un branle-bas de combat et sortit, entraînant l’assistance, à la recherche des deux donzelles. Adam, un sourire au coin des lèvres, avait également remarqué l’absence d’Armand et Léon et avait vite sauté aux conclusions qui s’imposaient. Il était en train de se demander comment il allait prévenir ses amis de l’arrivée de « la nuée de sauterelles » quand il sentit une main douce se poser sur son bras.

« Laissez-les se débrouiller », lui dit Sylvie comme si elle lisait dans ses pensées, « grâce à eux, nous voilà seuls quelques minutes. Ecoutez, Adam, depuis que vous êtes là, je suis malheureuse »

Adam blêmit : « Malheureuse ? Mais que vous ai-je fait ? Je croyais, au contraire… »

« Que je serais contente de vous voir ? Oui, je le suis mais je suis comme un chien altéré auquel on montre une jatte d’eau entourée de fil de fer. Impossible d’y boire. Tous ces gens me gênent »

Adam se rasséréna : « Pourquoi les avoir invités ? »

« A cause du « qu’en dira-t-on ». Je ne pouvais décemment vous inviter seul à venir passer le dimanche avec moi. Ecoutez, voilà ce que je vous propose : vous repartez tout à l’heure, vers cinq heures, vous faites une ou deux lieues puis, sous un prétexte quelconque, vous laissez vos amis rentrer seuls à Paris et vous revenez ici. »

« Avec Léon et Armand, je n’ai pas besoin de prétexte. Je pense qu’ils ont déjà deviné notre secret et ils sauront le garder. »

« Qu’est-ce que c’est, notre secret, Adam ? Je le connais mais je voudrai vous l’entendre dire. »

Adam lui prit la main, la retourna et déposa un baiser dans sa paume. C’était la deuxième fois qu’il faisait cela et cette habitude enchantait la jeune femme : « Je vous le susurrerai à l’oreille tout à l’heure. Maintenant, c’est impossible, j’entends la horde barbare se rapprocher. »

Cette appellation la fit rire. « La horde barbare ! C’est exactement cela, je retiens l’expression. »

Le crépuscule vit Adam revenir aux Closeaux.

Sylvie avait tenu parole, il n’y avait plus personne. Elle avait même donné congé à ses domestiques. Elle s’était changée et Adam admira la hardiesse de sa robe, un corsage à manches ballon en satin rouge sombre débouchant sur une jupe de satin vert bouteille dont les pans s’écartaient pour découvrir une sous-jupe de satin mordoré. Loin de heurter, le mélange des trois couleurs formait un ensemble chatoyant qui évoquait les peintures italiennes de la Renaissance qu’il avait pu voir au Musée du Louvre.

« Vous savez à qui vous me faites penser ? »

« Non », répondit-elle, l’œil mi-inquiet, mi curieux.

« A une madone de Raphaël ou de Ghirlandaio ou encore à la Belle Ferronière de Léonard de Vinci. »

« Voilà un magnifique compliment et plus original que les habituels : « vous êtes belle comme un cœur aujourd’hui »

« Qui se permet de vous dire ça ? » ne put s’empêcher de demander Adam, immédiatement sur le qui-vive.

Elle rit : « Tout le monde et personne. Ne vous inquiétez pas, Adam, je n’ai pas de soupirant attitré. »

Il la prit pas les épaules et l’attira à lui : « J’aimerais que vous en ayez un à partir d’aujourd’hui. » Puis, resserrant son étreinte, il se mit à effleurer son visage de ses lèvres entrouvertes. Partant du front, il descendit ainsi sur la joue, sans la toucher, la caressant de son souffle et s’arrêta au bord de son oreille :

« Je vous ai promis tout à l’heure un secret, le voici : je vous aime. Je suis préoccupé de vous du matin jusqu’au soir et du soir au matin. Quoi que je fasse, votre voix résonne dans ma tête. Où que j’aille, votre image occupe mon cerveau. C’est extraordinaire : une personne dont j’ignorais l’existence il y a un mois, a envahi ma vie et je n’ai pas envie de l’en chasser. Je vous aime, je vous aime, je crois que je ne me lasserai jamais de vous le dire. »

« Surtout, ne vous en lassez pas, Adam. Une femme n’aime rien tant que de s’entendre dire ces trois mots. Et s’il s’agit de l’homme qu’elle aime, c’est à chaque moment qu’elle veut les écouter. »

« Suis-je cet homme ? »

« Comme si vous ne le saviez pas… Comme si vous ne me sentiez pas frémir entre vos bras… Comme si vous ne me voyiez pas changer de couleur à chaque parole que vous dites, à chaque geste que vous faites. Oui, moi aussi, je vous aime, Adam. Je ne sais pas ce qui m’arrive, je n’aurais jamais cru que, si vite, je pourrais me trouver submergée par un amour irrésistible. Si irrésistible que je n’ai même pas la force de vous le cacher. »

« Pourquoi me le cacheriez-vous ? »

« Je ne sais pas… Parce que c’est ce que l’on nous a appris à faire, c’est ce que l’on nous a enseigné… Pour préserver notre vertu… »

Il eut un gentil rire. « La vertu, c’est ce qu’une femme doit préserver avec tous les hommes sauf un. Si vous m’aimez comme vous le dites, ne vous occupez plus de votre vertu avec moi, ce sera à moi d’y veiller. »

Il s’éloigna un peu, lui tenant encore les mains par le bout des doigts pour mieux la regarder. « Je veux tout de vous, vos émotions, vos pudeurs, vos hardiesses, vos peurs et votre courage. Si vous rougissez, je veux que ce soit parce que vous pensez à moi. Si vous riez, je veux que ce soit parce que je vous rends heureuse et si vous pleurez, aussi. Voulez-vous me donner cet inestimable cadeau ? »

Et en posant la question, il s’aperçut qu’il tremblait.

Ses yeux changeants avaient viré au gris clair et elle y plongea les siens. Elle prit une grande respiration et, le regardant bien en face, elle lui répondit :

« Oui, je le veux. »

Alors, n’y tenant plus, il la serra contre sa poitrine et l’embrassa passionnément.

Quand ils eurent repris leur souffle, elle l’entraîna vers le jardin. Il conservait encore la chaleur de la journée mais un souffle de vent attiédissait l’atmosphère laissant les mille parfums de la nature s’exprimer. L’odeur capiteuse du chèvrefeuille et du seringa s’adoucissait des senteurs de tilleul et se pimentait d’un arrière-goût de romarin. Paris et sa poussière étaient loin. Inconsciemment, Adam pensa à Ponderosa. Le cocktail qui chatouillait son nez était bien différent de celui du Nevada, mais cela sentait la campagne, ce qui suffisait à lui faire évoquer le cadre de sa jeunesse. Il alla cueillir encore un ou deux baisers aux lèvres de sa compagne et se rendit compte qu’il était urgent de revenir à un mode plus anodin de communication. Elle avait dû, elle aussi s’en rendre compte car elle s’assit sur un banc placé le long d’une table de pierre, étala sa robe et montrant à Adam le banc qui lui faisait vis-à-vis, l’invita à s’asseoir.

Ils partirent dans une interminable conversation, chacun prenant tant de plaisir à la compagnie de l’autre qu’ils virent l’aube poindre sans même s’en rendre compte. Lorsque le ciel se mit à s’éclairer  d’une lueur pâle et graduellement rosissante, elle poussa une exclamation :

« Mon Dieu, Adam, quelle heure peut-il être ? »

Il sortit sa montre : « Un peu plus de quatre heures du matin. »

« Cela veut dire que nous avons passé la nuit ensemble. »

« En tout bien, tout honneur. »

« Oui, mais cela, nous sommes seuls à le savoir. Que vont penser les gens s’ils vous voient sortir de chez moi à cette heure-ci ? »

« Pourquoi verraient-ils quelque chose ? Ils dorment, à cette heure-ci. »

« Et si quelqu’un est réveillé ? Et mes domestiques ? Quand ils sont rentrés pour se coucher, ils ont dû voir… »

« Que nous bavardions. »

« Mais quand même, ma réputation. »

Il eut à nouveau son rire affectueux : « Eh bien, je ne vois qu’un moyen de sauvegarder votre réputation. »

« Lequel ? »

« Annonçons nos fiançailles. »

Elle rougit de plaisir, ses yeux s’humectèrent et sa bouche esquissa un sourire timide :

« Dois-je comprendre que vous me demandez en mariage ? »

Il marqua à peine un instant d’hésitation puis, posant un genou à terre, il déclara d’une voix rendue un peu rauque par l’émotion :

« Sylvie de Fonsauvent, voulez-vous unir votre existence à la mienne, pour le pire et le meilleur ? Pour cette vie et pour l’éternité, acceptez-vous d’être ma femme ? »

Alors, négligeant ses beaux atours, elle s’agenouilla dans l’herbe en face de lui :

« Oui, Adam, j’accepte. De ce moment, je ne m’occuperai plus que d’une seule chose, vous rendre heureux. Quant à mon propre bonheur, je m’en remets totalement à vous. »

Il devina le dernier mot plus qu’il ne l’entendit car, incapable de résister plus longtemps, il l’avait reprise dans ses bras et l’embrassait à perdre haleine.

Il revint, pensif, à Paris, trop absorbé par sa songerie pour s’occuper de l’allure de son cheval. « Comment », se disait-il, « est-ce arrivé ? Me voici fiancé et même déçu de ne pas pouvoir me marier dans les trois jours comme je l’aurais fait chez moi, alors que je croyais fermement, après la trahison de Laura, ne plus jamais pouvoir ouvrir mon cœur. L’amour est décidément plus fort que nous. On croit qu’on le décide, qu’on le canalise, qu’on le maîtrise alors qu’il nous submerge comme un raz-de-marée. Les Grecs, qui le personnifiaient par Eros décochant son trait, avaient bien raison. C’est aussi soudain et aussi dévastateur que le percement d’une flèche, et je sais de quoi je parle. C’est extraordinaire, j’ai l’impression que c’est la première fois que j’aime. Tout ce que j’ai connu avant m’apparaît comme un simple avant-goût. »

Le soleil grimpait, éclairant d’un rose orangé les collines de Saint-Cloud. Il s’arrêta un moment sur un promontoire et savoura la vue. En bas, la Seine déroulait ses méandres en forme de serpent. De l’autre côté, verdoyait le bois de Boulogne. Au fond, tout au fond, on apercevait la colline de Montmartre où il habitait, surmontée du clocher pointu de l’église Saint Pierre, seul vestige d’une l’ancienne abbaye et, disait-on, la plus vieille église de Paris. Elle tombait un peu en ruines mais Adam aimait, certains soirs, à y pénétrer pour s’y recueillir. Son œil d’architecte voyait bien ce qu’il fallait faire pour la restaurer et il avait envisagé d’en parler à Hitorff mais il se doutait que l’architecte, croulant sous le travail, ne jugerait pas ce travail prioritaire. « On verra plus tard », avait-il pensé.

« Ce lieu est-il devenu mon pays ? », se demanda-t-il ? « Est-ce ici que je vais bâtir ma vie ? ». Ce qui, au départ, n’était qu’un séjour temporaire, une expérience amusante à vivre, prenait l’allure d’un choix plus définitif, encore qu’il n’ait pas eu le temps d’aborder le sujet avec Sylvie.

Sylvie… Rien que de prononcer mentalement son nom le rendait heureux. C’était la fin de l’aube, une aube dorée et triomphale de juillet, l’aube de sa vie. Devant lui s’étalait la perspective de toutes les conversations qu’il devait avoir avec elle, tous les rêves qu’ils allaient partager, toutes les actions enthousiasmantes qu’ils allaient entreprendre. « Tout, tout, tout ! Tout est à faire, tout est à vivre ! ».

Et soudain, retrouvant ses réflexes de cow-boy, il se dressa sur ses étriers et levant haut son chapeau s’écria d’une voix tonitruante « Yahoo ! ». Si des paysans français l’entendirent et s’en étonnèrent, ils ne le manifestèrent pas.

 

 

Chapter 2 – Paris, c’est de l’amour by ViveAdam

L’annonce des fiançailles entre Adam Cartwright et Sylvie de Fonsauvent fut accueillie diversement selon les milieux. La vieille noblesse légitimiste dont était issue Sylvie, à quelques rares exceptions, fit la grimace. Non seulement la jeune comtesse à l’arbre généalogique prestigieux épousait un roturier mais, qui plus est, un protestant ! Seules les personnes dotées d’un véritable cœur négligèrent ces considérations superficielles et s’intéressèrent aux véritables qualités du fiancé. Sylvie et Adam ne leur en furent que plus attachés. « C’est dans de telles circonstances », souligna la jeune femme, « qu’on voit qui vous aime vraiment ».

La noblesse et la bourgeoisie d’empire, au contraire, firent fête à cette aristocrate qui ne considérait pas comme une déchéance de s’unir à un homme sans particule, d’autant plus que le promis était auréolé de sa nationalité américaine. La société française tenait pour acquis qu’un Américain voyageant en Europe était forcément riche et donc forcément estimable.

Aux yeux de l’empereur Napoléon III et de son épouse, l’impératrice Eugénie, le mariage entre ce dynamique architecte américain et l’héritière anti-conformiste d’une vénérable famille noble, était exemplaire. Le couple impérial rassemblait une cour cosmopolite, frivole et insouciante. Prosper Mérimée, le célèbre écrivain, ne faisait pas mystère d’une lettre que lui avait envoyée l’impératrice où la première dame de France déclarait : « Je ne veux pas voir de vieilles figures ici. Il faut une maison gaie, de la jeunesse, il faut savoir danser quand on veut être bien reçu ».

Adam fut présenté à la Cour et l’Impératrice ne put s’empêcher de laisser traîner un regard rêveur sur la belle silhouette que mettait en valeur l’habit noir à queue de pie. Cette tenue soulignait la largeur des épaules et amincissait la taille et Sylvie ne pouvait s’empêcher de se rengorger en voyant l’admiration qu’il suscitait.

« Je ne t’y emmènerai pas souvent » lui souffla la jeune femme à l’oreille en sortant de la réception, « elles sont bien trop nombreuses à te convoiter, à commencer par l’impératrice. »

Adam la regarda avec adoration : « Tu n’as rien à craindre, je n’ai vu que toi de toute la soirée. Et je ne tiens pas à ce que nous gâchions les instants que nous passons ensemble en mondanités, nous avons trop besoin de nous voir seuls à seuls. »

 

A Ponderosa, l’atmosphère était lourde. Le départ d’Adam avait rendu Ben irrémédiablement nostalgique. Toutefois il s’efforçait de ne rien en laisser paraître mais les développements de la guerre civile étaient venus assombrir une humeur qui ne demandait qu’à l’être. La visite hebdomadaire à Virginia City, en vue de ramasser le courrier était devenue d’abord une visite bi-hebdomadaire puis, après la bataille de Gettysburg et son effroyable coût en vies humaines (cinquante-quatre mille hommes étaient morts entre le 1er et le 3 juillet 1963) Ben, anxieux de connaître les nouvelles, avait organisé un roulement : il, se rendait en ville le lundi, Hoss y allait le mercredi et Joe le vendredi. Au-milieu des sinistres nouvelles de l’été, la lettre d’Adam postée de Paris le 15 juillet et qui était arrivée le 25 août avait été un rayon de soleil.

Ben avait répondu en félicitant son aîné de ses succès professionnels et en l’encourageant à écouter les appels de son cœur. Les phrases employées par Adam dans sa lettre résonnaient de sincérité. Il le sentait vraiment épris, contrairement à l’impression désagréable qu’il avait eue lors de l’idylle de son fils avec Laura. Depuis le début, quelque chose l’avait gêné dans leur romance : il se doutait qu’Adam, selon sa vieille tendance, était plus mû par la compassion que par un véritable amour. Tandis que là, il décelait, dans les lignes tracées par Adam, une fascination qui n’avait rien à voir, ni de près ni de loin, avec un quelconque sentiment protecteur. Pas de doute, cette fois-ci, c’était la jeune femme qui était la lampe et Adam le papillon irrésistiblement attiré par sa lumière.

Mais après avoir exprimé de son mieux son impression, il n’avait pu s’empêcher de changer de sujet et d’aborder la douloureuse question de la guerre. Il en souffrait d’autant plus qu’il savait qu’Adam penchait pour le Nord et Joe pour le Sud. Avec l’un comme avec l’autre, il tenait le même discours. Lui, tout ce qu’il voyait, c’étaient ces jeunes gens inutilement et atrocement sacrifiés, ces veuves et ces orphelins, ces mères pleurant leurs enfants. Qu’ils soient de Boston ou de la Nouvelle-Orléans, cela ne faisait à ses yeux aucune différence. Il s’en ouvrait à Hoss qui partageait sa façon de voir. Vingt-trois mille morts du côté de l’Union, trente et un mille du côté de la Confédération, c’était effroyable.

Il avait, malgré tout, essayé de conclure sa lettre sur une note plus légère, en donnant à Adam des nouvelles du voisinage et le bulletin de santé de Sport, le cheval bien-aimé d’Adam.

Ce matin-là, 27 septembre 1863, on était un mercredi. Il faisait encore très beau et Ben attendait, en se balançant dans un rocking-chair qu’il avait installé dans la galerie bordant l’arrière de la maison, le retour de Hoss qui devait rapporter le courrier et les journaux.

Entendant le galop d’un cheval, il se leva, rentra dans la maison, entendit Hoss lancer un « Pa, où es-tu ? » retentissant et faillit prendre dans la figure la porte d’entrée.

« Holà, Hoss, quel dynamisme ! Tu as failli m’assommer. »

« Scuse-moi, Pa, mais il y a une lettre de Paris. »

Le visage de Ben s’illumina. « Une lettre d’Adam ! Donne, donne vite. »

Hoss lui tendit le pli où l’adresse avait été tracée de la belle écriture ferme et penchée d’Adam : Monsieur Benjamin Cartwright, Ranch de Ponderosa, Territoire du Nevada, Amérique.

Contrairement à la précédente lettre, celle-ci n’était adressée qu’à lui seul et il éprouva donc le besoin de la lire dans l’intimité. Il s’excusa auprès de Hoss et monta dans sa chambre. Là, ne craignant plus d’être vu, il se permit un geste tendre, que d’aucuns auraient traité de ridicule, il posa ses lèvres sur l’enveloppe. Puis il la décacheta :

 «                                                                                                           Paris, le 10 août 1863  Mon cher Papa, C’est le cœur rempli de bonheur que je prends la plume pour t’annoncer que je viens de me fiancer avec la jeune comtesse dont je t’ai parlé dans ma précédente lettre. Eh oui, alors qu’il y a moins d’un mois, je t’écrivais pour te confesser mon amour naissant, voilà que déjà, j’ai sauté le pas. Moi qui avais juré de rester célibataire, je me suis laissé prendre en captivité par la plus fabuleuse geôlière qui soit. Elle m’a tout pris : mes yeux qui n’arrivent pas à se détacher du ravissant spectacle de son corps, mes oreilles qui ne se lassent pas de l’écouter parler ou chanter, mon esprit qui n’arrête pas de penser à nos interminables conversations, à nos projets. Je pense que nous allons nous marier à la fin du mois de septembre. Pourquoi attendrions-nous ? J’ai eu trente-trois ans le 18 mai dernier et je n’ai plus de temps à perdre pour fonder une famille. Sylvie a vingt-cinq ans, c’est une jeune personne accomplie, musicienne, cultivée, curieuse de tout, passionnée par son temps. Lorsque nous sommes ensemble, crois-le si tu le veux, c’est elle qui mène la conversation et elle a trois sujets favoris : moi, l’amélioration de la condition ouvrière et l’Ouest américain. A son goût, je ne lui en dis jamais assez sur vous, sur Ponderosa, sur le Nevada, sur Sacramento ou San Francisco. Nous allons essayer – je dis bien « essayer » – de nous marier dans l’intimité mais ça va être difficile car l’impératrice Eugénie nous a pris en amitié. Sylvie n’a qu’une peur, c’est qu’elle veuille être témoin de notre mariage, ce qui nous obligerait à inviter toute la Cour, quel cauchemar ! Puisque, malheureusement, je n’aurais pas la joie de vous avoir auprès de moi ce jour-là, je vais choisir comme témoins mes bons amis, Léon et Armand et Sylvie trouvera les siens chez  des voisins  qui nous ont manifesté beaucoup d’amitié alors même que d’autres familles nobles lui battent froid parce qu’elle épouse un roturier. Cela ne l’ennuie guère, d’ailleurs. Elle dit que ma seule compagnie lui suffirait, même si nous n’avions plus un seul ami mais, bien sûr, ce n’est pas vrai. Mais ne vous inquiétez pas, des amis, nous en avons, et des bons. J’imagine la question qui te taraude : où allons-nous nous fixer ? Eh bien voilà une autre grande nouvelle, à terme, nous allons revenir à Ponderosa. C’est son souhait, elle veut démarrer une vie entièrement neuve avec moi. Mais pas tout de suite car, avant, elle veut réaliser un grand projet où j’ai mon rôle à jouer. Figure-toi que ma future femme s’est enflammée pour la cause ouvrière. Elle trouve scandaleuse – et elle a tout à fait raison – la pratique consistant à faire travailler des enfants de huit ans douze heures par jour et leurs parents, quinze heures par jour, sept jours sur sept, qui plus est, pour un salaire de misère. Elle s’en est ouvert à l’empereur qui partage ses convictions. Il va faire passer des lois limitant le travail des enfants mais elle veut aller plus loin. Elle veut démontrer qu’il est possible de réaliser de belles choses sans exploiter excessivement les ouvriers. Aussi m’a-t-elle demandé de réaliser une construction, sur un terrain qu’elle a acheté, rue de Courcelles, non loin de chez elle. Elle veut une maison qui sorte de l’ordinaire, de telle sorte que tout Paris se déplace pour la voir. Nous y installerons une exposition expliquant qu’elle a été construite par des ouvriers ne travaillant que dix heures par jour et ayant tous leurs dimanches libres. Ces ouvriers seront bien payés,  ce qui nous permettra de les trier sur le volet et je me fais fort de réaliser la construction aussi vite que mes confrères qui travaillent sans interruption et soumettent leur personnel à des horaires barbares. J’ai cherché ce que je pouvais concevoir d’étonnant et j’ai finalement proposé à Sylvie de construire, en plein Paris, une pagode. Oui, une pagode comme on en voit quelques-unes à San-Francisco. Elle sera très haute et rouge. Sylvie est enthousiaste. Voilà l’une des raisons qui retarde mon retour au pays. Cela et aussi, je te le confesse, la guerre. Je ne rentrerai que quand cette guerre fratricide sera terminée, cela m’évitera toute tentation d’y être impliqué. Je ne voudrais pas courir le risque d’y rencontrer, dans le camp d’en face, mon petit frère. Cher Joe, cher Hoss. Qu’ils vont me manquer, tout comme toi, le 27 septembre, jour où je passerai la bague au doigt de mon adorable Sylvie. Tu peux leur lire cette lettre, bien sûr. Je te l’ai adressée parce que je voulais que tu aies la primeur de la nouvelle mais, bien entendu, ils en sont, eux aussi, destinataires. Papa, je suis heureux et je t’envoie tout ce bonheur qui déborde de mon cœur. Partage-le avec mes frères, Hop-Sing et nos amis, Paul, Roy et les autres,  Ton fils dévoué Adam

« Hoss, Joe », cria Ben en sortant de sa chambre, « venez vite ou plutôt, non, je descends… »

Les deux garçons attendaient au bas de l’escalier, certains que leur père ne tarderait pas à leur donner des nouvelles de leur frère. Ben descendit les marches avec un sourire béat aux lèvres. Il appela Hop-Sing qui les rejoignit en trottinant, se dirigea vers le meuble où il serrait les alcools et, ayant servi quatre verres de brandy prit le sien et l’éleva en l’air :

« Mes enfants, je bois au mariage d’Adam qui, sauf incident imprévu, doit être en train d’être célébré en ce moment-même. »

« Waououww ! » cria Joe, « Adam se marie ? Avec la comtesse dont il parlait dans son autre lettre ? »

« Absolument. Mais asseyez-vous, toi aussi, Hop-Sing, je vais vous lire cette lettre, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Quand il eut terminé, ce fut une salve d’exclamations :

« Dadburnit, voilà que notre frangin fréquente un empereur et une impératrice, nous n’allons plus oser lui parler ! »

« Mistah Adam, il va construire pagode rouge comme à Saïgon. Pagode rouge sacrée. Pagode des dragons. Dragons porter bonheur. »

Joe, pour une fois sérieux et pensif releva la tête : « Vous savez quoi ? J’ai l’impression que, ce coup-ci, il a trouvé la bonne, elle m’a l’air d’être le genre à avoir toujours une nouvelle idée en tête. Il n’aura pas le temps de souffler. »

« Ni de s’ennuyer… » approuva Ben

« Ni de faire la loi, si vous voulez mon avis » fit Hoss en riant.

« Ca ! », fit Joe, « c’est à voir. Il n’est pas du genre à se laisser mener par une femme. »

« A voir ! »

« Hélas », conclut Ben, « nous ne verrons pas tout de suite s’il attend la fin de cette fichue guerre. Mais au moins, nous le reverrons. Je suis reconnaissant à cette jeune femme de ne pas chercher à le retenir dans son pays. »

« C’est normal, Pa, la femme doit suivre l’homme. »

« Oui », fit Ben avec un sourire mélancolique, « ça c’est la théorie mais à bien y réfléchir, les femmes ont l’art de nous mener là où elles le veulent. Si la mère d’Adam ne m’avait pas fait promettre de poursuivre mon rêve, nous ne serions peut-être pas là. »

« Alors, merci la belle-sœur ! », conclut Joe en riant.

 

Le mariage d’Adam et de Sylvie eut finalement lieu selon les vœux des jeunes mariés, à Louveciennes. La vigne vierge qui couvrait la façade avait viré au rouge ce qui donnait aux Closeaux un air somptueux. Chanceux, les jeunes gens bénéficièrent d’un de ces agréables soleils d’automne qui enrichissent la nature d’un or délicat. Adam avait dû faire une concession pour que le curé accepte de célébrer le mariage, il avait accepté de se faire baptiser, la veille, dans la religion catholique, ce dont Sylvie lui sut infiniment gré.

Du côté d’Adam, les témoins étaient tout choisis, ce ne pouvaient que Léon et Armand désormais devenus inséparables, d’autant plus que le mariage d’Adam les privait d’un co-locataire, les laissant en tête-à-tête.

Sylvie avait choisi comme premier témoin Nathalie Pajarski, une jeune russe qui avait épousé un prince polonais. Le ménage et sa famille étaient venus s’installer en France car, à l’époque, les Polonais étaient des proscrits en Russie. Le prince Pajarski avait été dépouillé de ses biens par le tsar et envoyé dans les bagnes de Sibérie. Il s’en était évadé et n’avait dû son salut qu’à la chance qui l’avait conduit sur les terres de son ami, le Général Dourakine. Le Général l’avait aidé à quitter la Russie et tout le monde s’était installé à Loumigny, en Normandie, où Romane Pajarski avait épousé Nathalie Dabrovine, la nièce du Général. Cette ouverture d’esprit, cette tolérance avaient séduit Sylvie qui s’était très vite liée avec cette famille qu’elle avait rencontrée alors qu’elle visitait une cousine à Domfront, non loin de Loumigny. Les Pajarski malgré leur noblesse, ne se formalisaient pas de voir la comtesse Sylvie de Fonsauvent épouser Adam Cartwright.

L’autre témoin était le Capitaine de Rosbourg, lui aussi rencontré en Normandie. Le Capitaine était revenu en France depuis un an à peine, après trois ans passés dans une île perdue au milieu de l’Océan, son bateau ayant fait naufrage lors d’un voyage vers l’Amérique. Ses nombreux voyages et les épreuves qu’il avait traversées lui avaient appris à ne pas s’arrêter aux apparences et l’homme courageux et responsable qu’il était s’était tout de suite attaché à Adam.

Les deux époux endurèrent impatiemment la réception, pourtant simple par rapport aux habitudes des familles nobles, qu’ils avaient donnée et, dès qu’ils le purent s’éclipsèrent, tant ils brûlaient de se retrouver seul à seule.

 

Dans l’intimité de la chambre conjugale, Adam se sentit submergé par un sentiment de plénitude qu’il n’avait jamais connu. Il sentait que ce à quoi tout son être aspirait depuis qu’il avait émergé de l’enfance, se réalisait enfin. Tôt mûri, le gamin privé d’enfance qu’il avait été ne s’était jamais remis de la mort de sa belle-mère Inger, la mère biologique de Hoss mais, à ses yeux, sa maman à lui puisqu’il n’avait jamais connu la sienne autrement qu’à travers les souvenirs que son père lui distillait parcimonieusement. Cette perte avait creusé en lui un désir de présence féminine couplé avec une peur panique de se la voir arracher, à peine acquise. La mort prématurée de sa deuxième belle-mère, Marie, avait renforcé ce sentiment inconscient. Et comme s’il avait été poursuivi par une malédiction, à chaque fois qu’il avait ouvert son cœur, la femme qu’il aimait lui avait été arrachée ou l’avait trahi. Mais cette fois, semblait-il, la malédiction avait été vaincue.

Adam faisait partie de cette catégorie d’hommes très virils qui ont à la fois besoin de conquérir, de posséder et de protéger, le tout dans une sorte de mouvement perpétuel. L’instinct féminin de Sylvie l’avait renseignée sur ce point plus encore que son intelligence et elle se savait apte à se laisser charmer, à se donner, à se faire docile et fragile et malgré tout sans cesse inaccessible, sans cesse imprévisible. Elle n’aurait pas besoin de s’étudier ni de se forcer : elle-même aurait été bien en peine de dire d’avance ce qui allait, demain, la passionner, l’enthousiasmer. Tout l’intéressait : les arts, les lettres, les sciences, le droit… Elle se sentait capable de tout entreprendre, d’être un défi permanent, forçant ainsi Adam à se surpasser sans cesse de peur qu’elle ne lui échappe.

Mais cette nuit-là était dédiée à l’abandon, pas encore à l’envol, et elle s’était donnée toute entière. Bien qu’elle ait déjà perdu sa virginité, c’était pour elle la première fois ;  la première fois qu’elle faisait l’amour avec un homme choisi par elle et qu’elle aimait éperdument. Délivrée de toute appréhension, elle avait découvert ce que son premier mari n’avait jamais pu lui donner, le plaisir, et Adam qui en suivait la manifestation sur son visage pâli par le rayon de lune qui les éclairait, s’était senti plus royal que l’empereur.

 

Ayant perdu, sans grand regret, son titre de noblesse, Sylvie n’avait pas pour autant abandonné ses propriétés et elle entraîna un Adam éclatant de bonheur dans un voyage de noces qui devait les mener à Honfleur. Après avoir déambulé dans cette ravissante ville de bord de mer aux ruelles anciennes et pleines de charme, ils parvinrent à la plage. Quelques personnes huppées de la capitale y séjournaient encore et Adam ne put s’empêcher de trouver drôle ces dames qui enfonçaient leurs bottines dans le sable avec leurs crinolines balayant les coquillages. Les hommes n’étaient pas moins étranges, en costumes de ville blancs ou crème.

Un peu à l’écart, Adam aperçut un homme assis sur un tabouret absorbé dans la peinture d’une toile. Passant son bras autour des épaules de Sylvie, il s’en approcha. Ravi, il vit que l’artiste terminait un groupe de personnes endimanchées, assises sur des pliants à un mètre des vagues et qui posaient sans le savoir.

« C’est l’école des Rencontres de Saint Siméon, une école propre à Honfleur », commenta Sylvie en anglais pour ne pas perturber le peintre. « La technique consiste à peindre par petites touches pour donner une sensation, une vision, plus importante que la réplique exacte de ce que l’on peint. Regarde, l’écume de la mer, il donne, avec ses légères touches de blanc, à peine posées sur le bleu et le vert, l’impression du pétillement. Les gens bien pensants critiquent cette façon de peindre mais, pour ma part, je trouve ça très joli. »

« Je connais cette école », répondit Adam, « c’est ce qu’on appelle l’impressionnisme. J’en ai parlé avec un artiste avec lequel je me suis lié à Montmartre. Il s’appelle Degas. Je lui ai acheté une étude d’un cheval pour mon frère Hoss, j’espère qu’il l’aura à Noël. Et pour moi, j’ai fait l’acquisition de danseuses si gracieuses, tu verras, je suis sûr que tu apprécieras. »

Sylvie le contempla, ravie : « Tu connais Degas. J’adore ! Mais il est plus en avance, plus dérangeant que ce Monsieur. Néanmoins,  j’aime beaucoup cette toile qu’il est en train de finir. »

« Laisse-moi la négocier », lui répondit son mari , « je vais profiter de mon accent américain. Mais d’abord, il faut que je sache le nom de l’auteur. »

Eugène Boudin, qui ne savait pas encore qu’il aurait un jour, à Honfleur, un musée portant son nom, leur céda sa toile à un prix presque dérisoire, tant il était peu habitué à trouver des amateurs de sa peinture. « Je vous la livrerai dès que la peinture sera sèche », leur dit-il.

Puis Sylvie ramena Adam au vieux port : « Ne me parle pas de ton architecture moderne », dit-elle en riant, « ce vieux port, tel qu’il est, c’est un bijou, n’y touchez pas, même si chaque maison ne comporte qu’une pièce à chaque étage, où l’on n’accède que par un escalier en colimaçon. »

Adam rit puis il inspira une large goulée d’air. Il mena sa femme sur la jetée où le vent faisait agréablement claquer les voiles blanches des bateaux de pêche et se plantant face à la mer, il pointa son doigt vers l’horizon : « Là-bas », dit-il, « c’est mon pays. »

Ce fut au tour de Sylvie de rire. « Non », rectifia-t-elle, « c’est l’Angleterre. » Mais soudain, son visage changea d’expression et se chargea de sollicitude. Elle prit le beau visage de son mari entre ses mains fines et gantées : « Tu es nostalgique. Veux-tu que nous renoncions à nos projets et que nous partions immédiatement ? »

Adam approcha ses lèvres pour déposer, au coin de son œil un léger baiser : « Non, mon amour, je veux que nous fassions exactement ce que nous avons décidé. De toute manière, je ne veux pas revenir au pays tant qu’il est déchiré par la guerre et puis, j’aime ton pays, ne serait-ce que parce que tu y es, mais aussi parce qu’il est beau. »

Sylvie lui sut gré de cette réponse mais elle sentait qu’elle venait de mettre le doigt sur le point sensible de leur union. « Jamais », songea-t-elle, « Adam ne pourra être pleinement heureux ailleurs que chez lui. Il n’est pas malheureux en France, il absorbe comme une éponge tout ce qu’il y apprend, il en savoure l’agrément, il en admire les merveilles mais il ne se sent pas chez lui. Ce sera à moi de faire l’effort, de m’arracher à mes racines. Dieu fasse que je me plaise dans son lointain Nevada ». Elle se blottit contre la poitrine de cet homme qui, en si peu de temps, avait rempli son cœur. Il lui caressa doucement les cheveux et ce geste eut pour effet de la rassurer. « L’important », se dit-elle, « c’est d’être près de lui, avec lui ». Et, parodiant, sans le savoir Ruth Alverson, elle murmura : « Où que tu ailles, je te suivrai… »

Adam l’entendit, il se tourna pour lui faire face et il lui donna un de ces baiser passionnés dont il avait le secret et qui lui faisait oublier tout ce qui n’était pas lui.

                                                                                                                                             Paris, le 25 décembre 1863 Cher Pa, cher Hoss, cher Joe, Je sais qu’en écrivant aujourd’hui, vous ne recevrez pas à temps mes vœux de Joyeux Noël mais je vous ai, depuis longtemps, adressé des cadeaux de Noël qui, je l’espère, vous sont parvenus en temps utile. Mais, malgré l’éloignement, je ne peux me résoudre à passer cette journée sans vous adresser un mot. J’espère que mon choix vous a plu. Chaque cadeau a été sélectionné avec amour et en pensant très fort à chacun de vous. Je vous imagine dans la grande pièce, devant la cheminée qui flamboie et j’espère que vous aviez un peu l’impression que j’étais parmi vous. Nous sommes actuellement bien au calme, Sylvie et moi. Elle est en train de ramasser le papier qui emballait les cadeaux et elle en nourrit le feu tandis que je suis installé devant son secrétaire, un ravissant petit meuble féminin qu’elle m’ autorisé à utiliser pour vous écrire, de peur que je ne passe dans mon bureau au lieu de rester auprès d’elle. Hier, nous sommes allés à la messe de minuit, un magnifique office. J’y ai entendu, pour la première fois un très beau chant, Minuit Chrétiens. Il a été écrit par un homme qui s’appelle Charles Adolphe Adam, de telle sorte qu’on l’appelle « le Noël du père Adam ». Je croyais que c’était de moi qu’on parlait. Après, nous sommes revenus chez nous pour réveillonner. Nous avions invité Léon et Armand, bien sûr, les inséparables, tante Yette (on dit ça au lieu de dire Henriette), une parente un peu éloignée de Sylvie mais que nous aimons beaucoup car elle est toujours de bonne humeur, toujours enthousiaste malgré ses cinquante-sept ans. Toute menue, avec de superbes yeux bleus, ses pommettes roses et ses cheveux de neige, elle a l’air d’une poupée de porcelaine. Elle était venue avec sa fille, Geneviève, une merveilleuse créature, blonde aux yeux verts, qui captive Léon et ses deux petites filles, Christine et Gabrielle qui ont respectivement quinze et treize ans. Belgrand nous avait fait l’honneur de se joindre à nous avec sa femme et son fils. Il y avait également le Prince Pajarski et sa très jeune femme, Natacha. Je crois que je vous en ai déjà parlé. Habituellement, ils habitent en Normandie, à Loumigny mais ils viennent parfois passer l’hiver à Paris. Enfin, nous avions également convié le capitaine de Rosbourg, sa femme, ses enfants Paul et Marguerite  et comme ils en se déplacent jamais sans leur très chère amie, Madame de Fleurville, celle-ci les avait accompagnés avec ses enfants, Camille, Madeleine et sa fille adoptive, Sophie.  Tout cela formait une assemblée hétéroclite mais familiale. Ca m’a rappelé tout à fait nos réceptions à la veille de Noël avec tous les voisins. Tout le monde était très content, nous avons beaucoup ri, de tout et de rien, en oubliant les soucis du monde. Des cadeaux ont été échangés, bien sûr, mais le plus beau que j’ai reçu, c’est Sylvie qui m’en a fait la surprise une fois que nous avons été seuls : vous avez déjà compris, je pense, je vais être Papa. C’est pour la mi-juillet. Sylvie n’a pas voulu me le dire tout de suite de peur que l’enfant ne reste pas mais maintenant, a dit le docteur, il n’y a plus lieu de s’inquiéter. Au moment-même où je vous écris, j’ai du mal à réaliser. Je ne sais pas comment ça s’est passé pour toi, Papa, mais, bien que merveilleuse, cette nouvelle nous prend au dépourvu. La femme, elle, a eu le temps de se préparer et puis, elle sent ce qui se prépare dans son corps mais pour l’homme, ça reste étranger, ça reste un mystère. La seule chose qui m’aide à prendre conscience, c’est de comparer avec la construction de la pagode. A l’heure où j’en commençais les fondations, Sylvie, elle, démarrait ce petit être. Mais alors que je vais, d’ici quelques semaines, voir sortir les murs du sol, là, je ne verrai rien. Oh pardon, je me trompe, je vais voir le ventre de ma Sylvie prendre de l’ampleur. Je la regarde, en ce moment, aller et venir gracieusement dans le salon et je me sens éclater de bonheur. De cette femme que j’aime sortira un enfant qui sera un peu nous mais sera lui. C’est fascinant. Je joins à ma lettre un daguerréotype qui a été pris, à votre intention, le jour de notre mariage. J’espère, que dis-je, je suis sûr que vous allez la trouver jolie. Quant à moi, vous allez être rassuré, je ne me suis laissé pousser ni la moustache ni la barbe, malgré la mode en vigueur ici : ce n’est pas que l’envie m’en manquait mais Sylvie n’aime pas ça. Je ne vais quand même pas la contrarier dans ce domaine et encore moins maintenant. Je vous en prie, donnez-moi de vos nouvelles. Même si je suis très heureux ici, il m’arrive d’avoir le mal du pays et je rêve du jour où nous serons enfin tous réunis, vous, moi Sylvie et cette jeune personne que nous ne connaissons pas encore mais qui, je le sens, prendra vite une grande place dans nos cœurs. Votre affectionné Adam

La construction de la Pagode avançait moins vite que ne s’arrondissait le ventre de Sylvie. A partir du quatrième mois, la jeune femme cessa de souffrir de nausées et Adam eut l’impression que son état l’épanouissait. Il émanait d’elle une sorte de plénitude, une joie paisible qui rejaillissait sur tous ceux qu’elle côtoyait. Elle témoigna l’envie de retrouver le chemin du théâtre et de l’Opéra. On redonnait Rigoletto de Verdi au Théâtre des Italiens et Sylvie n’eut aucune peine à convaincre Adam de s’y rendre. Cet œuvre admirable avait été donnée à New York en 1855 mais n’était pas encore arrivée à San Francisco et Adam, féru de musique lyrique et grand amateur de Mozart, brûlait de l’envie de connaître enfin ce grand compositeur.

L’hiver se passa ainsi sans encombre, les longues semaines de travail étant entrecoupées de dimanches où l’on recevait « la vieille garde » comme disait Sylvie pour désigner les amis les plus proches. Mais le plus souvent, les deux époux savouraient, le soir, le bonheur d’être à deux. Comme ils lisaient beaucoup tous les deux, ils aimaient à échanger sur ce que leur apportait leurs lectures. Ou encore, ils faisaient de la musique ensemble, elle au piano, lui à la guitare. Ils étaient capables de chanter pendant des heures. Sylvie s’aventura à composer des chansons pour Adam, d’abord en français puis en anglais, à la grande joie de son mari qui rectifia quelques maladresses mais lui sut gré de chercher à se perfectionner dans sa langue.

Mais, bien entendu, le sujet inépuisable, c’était le bébé à venir. « Il fera ceci, il sera cela » étaient des débuts de phrase qui revenaient sans cesse.

« Es-tu donc si sûr que ce sera un garçon ? » demanda un jour Sylvie.

« Je ne sais pas, je dis « il » par référence au bébé. »

« Mais ça t’ennuierait que ce soit une fille ? »

Sans hésiter, Adam rétorqua : « Mais pas du tout. Une fille, c’est très bien. Tout ce que je veux c’est qu’elle soit parfaite, avec tous ses doigts aux mains et aux pieds et une maman en bonne santé. »

Mais il s’interrompit immédiatement. Il ne voulait pas dévoiler à la perspicace Sylvie l’angoisse qui le tenaillait depuis plusieurs mois, la  peur qu’à l’instar de sa mère, Sylvie ne laisse sa vie dans l’aventure qu’était un accouchement.

Vers le mois de juin, Sylvie se sentit peu à peu plus languide. Son dynamisme l’abandonna, elle se fit plus nonchalante. Elle avait dû abandonner sa crinoline mais cela ne l’empêchait pas d’avoir du mal à se mouvoir.

Le jour du 14 juillet, néanmoins, Adam, avec Léon et Armand avaient comploté de lui faire une fête surprise pour commémorer cette sortie ensemble qui avait été décisive dans leur relation. Mais les trois amis n’eurent pas le temps de déployer leurs décorations tricolores : à six heures du matin, Sylvie réveilla Adam en lui demandant d’aller chercher au plus vite Mélanie, sa gouvernante, une femme d’âge mûr qui la suivait depuis sa petite enfance. « Je crois que c’est pour aujourd’hui », dit-elle en appuyant ses mains sur son bas-ventre.

« Veux-tu que j’aille chercher le docteur ? »

« Pas encore, je veux d’abord voir Mélanie pour savoir si c’est bien cela et puis ensuite, tu enverras quérir la sage-femme. Tout est organisé. »

Malgré la sérénité affichée par sa femme, Adam se sentit encore plus cruellement envahi par l’inquiétude. L’échéance se rapprochant, le souvenir de sa mère morte de l’avoir mis au monde le submergeait. Léon et Armand eurent beau déployer toutes les ressources de leurs cerveaux ingénieux pour le distraire, ils ne purent le sortir de son angoisse.

A une heure, la sage-femme fit irruption dans la pièce en demandant qu’on aille chercher le docteur : « Il va falloir mettre les fers », dit-elle, « la tête est trop grosse ». Adam devint livide et s’effondra sur une chaise, la tête enfouie dans ses mains, secoué d’un irrésistible tremblement. Ce fut Léon qui expédia un valet chez le médecin.

A deux heures et demie, on entendit d’abord Sylvie pousser un cri strident puis le silence se fit et fut soudain brisé par un vagissement. « L’enfant est né, Adam », murmura Armand. Le malheureux père releva la tête, les cheveux collés de sueur, attendant qu’on l’appelle. Il dut encore patienter un quart d’heure avant qu’une Mélanie à la mine réjouie vint lui annoncer qu’il avait une belle petite fille.

« Et ma femme ? » demanda-t-il fébrilement.

« Elle va bien. On finit de la préparer et vous allez pouvoir monter la voir, les voir, je devrais dire. Mon Dieu, quelle belle petite fille, Monsieur »

Dans la chambre qu’éclairait une lumière tamisée, seule la chevelure rousse de Sylvie se détachait de l’oreiller blanc tant la jeune femme était pâle. Elle était allongée bien à plat, avec une pile de draps sur le ventre. « C’est pour arrêter l’hémorragie », expliqua le docteur. Adam lui saisit brutalement le poignet : « Mais elle va vivre, Docteur, dites-moi ? »

« Lâchez-moi, vous me faites mal, jeune homme. Bien sûr, elle va vivre. Elle est seulement très fatiguée parce qu’elle a perdu beaucoup de sang. Faites-lui manger du bon bifteck, du poulet, des artichauts, qu’elle dorme autant qu’elle peut et tout va rentrer dans l’ordre. »

Rasséréné, Adam s’approcha enfin de sa femme et déposa un baiser léger sur son front comme s’il craignait de casser une poupée en porcelaine. Elle lui sourit et lui demanda d’une toute petite voix :

« Que penses-tu de notre petite fille ? N’est-ce pas qu’elle est belle ? »

Il rougit : « Je ne l’ai pas encore vue, j’avais si peur pour toi. Où est-elle ? »

« Elle est là, Monsieur », lança Mélanie d’une voix sonore. Adam se retourna et vit un paquet blanc dans les bras de la gouvernante.

« Prenez-là, n’ayez pas peur… »

Le premier réflexe d’Adam fut de refuser mais il réalisa soudain qu’il devait y avoir un commencement à tout. Il n’allait pas se donner le ridicule de ne pas prendre sa fille dans les bras.

« Asseyez-vous », fit Mélanie d’un air plein d’une compétente autorité. Adam obtempéra et Mélanie lui posa sa fille au creux des bras en lui recommandant de bien soutenir la tête. Le contact de ce petit corps tiède qui semblait si fragile et à la fois si plein de vie bouleversa Adam et les larmes lui perlèrent aux paupières. Il prit une longue respiration pour se maîtriser et put enfin regarder le minois du bébé.

Mélanie n’avait pas exagéré, c’était une ravissante petite fille, le crâne couvert d’un fin duvet doré, la tête ovale et des joues déjà rondes. Elle avait les yeux fermés mais il crut reconnaître sa bouche à lui, le menton de Sylvie, quant au reste, le reste appartenait à tous les bébés du monde. Comme il se faisait cette réflexion, elle ouvrit en même temps les yeux et la bouche puis émit une sorte de cri d’oiseau. « Elle a soif », fit Mélanie, « tenez-vous toujours à l’allaiter vous-même, Madame », demanda-t-elle avec un ton réprobateur. « Vous savez, j’ai réservé une nourrice. »

Sylvie insista pour essayer. Ce n’était guère l’usage dans son milieu où l’on mettait plutôt les enfants en nourrice jusqu’à leur sevrage mais elle se disait que, dans le Nevada, elle n’aurait pas le choix. Et puis, secrètement, elle avait très envie de ce lien si particulier avec son enfant.

Mélanie voulut faire sortir Adam mais celui-ci refusa obstinément. C’étaient sa femme et sa fille et il ne voyait pas pourquoi les conventions sociales le priveraient du spectacle unique de son bébé en train de téter sa mère.

Un quart d’heure plus tard, alors que la petite, bien sage, dormait profondément contre le sein blanc de Sylvie, Adam se pencha sur sa femme.

« Comment allons-nous l’appeler ? Y as-tu réfléchi ? »

« Oh que oui ! Je veux qu’elle s’appelle Elisabeth Marie France. »

« Tout ça ? Pourquoi ne pas s’en tenir à deux prénoms ? »

« Oh, tu sais, en France, on donne souvent bien plus que deux prénoms. Moi, par exemple, je m’appelle Sylvie, Marie, Jacqueline, Jeanne, Louise. Et puis, de toute façon, cela n’a pas d’importance, car nous lui donnerons un diminutif. Elle va s’appeler Elisabeth parce que c’est le nom de ta mère, Marie parce qu’en France, toutes les filles portent le prénom de la Vierge de même que presque tous les garçons portent le nom de Jean, et France parce qu’elle est née un 14 juillet qui a été longtemps le jour de la fête nationale française. Mais son nom usuel, ce sera Lise. Ca te va ? »

Adam sourit devant cette sortie : « J’ai l’impression que tout est déjà décidé, avec ou sans mon accord. Mais je ne vais certainement pas te contrarier, d’autant que tes prénoms me conviennent », s’empressa-t-il d’ajouter devant l’air déconfit de sa femme.

Il se pencha un peu plus et, cette fois, donna à la jeune femme un baiser plus appuyé. « Et maintenant, je crois que tu as besoin de dormir. Le docteur l’a dit. Mélanie va emmener notre petit ange dans la nursery et tu vas te reposer. »

« Et toi, que vas-tu faire ? »

« Ouvrir une bouteille de champagne et trinquer à votre santé à toutes deux avec Léon et Armand ».

 

Le 15 juin 1865, alors que la petite Lise venait de fêter ses onze mois en perçant une sixième dent, la Pagode fut inaugurée par l’Empereur en grande pompe. Sylvie fit un discours pour démontrer que cette imposante construction – elle était aussi haute qu’un immeuble de cinq étages et sa surface totale était de 800 m2 – avait été réalisée tout en accordant aux ouvriers le repos dominical et en ne les faisant travailler que dix heures par jour. Pour être honnête, la réalisation avait largement bénéficié de la fortune de feu le comte de Fonsauvent. Après avoir compulsé les archives de la Bibliothèque Nationale, Adam avait décidé de ne pas faire les choses à moitié. Sylvie voulait une pagode, celle-ci serait construite dans le plus pur style architectural chinois. Sylvie s’était, de bonne grâce, laissée aller à une dépense bien plus important que celle qu’elle avait prévue, Adam ayant fait remarquer que, quitte à vouloir donner une impression inoubliable, il fallait voir les choses en grand. Il avait également marqué un point en soulignant que les ouvriers français ne devaient pas être les seuls bénéficiaires de leurs largesses et que, puisqu’ils avaient choisi une pagode, le moins qu’ils puissent faire était de donner du travail à des chinois et aussi des indiens, deux peuples dont on connaissait la misère. Sylvie avait donc mis à contribution une œuvre missionnaire pour trouver des contacts avec des artistes et artisans chinois et indiens.

Placée au coin de la rue de Courcelles et de la rue Rembrandt, la façade peinte en rouge vif, , élevée sous la houlette de Léon qu’Adam avait recruté comme chef-maçon, était placée en pan coupé entre les deux rues. Au-dessus des fenêtres du rez-de-chaussée s’abaissait un premier toit de tuile. La seconde retombée était placée au-dessus du troisième étage et la troisième au-dessus du cinquième, le tout étant surplombé du toit carré aux côtés incurvés propre aux pagodes. Les deux époux avaient acheté le terrain avoisinant de telle sorte que la pagode s’élève au-milieu d’un jardin où Sylvie avait tenu à ce que l’on plante des bambous.

Fière autant des talents de son mari que du message qu’elle avait voulu faire passer, Sylvie invita ensuite la foule élégante et chamarrée qui se pressait à visiter l’intérieur. Adam, sur la demande de sa femme, avait porté toute son attention au décor intérieur et s’était, bien sûr, adjoint les services d’Armand qui, en tant qu’ébéniste, avait pu donner toute sa mesure. Les plafonds étaient à caissons, la porte d’entrée était ce qu’on appelle une porte de lune ; au cinquième étage, Adam, pour varier les plaisirs, avait prévu une galerie indienne en bois sculpté, quant aux autres étages, ils contenaient un rare ensemble de boiseries en laque de Chine. Pendant qu’Adam se consacrait tout entier à la construction de l’édifice, Sylvie avait fait travailler les meilleurs antiquaires de Paris qui s’étaient procuré des paravents laqués, des lits à opium, des chaises de lettrés, des brûles-parfums de bronze, des porcelaines. Sylvie annonça que les recettes de ce nouveau musée iraient à une fondation pour les enfants d’ouvrier.

Le soir de l’inauguration, tous les invités disparus, les deux époux se retrouvèrent épuisés, au fond de leur fauteuil respectif. Adam avait un fauteuil bleu qui lui rappelait, disait-il, son siège préféré à Ponderosa, Sylvie avait une bergère dont elle changeait régulièrement le revêtement mais qui, pour l’instant, était jaune et blanche.

Ils se regardèrent, un instant, sans rien se dire, leurs yeux parlant pour eux. Leurs regards disaient : « Nous l’avons fait, nous avons mené à bien le projet que nous avions formé ensemble » et ils échangeaient de muettes félicitations.

« Quelle belle journée ! », finit par lancer Sylvie. « Je suis fière de toi, tu ne peux pas savoir à quel point ! Elle est superbe, ta pagode. Penser qu’elle restera à Paris alors que tu n’y seras plus, ni moi, que nous ne serons plus sur cette terre. Nos arrières petits-enfants, leurs enfants, leurs petits-enfants viendront la voir en disant : « c’est notre ancêtre qui a fait ça ! ».

« Tu crois qu’ils le sauront ? »

« Oui, car je l’écrirai. Je ne te l’avais pas dit mais j’ai commencé nos mémoires. Elles démarrent du jour où nous nous sommes rencontrés chez Belgrand. »

« Deux ans déjà ! »

« Deux ans seulement ! »

« Pourquoi ne me les as-tu pas montrées, ces mémoires, Pourquoi me les as-tu cachées ? »

Sylvie rougit : « Oh, tu sais, quelque fois, on écrit des choses très intimes et on n’a pas envie que les autres les voient. »

« Mais tu disais que tu écrivais pour la postérité. »

« Oui, mais ce n’est pas pareil. Nous serons morts quand ils liront cela. Ce sera un peu comme un roman racontant l’histoire de personnages inconnus. »

« Il n’empêche que je trouve que tu pourrais me les montrer. Ou alors, il ne fallait pas m’en parler. Je vais penser que tu dis du mal de moi. »

Sylvie bondit hors de son fauteuil, comme poussée par un invisible ressort.

« Comment peux-tu penser une chose pareille ? »

Adam se mit à rire : « Mais je ne le pense pas ! C’est vraiment facile de te faire grimper aux rideaux, tu prends tout au premier degré. »

Rassurée, elle lui fit des yeux de velours : « Quand il s’agit de toi, oui, c’est vrai, je perds mon sens de l’humour. Tout ce qui vient de toi est tellement important, je veux tellement être à la hauteur de notre amour. »

Il se sentit profondément ému par cette déclaration. Mesurant la chance qu’il avait de posséder un pareil trésor, il se leva lui aussi de sa chaise, l’entoura de ses bras d’un air grave et l’embrassa avec toute la passion qu’il savait mettre dans un baiser. Il savait, rien qu’à la façon dont elle y répondait, que ses baisers en disaient plus que des milliers de mots. A bout de souffle, il rompit leur étreinte et lui dit : « j’ai quelque chose à te dire »

« Une bonne nouvelle ? »

« Oui. »

« Tant mieux ! Moi aussi, j’ai quelque chose à te dire. »

« Encore une cachotterie ? »

« Non, une bonne nouvelle. Mais toi d’abord. C’est toi qui as dégainé le plus vite » dit-elle d’un air malicieux.

Il se dirigea vers son secrétaire, ouvrit un tiroir, et sortit une lettre. « C’est de Papa. La guerre est finie. »

« Ce n’est pas vrai ! Lis vite, lis vite. »

                                                                                                              Ponderosa, le 30 avril 1865 Mon cher garçon, La nouvelle vient juste de tomber et je ne veux pas attendre une minute de plus pour te la donner : la guerre est finie. Après la bataille d’Appomatox qui a eu lieu le 9 avril dernier et qui a vu la victoire de l’Union, le  général Grant s’est emparé de Richmond et a reçu la capitulation du Général Lee. Oh bien sûr, il subsiste encore des foyers de résistance et Sherman n’en a pas encore tout à fait fini avec Johnston mais les Confédérés sont à bout de forces et la reddition définitive ne devrait pas tarder. Je suis extrêmement soulagé car après tant d’années, j’aurais réussi à ce qu’aucun de mes fils ne participe à cette terrible guerre. A toi, je peux le dire, mes sympathies me portaient vers le Nord car je ne peux cautionner l’esclavage mais je me sens maintenant envahi de pitié pour toutes ces familles sudistes détruites, ruinées. Les nordistes aussi, d’ailleurs, car le nombre de morts et d’estropiés est effrayant. Je crois que Joe est comme moi, à la fois soulagé et désolé. J’ai eu beaucoup de mal à lui faire comprendre que, si elle avait vécu, sa mère n’aurait peut-être pas embrassé la cause du Sud, surtout en ayant un fils de vingt-trois ans susceptible d’aller se faire tuer inutilement. En tout cas, te voilà maintenant libre de nous revenir et de nous amener ta ravissante femme et ton adorable petit bout-de-chou. La photo de vous trois que tu as envoyée trône en bonne place sur le manteau de la cheminée. Sinon, ici, tout continue comme toujours. L’année s’annonce bien tant pour le bois que pour le bétail. Hoss est de plus en plus gourmand et Joe de plus en plus coureur. Il tombe totalement amoureux de chaque nouvelle fille qu’il rencontre et en rencontre une nouvelle chaque mois. Tu vois ce que cela donne : comme il n’a pas la courage de rompre avec la précédente, il s’emberlificote dans des intrigues compliquées auxquelles il mêle son frère en lui demandant de le sortir d’affaire. Et bien sûr, ça ne marche pas parce que Hoss finit toujours par faire une gaffe. Les deux filles crient ou pleurent, ça fait une scène mémorable et, pendant une semaine Joe se terre dans les saloons où ne vont pas les jeunes filles bien, en jouant au poker. Dommage que tu ne sois pas là pour mettre ton grain de sel, à moins que le mariage ne t’ait rendu moins moqueur… mais j’en doute. Transmets toute mon affection à ma belle-fille que je brûle de connaître et fais deux baisers sur les joues de ma petite-fille, en attendant que je puisse le faire moi-même. Ton père,                                                                                                              Benjamin Cartwright

A voir le bonheur de son mari alors qu’il terminait de lire la lettre et la repliait soigneusement, Sylvie fut à la fois envahie d’un grand bonheur et d’une grande peur. Elle regarda son mari avec deux yeux humides et un petit sourire forcé qui mirent immédiatement Adam en éveil.

« Qu’y a-t-il, ma chérie ? »

« Tu veux qu’on quitte Paris, alors ? »

Adam prit un air interrogatif, bouche entrouverte, sourcils légèrement froncés, paupières à demi baissées :

« N’est-ce pas ce que nous avions décidé ? Après la construction de la Pagode, après la fin de la guerre ? »

« C’est que, Adam… »

Elle ne put finir et, inexplicablement, éclata en sanglots. Adam se méprit : il crut que sa femme, une fois au pied du mur, renâclait à tenir sa promesse. Il en fut déçu car il avait toujours cru pouvoir lui faire confiance, la prenant pour une femme de parole mais il mit cela sur le compte de la faiblesse inhérente, pensait-il, à toutes les femmes. Puis une autre idée lui vint. A fréquenter Pierre de Rosbourg, peut-être redoutait-elle un naufrage…

De son bras gauche, il enserra les épaules décolletées de son épouse : « Voyons, mon petit, ne te mets pas dans cet état-là : si tu ne veux pas partir, nous n’irons pas. Je comprends bien que ça te fait peur, ce pays tout neuf qui n’a rien à voir avec la France…  Ou alors, c’est le voyage… »

Elle leva vers lui un visage baigné de larmes : « Ce n’est pas ça, Adam, simplement, j’attends un autre enfant. »

De stupeur, il fit un mouvement en arrière, manquant de se déséquilibrer : « Un autre enfant ? Depuis quand ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? »

Ce flot de questions rendit sa bonne humeur à Sylvie. En riant, elle répondit : « Ca fait deux mois et je ne t’ai rien dit, d’abord parce que je voulais être sûre, ensuite parce que je voulais te laisser tranquille jusqu’à l’inauguration de la pagode. »

Adam compta mentalement : « Ca veut dire qu’il va naître quand Lise aura dix-sept mois. »

« Oui, c’est ça », répondit Sylvie à nouveau inquiète. L’air anxieux, elle demanda : « Tu n’as pas l’air content ? »

Adam se ressaisit : « Oh mais si, mon cœur » dit-il en français. « C’est seulement que, toi, tu le sais depuis plusieurs semaines alors que moi, je viens juste de l’apprendre. » Puis, avec ce sourire qui creusait des fossettes dans chacune de ses joues et auquel elle ne pouvait résister, il lui dit : « De toute façon, si j’ai des reproches à formuler à quelqu’un, je crains que ce ne soit moi. »

Elle rit : « C’est certain, ne cherche pas d’autre coupable. »

Il mit ses mains en coupe autour de son menton : « Et toi petite fille, es-tu heureuse ? »

« Oh oui, Adam. Tu sais », ajouta-t-elle en hochant la tête, « je ne suis plus très jeune. »

« Plus très jeune ? Tu n’as que vingt-sept ans ! »

« La plupart des femmes autour de moi ont eu leurs enfants bien plus tôt. Il y a bien Violaine de Rosbourg qui a eu Pauline à mon âge, mais c’est à cause de la longue absence de son mari. »

« Je me moque de ce que font les autres femmes. Il n’y en a qu’une qui m’importe et c’est toi. Et tu as raison, c’est bien que cet enfant vienne maintenant car moi, j’ai trente-cinq ans. A mon âge, Pa avait ses trois fils. »

Il se rembrunit. L’évocation de son père lui avait remis en mémoire la mort de sa mère : « En tout cas », dit-il, « maintenant, c’est certain, nous différons notre départ. Je ne vais pas te mettre en péril en te faisant accoucher en pleine mer ou dans un chemin de fer. Nous resterons jusqu’à ce que le docteur  juge que le bébé peut voyager. »

« Tu verras, ce sera un beau garçon, cette fois. Mais puisque nous ne partons pas tout de suite, tu pourrais me construire une école pour les enfants de nos ouvriers. Ca m’ennuie de laisser notre œuvre ici, inachevée »

« Pas de vacances, alors ? Je viens juste de terminer la pagode. »

Elle lui posa un baiser léger sur le front : « Mais si, des vacances. Cette fois-ci, je compte te montrer un autre coin de France, le Périgord. »

« Ne me dis pas que tu as aussi une propriété par là. »

« Si, j’en ai une qui me vient du côté de ma mère, aux Eyzies. Tu vas pouvoir aller faire de longues balades à cheval sur des sites préhistoriques, ça va t’intéresser. Et puis tu vas te gorger de foie gras et de confit d’oie. Mais après, si tu veux bien… »

« Je vais te faire taire car si je te laisse parler, je vais me retrouver avec une montagne de projets » et, tenant sa parole, il l’embrassa longuement.

L’hiver passa sans encombre. Le seul événement notable fut les fiançailles de Léon. Il arriva un jour avec, à son bras, une jeune Italienne nommée Giuletta, toute brune, toute souriante, apparemment fragile, ce qui ne trompa pas Sylvie.

« Giuletta », confia-t-elle à son mari, « elle va enrouler Léon autour de son petit doigt. Il va filer doux sans même s’en rendre compte. »

« Eh bien », dit Adam en riant, « je ne pouvais rien lui souhaiter de mieux. Je suis sûr qu’elle va rendre notre géant très heureux. J’en connais un autre, géant », ajouta-t-il, pensant à Hoss, « que j’aimerais bien voir suivre cet exemple ».

Le deuxième enfant des Cartwright, une seconde petite fille, contrairement aux prévisions de Sylvie, naquit le 31 décembre, empêchant ses parents de se rendre à l’invitation des Rosbourg qui fêtaient le nouvel an par un bal masqué. Sylvie s’en félicita car, comme elle se plaisait à le dire, elle voyait mal en quoi se déguiser à part en baleine. L’enfant fut baptisée Violaine Joséphine des noms de sa marraine, Madame de Rosbourg, et de son plus jeune oncle.

Sylvie se demanda longtemps si Adam n’avait pas été déçu de ne pas avoir de garçon. Si c’était le cas, il n’en avait rien laissé paraître et elle craignait de le mettre en difficulté en lui posant la question. En ce qui la concernait, elle en avait pris son parti, dès que la petite Violaine était apparue. Une mère ne rejette pas un enfant à peine sorti d’elle, quel que soit son sexe ou son apparence. Il est la chair de sa chair et elle l’aime. Mais le père n’avait pas cet atout, se disait-elle… Pourtant, Adam se montrait aussi attentif à l’éveil de sa seconde fille qu’il l’avait été et l’était encore pour l’aînée. Quand il rentrait le soir, il prenait juste le temps de se laver les mains et le visage, discipline à laquelle Sylvie tenait beaucoup, et il se précipitait dans la chambre d’enfant, câlinait l’une, chahutait avec l’autre, sous l’œil tendrement moqueur de Sylvie qui ne manquait pas de lui faire remarquer à quel point les petites l’avaient réduit en esclavage.

Quand arriva le printemps, Adam se mit à préparer le voyage avec soin. Il avait consulté Pierre de Rosbourg qui avait conseillé de voyager en été.

« Ce sont les icebergs qui sont à redouter. On monte toujours vers le Nord pour aller plus vite à New-York mais si vous embarquez à Nantes, vous n’irez pas en zone dangereuse. Evitez le mois de juin à cause de ses tempêtes. Le mieux, à mon avis, c’est le mois d’août. »

« Violaine aura sept mois seulement », objecta Sylvie. « N’est-ce pas un peu jeune pour voyager ? Même Lise n’est pas encore bien vieille… »

« D’autres bébés voyagent, ma chère », répondit Pierre de Rosbourg, « et dans des conditions bien pires que celles qui vous attendent. Il va de soi que vous serez en première classe. Combien de domestiques comptez-vous emmener ? »

« Je ne saurais me passer de Mélanie. Elle vient avec nous. Je pensais laisser Aristide mais il insiste pour nous suivre. Il m’est si dévoué qu’il ne peut concevoir de ne pas m’accompagner, n’importe où j’irai, fût-ce dans les contrées les plus sauvages… »

Adam rit : « C’est comme ça que tu vois mon pays ? »

« Tu ne peux nier », répondit Sylvie un peu plus vivement qu’elle ne l’aurait voulu, « que l’Ouest américain n’est pas véritablement encore ce qu’on peut appeler un pays civilisé. C’est encore le règne de l’autodéfense… »

Adam s’énerva : « Ca fait à peine quinze ans, si je ne m’abuse, que vous avez, par une insurrection, détrôné votre dernier roi et les quatre ans de République qui ont suivi ont été une suite de violences. Je ne parle pas des massacres, il y a 70 ans, pendant votre Révolution. Alors, pour les leçons de civilisation… »

Voyant le visage de Sylvie se décomposer, Pierre de Rosbourg jugea bon de s’interposer. « Adam », demanda-t-il de sa belle voix grave, « puis-je vous parler seul à seul ? »

Heureux de cette diversion, Adam, qui regrettait déjà sa sortie, acquiesça et, se tournant vers sa femme avec un regard implorant pardon, demanda d’une voix douce : « Peux-tu nous laisser un moment, mon cœur ? »

Sylvie sortit en conservant sa dignité puis, une fois la porte refermée, hâta le pas pour gagner sa chambre. Jamais elle n’avait autant regretté l’absence, dans son entourage proche, d’une réelle confidente avec qui elle aurait pu faire le point. Que n’avait-elle encore sa mère à qui il aurait été si doux de tout confier ? Elle s’agenouilla à son prie-Dieu et se mit à pleurer doucement, la tête dans les mains. « Mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force, aidez-moi à y voir clair. Je ne sais que faire… »

La porte s’ouvrit si doucement qu’elle ne l’entendit pas. De son pas de chat, Adam s’avança vers sa femme et lui posa la main sur l’épaule. Elle sursauta et se retourna sans même penser à essuyer ses joues.

Sans dire un mot, Adam la releva, l’entoura de ses bras et la serra contre lui, la berçant comme un enfant. Au contact de la chaleur de son corps, de sa vigueur pleine de douceur, Sylvie se rasséréna. De quoi avait-elle peur ? Pourquoi doutait-elle ? Il s’agissait de partir avec celui qu’elle disait aimer plus qu’elle-même, et c’était vrai. Il s’agissait de le suivre où il irait, de partager sa vie, aventureuse ou non, facile ou non. Elle s’en voulut de sa réaction de peur et voulut s’en excuser mais il lui ferma la bouche en posant son doigt sur les jolies lèvres roses de sa jeune femme.

« Chut, petite fille, c’est moi qui te dois des excuses. Pierre m’a fait comprendre que je ne me rendais même pas compte de ce que j’exige. Je te fais quitter un monde où tu es installée, connue, appréciée, à l’abri, pour t’emmener vers l’inconnu. Je te fais entreprendre avec nos bébés un voyage dont nous savons, hélas, qu’il pourrait être dangereux… »

« Mais qui peut très bien se passer… »

« Mais qui peut très bien se passer, oui. En tout cas, c’est toi qui abandonnes tout et je ne suis même pas capable de réaliser que tu as besoin d’être rassurée, d’être comprise. Je m’en veux, si tu savais à quel point. »

« C’est moi, Adam, qui m’en veux. Quelle femme suis-je pour être incapable de tout te donner sans regarder en arrière. Paris, la France et tous leurs charmes ne valent pas ta présence. »

Devant cet aveu d’amour absolu, il fondit de tendresse et fut pris d’une envie de l’embrasser à laquelle il ne résista pas. Après ce baiser qu’il prolongea jusqu’à perdre haleine, il la souleva délicatement pour la poser sur le lit, alla fermer la porte à clé pour sceller leur réconciliation de la manière la plus conjugale possible.

Dès ce jour, Sylvie changea d’attitude vis-à-vis du voyage. Elle se mit à lire tout ce qu’elle pouvait trouver sur les voyages en mer, sur la géographie de l’Amérique, sa configuration politique, son développement, son droit. Elle s’attela à cette tâche avec autant de passion qu’elle s’était, jadis, intéressée à la condition ouvrière.

Avec l’aide d’Adam, elle régla ses affaires. Elle créa une fondation Sylvie Cartwright destinée à l’amélioration des conditions de vie des personnes louant leurs services, ce qui visait aussi bien les travailleurs en usine que les salariés agricoles ou les domestiques, et en confia la gestion au Prince Pajarski. Elle demanda à Pierre de Rosbourg de s’occuper du musée de l’Extrême-Orient installé dans la pagode et de veiller à l’entretien de son patrimoine resté en France. Elle vit ses banquiers et son homme de loi en vue de transférer une partie de sa fortune en Amérique, confia Louveciennes à Armand et Honfleur à Léon, les incitant à y habiter tant qu’ils voudraient car, disait-elle, « une maison qui n’est pas habitée ne vit pas. »

L’hôtel de la rue de Courcelles fut mis à la disposition de tante Yette et de sa famille et le reste fut vendu, Adam ayant souligné que, même s’ils revenaient, ils ne pourraient pas habiter à la fois en Périgord, en Normandie et en Ile-de-France.

Ce fut donc le cœur léger que, le 23 août, elle embarqua à bord de la Bourgogne avec son mari, ses deux filles, Aristide, Mélanie, la bonne des enfants, une brave Normande rougeaude prénommée Georgette et son chien, Poppy, un setter irlandais de toute beauté. Il lui avait fallu faire ses adieux à ses chevaux mais elle se consolait en pensant qu’ils n’étaient pas confiés à des étrangers.

Quand le bateau s’éloigna du quai, ce fut Adam qui, un bras passé autour des épaules de sa femme déclara : « Adieu, France bien-aimée où j’ai tant appris et dont j’ai tant reçu. Je jure que je ne laisserai jamais nos enfants oublier ce pays qui est leur mère-patrie autant que l’Amérique. Attends-nous, nous te reviendrons. »

Sylvie ne dit rien mais elle prit la main de son époux et la serra pour partager son serment. Elle garda les yeux rivés sur la côte jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à voir puis, délibérément, se tourna vers la proue du bateau. C’était maintenant vers l’Ouest qu’il fallait regarder.

 

Le 15 janvier 1867, il régnait à Ponderosa une effervescence inaccoutumée. Adam, le fils prodigue revenait, flanqué de sa famille et de sa domesticité. Sur les instructions de son fils, reçues à peu près au moment où Adam débarquait, Ben avait fait construire des baraquements sommaires mais suffisamment confortables pour ce qu’il appelait la « suite » de son fils. Il avait beau en plaisanter, il était à la fois impressionné et perturbé par le train que son fils avait manifestement mené en France. Bien que fort riches par rapport au niveau moyen de la région, les Cartwright n’avaient jamais adapté leur façon de vivre à leur fortune, se contentant d’Hop-Sing pour tenir la maison.

Tout en se réjouissant du retour d’Adam, Ben l’appréhendait. Habituée au luxe, sa belle-fille n’allait-elle pas être déçue par la maison ? Et Adam, maintenant qu’il avait pris son indépendance, comment voyait-il sa place auprès de lui ? Voudrait-il sa part du ranch, comme c’était naturel maintenant qu’il était marié ? Il s’était ouvert de toutes ses inquiétudes à son fils alors que celui-ci, pour donner un peu de répit à Sylvie et aux enfants, s’était arrêté pendant un mois à Rochester. Sa lettre avait atteint Adam qui lui avait écrit en retour avant de repartir et Ben avait reçu la réponse peu de temps avant Noël. Adam lui faisait part de son intention de ne pas reprendre le travail au ranch (« ce ne serait plus possible pour moi, maintenant, de travailler sous tes ordres, j’espère que tu le comprends » ) mais de s’installer comme architecte. « Toutefois » , ajoutait-il, « je compte habiter près de vous. Mon premier soin, en tant qu’architecte, sera de bâtir ma maison, non loin de Ponderosa. »

Quant à Sylvie, il se voulait très rassurant. Sa femme savait ce qui l’attendait et il n’y avait pas à rougir de la maison. « Elle sait que c’est moi qui en ai dessiné les plans et comme elle est partiale pour tout ce qui me concerne, elle est prête à déclarer qu’il n’y a pas de plus belle maison au monde. »

Ben se répétait tout cela tandis qu’il attendait, avec une certaine fébrilité, l’arrivée de la berline qui devait lui amener sa famille. Hoss et Joe étaient allés à leur rencontre et Ben se trouvait seul ; Hop-Sing s’affairant dans la cuisine avait fermé la porte de cet air sans réplique qui signifiait qu’il ne voulait pas qu’on le dérange.

Ben feuilletait un livre d’un air distrait quand un bruit de sabots le fit bondir. Il sortit sur le pas de la porte pour voir son fils aîné, tel qu’en lui-même, descendre du siège du conducteur. Riche ou non, Adam, une fois revenu dans son pays avait réintégré les vêtements qu’il portait autrefois et retrouvé ses anciennes habitudes. Vêtu d’une chemise rouge, d’un pantalon et d’un gilet noir, la tête couverte de son célèbre chapeau noir à garnitures argent, il conduisait lui-même la berline qu’il avait achetée à Denver où il avait quitté le train.

Il se précipita vers son père mains tendues. Sans se soucier de manières viriles, Ben l’attira contre lui et l’étreignit comme pour bien s’assurer qu’il était revenu. « Tu m’as manqué, fils », souffla-t-il. « Moi aussi, Pa », répondit simplement Adam.

Pendant ce temps, Hoss et Joe avaient ouvert les portes de la berline. Hoss tendit la main pour aider Sylvie à descendre. Elle le remercia d’un sourire. Adam se précipita pour ne laisser à personne le soin de la présenter à son père. Charmé, Ben vit s’avancer vers lui une jeune femme qui, malgré le voyage, n’avait rien perdu de son élégance. Elle portait un tailleur gris fer galonné de jaune et une chemise d’un jaune plus clair bien ajustée à sa jolie poitrine. Un gros nœud jaune feu s’épanouissait sur le côté de sa joue pour fermer sa capeline grise qui laissait à peine voir quelques cheveux acajous.

Ben fut avant tout frappé de la luminescence de son teint. Elle avait un teint d’un rose rare avec une peau comme illuminée par en-dessous. Des yeux en amande dont l’iris, du même ton que les cheveux, pétillait, un nez droit légèrement relevé au bout, une grande bouche couleur de cerise. « Pas de doute, une beauté », pensa Ben.

Elle s’approcha de son beau-père, sourire aux lèvres. En descendant de voiture, elle avait vu de quel air il regardait son fils, comme il avait l’air de l’aimer et cela avait immédiatement gagné son cœur. Comment pouvait-elle ne pas s’attacher à quelqu’un auquel son mari tenait tant et qui le lui rendait bien ? Adam rayonnait quand il fit les présentations : « Voici Sylvie, Pa, voici la femme que j’aime de tout mon cœur et qui m’aime assez pour avoir tout quitté pour moi. »

D’une voix timide, Sylvie interrompit son mari : « Je serais si heureuse, Monsieur, si vous vouliez me considérer comme votre fille. Pour ma part, je suis prête à vous aimer comme le père que je n’ai plus. »

« Alors », dit Ben en ouvrant grand les bras, sous l’œil ravi d’Adam « appelez-moi Pa et venez m’embrasser. »

Sylvie s’exécuta puis se retourna pour voir ce que devenaient ses filles. Chacun des oncles avait pris une de ses nièces dans ses bras : Joe s’était saisi de Lise et Hoss portait la petite Violaine. Quand les garçons avaient intercepté la berline, à quelques miles de Ponderosa, Adam avait fait les présentations ce qui avait permis aux jeunes gens d’apprivoiser les petites. A peine trottinant, Violaine, selon l’instinct de tous les bébés qui vont facilement vers les géants, s’était laissée câliner par Hoss alors que Lise, intimidée par la vaste carrure du colosse, avait trouvé refuge dans les bras moins impressionnants de Joe.

En soulevant Lise dans ses bras, Ben lui trouva une grande ressemblance avec sa mère. « Mais d’où tient-elle ses cheveux d’or ? », demanda-t-il, intrigué par une blondeur à laquelle il ne s’attendait pas. « De ma mère », répondit Sylvie « mais, hélas, on me dit qu’elle ne gardera pas les cheveux aussi clairs ».

Ben passa à Violaine et poussa une exclamation.

« C’est son père au même âge ! C’est fou ! J’ai l’impression de me retrouver trente-six ans en arrière. »

Une voix criarde retentit :

« Mistah Ben y doit pas laisser bébés dehors. Bébés, faim. Jolie Madame Adam peut-être faim aussi. Mistah Adam et Mistah Joe sûrement faim et Mistah Hoss encore plus. »

« Hop-Sing ! », s’exclama Adam, « quelle joie de vous revoir. Venez que je vous présente ma femme et mes enfants et Aristide, Mélanie et Georgette qui seront tous bien contents de goûter à votre excellente cuisine. »

Deux heures plus tard, le repas terminé, les enfants couchés, Adam sortit sur le devant de la porte et prit une grande inspiration. « Me voici revenu, mon cher vieux pays. Me voici revenu à la maison. »

Sylvie le rejoignit et glissa sa menotte dans la main.

« Heureux ? » demanda-t-elle.

Il la gratifia de son irrésistible sourire à fossettes. « Oui, heureux ! »

                                                                              FIN

Si vous avez aimé cette histoire, guettez la suite. Adam et Sylvie auront d’autres enfants, d’autres projets, Hoss et Joe ne resteront pas célibataires (l’auteur refuse de tuer Hoss). A paraître : Une Française à Ponderosa

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Author: ViveAdam

Age : 62. Married, 4 children and 7 grandchildren. French, living next to Paris. Profession : lawyer, journalist and publisher. I've been watching Bonanza for 25 years. Favourite character : Adam

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