Summary: Joe rencontre Christine, écuyère dans une compagnie de romanichels. Immédiatement, leurs coeurs s’enflamment mais l’un des deux va devoir tout quitter pour l’autre
Rated: K+ WC 17,000
Romance et action
Personnage passager de Bonanza apparaissant dans l’histoire : Régina Darien
***
Joe lança son chapeau en l’air, fit une pirouette, le rattrapa, recommença en chantonnant : « Christine, elle s’appelle Christine ».
« Joe, dadburnit, tu te décides ? »
Joe tourna la tête vers la voix qui le hélait. Sans raison, il eut envie d’éclater de rire à la vue de son frère Hoss, visiblement courroucé, cramponné des deux mains à une grosse scie à bois.
« Joe, au cas où tu l’ignorerais, nous avons un stère de bois à débiter en bûchettes et cette scie se manie à deux, alors dépêche-toi ! »
« Christine, elle s’appelle Christine » fut la seule réponse qu’il obtint. Toutefois, Joe finit par s’approcher et par saisir le second manche de la scie. « Christine, Christine », chantait-il sur un air de carillon.
« Qu’est-ce que tu me chantes là ? Qu’est-ce que c’est que ça, Christine ? »
Joe interrompit le va-et-vient de la scie : « Retire ce que tu viens de dire immédiatement. »
« Qu’ai-je dit ? » demanda Hoss, interloqué.
« Tu as dit : Qu’est-ce que c’est que ça, Christine ? »
« Oui et alors ? »
« Tu aurais au moins pu dire : Qui c’est ça, Christine ? Ou mieux, Qui est-ce, Christine ? C’est une personne, pas une chose »
« Houlala, excuse-moi ! Bon, qui est-ce, Christine ? »
« La plus jolie créature que la terre ait jamais portée, une brunette délicieuse avec des boucles en accroche-cœur autour de ses joues rosées, des yeux de gazelle, une taille si fine que j’en fais le tour avec mes mains, une poitrine haut perchée, ronde juste ce qu’il faut, et une croupe… »
« Joe ! C’est pas un peu fini ? D’abord, remets-toi au travail, ensuite tu vas m’expliquer qui est cette demoiselle et comment tu es en mesure de porter une appréciation sur sa croupe, comme tu dis. »
« Ne te mets pas des idées en tête », répondit Joe, « j’ai vu sa croupe parce que c’est une cavalière qui monte comme un homme et qui met des pantalons quand elle fait du cheval. C’est tout… »
Il fut interrompu par le bruit d’un galop. Quelques secondes plus tard, son père s’immobilisa devant eux et leur fit remarquer qu’ils n’étaient guère avancés dans leur travail. « C’est dommage », ajouta-t-il, « car j’aurais eu besoin de l’un de vous deux pour aller en ville ».
Joe saisit l’occasion : « Je vais y aller, si tu veux, Pa. Hoss, tu n’as qu’à demander à Frank de me remplacer… »
Et sans écouter les protestations du géant, il se précipita pour détacher Cochise et l’enfourcher.
Sans trop s’interroger sur les véritables motivations de son benjamin, Ben lui donna ses instructions et Joe partit à toute allure vers Virginia City.
« Eh bien », commenta Ben, « les commissions à Virginia City semblent l’intéresser plus que de scier le bois ».
« Je ne sais pas ce qu’il a Pa , il n’arrête pas de délirer au sujet d’une certaine Christine… »
« Encore une amourette ? J’aurais dû m’en douter. Gageons que mes commissions seront bientôt faites et qu’ensuite, il prendra tout son temps pour aller retrouver sa belle. Christine, m’as-tu dit ? Je ne vois pas qui c’est… »
« Il a dit que c’était une cavalière. Peut-être est-elle arrivée avec cette troupe de romanichels qui vient donner un spectacle équestre pour l’anniversaire de la ville… »
« Tu crois ? Dans ce cas, elle doit s’appeler Cristina. Christine, c’est un nom américain… ou français. Quoi qu’il en soit, il va nous en rebattre les oreilles pendant trois semaines et ensuite, il va s’enflammer pour une autre donzelle, nous avons l’habitude. Ton frère est le spécialiste des amours sans lendemain »
« Ouaip ! Eh bien, en attendant, l’automne arrive. S’il veut réchauffer sa belle à un feu de cheminée, il ferait bien de couper du bois. S’il croit que je vais faire tout le travail à sa place… »
« Holà, Hoss », l’interrompit le patriarche de Ponderosa, « tu ne travailles pas que pour Joe mais aussi pour nous. Nous aussi, nous aurons besoin de nous réchauffer. Fais donc comme il t’a dit, demande à Frank de t’aider.
Hoss en resta interloqué. Comment son frère s’y prenait-il pour avoir toujours gain de cause et en faire à sa tête, avec la bénédiction de son père, laissant les corvées aux autres. Lui se faisait toujours avoir et il ne comprenait ni comment ni pourquoi.
« J’m’en vais y aller moi aussi », maugréa-t-il, « tourner en rond autour de cette troupe d’artistes. Elles doivent bien être plusieurs écuyères. Si j’en trouve une à mon goût j’vais faire comme lui, on verra bien ce qui se passera. »
Pendant ce temps, l’objet de ce ressentiment caracolait, le cœur gonflé d’amour vers Virginia City. La troupe avait établi son campement à l’Ouest de la ville, sur un pâturage appartenant à la famille Dixon. Les Dixon avaient un fils du même âge que Joe. Terry, c’était, aux yeux de Joe, à la fois un avantage et un risque : avantage de pouvoir se présenter avec le fils du loueur, sans que quiconque n’y voie à mal, risque que Terry ne porte, lui aussi, les yeux sur la ravissante Christine et ne décide de lui faire la cour.
Après y avoir bien réfléchi, Joe décida de se présenter sur le campement sans accompagnateur. Après tout, il ne commettait pas un crime en rendant une visite de bienvenue. Oubliant les courses dont son père l’avait chargé, il se dirigea au trot vers le champ en question. Cochise devait sentir la bonne humeur de son maître car, lui aussi, se montrait joyeux, portant haut la tête et la queue.
Les gens du voyage avaient construit un corral de fortune et certains s’entraînaient tandis que d’autres les observaient en devisant. Près des roulottes, des femmes préparaient le dîner. Joe parcourut des yeux le tableau qui s’offrait à lui et, après s’être rendu compte que la dame de ses pensées ne faisait pas partie des cuisinières, il s’approcha du corral.
Christine était là, à l’intérieur du corral où elle décrivait des cercles debout sur son cheval. Elle sautait à terre, remontait à califourchon, se dressait sur ses jambes bien tendues, re-sautait avec une aisance fantastique. Joe prenait un plaisir non dissimulé à admirer sa gracieuse personne quand une voix mal aimable le fit tressaillir :
« Qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ? »
La phrase ayant été dite en langue étrangère, Joe n’en comprit pas la signification exacte mais en devina le sens général. Pas de doute, l’homme entre deux âges qui venait de l’interpeller s’interrogeait sur la raison de la présence d’un intrus dans ce qui était, provisoirement, leur propriété.
A ces mots, Christine immobilisa son cheval et son cœur bondit de joie en reconnaissant le jeune homme qu’elle avait rencontré le matin-même. Comme tous les matins, elle était partie se promener à cheval, sa petite chienne Jessie sur les talons. A un moment, elle avait vu Jessie foncer comme une dératée, probablement à la poursuite d’un lapin. Elle avait piqué des deux pour ne pas la perdre de vue. Soudain, elle avait entendu un hennissement. Débouchant sur une clairière, elle avait vu un appaloosa noir et blanc se cabrer devant la petite chienne qui freinait désespérément du train arrière.
« Jessie, Jessie », avait-elle crié, un peu vainement, sa chienne n’ayant pas besoin de son appel pour arrêter sa course.
Surmonté d’un jeune et beau cavalier vêtu d’une veste bleue, l’appaloosa s’approcha et le jeune homme souleva son chapeau noir. A ce geste, Christine nota mentalement qu’il était gaucher comme elle.
« C’est à vous ce chien, Miss ? Il s’est jeté comme un fou sous les pattes de Cochise. »
« Elle. »
« Pardon ? »
« Elle. C’est une chienne. »
Il eut un petit rire : « Vous m’excuserez, mais de si loin, c’est un détail qui m’a échappé. »
Elle rougit, confuse de s’être attiré une telle réplique. Pourquoi souligner que c’était une chienne ? Quelle importance pour ce garçon aussitôt rencontré, aussitôt reparti. Mais c’est que, justement, il ne repartait pas. Il engageait la conversation et pendant qu’il parlait, elle était captivée par sa bouche charnue et ses yeux verts pétillants. Que disait-il, à propos ?
« Je me présente : je m’appelle Joe Cartwright et vous venez, sans vous en apercevoir, de pénétrer à Ponderosa, la propriété de mon père. »
« Je suis désolée, c’est bien involontairement que… »
« Mais pas du tout, ne soyez pas désolée, bien au contraire. Je suis ravie que grâce à… comment l’appelez-vous, déjà, Jenny ? »
« Jessie »
« Jessie… Que grâce à Jessie, donc, nous ayons l’occasion de nous rencontrer. Où alliez-vous comme ça ? »
« Nulle part en particulier… »
« Eh bien, allons-y ensemble, Miss, Miss… » Il éclata de rire : « c’est étonnant, je connais le nom de votre chienne mais j’ignore comment vous vous appelez. »
Elle avait rougi et s’en était voulu de le faire. « Je… je m’appelle Christine » avait-elle balbutié.
Ils avaient chevauché ainsi en devisant de tout et de rien. Il lui avait dit qu’il était le fils du plus riche et puissant ranchero du Nevada, lui avait parlé de la vie dans ce coin encore à moitié sauvage de l’Ouest, il lui avait raconté qu’il avait vu naître Virginia City, qu’il se souvenait de l’époque où c’était juste un campement de chercheurs d’or : quelques cabanes de bois hâtivement élevées, des tentes de toile, des chariots qui servaient à la fois de véhicules et de logement.
« A l’époque », avait-il déclaré, « les jolies filles comme vous n’étaient pas légion. On peut même dire qu’on n’en voyait pas et j’en étais réduit, si je voulais danser avec une fille de mon âge, à inviter subrepticement de jeunes indiennes. Ca vous choque », avait-il demandé, « que je fréquente des indiennes ? »
Elle avait ri : « Vous me demandez cela à moi qui fais partie d’une troupe de bohémiens ! »
« Justement », avait-il répliqué sans paraître gêné de son indiscrétion, « vos cheveux sont plutôt châtain foncé que noirs, vos yeux ne sont pas de braise, ils sont d’un noisette changeant, votre teint est hâlé mais on voit bien que vous êtes blanche de peau… Etes vous une gitane ? J’en doute… »
Un peu décontenancée, dans un premier temps, elle s’était reprise et avait répondu hardiment : « Gagné ! Je ne suis pas plus gitane que vous. Je suis Française. Un jour, pour rendre service à une amie qui voulait échapper à un mariage forcé, je me suis fait passer pour elle et j’ai fui ma soi-disant famille en me joignant à ces romanichels qui faisaient une tournée dans ma région. Ils m’ont acceptée parce qu’ils ont vu que j’étais bonne cavalière et comme l’une de leurs écuyères s’était foulé la cheville, ça les arrangeait que je la remplace. En pleine représentation, nous avons été arrêtés par les gendarmes qui nous accusaient d’un vol que nous n’avions pas commis et nous avons été condamnés au bannissement. J’ai eu beau crier, hurler pour faire entendre mon histoire, expliquer qui j’étais, le juge n’a rien voulu entendre : « toutes les garces de ta race », a-t-il dit, « sont de fieffées menteuses. Aux colonies, comme les autres ! », a-t-il ordonné. Nous avons été embarqués de force pour la Guyane. Arrivés là-bas, nous avons eu la chance de tomber sur un Gouverneur qui aimait les chevaux. Matteo, notre chef, a réussi à le persuader de nous laisser montrer ce dont nous étions capables. Nous sommes restés là plusieurs mois, à dresser des chevaux et à monter des spectacles équestres. Un jour, Matteo a relevé un défi : il y avait un bronco magnifique mais personne n’en venait à bout. Il a négocié avec le Gouverneur : si nous réussissons à le dompter, vous nous laisserez partir en nous offrant un cheval à chacun. « Marché conclu » a dit le Gouverneur. C’est comme ça que nous sommes arrivés en Amérique du Nord. Nous gagnons notre vie en nous produisant de ville en ville. La vie normale des gens du voyage, en fait.
Elle avait ajouté, la mine déconfite : « sauf que moi, je ne fais pas partie des gens du voyage, je n’ai pas été élevée comme ça et j’aimerais bien pouvoir au moins donner des nouvelles à ma famille et en recevoir. »
Tout à coup, elle avait poussé un petit cri : « Mon Dieu, quelle heure est-il ? »
Il avait levé les yeux vers l’horizon : « à vue d’œil, pas loin de neuf heures. »
« Mon Dieu », avait-elle gémi, « je vais être en retard, on a besoin de moi pour répéter.
Il avait eu envie d’aller voir mais lui-même était attendu par ses frères pour de multiples travaux. Avec un soupir, il l’avait salué en portant la main à son chapeau et s’était éloigné.
Depuis, elle n’arrivait pas à le sortir de sa pensée. Etait-ce toute la légende de l’Ouest qu’il avait évoquée qui la faisait rêver ? N’était-ce pas plutôt ce sourire s’ouvrant sur des dents impeccablement régulières et blanches, un sourire de carnassier, à déguster les jeunes biches timides. Ou encore ces yeux pétillants de joie de vivre, ce nez impertinent, ce corps souple qui faisait corps avec son cheval ? Tout en lui révélait le dynamisme, l’insouciance, la gaieté mais aussi le courage, l’astuce, la gentillesse…
Perdue dans ses rêves, elle continuait son travail machinalement. Monter à cheval était devenu pour elle une seconde nature et elle pouvait exécuter son numéro presque sans se concentrer, néanmoins, Matteo s’était aperçu de son manque d’attention et l’avait interrogée. Elle avait répondu par une question.
« Cartwright, ça te dit quelque chose ? »
Il l’avait regardée, les yeux écarquillés. « Qu’est-ce que c’est que ça, Cartwright ? »
« Laisse tomber », avait-elle répondu, se promettant de faire une enquête auprès des gens du coin.
Mais elle n’avait pas eu besoin de le faire. Il était revenu et elle se disait que Matteo avait dû avoir la réponse à sa question en la voyant descendre de cheval et courir vers le jeune homme, la figure explosée de joie.
Elle s’immobilisa à deux centimètres de lui, le regarda dans les yeux en soudain, ne sut plus que dire. Lui aussi restait coi, lisant dans les yeux de la jeune fille une ferveur qu’il n’osait espérer. Soudain, il se ressaisit :
« Excusez-moi de vous déranger en pleine répétition, mais j’ai eu une occasion de venir »
« Vous avez bien fait », s’empressa-t-elle de répondre, ayant inexplicablement perdu tout souci de sa réputation.
« Christine ! », appela Matteo, peu aimable, « on t’attend. Quant à vous, Gringo, si vous voulez voir le spectacle, vous n’avez qu’à venir ce soir, comme tout le monde ! »
On n’était pas plus clair : Joe saisit la menotte de Christine, y déposa un baiser délicat ponctué d’un sourire charmeur et, tournant les talons, remonta à cheval.
Rentré à Ponderosa, il se souvint brutalement qu’il était parti faire des courses pour son père et qu’il les avait complètement oubliées. Il se mordit les lèvres. Ce n’était vraiment pas le moment de se brouiller avec Pa s’il voulait obtenir l’autorisation d’aller voir le spectacle équestre.
Ben s’avança vers lui suivi de ses deux autres fils : « Eh bien, Joe, tu as ma corde ? »
Le cerveau de Joe tournait à toute allure. Qu’allait-il pouvoir inventer pour expliquer l’absence de la corde ? « Euh, c’est à dire, Pa… », bafouilla-t-il, « je n’ai pas pu l’avoir parce que Walter Madison a… a fermé boutique. »
« Quoi ? » coassa Ben. « Walt ? Mais je l’ai vu hier, il n’était pas question de quoi que ce soit. »
« Oui, mais c’est à cause de sa mère. Il a reçu un télégramme, elle est à l’agonie. Alors, il a fermé l’éventaire et a dit qu’on se débrouille sans lui pendant quelque temps. »
« Ca alors », dit Ben, « si je m’attendais… » Puis, se tournant vers Adam : « Comment allons-nous faire ? Il nous faut de la corde.
« On peut en emprunter à Rick Rattle », répondit celui-ci, « et j’avancerai la date de mon voyage à Sacramento. Là-bas, j’en trouverai sans problème. »
« D’accord », fit Ben, « et maintenant, garçons, allons-nous préparer. »
« Pourquoi ? » demanda Joe avec un étonnement sincère.
« Pour aller au spectacle équestre, pardi ! », répondit son père en souriant d’un air narquois. « Ca devrait te faire doublement plaisir. D’abord, tu adores les chevaux, ensuite, j’ai ouï dire que tu avais une petite amie parmi les bohémiennes. »
Joe rougit. « Comment le sais-tu ? »
« Si tu ne l’as pas dit vingt fois à ton frère, tu ne l’as pas dit une. Je sais même comment elle s’appelle, Cristina. »
« Pas Cristina, Christine. »
« Curieux, pour une gitane », remarqua Adam…
Joe se tourna vers son aîné et, ressentant le besoin de libérer son énervement sur quelqu’un, lui cria à la figure : « Justement, imbécile, ce n’est pas une gitane, c’est une Française. »
« Tu es bien savant ! Comment sais-tu cela ? », répondit celui-ci sans se départir de son calme.
Joe réalisa qu’il était en terrain glissant. S’il répondait, même en esquivant, il sentait bien qu’entre les trois, il y aurait bien un pour débusquer son escapade. Or, son début de romance avec Christine, c’était son secret, son précieux secret, et il n’allait pas le révéler comme ça.
Il possédait jusqu’au dernier degré l’art de s’en tirer par une pirouette. Il se fendit d’un grand sourire, claqua amicalement le bras d’Adam et lui demanda : « Comment faut-il s’habiller, pour un spectacle équestre, grand frère, en frac ou en cow-boy ? »
Adam ne fut pas dupe mais il eut l’intuition que ce n’était pas le moment de pousser Joe dans ses retranchements. Leur frère, incontestablement, leur cachait quelque chose et ce quelque chose était lié à la jeune Christine mais Adam était, lui-même, un homme trop réservé, voire mystérieux, pour ne pas comprendre que son frère ait envie de garder ses sentiments pour lui. Jouant le jeu, il répondit : « En cow-boy. Tu ne veux pas avoir l’air d’un étranger en ville. Tu t’habilles en gars du coin mais propre et sentant l’eau de Cologne. »
« C’est comme si c’était fait ! », répondit Joe en faisant un saut de cabri sous l’œil indulgent de Ben, Hoss et Adam, et il s’élança dans l’escalier.
Il avait fière allure quand il redescendit : pour l’occasion, il avait enfilé une veste bleu clair qu’il mettait rarement et une chemise rose qu’il sortait encore moins fréquemment. Il avait choisi un chapeau clair qui complétait parfaitement sa tenue.
« Fffuittt ! » siffla Adam.
Hoss s’approcha de son cadet et le toisa l’air moqueur : « Dadburnit, Joe, on ne sera jamais assez, Pa, Adam et moi pour écarter les fillettes en folie. Tu prends de sacrés risques. »
« Eh bien, frérot, si tu veux me protéger, dépêche-toi d’aller mettre une tenue dans les mêmes tons. Avec une chemise rose sur ton large torse, tu éclipseras tout le monde. »
Habitué à ce genre d’échanges, Ben jugea qu’il était temps de l’interrompre avant qu’Adam ne s’en mêle. « Allons, en route, les garçons, le spectacle n’attend pas ». Et ils partirent au galop, occupant à eux seuls toute la largeur de la route.
Quand ils arrivèrent dans la grande rue de Virginia City, ils durent ralentir à cause de la foule. Tous les habitants de la ville, bourgeois, mineurs, commerçants, y compris des membres de la communauté chinoise, convergeaient vers le grand pré communal où devait avoir lieu la représentation.
« Je crois que nous ferions mieux de laisser nos chevaux à l’écurie du Bucket Blood », suggéra Adam, « et de finir à pied. »
« Tu as raison », répondit son père et ils s’empressèrent de confier leur monture au vieil Harry Cucker qui les regarda, envieux, se diriger vers le lieu du spectacle. Dans le brouhaha, Adam fut le seul à remarquer Walter Madison en train de fermer les volets devant sa boutique.
Jouant des coudes, les Cartwright réussirent sans difficulté à se faufiler au premier rang. Il ne restait plus de places sur les gradins, néanmoins, Hoss, avec sa… force de persuasion naturelle, obtint que les spectateurs se serrent un peu pour que son père et lui-même puissent s’asseoir ; Joe et Adam s’assirent par terre en tailleur, l’un appuyé contre les genoux de Ben, l’autre contre ceux de Hoss.
Joe suivit le spectacle avec exaltation. Dès que Christine apparaissait, dès qu’elle saluait après avoir fait son numéro, il se levait en applaudissant à tout rompre malgré les huées des personnes assises derrière lui qui lui criaient de se baisser. Ben suivait ces débordements d’un air désabusé, Hoss d’un air attendri et Adam d’un air intrigué.
A la fin du spectacle, Joe bredouilla une courte excuse à l’intention de son père et se précipita dans ce qui servait de coulisses pour féliciter de vive voix la talentueuse Christine.
« Si tu veux mon avis, Pa », fit Adam l’air nonchalant, « nous ferions mieux de ne pas attendre Joe et de le laisser rentrer quand il le voudra. »
« Tout seul, à une heure pareille ? » ne put s’empêcher de répondre Ben qui se sentit immédiatement ridicule.
« Pa, il a vingt ans et tu l’envoies régulièrement dans des missions plus dangereuses que de rentrer en pleine nuit de Virginia City à Ponderosa ! Nous ne sommes plus à l’époque de Troy et de Lotta Crabtree », ajouta Adam avec un demi-sourire, se souvenant de sa bonne fortune avec la chanteuse. « Au surplus, c’est la pleine lune, on y voit très bien. »
« Tu as raison, Adam, ça m’a échappé, j’ai répondu instinctivement sans réfléchir. Allons, les garçons, si vous n’avez pas de belle jeune fille à visiter, rentrons, il y a du travail demain. »
Christine ne pouvait pas ne pas avoir vu Joe dans l’assistance, il avait tout fait pour être remarqué. Elle espérait sa venue et ne fut pas déçue. Ignorant superbement les regards furieux de Matteo, il rejoignit la jeune femme qui bouchonnait ses chevaux : « Bravo, vous avez été magnifique, superbe, époustouflante… les mots me manquent. Vous savez ce dont j’ai envie ? J’ai envie de vous embrasser. »
« Je ne dis pas non », répondit Christine en baissant la voix et en espérant que Matteo, dont l’anglais était assez limité, ne comprendrait pas ce qu’elle disait, « mais certainement ni maintenant ni ici. »
« Quand et où, alors ? »
« Quand j’aurai fini de soigner mes chevaux, si vous voulez, nous pourrons aller boire un verre au saloon. »
« Yippee ! Dans ce cas, laissez-moi vous aider, nous irons plus vite ! ». Et sans attendre de réponse, il tomba la veste, se saisit d’une brosse et se mit au travail.
Christine le regarda quelques secondes avec un sourire attendri puis elle se remit à bouchonner son cheval de plus belle. Elle avait soudain hâte d’être libre et de pouvoir se glisser le long d’une banquette contre le corps souple et tiède du jeune homme.
Le retour de Joe à Ponderosa fut extrêmement tardif. Christine et lui avaient entamé, devant une chope de bière, l’une de ces conversations propres à la naissance d’un amour, où l’on se raconte, on refait le monde, on fait des allusions sans oser se déclarer. Christine sentait vaguement qu’elle allait trop loin, sa conscience lui disait qu’elle aurait dû, pour sauvegarder sa réputation, se lever au bout d’une demi-heure et se faire raccompagner au campement mais elle n’avait pu s’y résoudre. Elle se laissait envoûter par la voix de Joe, tout ce qu’il racontait la passionnait, elle rebondissait, renchérissait sur ses affirmations. Chaque phrase qu’elle prononçait commençait par « moi aussi ». Au fur et à mesure que le temps passait, elle perdit tout sens de la réalité. Quant à Joe, il ne semblait pas se souvenir qu’il avait un père et deux frères qui l’attendaient ainsi que du travail à démarrer tôt le lendemain.
Ils avaient quitté le Bucket Blood, minuit étant largement passé, parce que le barman, pressé d’aller se coucher, les avait mis dehors. L’air frais de la nuit fit sortir Christine de sa torpeur. Elle se souvint soudain de l’existence de Matteo, de sa situation d’écuyère dans une troupe ambulante et de leur départ imminent le lendemain.
Sans réfléchir, elle se retourna vers Joe et lui lâcha, d’une voix mouillée, ce qu’elle ressentait. Tout aussi spontanément, il la prit et la serra dans ses bras avec une infinie douceur, lui murmurant à l’oreille :
« Ne vous en faites pas, petite fille. Maintenant que je vous ai trouvée, je ne vais pas vous laisser partir comme ça. Ne l’avez-vous pas compris ? Je vous aime. Ne retournez pas au camp, venez avec moi à Ponderosa. »
Pour le coup, Christine se rebiffa : « Vous n’y pensez pas ! Ce ne serait ni bienséant ni honnête vis-à-vis de la troupe. Matteo n’est peut-être pas très accueillant, pas très aimable avec vous mais il ne m’a pas lâchée quand il a vu que j’étais embringuée dans leur mésaventure. Je dois rester correcte avec eux. Et puis, il y a Jessie. »
Joe sourit : « C’est vrai, Jessie, je l’oubliais. C’est mal de ma part car c’est grâce à elle que nous nous sommes rencontrés. Bon, puisque vous ne pouvez pas venir à moi, c’est moi qui vais vous suivre. Je rentre chez moi, je préviens Pa, je prends les provisions nécessaires et je vous rejoins. »
« Mais Matteo ne vous laissera jamais vous joindre à nous. »
Joe prit le menton de la jeune femme entre ses doigts : « Quand vous me connaîtrez mieux, jeune personne, vous apprendrez que j’arrive toujours à mes fins. J’ai déjà au moins trois histoires toutes prêtes à servir à Matteo pour lui expliquer que je dois vous accompagner. »
« Quoi, par exemple ? »
« Par exemple, Black Skelett. »
« Qu’est-ce que c’est que ça, Black Skelett ? »
« Un bandit redoutable que je viens d’inventer de toutes pièces. Il est grand, maigre à faire peur, sa tête ressemble à une tête de mort. Il est terriblement habile au pistolet et il vous poursuit parce qu’un autre salaud, un riche bourgeois étroit d’esprit déteste les gitans et a juré de les faire disparaître du territoire du Nevada. Je suis très bien placé pour vous en protéger parce que le connais et que je tire au moins aussi vite que lui. »
Christine resta estomaquée devant une pareille imagination. Joe alla chercher Cochise et Brandy, le cheval de Christine et il revinrent au camp. A l’approche du champ des Dixon, elle descendit de cheval, prit Brandy par les rênes et demanda à Joe d’en faire autant.
« Je crois que c’est maintenant que nos chemins divergent ce soir, mon cher Joe. Je vais me faufiler le plus discrètement possible. Bonsoir. »
Elle fit mine de s’éloigner mais Joe la retint pas la manche :
« C’est comme ça que vous me dites bonsoir, Christine ? Je m’attendais à autre chose de votre part. J’avais cru comprendre que vous m’aimiez un peu. »
Christine se réjouit qu’il fasse nuit ce qui l’empêchait de voir qu’elle rougissait jusqu’à la racine des oreilles.
« Je vous aime, Joe », balbutia-t-elle, « bien plus qu’un peu. »
« Alors, prouvez-le moi. » Et sans attendre de réponse, il l’attira à elle et l’embrassa passionnément.
Christine s’accrocha à son cou et lui rendit son baiser. Jamais elle n’avait connu pareil bonheur. Mon Dieu, que c’était délicieux que d’être dans ses bras ! Elle se sentait fondre, elle vacillait sur ses jambes. Joe, heureusement la tenait ferme. Il prit un peu de recul, la regarda intensément, fit mine de rapprocher ses lèvres mais s’en abstint et fit même un pas en arrière, tout en gardant ses mains sur les épaules de la jeune femme.
« Je crois qu’il vaut mieux que je m’en aille, maintenant », dit-il d’une voix mal assurée. « faites comme vous l’avez dit, rentrez à pas de loup. »
Et, prenant Cochise par la bride, il s’éloigna non sans s’être retourné en murmurant « A demain ! »
Tandis qu’il rentrait, il se demandait comment il allait s’y prendre. Allait-il jouer franc jeu, dire à son père qu’il partait pour suivre la troupe de romanichels ou, au contraire, ne rien dire et s’enfuir en catimini. Il détestait l’idée de jouer ce tour de cochon à son père mais incontestablement, c’était plus sûr. S’il parlait, il y avait une chance sur deux, si ce n’est plus, que Ben s’oppose à ce projet. Le temps d’argumenter, de plaider sa cause, Christine serait loin, il ne voulait pas prendre le risque de la perdre. C’était donc une chose décidée, il ne dirait rien à Ben mais parlerait-il à ses frères ? Il écarta immédiatement l’idée d’en souffler un mot à Adam, il était pire que Pa : ce n’était pas une chance sur deux qu’il avait d’essuyer un refus, c’était deux chances sur deux. La seule hypothèse envisageable, c’était d’informer Hoss. Mais Joe connaissait la faiblesse de celui-ci dès qu’il était face à Ben, il ne pourrait pas garder le secret. Il résolut donc de lui laisser un mot sur son lit, comme ça, en rentrant le soir, ses frères et son père découvriraient le pot aux roses et ne s’inquiéteraient pas.
Il croyait ne pas être capable de dormir mais il s’écroula à peine la tête sur l’oreiller et s’éveilla le dernier le lendemain matin. Ben, indulgent, l’avait laissé récupérer de ses frasques nocturnes. Cela servait ses plans : il s’habilla à la hâte prit le temps d’écrire un billet et le posa bien en vue sur le lit. Puis il descendit, la mine réjouie, alors qu’Adam se levait déjà de table et que Ben et Hoss finissaient de vider leur assiette.
« Ah, voilà Monsieur Lovey-Dovey », fit Ben, « eh bien, jeune homme, tu as juste le temps de manger une crêpe et de vider une tasse de café avant de partir. Adam, pars devant, il faut que tu fasses un détour par chez Rick Rattle pour lui emprunter de la corde. »
« A propos de corde… » commença Adam
Il se préparait à décocher une flèche à Joe à propos de Walter Madison qui avait l’air bien présent pour quelqu’un qui avait quitté la ville mais il se ravisa. Mieux valait qu’il lui en parle en tête à tête s’il voulait amener son jeune frère à brûler ses vaisseaux. Aussi se rattrapa-t-il en se tournant vers Ben et en demandant « A propos de corde, de quelle épaisseur la veux-tu ? »
Joe n’avait rien remarqué, il engloutissait à toute allure son petit-déjeuner. Ce faisant, il formait des plans dans sa tête cherchant comment il pouvait s’éclipser discrètement avec le nécessaire pour voyager. Son cerveau inventif ne tarda pas à avoir l’illumination. Il se leva précipitamment en criant :
« Allons, en avant, nous perdons du temps. » et il se précipita dehors.
Les trois autres furent tellement déconcertés qu’ils le suivirent sans remarquer qu’il n’avait pas mis sa ceinture et, par conséquent, pas pris l’étui de son pistolet et encore moins l’arme qui était supposée y être.
Ils chevauchaient depuis un quart d’heure quand Joe poussa une exclamation : « Zut alors ! J’ai oublié mon arme. »
Ben et Hoss s’arrêtèrent. « Continuez », leur proposa le jeune homme, « je retourne à la maison en vitesse et je vous rejoins, ne vous en faites pas. »
Et sans attendre l’agrément de son père, il fit demi-tour et repartit au galop.
Arrivé à proximité de la maison, il ralentit. Il ne fallait pas attirer l’attention de Hop-Sing. Celui-ci ne s’étonnerait pas de le voir prendre ses armes ni même sa couverture, il ne se mêlait pas de l’organisation du travail, mais il allait trouver bizarre de voir le garçon venir fouiller dans la cuisine pour prendre des provisions.
Joe décida de ne pas s’approvisionner chez Hop-Sing, il prendrait ce qu’il lui fallait en ville. Il en profiterait pour passer à la banque.
La chance lui souriait car le Chinois était dans la basse-cour quand il se faufila dans le cagibi où les Cartwright rangeaient les équipements de randonnée.
Il repartit le sourire aux lèvres ne pensant qu’à la joie de revoir sa belle. Comment cela était-il possible : il ne la connaissait que depuis la veille et elle remplissait déjà toutes ses pensées. Il ne pouvait concevoir qu’une journée se passe sans qu’il la voie. Il se souvenait d’avoir déjà ressenti quelque chose du même genre pour Amy Bishop et Laura White mais il lui semblait que jamais cela n’avait été aussi violent.
Le campement bruissait comme une ruche quand il y arriva. Tout le monde s’activait à démonter le corral, rassembler les ustensiles, seller les chevaux, vérifier l’état des chariots. Joe se demandait où était Christine quand il repéra Jessie qui courait après un papillon. Il la siffla comme il en avait l’habitude avec les chiens de Ponderosa. La petite chienne se retourna et vint vers lui, manifestement accueillante en frétillant de la queue. Joe s’accroupit pour la caresser et elle se laissa faire gentiment, les quatre fers en l’air pour mieux se faire gratter le ventre.
« Où est ta maîtresse ? », demanda Joe, « conduis-moi, s’il te plaît. »
Comme si elle avait compris, Jessie se redressa et trottina vers le fond du champ où, en effet, Christine était en train de harnacher un cheval.
« Hello ! » lança Joe.
Elle sursauta et se retourna comme si elle avait été piquée par une tarentule.
« C’est vous ? »
Et soudain, inexplicablement, elle fondit en larmes.
« Christine, Christine ma chérie, que vous arrive-t-il ? » fit Joe en la prenant dans ses bras. « Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous n’êtes pas contente de me voir ? »
Christine sourit à travers ses larmes. « Si, oh si, Joe. C’est seulement… que c’est trop de joie… Je n’osais y croire. »
« Vous pensiez que je ne viendrais pas ? Oh, Christine… », dit Joe d’un air de reproche.
Elle porta la main à la joue bien rasée du jeune homme et l’effleura d’une caresse : « Joe, je vous en prie, pardonnez-moi. Vous n’imaginez pas à quel point vous comptez pour moi. Depuis que j’ai quitté si involontairement ma famille et mon pays, vous êtes la première personne qui m’ait témoigné de l’affection. Mes compagnons, Matteo, Silvio, Pedro, Luisa, Carmen et les autres, ils sont corrects avec moi mais nos rapports ne sont que professionnels et, au fond, ils ne m’aiment pas vraiment. Ils ne m’intègrent pas, le soir, autour du feu quand ils jouent de la guitare ou chantent, ils me laissent me faire mon repas et le manger seule, ils ne me parlent que pour le travail. Si je n’avais pas Jessie, je serais bien solitaire »
« Ma chérie, mais alors, il faut changer nos plans. C’est moi qui avais raison, hier soir, je dois vous arracher à ces mal embouchés aussitôt que possible. Rentrons à Ponderosa et je vais demander à Pa d’organiser notre mariage au plus vite ».
En entendant parler de mariage, Christine eut un soubresaut :
« Que dites-vous, Joe, vous voulez m’épouser ? Mais… mais… »
Il éclata de rire : « Eh bien, ma chérie, ça vous fait bégayer ? Bien sûr, je veux vous épouser. Pas vous ? »
« Mais nous nous connaissons à peine… »
« Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Ecoutez, ce matin, quand vous vous êtes réveillée, à quoi avez-vous pensé ? »
« A vous », balbutia-telle, rosissante.
« Je vous manquais ? »
« Oui », avoua-t-elle, en devenant cramoisie.
« Et moi, à quoi croyez-vous que j’ai pensé ? »
« A… à moi ? »
« Exactement. Mon esprit n’était occupé que d’une chose, comment allais-je m’y prendre pour vous rejoindre sans que personne ne m’en empêche. Je n’ai rien dit à mon père, simplement parce que je ne supportais pas l’idée d’être séparé de vous une heure de plus. Ne croyez-vous pas que ça suffit pour se marier, ce que nous ressentons l’un pour l’autre ? »
« Vous avez raison, Joe », dit-elle alors que ses yeux, contre son gré, se remplissaient à nouveau de larmes, « mais je ne peux vraiment pas abandonner brutalement ces pauvres gitans, même s’ils ne sont pas chaleureux. Je dois leur donner le temps de me remplacer. Ne voulez-vous pas parler à Matteo de… comment l’appeliez-vous, hier soir, Black quelque chose ? »
« Black Skelett »
« C’est cela ! »
« Eh bien, Christine, où en es-tu ? » demanda une voix caverneuse derrière eux. Et elle ajouta immédiatement : « Mais qu’est-ce qu’il fait encore ici, celui-ci ? »
Joe se retourna, l’air avenant, et porta sa main à son chapeau :
« Joe Cartwright, pour vous servir, Monsieur. Je suis venu pour vous proposer mes services »
Matteo ricana de façon déplaisante : « Dites plutôt que vous êtes venu faire la cour à Christine. Si vous croyez que je n’ai pas remarqué votre manège, hier. »
Joe décida de brûler ses vaisseaux : « Eh bien, oui, je suis venu pour Christine car je l’aime et veux me fiancer avec elle. Et comme elle est la fidélité même, elle ne veut pas vous quitter brutalement. J’ai donc décidé de vous accompagner dans votre tournée. Où allez-vous vous produire, maintenant ? »
« Slatterville. On s’arrêtera dans des villages pour la nuit et on fera un court spectacle pour qu’on nous donne de quoi boire et manger »
« Slatterville, parfait, j’y vais avec vous. Je vous servirai de garde du corps et de guide car, voyez-vous… ». Il s’interrompit : « Vous vous appelez Matteo, je crois ? » L’homme ayant acquiescé, il reprit :
« Vois-tu Matteo, ce pays est dangereux. On y rencontre encore des bandits de grand chemin qui pillent les caravanes. »
« Nous n’avons rien, nous ne risquons rien. »
« Erreur, vous avez des chevaux, un bien très convoité par ici. »
Matteo émit un grognement. Joe vit qu’il avait marqué un point. Brutalement, le gitan sourit, dévoilant une bouche en partie édentée : « C’est bon. Tu peux venir, godelureau. Pour le peu que j’ai vu, tu sais monter à cheval… »
« Je sais aussi dresser les chevaux et les soigner. »
Matteo leva la main pour le faire taire : « Ca va, ça va, n’en rajoute pas ! Allez en route, nous sommes prêts. »
Alors que la caravane menée par Matteo et surveillée par Joe s’ébranlait, Ben, à Ponderosa, commençait à s’énerver ferme. Hoss et lui avaient rejoint cinq hommes et avaient commencé à abattre des arbres pour satisfaire une commande de la Railway Company. Ben avait l’habitude de mettre quatre hommes par arbre et, en raison de l’absence de Joe, l’une des équipes fonctionnait à trois. Lassé de s’interrompre pour jeter des coups d’œil à l’horizon, il finit par expédier Hoss à la maison. Sans vouloir l’avouer, il commençait à être inquiet. Ca faisait déjà deux heures que Joe avait promis de les rejoindre.
Hoss commença ses investigations par la cuisine : outre que Hop-Sing pouvait peut-être le renseigner, il en profiterait pour se faire un petit casse-croûte. Ca sentait bon la pâte feuilletée lorsqu’il s’approcha. Le cuisinier, quand il le vit arriver, saisit une broche et la brandit devant lui :
« Mistah Hoss pas venir piquer pâtés à la viande tout chauds. Mistah Hoss attendre ce soir comme tout le monde ! »
« Baisse ta broche, Hop-Sing, je ne viens pas te voler tes pâtés », répondit Hoss avec un sourire contraint qui démentait ses paroles, « je cherche Joe. Tu ne l’aurais pas vu ? »
« Mistah Joe pa’ti avec Mistah Ca’twight. »
« Non, justement. Il a fait demi-tour alors que nous étions en route parce qu’il avait oublié son arme. Tu es sûr que tu ne l’as pas vu ? »
« Hop-Sing sait quoi il dit. Hop-Sing pas vu Joe. »
Hoss fronça les sourcils, soudain anxieux. Il se gratta la tête puis fit demi-tour et se dirigea vers l’écurie. « Si Joe est là », se dit-il, « Cochise est là aussi. » Mais il lui fallut se rendre à l’évidence, Cochise n’était pas dans sa stalle.
Soudain très pressé, il remonta à cheval et piqua des talons le flanc de Chubb. Au campement, Adam ayant rejoint les travailleurs, était en train de grimper à un arbre déjà bien entamé pour y attacher la corde qu’il était allé chercher, non chez Rick Rattle mais bien chez Walter Madison. En entendant le bruit d’un cheval au galop, il tourna la tête et reconnut Hoss. Il sut immédiatement, rien qu’à voir l’allure de son frère, que quelque chose n’allait pas et redescendit de l’arbre aussi vite qu’il le pouvait.
Ben s’était déjà porté à la rencontre de son cadet : « Alors, où est-il ? »
« Ch’ais pas, Pa. Il est pas à la maison, Hop-Sing l’a pas vu. Et il est pas dans sa chambre car Cochise est pas là non plus. »
Ben, l’œil charbonneux, regarda tour à tour ses deux fils puis, s’arrêtant sur son aîné qui regardait par terre en dessinant des ronds sur le sol :
« Une idée, Adam ? »
Celui-ci releva la tête : « Je ne suis sûr de rien, mais ça pourrait être cette fille. »
« Quelle fille ? L’écuyère ? »
« Oui. Depuis qu’il l’a rencontrée, Joe agit étrangement. As-tu remarqué qu’il t’a menti, hier ? »
« A propos de quoi ? »
« De la corde. Walter Madison n’est absolument pas parti au chevet de sa mère. Je l’ai vu, hier soir, qui fermait sa boutique et c’est à lui que je suis allé acheter la corde. »
Ben se rapprocha, l’air furieux et la bouche écumante, comme si c’était Joe et non Adam qu’il avait devant lui : « Tu m’en diras tant ! Et selon toi, quel est le rapport entre ce mensonge et la fille ? »
« Je pense qu’il a oublié ta corde, hier, car il était allé retrouver cette fille et qu’il a inventé une histoire pour expliquer son oubli. »
Ben opina de la tête : « Ouais, tu as peut-être raison, mais ça ne nous dit toujours pas où il est ce matin. »
« A mon avis, avec elle. »
« Eh bien, ça ne se passera pas comme ça. Venez avec moi, garçons, on va aller le chercher et le ramener par la peau du cou. Vous autres », ajouta-t-il à l’intention de ses ouvriers, « continuez ! ». Et il enfourcha son cheval.
Il leur fallut trois quarts d’heure pour atteindre le champ des Dixon et s’apercevoir qu’il était déserté. « Ils sont partis », marmonna Hoss.
« Va chez les Dixon, Adam », ordonna Ben « et demande-leur où les gitans sont allés »
Adam se dirigea vers la maison. Mrs Dixon y était mais fut incapable de lui dire quelle direction la troupe comptait prendre : « Ils avaient loué pour une semaine », expliqua-t-elle, « et il était prévu qu’ils partent aujourd’hui et c’est ce qu’ils ont fait ».
« N’avez-vous pas vu mon jeune frère avec eux ? »
Elle secoua la tête : « Je n’ai rien vu, Adam, j’étais occupée à faire le ménage. Je suis désolée. »
Quand il revint, Hoss avait relevé une piste : « Ils sont partis par là. »
« Parfait », dit Ben, « nous allons leur emboîter le pas. »
Hoss grimaça : « Sans manger ? ». Il repensait aux pâtés de porc de Hop-Sing.
Adam fit remarquer à son père qu’il était plus prudent de prendre des provisions : « On ne sait jamais combien de temps dure une poursuite. »
« C’est bon », dit Ben, « rentrons à la maison. »
Chacun monta se préparer. Une fois prêt, Adam eut la curiosité d’aller voir dans la chambre de son frère s’il avait pris sa couverture. Sur le lit, bien en vue, il y avait une lettre cachetée. Les mots « Pour Pa » avaient été tracés d’une écriture nette.
Il redescendit quatre à quatre et tendit la missive à son père qui la décacheta précipitamment. Ben parcourut le courrier puis décida de la lire à voix haute :
« Mon cher Papa,
J’espère que tu ne m’en voudras pas mais je crois que je suis très amoureux de Christine. Si amoureux que je ne peux rester sans elle une minute. J’ai donc décidé de la rejoindre. Je te tiendrai au courant de la suite des événements.
Ton fils qui t’aime, Joe »
Il venait juste de lire la signature quand la porte fut ébranlée par des coups redoublés. C’était Charlie, le régisseur qui criait : « M’sieur Cartwright, M’sieur Cartwright ! »
« Que se passe-t-il, Charlie ? », demanda Ben, immédiatement en alerte.
« Un arbre s’est affaissé sur Chuck et Eddy, les hommes sont en train de les dégager, il faudrait que vous veniez, vous ou l’un de vos fils pour dire ce qu’il y a à faire. »
« Et nous qui allions partir à la recherche de Joe ! », soupira Ben. Il se retourna vers Hoss et Adam : « Lequel veut y aller ? »
Adam se hasarda : « Je me demande si ce ne serait pas mieux que ce soit toi qui reste, Pa. Tu es le mieux placé pour faire le nécessaire et pour faire revenir petit Joe, dans… les circonstances où il est parti, je crois que nous avons plus nos chances Hoss ou moi. Avec toi, il va se crêter comme un coq. »
Ben hésita un moment. Ses rapports houleux avec son fils, lors de la romance entre Joe et Julia Bulette lui revinrent en mémoire et il se rappela avoir été bien content d’avoir Hoss et Adam comme relais entre son benjamin et lui. « Je crois que tu as raison, Adam, allez-y et tenez-moi au courant. J’arrive, Charlie ». Et, à regret, il suivit son régisseur.
Hoss et Adam montèrent à cheval et repartirent à l’endroit où Hoss avait relevé la piste. Ils savaient que les gitans n’avaient que quelques heures d’avance sur eux et n’étaient pas pressés de les rattraper. A coup sûr, la troupe devait se rendre dans une autre ville pour y donner son spectacle. Il serait bien temps alors de rejoindre Joe. Le plus dur, se disait Adam, ce serait de trouver les bons arguments pour le faire revenir au bercail. Tout, en fin de compte, dépendait de la jeune fille.
Ils campèrent le premier soir à la lisière de Ponderosa. Tandis qu’Adam, l’air songeur, faisait griller des saucisses – son unique spécialité culinaire – Hoss lui demanda :
« Adam, te rends-tu compte où nous allons ? »
Adam releva la tête : « Tu penses bien que oui. C’est la direction de Slatterville. »
« Tu te souviens de la dernière fois que nous avons pris ce chemin ensemble. »
Adam hocha la tête. « Je m’en souviens très bien. Nous étions à la poursuite de Sam Bord. »
Hoss resta un instant silencieux puis risqua une nouvelle question : « Tu crois que c’est à Slatterville que les gitans vont se produire ? »
« Très probablement. »
« Alors, nous risquons de rencontrer Miss Régina. »
« J’y ai pensé… Encore que je la vois mal assistant à un spectacle équestre. »
« Est-ce que tu vas chercher à la revoir ? »
Adam pencha la tête de côté, en un geste qui lui était familier. Hoss était bien le seul à pouvoir lui poser impunément des questions aussi intimes. Allait-il chercher à revoir Régina. Il n’en savait rien et le confessa à son frère.
Pendant ce temps-là, la compagnie de romanichels campait aussi. Joe et Christine s’étaient allumé un feu un peu à part. Christine d’un seul coup, appréciait d’être mise à l’écart par les gitans. Ca lui donnait l’occasion d’un tête-à-tête avec l’homme qu’elle aimait. Il y avait bien Jessie qui s’immisçait de temps à autre, venant quémander des restes de viande ou quêter des câlins mais ses intrusions ne gênaient pas les amoureux qui se comportaient avec elle comme deux parents avec leur enfant. Christine se disait avec joie que la petite chienne était un lien de plus avec Joe.
La soirée passa en plaisanteries, en discussions animées et les bohémiens étaient couchés depuis longtemps quand les deux jeunes gens décidèrent de se séparer pour aller se coucher. Ils dormaient tous deux à la belle étoile, Christine abritée par une toile posée sur des pieux et Joe abrité par son seul chapeau, la tête reposant sur sa selle. Joe fut un moment tenté d’aller se lover contre Christine mais n’osa pas.
Le lendemain, il fut réveillé à l’aube par le pied de Matteo contre ses côtes. « Debout, gringo, ou nous partons sans toi. » Joe fut immédiatement debout et se précipita pour seller son cheval. Christine, qui s’était levée un peu plus tôt, habituée aux horaires de ses compagnons d’aventure, lui apporta un gobelet plein d’un café noir et fumant qu’il accepta avec reconnaissance.
« Votre Matteo ne m’aime décidément pas », remarqua-t-il entre deux gorgées, « il est amoureux de vous ? »
« Je ne crois pas, il est plus ou moins en ménage avec Juanita. Simplement, il n’aime pas les étrangers quels qu’ils soient. »
Joe se mit à rire : « Dites donc, c’est plutôt lui, l’étranger ! C’est moi qui suis chez moi. »
« Il ne voit pas les choses comme ça », répondit Christine en se mettant en selle, « pour lui comme pour les autres gitans, ils sont habitants du monde et tous les autres sont des étrangers. C’est pourquoi ils ressentent mal le mépris et la méfiance dont ils font souvent l’objet et, pour y répondre, ils se montrent encore plus méprisants et méfiants que les autres. »
« Donc, vous aussi, ils vous méprisent et se méfient de vous. »
« Oui »
« Et combien de temps comptez-vous encore supporter ça. »
Elle tira sur ses rênes et il l’imita. Le regardant droit dans les yeux, elle lui dit : « Dès que nous serons arrivés à Slatterville, je vais lui dire que c’est le dernier spectacle que je fais avec lui. Tant pis pour lui, il n’avait qu’à être plus accueillant avec vous. Ensuite, Joe, si vous êtes toujours d’accord, je vous épouserai et nous irons où vous voudrez. »
Il lui prit la main et la porta à ses lèvres. La regardant avec intensité, il lui dit : « Je suis toujours d’accord, Christine, nous nous marierons et nous rentrerons à Ponderosa. Mon père a toujours dit que le jour où nous nous marierions, nous aurions notre part du domaine. Nous ferons construire notre maison par Adam qui est architecte et fera ça très bien et nous nous spécialiserons dans l’élevage des chevaux, ça vous va ? »
Elle lui tendit les mains : « Oh oui, ça me va, Joe. Je sens que nous allons être très heureux et longtemps. Mais maintenant, il faudrait que nous piquions un petit galop si nous ne voulons pas nous faire distancer.
Ils rattrapèrent la caravane. « Drôle de façon de nous protéger ! », grommela Matteo quand Joe passa devant lui.
Joe, qui avait l’oreille fine, se fit intérieurement des reproches : « Ce n’est pas le tout », se dit-il, « de prétendre accompagner la caravane pour la protéger, il faut que je sois plausible dans mon rôle. » Aussi, le soir venu, quand Matteo donna le signe de la pause, il se rapprocha de lui et lui fit remarquer que l’endroit choisi était fort exposé. N’importe qui, selon lui, pouvait s’embusquer dans les montagnes pierreuses qui entouraient le lieu où ils se trouvaient et il convenait de se rapprocher de la paroi rocheuse pour ne pas s’exposer à la fois par devant et par derrière. Une fois dûment adossés à la montagne, il serait facile de se barricader derrière les chariots. Matteo l’écouta l’air renfrogné, puis soudain, un sourire méchant releva ses lèvres :
« D’accord, Gringo, on fait comme tu veux mais c’est toi qui assure la veille de nuit. »
Joe se mordit les lèvres mais ne protesta pas. Visiblement, Matteo voulait l’empêcher de transformer le voyage en une série d’étapes agréables où les soirées lui permettraient de filer le parfait amour avec Christine. Joe n’arrivait pas à se faire une idée claire sur cet homme. Il lui était hostile, ça, c’était certain, mais pourquoi ? Christine avait l’air persuadée qu’il ne s’agissait pas de jalousie, alors quelle autre raison ? La pensée que Matteo ne voulait tout simplement pas se séparer d’une collaboratrice douée et qui ne lui coûtait rien ne traversa pas l’esprit du jeune homme pour qui les questions matérielles étaient toujours secondaires.
La randonnée se poursuivit donc avec un léger changement de programme. A chaque étape, Joe se préoccupait de l’installation de telle sorte qu’elle laisse peu de prises aux attaques puis, très officiellement, il prenait la garde. Quand le camp était endormi, Christine se glissait auprès de lui, le nourrissait, bavardait un peu avec lui puis elle s’installait à proximité pour dormir, ayant attaché Jessie au poignet de Joe : « Comme ça », avait-elle assuré, « vous pouvez dormir tranquillement. Elle se réveille avec l’aube et elle tirera sur sa laisse. Vous serez debout avant tout le monde. »
De leur côté, Adam et Hoss progressaient en gagnant chaque jour quelques miles sur les bohémiens, à tel point qu’ils arrivèrent à Slatterville à peine une heure après eux. Ils se renseignèrent discrètement sur le lieu de campement qui leur avait été assigné et décidèrent de s’installer dans les parages.
La chance leur sourit car la troupe occupait un champ bordé d’un bois. Adam, qui voulait s’embusquer dans le bois, se heurta à un obstacle imprévu. Hoss s’y refusait au motif qu’il ne pouvait y allumer du feu et qu’il ne voulait pas manger froid. En désespoir de cause, Adam trouva un compromis : ils iraient dîner dans la taverne de la ville et reviendraient ensuite dormir près du campement. Ils installèrent leurs chevaux à l’écurie du village pour ne pas donner l’alerte à ceux des romanichels, dînèrent confortablement puis revinrent à pas de loup, leurs couvertures sur l’épaule, se poster à l’abri des arbres. Le hasard fit qu’ils se trouvèrent à côté du bivouac des gitans, à l’opposé de celui de Joe et Christine. Alors que Hoss étalait sa couverture, faisant un bruit de feuilles froissées, Adam entendit le bruit d’une conversation et fit signe à son frère de faire silence. Il ne lui parvenait que des lambeaux de phrase.
« Desconfio el gringo… No quiero que lleva Cristina…”
« Deja la… No me gusta esta chica… »
« Qu’est-c’qui disent ? », interrogea Hoss, « j’comprends rien. »
« Chut, c’est de l’espagnol. Laisse moi écouter. »
« … y mañana, sera muerto… »
Adam se retourna vers Hoss, l’air horrifié : « Hoss, je crois qu’ils sont en train de comploter de tuer Joe. »
« Qu’est-c’qui t’fait dire ça ? »
« Ils parlent d’un gringo, c’est à dire d’un homme blanc et ils disent que, demain, il sera mort. »
« On n’va pas laisser faire ça. Tu as un plan ? »
Adam regarda un instant son frère avec l’admiration qu’un homme tourmenté comme il l’était ne peut que vouer à un être habité par la sérénité. Pour le géant, il ne faisait pas de doute que l’esprit sans cesse en activité de son aîné avait déjà imaginé une stratégie. Malgré la gravité de la situation, il ne put s’empêcher de sourire.
« Laisse-moi au moins quelques minutes pour y réfléchir. En tout cas, il faut prévenir Joe. Si nous voulons contrecarrer ces salauds, nous ne serons pas trop de trois… voire de quatre. »
« Quatre ? Où comptes-tu quatre personnes ? »
« La jeune fille, Hoss, elle pourra peut-être nous aider. »
Hoss partit, essayant de s’orienter tant bien que mal. La nuit était très noire et il ne connaissait pas les lieux. Toutefois, en traqueur expérimenté, il parvint à s’approcher à pas de loup du chariot de Christine quand des aboiements retentirent.
« Tais-toi, Jessie ! », fit une voix de femme, en français, mais la chienne ne se calma pas et aboya de plus belle.
A l’autre bout du pré, les tziganes dressèrent l’oreille. « Alerte, il y a quelqu’un dans le campement », cria l’un d’eux. Et sans un mot de plus, ils se déployèrent pour coincer l’intrus. Adam comprit immédiatement que son frère allait se faire prendre et se prépara à lui prêter main forte en surgissant par surprise sur les arrières des gitans.
Hoss venait de sortir du couvert des bois dans l’espoir de parvenir auprès du chien et le faire taire quand il aperçut une demi-douzaine d’hommes qui convergeaient vers lui.
« A moi, Joe ! », cria-t-il de toutes ses forces.
Joe qui s’était rapproché de Christine quand il avait entendu Jessie aboyer sursauta à cet appel.
« Mais c’est mon frère, c’est mon frère Hoss. »
« Qu’est-ce qu’il fait là ? », demanda Christine.
« Je n’en sais rien mais il est en danger. J’y vais. »
« Non, Joe, non », s’écria en vain Christine, « je t’en prie tu vas te faire tuer ! »
Mais Joe ne l’écouta pas et se rua, arme au poing, vers la mêlée dont son frère était le centre. Il comprit très vite que son pistolet ne lui servirait à rien car il risquait, en tirant, d’atteindre Hoss et, rengainant, il fonça tête baissée sur un certain José pour l’unique raison que c’était le plus proche de lui.
Adam, pour sa part, avait sorti son couteau : après avoir surpris les propos de Matteo, il ne se faisait plus aucune illusion sur les intentions sanguinaires des bohémiens et pensait, à juste titre, que les poings ne suffiraient pas. Il ne cherchait pas à tuer mais à mettre leurs adversaires hors de combat. Sans scrupule, il empoigna l’un des gitans par le bras et lui planta son couteau dans le gras de la cuisse. Le blessé poussa un hurlement et s’éloigna à cloche-pieds en se tenant la cuisse à deux mains. Hoss, qui était en train de cogner les têtes de deux gars l’une contre l’autre, lança à Joe qui boxait non loin de lui : « On dirait qu’Adam est entré dans la danse. »
« Ah, oumpff, il est là lui, ouch, aussi » haleta Joe.
Hoss ne lui répondit pas car un troisième adversaire s’approchait.
Pendant ce temps-là, Christine, éperdue, était partie chercher du secours. Les habitations les plus proche étaient des maisonnettes rudimentaires, construites toutes pareilles et qui abritaient une étrange colonie.
« A l’aide, à l’aide, ouvrez », cria Christine en tambourinant à la porte.
« On vient, on vient », cria une voix de l’intérieur, « attendez un peu. »
Après des instants qui lui parurent des heures, la jeune femme entendit le bruit d’un loquet qu’on débloquait et un homme barbu, l’air sévère, vêtu d’une ample chemise blanche et d’un pantalon noir apparut.
« Que se passe-t-il ? », demanda-t-il.
« Venez vite, on s’entretue à côté. Ce sont les romanos qui ont attaqué mes amis. Il faut leur venir en aide sinon ils vont être submergés. Vite, prenez une arme, appelez les voisins, ils sont en danger de mort »
« Mais, Mademoiselle, je ne peux pas les aider, je suis quaker et donc, ennemi de toute violence. »
« Même pour sauver des vies ? », demanda Christine, interloquée.
Derrière l’homme, une voix de femme se fit entendre : « Il faut y aller, Matthew, non pour vous battre mais pour vous interposer, les exhorter au calme. »
L’homme se retourna et dit : « Vous avez raison, Régina, je vais appeler nos frères et nous allons leur prêcher la paix. Si vous voulez bien me laisser passer, Mademoiselle… » Et écartant Christine, il sortit et alla toquer à la porte voisine.
En quelques minutes, il avait rassemblé cinq hommes, tous habillés comme lui, tous barbus, tous la mine austère et ils se dirigèrent vers le champ de bataille, Christine sur leurs talons.
Quand ils arrivèrent sur le champ de bataille, Christine put constater que la confusion était à son comble. Dans la pénombre, elle chercha Joe mais ne put distinguer qu’un géant qui fonçait, tête baissée, vers un… que dire, un tas de corps entremêlés d’où émergeaient, ça et là, des bras et des jambes. Un peu plus loin, trois hommes s’empoignaient et l’on voyait luire, au faible clair de lune, le reflet argenté d’une lame.
Jessie ajoutait à la surexcitation en allant d’un groupe à l’autre et en aboyant généreusement.
« Mes amis, mes frères ! », s’écria Matthew d’une voix forte, « je vous en prie, écoutez-moi. »
Saisi, Matteo qui se préparait à envoyer un coup vicieux de poignard dans la cuisse d’Adam, s’interrompit et tourna la tête dans la direction de la voix.
Enhardi, Matthew s’approcha et reprit : « Nous sommes tous frères sous l’œil de Dieu, je vous en prie, cessez cette guerre fratricide… »
Revenu de sa stupeur, Matteo leva le bras et, visant au cœur, lança son poignard sur l’importun qui le dérangeait. Par une sorte de réflexe qui devait pendant longtemps le laisser pantois, Adam simultanément dégaina et visant par-dessus l’épaule de son agresseur, fit dévier le poignard de telle sorte qu’il atteignit le bras que le Quaker tenait en l’air pour mieux délivrer son homélie.
Matteo se retourna avec rage vers Adam qui, sans barguigner, le visa au poignet droit : « Voilà qui devrait le calmer », se dit-il quand il entendit le gitan pousser un hurlement de douleur, mettre un genou en terre et porter sa main valide à la blessure.
Ce cri eut pour effet de tétaniser les autres bohémiens. Hoss en profita pour assommer ses deux antagonistes et le reste de la troupe se rassembla autour de son chef, le cachant à la vue des autres.
« Qu’avez-vous fait, Monsieur ? » fit Christine qui ne connaissait pas Adam, « Vous l’avez tué ? Pourquoi ? »
« Je ne l’ai pas tué, je lui ai juste fracassé le poignet. »
« Mais pourquoi ça ? »
« Vous n’avez pas vu ? Il cherchait à nous tuer ou, plus exactement, à tuer Joe. »
« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »
« Ce n’est pas une histoire. Je l’ai entendu comploter avec ses copains. Il se trouve que je comprends l’espagnol. Il voulait se débarrasser de Joe parce qu’il ne voulait pas vous laisser partir. »
Horrifiée, Christine porta la main à sa bouche. Elle se préparait à demander à l’étranger qui il était quand on entendit un cri strident de femme :
« Matthew, Matthew, où êtes-vous ? »
« Ici, Régina, je suis blessé. »
A ce nom, Adam tressaillit et Hoss redressa la tête scrutant l’obscurité.
« J’ai entendu un coup de feu. On vous a tiré dessus ? »
« Non, mon amie, j’ai reçu un coup de couteau. »
Profitant du fait que ce dialogue détournait l’attention, les tziganes tentèrent un mouvement mais un grondement de Jessie avertit Adam de se retourner. « Hoss, Joe, venez m’aider à saucissonner ces braves gens pour que nous puissions en toute tranquillité nos occuper des blessés. »
Entendant cette voix, Régina, qui s’était penchée vers son mari, redressa la tête.
« Adam ! » murmura-t-elle.
Ce dernier résista à l’envie de se retourner vers elle jusqu’à ce qu’il se soit assuré qu’aucun danger ne pouvait plus venir des hommes de la bande. Avisant deux femmes qui le regardaient d’un œil noir, il leur conseilla en espagnol de venir soigner Matteo. L’entendant s’exprimer dans cet idiome, elles obéirent par réflexe.
Christine, pendant ce temps, avait fini par comprendre qu’elle se trouvait devant les deux frères de Joe. Celui-ci, de son côté, avait mentalement reconstitué la scène qui avait dû se passer à Ponderosa quand sa fugue avait été découverte et compris que leur apparition inattendue dans son environnement était la suite logique de ce que faisaient les Cartwright quand l’un d’entre eux manquait à l’appel. Il était partagé entre la fureur de voir ses frères se mêler de ses affaires et la reconnaissance d’avoir manifestement la vie sauve grâce à leur intervention.
Pendant ce temps-là, l’aube, petit à petit éclairait le ciel. Profitant de sa lueur, Hoss dévisageait Adam qui, lui-même fixait le groupe formé par les quakers. Tandis que les hommes s’affairaient à relever Matthew, Régina s’était détachée et s’était tournée, comme hypnotisée, vers Adam.
Ce dernier manqua un battement quand il vit dans quel état dix-huit mois d’intervalle avaient mis la femme qu’il avait aimée l’espace de quelques jours. Elle n’avait jamais été grosse mais elle était maintenant émaciée à l’exception de son ventre qui formait un renflement révélateur d’une grossesse. Son teint auparavant nacré était devenu verdâtre. Mais le plus poignant, c’étaient ses yeux éteints, comme si toute joie de vivre l’avaient quitté.
Il s’avança vers elle tandis qu’elle restait figée, comme enracinée. « Régina », dit-il d’une voix douce, comme on s’adresse à un somnambule pour le réveiller en douceur.
Joe s’était rapproché de Christine et avait passé son bras autour de l’épaule frissonnante de la jeune Française. Même Jessie s’était calmée, sentant l’impalpable tension qui flottait dans l’air. Appuyé à deux de ses co-équipiers, Matthew, lui aussi, mais en criant, appela Régina.
Elle sursauta et se retournant, s’empressa auprès de son mari. « Que s’est-il passé, Matthew ? »
« J’étais en train de les exhorter au calme quand on m’a tiré dessus. »
« On ne vous a pas tiré dessus », rectifia Hoss, « c’est un couteau qui vous a transpercé le bras. C’est ce gitan qui l’a lancé », précisa-t-il en désignant Matteo, « et si mon frère Adam n’avait pas tiré pour dévier le coup, à l’heure qu’il est, vous seriez mort. »
La voix de Hoss, comme auparavant, rassura Régina. Elle se ressaisit : « Venez, venez à la maison, venez tous, je vais soigner Matthew et aussi cet homme » dit-elle en s’avançant vers Matteo.
Une bordée d’injures en espagnol jaillit de la bouche de Juanita. Adam s’interposa : « Elle dit qu’elle va s’occuper elle-même de son homme », traduisit-il.
Il se trouvait tout près de Régina, il croisa ses yeux et y lut une infinie détresse.
« Rentrez chez vous, Régina, allez soigner votre mari, nous vous rejoignons. »
Puis, avec cette habitude qu’il avait de prendre les choses en mains dès qu’on lui en donnait l’occasion, il se tourna vers Christine et lui demanda :
« Seriez-vous en mesure de nous faire du café, Mademoiselle ? »
Christine ne demandait pas mieux que de se rendre utile : « Mais bien sûr », acquiesça-t-elle, « je vais vous en faire un baquet et à la française ! »
« Ce qui veut dire fort à réveiller un bœuf », expliqua Joe en riant.
Joe alluma un feu et Christine s’affaira à faire le café tandis que Hoss et Adam étaient soumis à un feu roulant de questions de la part de leur jeune frère sur les raisons de leur présence à Slatterville. Hoss croyait bien faire en tournant autour du pot mais Adam décida qu’il valait mieux crever l’abcès.
« Tu ne t’imaginais quand même pas que Pa allait te laisser partir comme ça, sans laisser d’adresse et ne pas chercher à te ramener au bercail. »
« Alors, c’est Pa qui vous envoie ? »
« Qui veux-tu que ce soit, pas le shérif », répondit Adam en haussant les épaules.
Immédiatement, Joe monta sur ses grands chevaux : « S’il compte m’empêcher d’épouser Christine, il peut se brosser ! Je suis en âge de prendre ma vie en mains et… »
Adam ne le laissa pas continuer : « Tais-toi, Joe, tu vas dire des choses que tu regretteras après. Ne crois-tu pas que Pa, avec tous les sacrifices qu’il a faits pour nous, a au moins mérité que nous lui disions la vérité ? »
Joe se sentit penaud. Il se savait en tort mais, en même temps, il avait la conviction que, s’il avait demandé l’autorisation à son père, celui-ci aurait tergiversé, argumenté et Christine aurait disparu avant qu’il n’ait pu la rejoindre. Se jetant à l’eau, il expliqua ça à ses aînés.
Adam était un homme juste et Hoss était un cœur d’or : l’un et l’autre, chacun à sa manière, reconnut le bien-fondé de sa position. Mais au-delà de ça, ils réalisèrent surtout l’ampleur et la profondeur de l’amour que Joe portait à Christine. Un amour qui était peut-être venu bien vite mais le temps ne faisait rien à l’affaire. Le coup de foudre existait, la présence de Régina, à quelques mètres de là, était là pour le leur rappeler. Qu’avait fait Adam, deux ans plus tôt, sinon, à peu de choses près, exactement ce que Joe venait de faire ?
Une autre qui le réalisait et dont le cœur se dilatait de bonheur, c’était Christine. Certes, Joe n’avait pas été économe de déclarations mais c’était autre chose d’entendre l’homme qu’elle aimait crier son amour haut et fort à ses frères.
Adam venait juste de déclarer : « Je crois que, dès demain, je vais envoyer un télégramme à Pa », quand la porte de chez Matthew s’ouvrit et Régina apparut sur le seuil, l’air à la fois timide et malheureux.
Serrant convulsivement un châle contre sa poitrine, la tête enserrée dans son éternelle coiffe, elle s’avança vers le groupe. Adam s’était levé et la regardait venir vers lui, le cœur désolé à la vue de celle qui n’était plus qu’un fantôme de la femme qu’il avait aimée. Son regard autrefois brûlant de ferveur et de foi en l’avenir avait perdu son feu, il ne traduisait plus que le désenchantement. Chose plus grave, la bonté qui autrefois transparaissait dans toute son attitude avait fait place à… Adam se demandait si c’était de l’amertume ou franchement de l’aigreur.
Prompt à se charger de toutes les responsabilités, le jeune homme s’en voulut de cette déchéance : que lui avait-il fait ? Il ouvrit la bouche pour lui adresser un message de bienvenue mais elle le devança :
« Ainsi, vous êtres revenu, Adam. Vous aviez dit que vous ne le feriez pas et vous êtes revenu. Et une fois encore, vous avez apporté avec vous la violence. »
Adam ne s’attendait pas à une telle entrée en matière. Il balbutia : « Enfin, Régina… » mais elle l’interrompit à nouveau et continua sa diatribe.
« Depuis deux ans, nous vivons paisiblement ici, rien n’est venu troubler notre quiétude. Vous arrivez et mon mari se trouve embringué dans une échauffourée et revient blessé à la maison. »
Hoss se porta à la rescousse de son frère qui ne savait que répondre. « Miss Régina, ce n’est pas Adam qui a blessé votre mari, bien au contraire, il l’a sauvé. »
Régina se tourna vers Hoss : « Ah, vous voilà, vous ! Toujours empressé à prêter main forte à votre frère quelle que soit son entreprise. Et puis-je savoir en quoi Adam a sauvé mon mari ? »
Joe s’interposa : « Matteo, l’homme qui a envoyé son coutelas sur votre mari, est un tireur de poignard exceptionnel, Madame. Dans son spectacle équestre, il fait le tour d’un corral au galop et il tire sur une cible de plus en plus loin en atteignant le centre à chaque lancer. Il avait lancé son poignard sur votre mari et il aurait atteint le cœur si Adam n’avait dégainé à une vitesse incroyable et fait dévier la trajectoire de l’arme. »
Avec un grand sourire, Hoss crut bon d’ajouter : « Faut dire que si Matteo est champion au lancement du couteau, Adam est un sacré bon viseur au pistolet. Même en pleine nuit, il a réussi son coup, je vous assure qu’il faut le faire. »
D’un ton acerbe, Régina répliqua : « Je ne doute pas qu’il soit très fier de ce genre d’exploit. Je ne sais pas si ça le rassure ou si ça l’excite, mais il ne semble à l’aise que lorsqu’il a fait parler la poudre »
C’en était trop pour Adam qui explosa : « Mais enfin, Régina, que vouliez-vous que je fasse ? Que je laisse ce bandit tuer votre mari ? »
L’espace d’un instant, il lui traversa l’esprit que c’était peut-être ce qu’espérait la jeune femme mais il s’en voulut immédiatement de cette pensée fugitive.
Régina ne baissa pas pavillon : « Ce que j’aurais voulu, c’est que vous n’ameniez pas la violence dans mon entourage. C’est déjà bien assez triste de penser que vous la semez partout où vous allez mais au moins, j’aimerais que vous préserviez mon îlot de tranquillité.
« Ah mais elle commence à m’énerver, celle-là ! » C’était une voix féminine qui avait lancé cette phrase avec véhémence. Christine, exaspérée, s’était levée et, les poings sur les hanches, se campa devant Régina : « Ecoutez-moi, vieille chouette, je n’aime pas plus la violence que vous mais mes convictions ne vont pas jusqu’à considérer qu’il faut laisser assassiner les braves gens sans lever le petit doigt ! Les gitans se préparaient à tuer Joe et ses frères sont venus le secourir, voilà tout. Sinon, pourquoi voulez-vous qu’ils soient venus dans ce coin perdu, pour vos beaux yeux ? Vous feriez mieux d’aller vous recoucher », dit-elle, se radoucissant en baissant les yeux sur le ventre rebondi de son interlocutrice, « et de nous laisser nous reposer. Le jour se lève et nous n’avons pas dormi de la nuit. »
Régina se redressa et la toisa : « Mais qui êtes-vous, Mademoiselle, et que faites-vous là ? Ce n’est ni un endroit ni une heure pour une femme bien ». Le ton était doux mais réprobateur. « Une semonce de religieuse », se dit intérieurement Christine dont les souvenirs de pension étaient encore très frais.
« Je fais partie de la troupe du spectacle équestre, j’ai donc toutes les raisons de me trouver dans ce campement. », répondit-elle calmement.
« Et comment connaissez-vous la famille Cartwright ? »
« Cela ne vous regarde pas. »
« Tout ce qui touche Adam me regarde », ne put s’empêcher de rétorquer Régina.
« Vraiment ? A quel titre ? »
Régina se décomposa. Se méprenant, elle crut avoir affaire à une rivale. Elle se tourna vers Adam et, les yeux noyés de larmes, lui demanda : « Ainsi, c’est tout ce que vous avez trouvé pour me remplacer, une saltimbanque ? »
Adam était pris entre la colère et la compassion. La femme qui se débattait pitoyablement devant lui, il l’avait aimée et, de toute évidence, elle l’aimait encore, tout son comportement, ses injustes reproches, son interpellation, son apparence même le montraient. Mais d’un autre côté, il ne pouvait laisser Régina insulter sa future belle-sœur.
Devançant Joe qui s’approchait, furieux, pour défendre sa belle, il franchit les deux mètres qui le séparaient de Régina posa ses deux mais sur ses épaules et lui dit :
« Régina, vous êtes épuisée et vous ne vous contrôlez plus. Cela ne vous ressemble pas tenir des propos méprisants à l’égard de quelqu’un, à plus forte raison quand elle ne vous a rien fait. Cette jeune femme est la fiancée de mon frère Joe. Il est venu la chercher pour l’épouser, c’est ce qui explique notre présence ici. »
Cette voix caressante, ce geste protecteur eurent raison de la colère de la jeune femme. Elle se laissa aller sur l’épaule d’Adam et se mit à sangloter en répétant à l’infini : « Oh, Adam, Adam, je suis si malheureuse… »
« Rentrez chez vous », lui dit-elle en la poussant doucement vers sa porte, « allez dormir un peu, tout à l’heure, nous nous reverrons. »
Quand il eut refermé la porte sur elle, il se retourna vers Christine et ses frères, le visage fermé. « Je crois que vous devriez en faire autant », leur dit-il, « un peu de repos ne vous fera pas de mal. »
« A toi non plus », lui dit Joe.
« J’aimerais bien mais il faut d’abord que j’aille voir le shérif. Nous avons un blessé et des prisonniers sur les bras, tu sembles l’oublier. »
« Tu as raison. Je viens avec toi. »
« Non, reste plutôt auprès de Christine. Hoss va m’accompagner. »
Christine et Joe s’installèrent confortablement l’un contre l’autre, Jessie entre eux pour leur tenir chaud. Ils se sentaient à la fois épuisés et incapables de dormir.
« Joe », demanda Christine, « dis-moi qui est cette femme amère ? J’ai compris qu’il y avait eu quelque chose entre ton frère et elle. Raconte-moi leur histoire. »
« Je n’en sais pas grand chose et tu en apprendrais plus par Hoss. Tout ce que je sais, c’est qu’il l’avait rencontrée avec sa… tribu de quakers et, comme ils ne savaient pas où dresser leur camp pour la nuit, il les a invités à Ponderosa. Nous avons passé une soirée sympathique avec eux, ils nous avaient offert de partager leur repas. Le lendemain, au petit-déjeuner, voilà Adam qui nous annonce tout de go qu’il va accompagner les pionniers jusqu’à leur destination, ici, à Slatterville. Hoss a décidé de partir avec lui. Dès la première étape, ils se sont fait attaquer par des bandits, parmi lesquels un type à qui Adam avait sauvé la vie et proposé du travail. »
« Ce n’est pas possible. Quel sale type ! »
« Tu peux le dire. Bref, l’un des bandits a tué le père de Régina, s’est emparé du magot qu’ils avaient mis de côté pour s’installer et a fui avec ceux qu’Adam et Hoss n’avaient pas laissé sur le carreau. Adam – tu ne le connais pas bien, mais c’est un gars qui, quand il se met une idée dans la tête, ne l’a pas dans les pieds. Il a décidé que c’était son devoir de rattraper les brigands et de leur reprendre l’argent. Hoss et lui, ils les ont poursuivi. Au fur et à mesure, le type en question – Sam Bord, il s’appelait – a fait le vide autour de lui, il a tué ses comparses. Adam l’a retrouvé à Slatterville, au moment même où Régina et sa troupe arrivaient au village. Il y a eu un duel entre Adam et Sam Bord. Je crois que Bord a blessé un des quakers qui s’interposaient, comme tout à l’heure. Je me demande même si ce n’est pas le mari de Régina, le fameux Matthieu qui a morflé. Adam a pris une balle dans l’épaule mais a réglé son compte à Sam Bord. Il a rendu l’argent à Régina mais elle lui a fait comprendre que sa violence et sa soif de vengeance la dégoûtaient et ils se sont séparés. Adam a mis du temps à s’en remettre. Il a été tout triste, tout renfrogné pendant plusieurs mois et puis, un jour, il a décidé de retourner danser et boire le samedi soir et il a fait la cour à d’autres filles. J’ai été étonné de voir, tout à l’heure, qu’il avait l’air de l’aimer encore alors qu’elle, elle s’est mariée et attend un enfant. elle semble l’avoir complètement oublié. »
Christine secoua la tête : « Mon pauvre Joe, tu n’y comprends rien. Hein, Jessie, il n’y comprend rien », dit-elle en prenant la brave tête de sa chienne entre ses deux mains. « Tu ne vois pas que, contrairement à ce que tu crois, Adam n’aime plus Régina mais qu’elle l’aime encore. »
« A quoi vois-tu ça ? »
« A la façon dont elle l’a agressé. S’il lui était indifférent, elle ne l’aurait pas considéré comme le responsable sans se renseigner. Elle lui aurait peut-être encore reproché sa violence, mais sur un autre ton. Quant à lui, il n’aurait pas pris ma défense comme il l’a fait s’il avait voulu la reconquérir. Il m’aurait laissé continuer à plaider sa cause. Je t’assure, elle l’aime encore et il ne l’aime plus, ça crève les yeux. »
Elle se tut en voyant revenir les deux hommes.
« Alors ? », interrogea Joe.
« C’est fait », répondit Adam, « nous avons prévenu le shérif. Il n’a pas l’air très éveillé d’esprit mais il a fini par comprendre ce que nous lui disions et il ne devrait pas tarder à nous rejoindre. J’ai aussi prévenu le docteur. Il va venir s’occuper de Matthew et de Mattéo. Je l’ai réglé d’avance », dit-il, prévenant l’objection qui était prête à fuser des lèvres de Christine. « Quoi qu’elle en dise », commenta-t-il avec un petit sourire mélancolique, « je ne suis pas le monstre assoiffé de sang qu’elle m’accuse d’être. »
Christine lui rendit son sourire : « Personne ne croit ça, Adam et en tout cas pas moi. Ca se voit au premier coup d’œil que vous êtes la droiture-même. »
Elle se préparait à ajouter quelque chose quand le shérif et le docteur apparurent. Hoss conduisit le docteur dans la tente de Mattéo, jugeant que celui-ci, laissé aux médications de Juanita et ses congénères, avait besoin d’un secours médical de façon plus urgente que Matthew, soigné par Régina.
Le shérif commença son enquête par Christine puis interrogea Joe. Pendant ce temps-là, la jeune femme se rapprocha de son futur beau-frère qui semblait perdu dans une sombre rêverie.
« Que se passe-t-il, Adam, pourquoi êtes-vous si triste ? Vous n’allez pas me dire que c’est un regain d’amour pour cette femme ? »
Etonné du caractère direct de la question, Adam redressa la tête en se disant, in petto qu’il aimait ça. « Au moins », pensa-t-il, « ma nouvelle sœur ne fait pas partie de ses femmes qui se montrent incapables de dire ce qu’elles pensent et en veulent ensuite aux hommes de ne pas tout deviner. C’est un bon point. »
Il réfléchit deux minutes à la réponse à lui faire, non par hésitation à lui ouvrir son cœur – bizarrement, lui qui était habituellement si renfermé, se sentait enclin à se confier à elle – mais plus pour être sûr qu’il voyait clair en lui.
« Ce n’est pas un regain d’amour », finit-il par articuler, « c’est plutôt… oui… un sentiment de culpabilité. »
Il avait l’air à la fois déconfit et épuisé, pourtant, il se tourna vers elle et s’essaya à un sourire : « Excusez-moi de vous embêter avec mes états d’âme. Je vous gâche votre joie alors que, certainement, vous aimeriez plutôt parler de Petit Joe et de vos amours. »
Christine secoua la tête : « Vous me connaissez mal, Adam, on peut même dire que vous ne me connaissez pas du tout. Si vous en aviez eu le temps, vous sauriez que ce n’est pas mon genre de me replier sur moi-même. D’ailleurs », ajouta-t-elle avec un petit rire amer, « si j’avais été comme ça, je ne serais pas ici, je serais chez moi, dans ma famille. C’est parce que j’ai voulu dépanner une amie que j’ai été prise dans cette rafle qui m’a amenée, bien malgré moi, sur le continent américain ».
Pour le coup, le sourire d’Adam s’élargit, creusant des fossettes au bas de ses joues : « Le regrettez-vous ? », demanda-t-il, mi-tendre, mi-moqueur.
Le visage de Christine s’éclaira : « J’avais une amie, là-bas, en France, qui disait que la vie est une série d’arcs-en-ciel qui naissent dans nos cœurs. Je pleure d’être loin des miens que je chérissais et je ris d’avoir rencontré Petit Joe. »
« Et bientôt », reprit Adam que l’image utilisée par Christine avait enchanté, « c’est un grand soleil qui va définitivement faire disparaître votre arc-en-ciel car vous allez épouser Joe et vous irez en voyage de noces chez vous, pour présenter Joe à votre famille. »
« Mais Adam, c’est un voyage long et coûteux. »
« Je vous l’offre à tous les deux, ce sera mon cadeau de mariage. J’ai les moyens, vous savez, j’ai amassé un joli magot depuis que je travaille avec Pa et j’ai eu un héritage du côté de la famille de ma mère. »
Incapable de se retenir, Christine lui sauta au cou et l’embrassa sur les deux joues en clamant : « Oh, Adam, vous êtes un amour ! »
Ce fut le moment que choisirent Hoss, Joe et le shérif pour revenir vers eux. « Eh bien ! », s’écria Joe courroucé, « que faites-vous ? Adam » fit-il en s’approchant de son frère, l’index levé en signe d’avertissement, « si tu recommences comme avec Melinda… »
Mais Christine ne le laissa pas finir sa harangue. Se précipitant vers son fiancé, elle lui lança : « Joe, Joe, c’est magnifique : Adam nous offre notre voyage de noces en France. Il vient de le dire, il me l’a promis. »
Joe la regarda légèrement interloqué, puis tourna les yeux vers Adam et soudain éclata de rire : « Eh bien, je vous remercie de m’en avoir parlé. Méfie-toi du grand frère, Christine, il a la sale manie de vouloir régenter la vie de tout le monde. » Puis, changeant de ton, il enlaça la jeune femme et lui dit : « Tu vois, c’est ça, la famille Cartwright : je leur ai faussé compagnie sans rien leur dire et je suis sûr qu’ils étaient partis pour me ramener par la peau du dos, mais tu les as conquis et maintenant que c’est fait, rien n’est trop beau pour toi ».
Christine, les larmes aux yeux allait répondre quand le shérif les interrompit d’un ton sec : « S’cusez-moi, Mesdames et Messieurs, mais si vous voulez bien, vous réglerez vos problèmes de famille plus tard. Il va falloir que vous veniez en ville pour faire et signer vos dépositions. J’ai encore le quaker à interroger et je vous rejoins à mon bureau. Après, vous pourrez partir. »
« Et on le fera sans tarder, croyez-moi », fit Joe.
Christine vit une ombre passer sur le visage d’Adam et comprit qu’il était contrarié à l’idée de s’en aller sans revoir Régina : « Tu me laisseras bien le temps de soigner les chevaux, hein, Joe ? Elles n’y sont pour rien, les pauvres bêtes. »
Adam comprit l’intention de Christine et la remercia du regard. Une vraie complicité était en train de naître entre la jeune femme et son futur beau-frère.
Christine se dirigea vers les chevaux et lança à la cantonade : « Joe, Hoss, vous me donnez un coup de main ? » Quant à Adam, il se planta un instant, mains sur les hanches, prit une profonde respiration et alla toquer à la porte de Matthew et Régina. Des pas ne tardèrent pas à se faire entendre, la porte s’entrouvrit et la coiffe blanche de Régina apparut. Adam eut à nouveau un haut-le-cœur à voir de si près le visage prématurément vieilli de la jeune femme.
Il retira respectueusement son chapeau et dit : « Je suis revenu, Régina, car je ne voudrais pas, comme dit la Bible, que le soleil se couche sur notre colère ».
Régina eut un sourire contrit : « Vous êtes bien bon, Adam, de partager ma faute car de fait, c’est moi qui me suis mise en colère. Entrez, Matthew dort. Si vous voulez, je peux vous faire un café ».
Il prit une mine réjouie : « Rien ne pourrait me faire plus plaisir. »
Elle le fit entrer dans une cuisine coquette et mit la cafetière sur le feu. Il s’assit et réalisa, à ce geste, combien il était fatigué. Il attendit un moment qu’elle rompe le silence mais comme elle ne semblait pas décidée à le faire, il se lança.
« Je suis désolé, Régina, de vous avoir, une nouvelle fois, donné le spectacle de la violence mais, une fois encore, je ne voyais guère comment faire autrement. J’avais acquis la certitude que ces romanichels voulaient la peau de mon frère Joe. »
Alors, brutalement, elle s’effondra sur une chaise et se mit à sangloter la tête enfouie au creux de son bras :
« Oh pardon, pardon, Adam, comment ai-je pu vous dire des choses pareilles ? J’étais bouleversée de vous revoir, bouleversée aussi que vous me retrouviez dans l’état où je suis, mariée, enceinte de mon deuxième enfant. Pourquoi ai-je fait ça, Adam, pourquoi ai-je si facilement renoncé à notre bonheur ? Je n’avais qu’à les laisser à leurs chimères, à leur façon de vivre si étriquée, si triste, oui désespérément triste. Je me souviens, quand nous marchions côte à côte, vous me racontiez l’histoire de ce Far-West que vous aimez tant, vous formiez plein de projets pour ce pays, vous m’expliquiez que bientôt, il y aurait le chemin de fer, qu’il amènerait avec lui des industriels, des hommes de progrès et aussi des hommes de loi, des médecins qui changeraient nos vies, vous rêviez et avec vous, je partais mentalement à l’aventure. Avec Matthew, on ne rêve pas, on bêche, on récure, on cuisine et on lit la Bible. Le progrès, il faut le fuir car c’est le démon, les visions, elles nous sont inspirées par le diable. Il faut surtout ne jamais rien faire qui n’ait déjà été fait il y a deux mille ans. Et les femmes, particulièrement, doivent se garder de penser, elles doivent se référer pour tout et en tout à leur mari. Même pour l’éducation de mon fils, Adam, je n’ai rien à dire, vous rendez-vous compte de ce qu’est ma vie ? »
Bouleversé par ce désespoir, Adam ne put se retenir de poser une main compatissante sur l’épaule de la pauvre femme. A ce contact qui l’électrisait, elle se redressa et lui montra un visage baigné de larmes :
« Oh Adam, que faire ? Il est trop tard maintenant, je ne peux plus retourner en arrière. Je m’aperçois alors qu’il n’est plus temps, que c’était non seulement vous que j’aimais mais aussi la vie que vous me proposiez. Vous auriez dû insister, Adam, m’emmener avec vous malgré moi… »
« Vous m’en auriez voulu », dit-il d’une voix très douce, « vous ne me l’auriez pas pardonné. »
Elle le regarda fixement, pénétrée de la vérité de ce qu’il disait : « C’est vrai ! J’aurais été assez bête pour ça, pour ne pas accepter avec reconnaissance le merveilleux cadeau que le ciel me faisait et vouloir à tout prix vous attirer vers mon monde. » Elle prit un coin de son tablier et s’en servit pour essuyer ses larmes : « Allez, partez maintenant Adam, disparaissez pour que je vous oublie. Vous revoir a réveillé toute mon amertume, effacé toute ma résignation, partez, partez… »
Il se leva, ne sachant que dire. Il était rempli de compassion mais en même temps légèrement blessé de voir qu’elle ne lui avait même pas demandé comment, lui, avait surmonté le chagrin de leur séparation. L’excès de souffrance l’avait aigrie et rendue égoïste. Il en voulut au dénommé Matthew qui brandissait la Bible à tout bout de champ mais ne savait même pas donner de l’amour à sa femme. Il eut envie de décocher une flèche du Parthe mais la vit si malheureuse qu’il préféra garder pour lui ce qu’il pensait. A la place, il se borna à dire :
« Adieu, Régina, j’espère que vous pourrez un jour me pardonner. Rassurez-vous, je m’arrangerai pour que nos routes ne se croisent plus. »
Et il tourna les talons, ouvrit la porte et s’éloigna sans se retourner alors qu’oubliant mari et voisinage, Régina criait sur le pas de la porte : « Revenez Adam, mon amour, mon chéri, revenez, je vous aime, je vous aime… »
Adam prit sur lui pour ne pas se retourner et rejoignit ses frères et Christine. « Je crois », dit-il, « que rien ne nous retient plus dans ce patelin. On rentre ? »
« On rentre ! » répondit Joe en jetant son chapeau en l’air.
« Mais avec quel cheval ? », avait demandé Christine, « vous croyez que je peux en prendre un à la troupe ? »
« Ils vous doivent bien ça ! », répondit Hoss, « après la façon dont ils vous ont traité tous les deux. »
« Quand même », avait repris Christine, « j’ai des scrupules, ils sont tous dressés pour le spectacle. S’ils me remplacent, il faut que l’écuyère ait une monture. »
« Alors », dit Joe, « montez en croupe, Cochise nous portera bien tous les deux. »
Christine n’avait cure de refuser cette proposition qui présentait le double avantage de satisfaire son sens de l’honnêteté et de lui permettre de rester en contact étroit avec le corps de Joe pendant trois jours.
Le voyage de retour fut paisible et gai. Hoss s’était chargé de Jessie, trouvant le voyage trop long pour ses petites pattes. Les deux grands frères pêchaient et chassaient pour améliorer l’ordinaire. Sans se consulter, ils avaient décidé de se charger du ravitaillement pour ménager aux deux amoureux des moments d’intimité.
Joe avait bien eu des velléités de prolonger ces moments durant les nuits mais avec douceur, Christine lui avait fait comprendre qu’elle préférait attendre le mariage. Joe n’avait pas insisté sachant bien que Christine ne faisait qu’appliquer les principes que son propre père lui avait inculqués. Dans cette région reculée, encore sauvage et sans loi, régnait une morale acceptée de tous, à l’exception des indiens qui avaient la leur et des bandits qui se mettaient hors de toute loi, écrite ou non écrite. Le respect de la vertu des femmes, mises à part, bien sûr, les filles de joie, faisait partie de ces règles non exprimées mais observées par tous.
Le dernier jour, cependant, Joe perdit de sa gaîté et devient taciturne. Plus ils se rapprochait de Ponderosa, plus il se souvenait qu’il avait un père à qui il avait faussé compagnie de manière pour le moins cavalière. Comment Ben allait-il réagir ? Comment accueillerait-il Christine ? Il avait bien essayé de sonder ses frères mais ceux-ci n’en savaient guère plus que lui. Tout ce qu’Adam avait pu lui dire pour le rassurer un peu, c’est qu’il avait envoyé un télégramme à Ben de Slatterville dont le texte, bien que lapidaire devait avoir éclairé le patriarche : « Christine et Joe fous amoureux, mariage inéluctable, Adam ».
Quand ils entrèrent dans la cour, Joe tira sur les rênes et laissa ses aînés le devancer. Le bruit des sabots avait attiré Ben au dehors : il regardait ses fils arriver, les mains sur les hanches, affichant un sourire satisfait. Adam fut le premier à mettre pied à terre et à serrer convulsivement les mains paternelles. Hoss posa Jessie sur le sol et, au lieu de saluer son géniteur, se retourna vers Cochise et, attrapant Christine par la taille, la fit descendre de Cochise. Joe restait perché sur son cheval, soudain paralysé : « Eh bien, jeune homme », lui lança Ben d’un ton cordial, « qu’attends-tu pour me présenter ta fiancée ? »
Electrisé, Joe sauta à bas de sa monture et se précipita, bras tendus, vers son père en lui criant : « Pa, tu es le meilleur père que la terre ait jamais porté ! » Puis, se retournant, il prit Christine par le bras et commença :
« Voilà la femme pour laquelle… »
« Tu es prêt à faire toutes les folies », termina son père, « c’est bien ça ? »
« Oui c’est bien ça ! La folie de me marier, la folie de lui faire plein d’enfants, la folie de me mettre en quatre pour la rendre heureuse. »
« Eh bien, mes enfants », fit Ben, « je ne vous donne pas mon autorisation car vous n’en avez visiblement pas besoin, mais je vous donne ma bénédiction, ça, ça peut toujours servir. »
Et il ouvrit ses bras tout grand. Hoss y poussa Christine qui, ne sachant que faire, nicha, sans mot dire, sa tête sur l’épaule de son futur beau-père. Ce dernier fondit de tendresse au contact de la frêle jeune femme et lui murmura à l’oreille « Vous voilà chez vous, mon enfant. »
Oscillant entre le rire et les larmes, Christine parvint enfin à articuler quelques mots : « Merci, Pa, car vous voulez bien que je vous appelle Pa, n’est-ce pas ? »
« Plutôt deux fois qu’une ! », tonitrua Ben. « Allons, rentrons à la maison, Hop-Sing vous a préparé un festin. »
« Tu entends ça, Jessie », fit Hoss, « viens vite, on va se régaler. »
EPILOGUE
Ce matin-là, Christine se leva, l’émotion au cœur : aujourd’hui, elle allait devenir Madame Joseph Cartwright. Quelques jours plus tôt, Joe l’avait emmenée en ville pour qu’elle puisse envoyer un télégramme à sa famille qui irait plus vite que la longue missive qu’elle lui avait écrite à peine arrivée à Ponderosa. Certes, le télégramme ne franchirait pas l’océan mais il allait traverser le continent américain en une journée, être confié à un navire qui, une fois débarqué au Havre, lui ferait reprendre le chemin du « fil qui chante ».
Mais faute d’avoir son père pour la conduire à l’autel, elle aurait Ben Cartwright qui n’était pas peu fier de cet honneur. Elle avait demandé à Adam d’être son témoin, ce qui avait permis à Joe de choisir Hoss sans état d’âme.
Elle avait beaucoup étonné la couturière quand elle lui avait demandé de lui confectionner une amazone blanche pour se marier. « C’est en cavalière qu’il m’a connue et aimée, c’est en cavalière que je lui promettrai amour et fidélité pour la vie ». Pas de voile mais un chapeau à longue voilette qui masquerait son visage avant la bénédiction et qu’elle repousserait en arrière une fois le « oui » prononcé. Au dernier essayage, la couturière avait dû convenir qu’elle avait fière allure ainsi vêtue et que cette tenue valait bien une robe.
Joe, tout de gris perle vêtu, l’attendait rayonnant. Tandis qu’elle avançait au son de la marche de Mendelssohn, elle le dévorait des yeux. Il avait sur son visage cet air qu’elle aimait tant et qui semblait être une promesse de faire de leur vie un amusement perpétuel. Pourtant, elle savait qu’il pouvait parfois être grave et responsable mais elle appréciait chez lui cette part d’enfance qui, du moins l’espérait-elle, ne le quitterait jamais.
Quand elle sortit à son bras, elle avait l’impression de marcher sur des nuages. Il monta sur Cochise et elle sur Jewel, sa jument, cadeau de Ben et il se prirent par la main.
« On y va ? » fit Joe en lui souriant.
« On y va », répondit-elle en lui rendant son sourire.
Et ils se mirent au petit galop, sans se lâcher, comme dans un ballet équestre minutieusement préparé, prenant ensemble un départ sur un rythme synchrone qui devait durer toute la vie.
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