Summary: Alors qu’il se rend à un rendez-vous galant, Joe est pris dans un chausse-trappe…
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Faut pas prendre les enfants du Nevada pour des bécasses
Joe caracolait, le cœur gonflé de joie. La belle Margaret O’Connor lui avait fixé rendez-vous près de la maisonnette du bout du pont en arche, à midi juste. C’était le fruit d’une cour assidue de deux mois, mais cour qui avait semblé vouée à l’échec jusqu’à hier.
Cette grande et mince fille blonde dont les yeux, bleu porcelaine, paraissaient infranchissables, était arrivée quelques semaines plus tôt, au-milieu d’une tribu invraisemblable, une caravane de pionniers, tous irlandais, tous parents, tous bruyants et querelleurs.
Le père de Margaret avait tout du renard : le nez pointu, des yeux qui se rétrécissaient quand il fixait son attention, des cheveux drus, coupés courts, où se mêlaient le roux et le gris et des sourcils broussailleux et bas placés qui accentuaient son air roublard. Le genre d’homme à ne pas hésiter, si nécessaire, à enfreindre la loi. La mère, en revanche, avait l’air placide et Margaret tenait d’elle la lourde chevelure couleur de blé qui, chez l’une, était tirée en chignon et, chez l’autre, couvrait les épaules de sages anglaises. Là s’arrêtait la ressemblance car Margaret avait l’ovale pur quand sa mère l’avait alourdi de graisse, avait le nez patricien autant que sa mère l’avait plébéien, était un miracle de grâce alors que sa mère se déplaçait avec la pesanteur d’un plantigrade.
Margaret avait trois frères et c’est par l’aîné, thomas, que Joe avait approché l’étrange famille. Thomas était invariablement vêtu d’un costume noir qui lui donnait l’air d’un clergyman, sous lequel il portait une chemise bleue qu’il ne fermait pas pour cause d’absence de boutons. Thomas était un pince-sans-rire dont l’ironie déplaisait, ce qui en faisait un solitaire malgré lui. Joe lui avait plu car il ne se vexait jamais, habitué qu’il était aux quolibets de ses frères.
Thomas avait vingt-quatre ans et était donc de quatre ans l’aîné de Joe. Ce dernier aurait été plus proche de Johnny, le second, qui en avait vingt-deux mais Johnny, beau garçon à la toison claire et au regard bleu d’acier, semblable à celui de sa sœur avait toisé ce jouvenceau brun qu’il avait immédiatement classé dans la catégorie des rivaux. A la compagnie des jeunes de Virginia City, il préférait celle de son cousin, Paddy Gallagher, un garçon efflanqué avec de la fièvre dans les yeux.
Le dernier frère de Margaret, Brian, était, à l’âge de dix-sept ans, la réplique exacte de ce qu’avait dû être son père adolescent. Encore que, s’il avait fallu lui chercher un totem, la fouine eût certes été plus adéquate que le renard. Brian fourrait son nez pointu partout, écoutait toutes les conversations, posait des questions sur tout et tout le monde. Il avait trouvé en Joe un interlocuteur complaisant qui le renseignait sur tout le pays et qui ne trouvait pas bizarre de ne rien recevoir en échange comme informations sur la mystérieuse caravane et la raison pour laquelle elle séjournait si longtemps à Virginia City au lieu d’aller plus avant vers l’Ouest.
Le côté louche de la tribu importait peu à Joe. Il était attiré par Margaret comme par un aimant et tout lui était bon pour graviter autour de la svelte irlandaise. Dieu sait pourtant qu’elle ne l’avait guère encouragé, ne répondant que par monosyllabes à ses compliments et à ses madrigaux. Son père et Hoss en avaient largement plaisanté, déclarant qu’il était heureux de voir enfin le Don Juan du Nevada tenu en échec. Joe s’était réjoui de l’absence d’Adam, parti à San Francisco pour régler une sombre affaire de procès. En contrepoint avec Hoss, Adam avait la moquerie redoutable. Joe se souvenait encore du jour où, étant tombé dans une cuve de purin, il avait dû rentrer à Ponderosa, affublé de la salopette de Bert Smith qui était notoirement plus petit que lui.
« Tiens », avait ricané Hoss, « tu lances une nouvelle mode »
« Pas du tout », avait rétorqué Adam, « un feu de plancher a dû se déclarer là où il était. »
« Crois-tu, Adam ? Mais alors, pourquoi a-t-il encore des chaussettes ? »
« Parce qu’il les avait retirées et essayait d’en tirer des sons d’accordéon, cela se décèle au premier coup d’œil. »
Joe avait balancé entre se taire ou expliquer la raison de sa tenue inusitée. Il avait opté pour la première solution, trop inquiet des commentaires qu’aurait engendrés le récit de son aventure et avait dû subir toute la soirée des déclarations plus ou moins spirituelles sur la conception de l’élégance chez la jeune génération.
Mieux valait qu’Adam n’ait pas été témoin de ses déconvenues sentimentales, c’est ce que s’était dit Joe. Aujourd’hui, pourtant, il le regrettait car son triomphe n’en aurait été que plus éclatant. Tout à l’heure, quand il ramènerait la belle Margaret à Ponderosa, à la suite d’une invitation impromptue à déjeuner, Ben et Hoss n’auraient d’autre issue que de reconnaître son pouvoir irrépressible de séduction. « A Joe Cartwright, nulle ne résiste », telle était la devise qu’il comptait afficher au-dessus de son lit. Hoss allait en crever de dépit.
L’arche du pont et le toit de la maisonnette, au détour du chemin, se détachèrent brusquement sur le ciel pur. Joe parcourut le paysage d’un regard circulaire mais ne vit pas la jeune fille. Peut-être s’était-elle mise à l’abri des regards indiscrets en entrant dans la cabane inoccupée.
Joe attacha son cheval à un pieu et poussa la porte un peu branlante de la maisonnette. Les volets ne laissaient passer qu’un mince filet de lumière. Il était peu probable que la jeune fille se soit enfermée dans l’obscurité… Il crut pourtant percevoir un mouvement, fit un pas à l’intérieur de la pièce et reçut un coup fulgurant sur la nuque.
Quand il revint à lui, il était dûment saucissonné dans ce qui lui sembla, à travers la pénombre, être un chariot.
Le lendemain matin, le shérif Auguster vit entrer dans son bureau ce qu’à première vue, l’on pouvait prendre pour un début d’ouragan ou pour un buffle piqué par une tarentule. Décomposé, Hoss Cartwright annonça :
« Shérif, Joe a disparu ! »
« Allons, allons du calme. Depuis quand ton frère a-t-il disparu ? »
« Depuis hier. Il s’est mis sur son trente et un vers les onze heures, il est parti à cheval et depuis, on ne l’a plus revu. »
Auguster éclata d’un gros rire : « Ca alors, c’est ce qui s’appelle s’affoler pour rien. Il faut vraiment que tu sois fleur bleue, mon pauvre Hoss, pour appeler « disparu » un homme qui a tout bonnement découché. »
Hoss devint pivoine de colère. Il attrapa le shérif par le col et se mit à le secouer comme il aurait fait d’une porte récalcitrante.
« Joe n’a jamais découché quand il n’était pas en voyage. Il m’est arrivé de le ramener complètement ivre en travers de sa selle, mais il n’est jamais resté dehors sans qu’on le sache. »
« Lâche-moi », hoqueta Auguster. Puis quand Hoss eut obtempéré : « Jamais découché ? Et l’épisode Julia, tu l’as oublié ? Allez, laisse-moi tranquille avec la fugue de ton frère. Tu vas le voir réapparaître sous peu, l’air épanoui, sortant des bras d’une belle, je te le parie. Tiens, tu devrais aller rôder du côté de la caravane irlandaise, il est toujours fourré avec cette bande de va-nu-pieds, ces temps-ci. »
Furieux, Hoss sortit non sans avoir lancé par-dessus son épaule :
« On verra ce que Pa pensera de ton attitude. C’est lui qui m’a dit d’aller te prévenir, réfléchis-y bien. »
Comme il approchait du chariot O’Connor, il vit s’avancer vers lui une sorte de clergyman.
« Hello ! Vous ne me reconnaissez pas ? Je suis Thomas O’Connor. Je suppose que vous cherchez votre frère. »
« Oui, vous savez où il est ? »
« J’en ai peur. Je devrais le tuer pour ce qu’il a fait mais j’ai de la sympathie pour lui… Ah, il est difficile de concilier amitié et sens familial ! »
Hoss se concentrait autant qu’il le pouvait mais il ne parvenait décidément pas à comprendre ce que voulait dire l’Irlandais.
« Ecoutez, je ne sais pas ce que Joe vous a fait mais, je vous en prie, dites-moi où il est. Je vous jure que je vous en débarrasserai et s’il vous a causé un tort quelconque, vous pouvez être assuré que Pa vous dédommagera. »
Thomas secoua la tête :
« Moi, il ne m’a rien fait personnellement. C’est en dépucelant ma sœur qu’il a causé du dommage à ma famille. Et vous savez, comme moi, comment se lave une dette d’honneur. »
« Dans… dans le sang ? » bégaya Hoss.
« Exactement. Si mon père apprend la chose, c’est comme cela que ça se terminera. Il m’enverra, en tant qu’aîné, me battre contre Joe jusqu’à ce que mort s’ensuive. »
« Mais c’est effroyable ! », hoqueta Hoss. « Comment pouvez-vous être aussi sanguinaire ? N’y a-t-il pas un moyen de s’arranger ? »
Thomas vint susurrer à l’oreille de Hoss : « Si, il y en a un. Je n’ai aucune envie d’affronter ton frère en combat. Nous allons, si tu le veux, dénicher nos tourtereaux et les mener au couvent le plus proche. S’ils sont mariés chrétiennement, le paternel maudira sa fille mais ça s’arrêtera là. Alors, que décides-tu ? »
« Allons-y », fit Hoss dans un soupir.
Il se laissa mener docilement, abattu, perdu dans de sombres pensées et ne sentit pas venir le coup de matraque qui l’envoya au pays des songes.
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Ben prêtait une oreille distraite au babil de Hop-Sing qui lui vantait le menu du soir. Hoss et Joe n’avaient pas réapparu et il ne pouvait trouver aucune explication plausible à cette double disparition. Que Joe ait pu traîner dans les bas-fonds à courir les filles de joie, ma foi, cela ne s’était pas encore vu mais il faut un début à tout. Mais Hoss, parti à la recherche de son cadet, que pouvait-il faire ? Hoss était fort, il tirait bien, il connaissait la région par cœur mais il avait déjà démontré qu’il n’était guère rusé.
Au grand désespoir de Hop-Sing, Ben mit sa ceinture, vérifia ses pistolets et sortit sans avoir avalé une miette. Hop-Sing lui courut après avec deux paquets dont l’un était le double de l’autre.
« M’sieur Cartwright, prendre au moins des sandwiches. C’est comme d’habitude, le p’tit pour Joe et vous, le gros pour Hoss. Et cette fois-ci, les perdez pas dans les fontes de votre selle… »
Ben, peu soucieux de l’heure, se rendit directement chez le shérif qui était en train de déguster une omelette au lard avec sa femme. Voyant la tête du patriarche des Cartwright, il pâlit un peu en se remémorant la façon dont, le matin-même, il avait rabroué Hoss.
« Alors, Ben », dit-il, d’un ton qui se voulait jovial, « tu l’as retrouvé, ton fils ? »
« Lequel ? »
« Eh bien, Joe, voyons. N’est-ce pas lui que Hoss cherchait ce matin ? »
« J’avais envoyé Hoss te demander ton aide, Auguster. Je vois trop bien que tu n’en as rien fait. Et tu es là à dîner tranquillement sans te soucier de la disparition de mes fils. »
« De tes fils ? » Auguster était devenu cramoisi.
Ben fit un énorme effort sur lui-même pour ne pas brutaliser le policier. Après avoir pris une longue inspiration, il demanda avec un calme apparent qu’Auguster lui fasse le récit de ce qui s’était passé. Trop heureux de s’en tirer à si bon compte, le shérif s’exécuta :
« … et il m’a quitté », termina-t-il, « après que je lui ai conseillé d’aller voir du côté de la caravane irlandaise. Voilà toute l’histoire. »
Ben réfléchit un moment. Il était clair que le nœud du problème se trouvait chez les Irlandais. De ces derniers, il ne savait qu’une chose, c’est qu’ils avaient une fille blonde aux yeux bleus qui avait tourné la tête de Joe. Fougueux comme à son habitude, peut-être le jeune homme n’avait-il pas tenu compte de la sévérité sourcilleuse des pères irlandais. L’on ne plaisantait pas, chez eux, avec la vertu des filles, que l’on ne mariait guère si l’on n’avait une dot à leur offrir. Le mieux était d’aller trouver le père O’Connor bille en tête.
Les yeux perdus dans le vague, Patrick O’Connor se balançait dans son rocking-chair en fumant sa pipe. Sa femme s’affairait à une vaisselle sommaire. Il n’y avait personne d’autre dans la roulotte. Son chapeau à la main, ben s’avança et toussa pour qu’on remarque sa présence. Patrick O’connor se décida à lui faire l’aumône d’un regard.
« Qui êtes-vous ? » grinça t-il .
« Je suis Ben Cartwright et… »
O’Connor ne lui laissa pas le temps de continuer. Il se leva, tremblant de colère :
« Ah, c’est vous, le père du voyou qui a déshonoré ma fille. Que faites-vous ici ? Vous venez sans doute vous repaître de notre malheur… »
Ben roulait des yeux effarés. Ses prunelles sombres allaient du mari brandissant sa pipe comme une arme à la femme qui pleurnichait dans son tablier.
« Je ne comprends pas. Que reprochez-vous à mon fils et d’abord, duquel s’agit-il ? »
« Ah, ne faites pas l’innocent ! Vous allez bientôt me raconter que vous n’êtes pas au courant des agissements de votre gars, le brun avec des yeux dont on e sait même pas s’ils sont bleus ou noirs. »
« Joe ? Qu’a-t-il fait ? »
« Qu’a-t-il fait ? Qu’a-t-il fait ? Il a couché avec ma fille », rugit O’Connor. « avec ma petite Margaret qui était une agnelle pure jusqu’à ce que votre suborneur arrive. »
Ben pensa in petto que le vieux renard irlandais devait lire trop de littérature à bon marché. « Agnelle », « suborneur » n’étaient pas des échantillons du langage courant d’un paysan de pays pauvre.
« Calmez-vous, calmez-vous », prêcha-t-il. « Je suis sûr qu’il y a moyen d’arranger ça. »
Ah, parce que Mossieur Cartwright a sans doute un moyen de rendre sa virginité à une fille ? Je vais vous dire, Mossieur Cartwright, il n’y a que deux moyens d’arranger ça, comme vous dites, le tuer ou les marier. Vous pouvez remercier mon fils Thomas qui a choisi la deuxième. »
« Vous projetez de les marier ? »
« On ne projette pas. En ce moment, ils sont en route vers le couvent des Augustins, à la frontière du Mexique et on va les unir selon la bonne liturgie catholique, après bien sûr, qu’ils se seront confessés. »
Ben s’étonna : « et vous n’êtes pas partis avec eux, Quel genre de parents êtes-vous ? Vous mariez votre fille à plusieurs miles d’ici, sans l’accompagner ? Et mon fils, qui lui sert de témoin ? »
« Son frère, pardi ! Comme pour Margaret. Seul son frère aîné l’escorte et il est bien bon, encore. On ne va pas célébrer en famille le mariage d’une fille déchue ! »
Ben devint tout rouge : « Eh bien, moi », fit-il en s’avançant, menaçant, vers l’Irlandais qu’il commençait à détester, « moi, j’y vais à ce mariage. Et je vous garantis que je veillerais à ce qu’aucune pression ne soit faite sur Joe. Dites-moi immédiatement quelle route ils ont prise. »
O’Connor baissa le regard vers le revolver qui était apparu comme par magie dans la main de son vis-à-vis. Ce gars-là devait viser juste…
« Holà ! Ne vous énervez pas. Brian, Brian », appela t-il. « Où est-il ? »
« Il est en train de couper du bois dehors », répondit sa femme. Elle sortit et revint avec le garçon.
Ben vit entrer la réplique, plus jeune, de son interlocuteur. « Brian, selle un cheval et montre le chemin à Monsieur Cartwright qui veut rejoindre la noce », ordonna le renard avec un petit rire déplaisant.
Ben sortit sans rien ajouter et suivit l’adolescent. Il faisait nuit noire. Le jeune homme partit au galop, puis, au bout d’un quart d’heure, arrivé en vue du pont de l’arche, ralentit.
« Si ça ne vous ennuie pas, Monsieur Cartwright, on va faire une halte ici. J’ai mon cousin qui dort dans cette maisonnette et il connaît bien mieux la route que moi. C’est lui qui a déniché le couvent. On ne savait pas où il y en avait un. »
Sans méfiance, Ben entra dans la misérable cahute (une cahute est toujours misérable) et eut juste le temps de penser qu’il était tombé dans un piège.
Quand il se réveilla, il était couché, ligoté, au fond d’un chariot. Non loin de lui, gisaient deux saucisses géantes qui lui criaient « Pa ».
« C’est vous, les enfants ? »
« Oui, Pa. Alors, toi aussi, tu t’es fait prendre. Qu’allons-nous devenir ? » C’était la voix de Hoss.
« Peut-être qu’Auguster va se mettre à notre recherche… » murmura Joe.
Cette suggestion fit sourire Ben. « Voilà qui m’étonnerait ! Mais ce que je me demande, c’est quel est le but de cette méchante farce ? »
« Je vais vous le dire », lui lança une lampe à gaz dotée de la voix de O’Connor.
La lampe à gaz s’abaissa jusqu’au sol, éclairant le chariot d’une lueur blanchâtre et indécise et démasquant un O’Connor sardonique et, derrière lui, les têtes hilares de ses trois fils.
« Eh bien, les gars, la pêche a été bonne ! Un poisson à chaque coup de filet. Bien joué, petits ! Ha, ha, ha ! C’est désopilant : toute la famille Cartwright, joliment ficelée et se tortillant à mes pieds… »
« Que voulez-vous, O’connor ? », demanda Ben d’une voix impérative, comme s’il ne s’était pas trouvé dans la position précaire d’un prisonnier. « J’imagine que vous ne nous avez pas capturés dans le seul but de vous payer une bonne pinte de rire… »
« Non, non », fit O’Connor en se tapant les cuisses, « mais le rire vient en prime. Une prime gratuite s’ajoutant aux propriétés que vous allez nous céder. »
« Mais encore ? »
« Comment, mais encore ? Avez-vous plus que Ponderosa à céder ? »
Ben se redressa sur ses coudes : « Vous voulez que… que je vous donne Ponderosa ? Vous êtes fou ! »
O’Connor cessa brusquement de rire et s’accroupit jusqu’à se trouver nez à nez avec Ben : « Réfléchissez bien, Monsieur Cartwright. Réfléchissez à ce que vous possédez de plus précieux… Est-ce… vos fils ou votre propriété ? »
« Ce qui veut dire ? »
« Ce qui veut dire que, si vous ne me signez pas illico une cession de vos terres, je vous balance votre jeune Joe dans le torrent avec une pierre au bout des pieds…. Et si vous hésitez encore, votre aîné suivra. »
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Adam Cartwright talonna les flancs de sa monture, un beau cheval bai à quatre balzanes blanches. Il était doublement heureux : d’abord, parce qu’il rentrait au bercail après trois mois passés à San Francisco, ensuite, parce qu’il en rapportait une bonne nouvelle : le procès était gagné. Pa serait content.
Adam regarda avec plaisir les hautes futaies de Ponderosa qui fournissaient le bois de la scierie. Il aimait les puissantes silhouette des pins et de leur odeur résineuse mêlée de chèvrefeuille. Certes, la ville avait ses plaisirs et ses séductions. Adam avait encore dans la poche de sa chemise, le mouchoir parfumé à la violette et humide de pleurs que Rosalyn, sa maîtresse momentanée, lui avait donné en souvenir. C’était une petite marchande de lingerie peu farouche. Il était entré dans sa boutique, justement, pour s’acheter des mouchoirs et elle lui avait roulé des yeux si veloutés qu’il avait tenté sa chance.
Mieux valait ne pas être resté dans les bras de Rosalyn. Elle s’était donnée à lui avec trop de précipitation pour qu’il puisse croire à sa constance et, s’il ne s’était pas arraché à ses sortilèges, cela aurait pu malencontreusement se finir devant le maire. Quand il était parti, il était en passe de devenir amoureux. Quelques journées de cavalcade, quelques nuits à la belle étoile avaient rafraîchi ses esprits et au fur et à mesure qu’il se rapprochait de sa terre nourricière, l’image de la belle à la chevelure de châtaignes s’estompait au profit de trois têtes viriles, celles de son père et de ses frères.
Il allait sûrement retrouver Joe avec de nouvelles amours (trois mois, c’était beaucoup pour Monsieur Casanova). Quant à Hoss… Qui pouvait savoir dans quelle entreprise de saint-bernard avait pu se fourrer Hoss ? Il volait au secours de tous les laissés-pour-compte, humains ou animaux. Adam sourit alors que la lune, échappant à l’assaut d’un nuage noir, éclairait d’une lueur subtile le toit de Ponderosa. Adam s’étonna de ne distinguer aucune lumière aux fenêtres. Il était à peine plus de dix heures et il était rare que tout le monde dorme à cette heure à Ponderosa.
Il descendit de cheval, le mena à l’écurie, réveilla le garçon de garde qui dormait à même la paille et lui ordonna de bouchonner la bête. Il jeta un dernier coup d’œil inquiet sur la tête ahurie du jeune lad puis s’éloigna quand il eut vu l’intéressé se saisir d’une brosse.
Il fit quelques pas vers la porte. Et entendit, derrière un sourd grondement. Certainement le chien de Hoss. « C’est moi, Prack », fit-il. Instantanément, l’animal se calma puis il se remit à geindre doucement.
Adam entra et le chien vint à lui : « Que fais-tu ici, à cette heure ? Pourquoi n’es-tu pas dans ta niche ? Où est ton maître ? »
Comme s’il avait voulu répondre, le chien continua à gémir. Adam alluma une lampe, vit la cheminée garnie de bois prêt à être enflammé… De plus en plus intrigué, il monta à l’étage et dut admettre que la maison était vide. Ni père ni frères. Il redescendit et alla toquer à la porte du repaire d’Hop-Sing, à côté de la cuisine. Le chinois sortit en clignant des yeux.
« Ah, vous vouèlè ! Je suis bien content car vot’ père et vos frères, y z’ont disparu. »
« Depuis quand ? », s’impatienta immédiatement Adam. « Parle ! »
« Vous énervès pès ! Vot’père, c’est depuis tout à l’heure, Hoss, c’est depuis ce métin et Joe, c’est depuis hier. »
« Raconte moi tout ce que tu sais. »
Après qu’Hop-Sing se fût expliqué tant bien que mal, Adam l’envoya se coucher, décrocha une carabine, la chargea et alla s’écrouler dans le fauteuil de son père.
« Avant tout, réfléchissons »
« Ca vous èvez bien raison, », fit la voix d’Hop-Sing qui, au lieu de se coucher, était allé faire du thé auquel il avait adjoint un cake. « Si vot père, il èvait réfléchi en dînant tranquillement comm’ j’lui disais, il serait peut-être encore lè ! »
Tout en se restaurant, Adam songeait : « Il est clair qu’on a voulu attirer ma famille dans un piège et qu’ils y ont couru tête baissée. Cela nous est pourtant déjà arrivé, le jour où une jeune femme prétendait avoir épousé un faux Ben Cartwright. Au lieu de l’amener en ville et de faire annuler ce faux mariage, nous avons tous foncé, comme un seul homme, dans la gueule du loup. Nous sommes partis à la chasse à l’imposteur, faisant exactement ce que l’adversaire attendait de nous. Apparemment, cela n’a servi de leçon à personne. Il faut dire que Pa tient tellement à nous qu’il perd la tête quand il s’agit de ses enfants. Donc, moi, je ne vais pas tomber dans le panneau et je vais attendre l’adversaire ici, sur mon terrain. Et pour commencer, je vais dormir en bas, avec ma carabine sur les genoux…
Ce qui fut dit, fut fait mais la nuit se passa sans incident. Au petit matin, Hop-Sing apporta au seul maître qui lui restait un copieux petit-déjeuner que celui-ci dévora jusqu’à la dernière miette.
Alors qu’il venait d’achever, la porte s’ouvrit brusquement et un rouquin entre deux âges, suivi d’une cohorte de jeunes gens de tout poil, pénétra dans la maison. Auguster fermait la marche.
« Ainsi, voici ma nouvelle demeure… », déclara le rouquin qui, occupé à scruter les plafonds, n’avait pas vu Adam ni la carabine que celui-ci braquait sur son ventre.
« Les mains en l’air ou je tire ! Toi aussi, Auguster. Jetez vos armes. »
Le renard roux fit mine d’avancer. Une balle vint se ficher dans son gros orteil gauche. Il poussa un hurlement, saisit sa botte à deux mains, tout en dansant la gigue de l’autre pied.
« Ceci n’est qu’un avertissement. La prochaine balle ira plus haut. »
L’homme se laissa tomber dans le canapé.
« Qu’attendez-vous pour l’arrêter, shérif ? J’entre chez moi, ce type me canarde et vous ne faites rien. »
« C’est que… C’est que…, bégaya le shérif visiblement mal à l’aise, « il ne sait pas que vous êtes chez vous. Il croit encore être chez lui. »
« Qui êtes-vous ? », fit le rouquin en s’adressant directement à Adam, « Le régisseur de Cartwright ? »
« Non, son fils, je suis Adam Cartwright. »
Un jeune à l’apparence d’un clergyman, qui était resté coi jusque-là, s’écria :
« C’est faux. Il n’y a plus un seul Cartwright ici. « Nous les avons… » Il devint tout rouge et termina : « Nous les avons répertoriés. »
Les yeux d’Adam virèrent au noir. « Qu’avez-vous fait de mon père et de mes frères ? Et de quel droit entrez-vous ici, flanqués du shérif, comme en terrain conquis ? »
« C’est que… C’est que… » se lança Auguster, « ce Monsieur O’Connor est désormais le propriétaire de Ponderosa. »
« Ah oui ! », répliqua Adam, narquois. « En quel honneur ? »
« Il a un papier signé de ton père. »
Le renard roux sortit un parchemin froissé de sa poche et appela son fils aîné :
« Tiens, Thomas, montre-lui mais ne le lui donne pas. »
« Vous, le clergyman », prévint Adam, « avancez en douceur, sur le côté. N’oubliez pas que mon arme est braquée sur votre père. » Regrettant que Hop-Sing ne puisse lire l’anglais : « Auguster, viens par ici », ordonna-t-il.
Docilement, le shérif s’approcha.
« Aie la bonté de me lire ce qui est écrit sur ce bout de papier. »
« Je soussigné, Benjamin Cartwright, certifie avoir cédé, ce jour, la totalité de mes propriétés du Nevada à Monsieur Patrick O’Connor. Le 22 avril 1863. Et c’est signé Benjamin Cartwright. »
« Et c’est pourquoi, Adam », reprit Auguster, « je vais être obligé de te prier de baisser ton arme et de libérer la maison. »
« Bien au contraire, Auguster, c’est toi qui vas me prêter main forte pour évacuer cette racaille. Ce papier n’a aucune valeur. Cela fait belle lurette que nous avons déposé devant notaire, un acte par lequel aucune vente de Ponderosa n’est valable si elle n’est pas revêtue de la signature de mon père et de la mienne. Papa pouvait signer en toute quiétude. Ce papier est bon à mettre au feu. »
« Si Pa entendait cela, il bondirait », se dit-il, « mais c’est pour la bonne cause. »
Le visage d’Auguster, qui était à mille lieues de soupçonner un mensonge, s’éclaira d’un large sourire.
« Ah, mais voilà qui est parfait. Nous allons donc tous nous retirer. Je suis bien content, Adam. Cela me faisait mal au cœur de voir Ponderosa changer de main. »
« Un instant ! », interrompit Adam. « Tu ne t’en vas pas comme ça. Tu m’arrêtes tout ce joli monde. »
« C’est que… C’est que… Pourquoi ? »
« Eh bien, shérif, ou tu es l’homme le plus naïf de la terre ou tu es leur complice. Tu ne vas pas me dire que tu trouves naturel que Pa ait signé, comme ça, une cession de la propriété qu’il a mis trente ans à constituer…. Il est évident qu’il a agi sous la menace. Alors, ou tu les arrêtes ou je vous séquestre tous jusqu’à ce que j’en ai le cœur net. »
« Non, non », fit Auguster précipitamment. « je te demande pardon, Adam. Je crois que je n’ai pas vu plus loin que le bout de mon nez. Je les arrête. Tiens-les en respect jusqu’à ce que je ramène du renfort car, à un contre cinq, je ne pourrai jamais les ramener en ville. »
« Ne t’inquiète pas, je vais t’aider. Hop-Sing, va chercher Tramp, Jack et Fred. Ils doivent être déjà à sortir le bétail. Ils vont nous raccompagner en ville. »
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La famille O’Connor fut menée sous bonne escorte, jusqu’à la prison. Adam essaya, en vain, de leur faire avouer où ils avaient caché son père et ses frères. Devant leur mutisme farouche, il se tourna vers le shérif et lui dit, d’un ton impérieux : « Et maintenant, Auguster, sors moi la Bible, que je prête serment. Tu as un nouvel adjoint à partir d’aujourd’hui. »
De plus en plus hébété, Auguster s’exécuta et épingla une étoile au revers de la veste d’Adam.
« C’est que… C’est que… Tu veux mener une enquête ? »
« Pas du tout ! Je ne sais toujours pas si tu as agi par traîtrise ou par bêtise. Je n’ai aucune confiance en toi pour garder mes oiseaux au frais. Je m’installe donc dans la prison et je joue le rôle de geôlier jusqu’à ce que quelqu’un se manifeste. Toi, tu fais ce que tu veux. »
« C’est que… C’est que… Adam, tu me blesses beaucoup en me prenant pour un traître. Je te jure que je n’ai pas vu à mal. Ls avaient un titre de propriété… »
Mais avant qu’ils ne viennent te l’agiter sous le nez, que s’est-il passé ? N’as-tu pas vu mon père ? »
Auguster baissa le nez : « Si, mais vois-tu, j’étais si honteux de ne pas avoir pris Hoss au sérieux… j’avais si peur qu’il ne se plaigne au shérif du district. Quand j’ai vu qu’il songeait à régler le problème tout seul, j’ai été soulagé. »
Adam soupira : « On aurait aussi bien fait de nommer shérif l’âne de Gonzalez. Allez, sors un paquet de cartes, je ne sais pas combien de temps l’attente va durer. »
La partie de poker fut interrompue par la visite de Mrs O’Connor. Elle demanda à parler à son mari, ce qu’Adam accepta tout en précisant qu’il serait présent à l’entrevue et n’en perdrait pas une miette. Il informa ensuite la dame qu’elle n’avait que deux façons de faire sortir sa famille de prison, payer une caution de 500 dollars par personne ou faire en sorte que les Cartwright réapparaissent.
Trois heures plus tard, Adam qui, sous ses airs assurés, commençait à être rongé d’inquiétude, poussa un cri de soulagement en voyant apparaître son père et ses deux frères, pleins de poussière, en chaussette, visiblement épuisés mais vivants.
« Ainsi, c’est grâce à toi », constata Ben en se laissant tomber sur une chaise. « Dieu soit loué, tu es revenu à temps. Nous croupissions dans ce chariot depuis je ne sais combien de temps lorsqu’une fille masquée est venue nous délier. Elle en nous a, hélas, pas rendu nos bottes mais elle est repartie à cheval, laissant des traces qui nous ont conduits jusqu’ici. Nous avons bien dû faire dix miles à pied sans eau et sans chaussures. »
« Vite, Auguster, de l’eau, de la nourriture. »
« C’est que… C’est que… », répondit le shérif, « ma femme arrive avec ce qu’il faut. »
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La famille O’Connor fut jugée deux mois plus tard. Le père fut condamné à cinq ans de prison, Thomas et Johnny à un an. Brian, du fait de sa jeunesse par indulgence du jury ainsi que le cousin Paddy dont la complicité ne fut pas prouvée.
La belle Margaret invectiva Joe Cartwright pendant toute l’audience et traita Auguster de « crapaud ahuri », ce qui n’améliora pas les affaires de la famille. Puis elle se mit à faire les yeux doux à Adam avec tellement d’affectation que sa mère dut la rappeler à l’ordre.
« Elle espérait peut-être que tu allais intervenir auprès du juge à cause de ses effets de hanche », commenta Ben à la sortie.
« En tout cas, voici une affaire réglée. Décidément, Ponderosa n’a pas fini d’attirer les convoitises ! » répliqua Adam en riant, « N’est-ce pas, Auguster ? »
« C’est que… C’est que… Grâce à l’acte que vous avez passé devant notaire, vous êtes bien protégés. C’est une bonne idée, Ben, cette histoire de contre-signature. »
Ce fut au tour de Ben d’avoir l’air ahuri. « Quelle histoire de contre-signature ? »
Adam se gratta la tête d’un air embarrassé. L’heure de vérité était venue. « Eh bien, vois-tu, comme je n’avais pas l’intention de céder la place, j’ai raconté à Auguster que tu ne pouvais vendre Ponderosa sans mon contreseing. Heureusement qu’il n’est pas allé vérifier chez le notaire. »
« C’est que… C’est que… Tu as pris les choses en mains et je n’ai plus rien eu à décider », s’esclaffa le shérif.
« Dis-moi, Auguster », interrogea Hoss, « qu’est-ce que c’est que cette nouvelle manie de commencer chacune de tes phrases en bredouillant « C’est que… C’est que… ». Tu ne parlais pas comme ça, autrefois… »
« C’est que… C’est que… », rougit Auguster, « ton frère m’impressionne. Avant, j’étais terrorisé par ton père mais maintenant, quand je vois Adam, j’ai l’impression de voir mon patron. »
Ben s’interposa : « Surtout, ne lui dites pas cela, Auguster. Il a déjà la tête si enflée que l’on dirait que son chapeau a rétréci. D’ailleurs, il ne vous a toujours pas rendu son étiole et il est donc encore votre adjoint. Envoyez-le donc exécuter une mission bien ennuyeuse telle que collecter les impôts du vieux Mac Ravatt. C’est lui qui bégayera en revenant. »
Puis, tapant sur l’épaule de son aîné : « Allez, viens, shérif. Je dois avouer que tu as des raisons d’être fier de toi. Mais quand même ! ton contreseing pour que je puisse vendre la moindre parcelle de propriété… Tu n’y vas pas avec le dos de la cuiller ! »
Il fit encore quelques pas puis, s’arrêtant : « Mais je vais y penser. Nous irons voir le notaire demain avec tes frères. Quant à toi, Joe, je t’interdis dorénavant de faire la cour à toute fille irlandaise ayant des frères ou des sautes d’humeur. Compris ? »
FIN
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