Summary: L’orpheline Chanty se fait exploiter par la famille Robinson mais un bel étranger arrive la veille de Noël et va changer sa vie
Rated: K WC 4500
Story Notes:
Catégorie : conte de Noël
Une version Bonanza de l’histoire de Cosette, des Misérables de Victor Hugo
Le Noël de Chanty-
« Grand Ma, Grand Ma, raconte-nous une histoire »– « Oh oui, Grand Ma, un conte de Noël »– « Un qu’on ne connaît pas, un nouveau ».Grand Ma regarda avec indulgence Elisa et Margaret, ses deux petite-filles, flanquées de leur petit frère, Anthony. C’était la veille de Noël et elle savait que sa fille comptait sur elle pour faire patienter les trois enfants tandis que les parents s’adonnaient aux préparatifs de la soirée.
– « D’accord, mes petites, je vais vous raconter un conte de Noël. C’est une histoire vraie qui est arrivée à une de mes amies. Mais comme il ne faut pas être indiscret, pour que personne ne la reconnaisse, nous l’appellerons Chanty.
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Chanty s’arrêta malgré elle devant la boutique de Maggie Reynolds. Les deux seaux pleins d’eau avaient beau peser lourd dans chacune de ses mains, elle ne pouvait résister à la fascination de cette devanture où les chapeaux, piqués comme des papillons sur une branche de ponderosa, étaient si pimpants qu’on s’attendait à les voir s’envoler.Une voix criarde la fit sursauter : « Alors, fainéante, tu l’apportes, cette eau ? La vaisselle attend. »« J’arrive, j’arrive », répondit-elle avec douceur.Et elle se retourna, anxieuse de faire vite. Elle connaissait la mère Robinson et sa manie de ne se servir d’un balai que pour la frapper, elle, Chanty.Chanty n’arrivait pas à comprendre pourquoi certaines jeunes filles, comme Turley Robinson, avaient le droit de passer leur vie à se prélasser, à se parer et à caqueter, alors que d’autres connaissaient des journées harassantes, levées dès l’aube, à travailler sans relâche jusqu’à la nuit tombée.Qu’elle ait perdu ses parents et ait dû pourvoir seule à sa subsistance, c’était déjà un grand malheur. Mais par quel dessein de quelque génie malfaisant était-elle tombée au milieu de cette famille Robinson qui ne lui tolérait aucun loisir, aucun sourire, aucun autre droit que celui d’être une machine à travailler dans le relais de diligence de Bowie Gulch ?Enfoncée qu’elle était dans ses pensées moroses, elle se heurta au flanc d’un cheval.- « Holà ! » cria le cavalier, « faites attention, Mademoiselle. Heureusement que Sport est un cheval bien dressé. Vous auriez pu recevoir un coup de sabot. »Et ce disant, il descendit de selle et, d’une main exempte de timidité, repoussa la mèche blonde qui couvrait l’œil droit de la jeune fille. Celle-ci, paralysée par ses deux seaux, le laissa faire.- « Pas de mal, à ce que je vois. Où alliez-vous de ce pas si préoccupé que vous ne m’avez ni vu ni entendu ? »Il était très brun, avec des yeux mobiles d’un ton gris noisette, semblable aux nuages légers qui, rarement, masquent le soleil dans le Nevada. Il avait un petit sourire en coin dont elle ne savait démêler s’il était tendre ou ironique.- « Je vais en face, au relais de diligence, rapporter de l’eau. Il faut que je me dépêche, sinon… »- « J’y vais aussi. Mon cheval est sur le point de perdre un fer. Donnez-moi ces seaux d’eau et prenez la bride de mon cheval. Vous n’avez pas peur des chevaux ? »Elle eut un petit rire. « Les chevaux ? Je vis avec eux. Au relais de diligence, je suis employée à tout faire. Je nettoie l’écurie, je bouchonne les chevaux, je leur tiens la patte quand Mr Robinson les ferre. Et puis c’est moi aussi qui sert les voyageurs, qui tient la salle à manger propre… »Elle s’interrompit car ils étaient arrivés et que Mrs Robinson se tenait sur le devant de la porte, les mains sur les hanches et l’air manifestement hors d’elle.- « Espèce de petite traînée. Voilà que tu cours les hommes dans la rue, maintenant et que tu les ramènes chez moi. Tu vas voir, il va t’en cuire. »Elle leva la main tandis que, retrouvant un geste séculaire, Chanty tentait de se protéger de son coude mais le coup ne vint pas.Une main de fer avait saisi le poignet de Mrs Robinson et la serrait comme un étau.- « Qu’est-ce que c’est que cette façon de traiter les gens ? » demanda l’étranger. « Vous vouliez de l’eau ? Je n’ai fait qu’aider cette jeune fille à porter les seaux. N’importe quel homme un peu bien élevé l’aurait fait et je ne vois pas là motif à insulter, comme vous le faites, votre employée. »Le ton de sa voix, la qualité de ses vêtements, le bon état de son cheval, tout dénotait l’homme aisé. Mrs Robinson réalisa brusquement qu’il s’agissait sans doute d’un client potentiel et se força à sourire.- « Qu’y a-t-il pour votre service ? », demanda-t-elle d’une voix mielleuse- « Mon cheval est sur le point de perdre un fer. Je sais qu’il est déjà tard mais peut-on lui en remettre un ? Je suis prêt à payer le double car je souhaiterais être chez moi demain. »Mrs Robinson prit un air éploré.- « Hélas, mon mari n’est pas là. Il a été réquisitionné par le maire pour le concert de demain. Il tient la trompette dans l’orchestre. Mais il vous fera ça demain matin. Entrez dans l’auberge, vous serez bien installé. La gamine s’occupera de votre cheval. »L’homme eut l’air un peu déçu mais comprenant qu’il n’avait pas le choix, il répondit à Mrs Robinson qu’il allait s’occuper lui-même de sa monture et lui demanda de lui réserver une chambre pour la nuit.Pendant ce temps-là, Chanty s’était éclipsée et s’affairait à la vaisselle, lorsque l’étranger refit son apparition dans la grande salle de l’auberge. Les chandeliers étaient déjà allumés. Dans un coin, quatre hommes jouaient bruyamment au poker ; une dame entre deux âges, aux joues rebondies, tricotait tandis qu’un homme, long comme un jour sans pain, tout de noir vêtu, lui faisait gravement la conversation. « Un pasteur », pensa le nouvel arrivant.Il s’approcha du bar et commanda un whisky. Chanty s’empressa de le servir. Elle se préparait à retourner à sa bassine mais l’étranger la retint par la manche.- « Rien ne vous presse… Je suis tout seul ; ne pourriez-vous pas rester quelques instants bavarder avec moi ? »Le rose monta aux joues de la jeune fille. « Quel visage frais et serein ! » pensa son interlocuteur. « Et pourtant, sa vie m’a l’air bien morose… »Chanty balbutia : « Je ne peux guère rester à discuter avec les clients. Je connais Mrs Robinson, elle ne le supportera pas. »- « Mrs Robinson, c’est votre patronne ? Où se trouve-t-elle ? »- « Elle est en train de finir son dîner. Je suis sûre qu’elle ne va pas tarder. »En effet, Mrs Robinson, sur les derniers mots de Chanty, avait ouvert, brutalement la porte. Elle parcourut, d’un coup d’œil rapide, l’ensemble de la pièce puis, comme piquée par Dieu sait quel insecte, marcha à pas rapides vers Chanty, suivie de sa fille Turley.- « Je t’y prends, fainéante, à faire la coquette au lieu de travailler. Tu vas voir comme je vais te mettre du rose aux joues. »Une voix masculine déclara, glaciale : « Je vous le déconseille. »Oubliant toute amabilité commerciale, Mrs Robinson se retourna vers le jeune homme : « De quoi vous mêlez-vous ? »Il était appuyé du coude, sur le bar. Il se redressa et, sans élever la voix, répondit : « Cela fait deux fois ce soir que je vous entends injurier cette jeune fille et la menacer de toutes sortes de sévices. Si je n’étais pas intervenu, vous auriez probablement mis vos menaces à exécution. Ce n’est pas ainsi que l’on traite un être humain. Si vous aimez l’esclavage, dépêchez-vous d’aller en Géorgie ou en Virginie, avant que les habitants de ces Etats n’aient été totalement décimés pour y avoir eu recours. Au Nevada, en tout cas, ce n’est pas l’usage et si vous levez la main sur cette jeune fille, j’irai prévenir le shérif. »Mrs Robinson éclata d’un rire bruyant. « Le shérif ! S’il avait dû intervenir, il l’aurait fait depuis longtemps. Cette fille est ma servante et je la traiterai comme je voudrai. Pour le moment, elle va aller débarrasser ma table avant que je ne lui donne la correction qu’elle mérite. »*******************************************************************************************– « La vilaine dame ! » s’écria Anthony, « j’espère qu’il va lui donner un bon coup de poing ! »Grand Ma sourit avec indulgence : « Oh non, Anthony, un Monsieur ne frappe pas une dame. »– « Mais c’est très méchant, ce qu’elle fait à Chanty » objecta Margaret, « il ne peut quand même pas la laisser faire »
– « Ne t’inquiète pas. C’est un Monsieur très intelligent. Il va trouver une idée. »
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Le garçon changea de tactique : « Combien la payez-vous ? »- « Cela ne vous regarde pas »- « A vue de nez, pas plus d’un demi dollar par jour. Je vous donne quinze dollars, soit son salaire pour un mois et elle dîne avec moi. »Mrs Robinson se calma brusquement. L’étranger semblait manier les dollars avec facilité. On ne voyait pas souvent des hommes riches, à Bowie Gulch. C’était une halte pour voyageurs modestes, des paysans allant à Sacramento vendre leurs légumes, quelques cow-boys à la recherche d’un emploi, des colons en route vers la Californie… Les gens aisés s’arrêtaient à Virginia City où il y avait de beaux hôtels cossus. D’ailleurs, l’homme devait habiter par là, puisqu’il avait espéré, un moment, pouvoir rentrer chez lui le soir même.C’était une occasion inespérée de gagner un peu d’argent…- « Pour quinze dollars, je suis sûre que ma fille Turley accepterait de vous tenir compagnie. Elle a déjà dîné mais elle vous fera la conversation pendant que vous mangerez. »- « Non, merci, c’est cette jeune personne que j’invite. Et pour être sûr que vous ne le lui ferez pas payer après, je ne vous donne que huit dollars pour l’instant, les sept autres ne vous seront réglés que demain. »La mère et la fille eurent du mal à cacher leur dépit. Elles hésitaient presque à refuser lorsque le maître des lieux fit son entrée. C’était un petit homme roux, trapu, au teint rougeaud et qui avait l’air de tout sauf d’un rêveur. Quand sa femme lui eut fait part de la proposition de son hôte, il s’en approcha avec la mine de celui qui comprend la vie.- « Alors, vous voulez vous offrir la petite Chanty ? Vous n’avez pas tort, elle est mignonne. Seulement, voyez-vous, ici, on ne fait pas le commerce des filles. Chanty est orpheline ; je l’ai, en quelque sorte, recueillie et je dois veiller à sa moralité. »Goguenard, son vis-à-vis répliqua : « Ainsi donc, vous l’avez recueillie ! « Asservie » m’eut semblé plus approprié. Mais n’ayez crainte. Vos scrupules quant à la vertu de Chanty, puisque Chanty il y a, vous honorent mais je n’ai pas les basses intentions que vous me prêtez. Nous allons dîner là, sous vos yeux et vous serez, par conséquent, certain que je n’attente pas à la pudeur de cette demoiselle. Allons, servez-nous ce que vous avez de meilleur, j’ai une faim d’ogre. »- « Mais qui va servir ? » s’affola Mrs Robinson à l’oreille de son mari.- « Parbleu, ta fille, il le faudra bien puisque, ce soir, la servante est à la table d’hôte. Mais ne t’en fais pas, je vais lui faire cracher ses dollars, à ce défenseur des orphelines, et tu diras à Turley qu’avec ça, on lui achètera la plus belle robe de Bowie Gulch. »Effarée, à la fois gênée et ravie, Chanty se retrouva attablée avec son chevalier servant.- « Je m’excuse, je n’ai pas d’autre robe à mettre. Ce n’est pas très convenable pour un dîner… J’espère que cela ne vous choque pas trop, Monsieur, Monsieur… »Il eut un sourire chaleureux et posa la main sur la sienne : « Cartwright… Adam Cartwright. Par bonté, ne m’appelez Monsieur mais Adam et permettez-moi de vous appeler Chanty au lieu de Mademoiselle… »Elle devint écarlate : « Oh mais bien sûr. Tout le monde, d’ailleurs, m’appelle Chanty et jamais Mademoiselle. »- « C’est un nom inhabituel, Chanty. D’où vient-il ? »- « Oh, c’est le nom que l’on donnait déjà à mon père. En réalité, je m’appelle Rose. Mais avant, tout le village me désignait comme « Chanty girl » et, quand il est mort, on a réduit cela à Chanty. J’étais petite alors et je n’ai jamais su d’où il tirait ce nom. »- « Qu’importe, c’est charmant. Il y a dans ce pays des centaines de Rose mais il n’y a qu’une seule Chanty ; elle est blonde, elle a les yeux clairs et humides, ce qui lui donne un charme attendrissant et elle va me raconter pourquoi une si belle fille mène une vie aussi austère. »Tandis que Chanty faisait, à voix basse, le récit de sa triste jeunesse, Turley, l’air renfrogné, apporta une omelette au jambon. Adam lui réclama du vin, commanda, pour faire suite, des saucisse et des patates douces et, pour le dessert, des pâtisseries au raisin sec. Les yeux de Chanty brillèrent. Habituellement, il lui fallait se contenter d’un peu de pain et de quelques haricots.La soirée passa comme un rêve. Le vin, dont elle n’avait pas l’habitude, transporta Chanty dans un nuage. A travers ce nuage, perçait une voix chaude de baryton qui lui racontait des choses extraordinaires. Elle dépeignait une immense propriété couverte de sapins géants, les ponderosas ; elle disait de longues cavalcades d’hommes à travers ces forêts et prairies peuplées de vaches grasses. Elle parlait de rodéos, du dressage des chevaux sauvages et des nuits à la belle étoile, autour d’un feu… Tout un monde féerique, si loin du relais de diligence dans lequel elle gâchait son existence.Tout à coup, Adam changea de sujet : « C’est Noël, demain. Comment le fête-t-on à Bowie Gulch ? »- « Eh bien, le maire a prévu un grand concert. Mr Robinson fait partie de l’orchestre. Toutes les dames vont se mettre leurs plus beaux atours, leurs plus beaux chapeaux ; les Messieurs mettront leur tenue du dimanche et on ira écouter de la musique. »- « Et vous, qu’allez-vous mettre ? N’était-ce pas devant une boutique de chapeaux que vous étiez, tout à l’heure, en train de béer d’admiration ? »Chanty se rembrunit : « Oh, je sais bien que pour moi, demain, il n’y aura pas de concert. J’ai bien une jupe un peu propre que je garde pour le service du dimanche quand on me laisse y aller, mais je n’ai pas de chapeau… et on ne peut pas aller au concert « en cheveux ». C’est vrai », ajouta-t-elle, « que j’avais vu un joli chapeau ».Elle s’anima : « C’était une galette couleur vert tilleul avec du ruban vert soutenu découpé en forme de houx et de petites perles rouges pour simuler les baies. C’était très coquet. Il fallait le porter piqué sur le front en relevant l’arrière au-dessus d’un chignon. »Il accentua son sourire et, la regardant droit dans les yeux : « Bon. Nous irons l’acheter demain. Et il y aura bien un magasin de couture où nous pourrons nous procurer un ensemble vert tilleul assorti. »Elle se troubla : « Mais je ne saurais accepter… »- « Oh mais si. D’ailleurs, tranquillisez-vous, il ne s’agit que d’une proposition égoïste de ma part. Je ne veux pas passer Noël à chevaucher pour arriver à minuit à Ponderosa et je ne veux pas non plus rester à me morfondre, sans compagnie, à Bowie Gulch. Je vous invite au concert et il faudra que vous y fassiez bonne figure. J’ai l’habitude de ne sortir qu’avec des femmes élégantes. »Sur quoi, il remplit les verres, souleva le sien pour trinquer, ce que voyant, la jeune fille l’imita.- « Joyeux Noël, Chanty », murmura-t-il.- « Je n’ai jamais connu un pareil Noël, Adam », fit-elle, la voix étranglée par l’émotion.Cette nuit-là, Chanty eut du mal à trouver le sommeil. Les événements de la soirée repassaient dans sa tête et elle en décortiquait chaque détail. Ainsi, les princes charmants existaient, car comment mieux qualifier celui qui, de façon inattendue, venait d’enchanter sa vie. Il était beau, charmeur, généreux, plein de grâce et de tact, et il avait jeté ses yeux splendides sur la petite orpheline abandonnée. « C’est trop beau », pensa-t-elle, « je vais me réveiller et m’apercevoir que tout ça n’était qu’un rêve ».Mais au matin, il était encore là, impeccable dans une chemise blanche que couvrait un gilet noir sobrement brodé d’arabesques gris argent. Il avala un café chaud, des œufs au bacon et quelques toasts puis, prenant Chanty sous le bras, indiqua la porte de sortie.- « Que fais-tu, Chanty ? » aboya la voix du père Robinson.- « Elle sort avec moi » répondit Adam à sa place.- « Ah mais, cela ne va pas, Monsieur. Vous avez payé pour en avoir la disposition hier soir mais ça ne vaut pas pour aujourd’hui. »- « Aujourd’hui, c’est Noël et elle ne travaille pas. »- « Comment cela ? Ici, on travaille tous les jours. Pas de dimanches, pas de fêtes. Je vais bien vous ferrer votre cheval, moi. »- « Oui, mais vous me le faites payer trois fois plus cher que le tarif normal. J’ai idée que si Chanty travaillait, elle ne toucherait pas triple salaire. »- « En tout cas, elle n’aura rien du tout, sinon un coup de pied au derrière, si elle ne reste pas ici. »- « Elle va venir avec moi et si vous vous avisez de la toucher, je vous administre une raclée dont vous vous souviendrez longtemps. »
– « Ah oui ? C’est ce qu’on va voir » dit Robinson en se précipitant sur Adam, tête la première.
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– « Ah, quand même », fit Anthony, voilà enfin une bagarre »– « Tu es bête, Anthony », lança Elisa avec vivacité, « il ne faut pas de bagarre dans un conte de Noël ».– « Si il en faut, si tu veux que ça intéresse les garçons »– « Oh les garçons », reprit sa sœur, se préparant à déverser dans les oreilles de son frère tout ce qu’elle pensait de cette engeance.Grand Ma ne la laissa pas continuer : « De toute manière, c’est une histoire vraie, donc s’il y a vraiment eu une bagarre, il faut que je la raconte et il y en a eu une ».********************************************************************************************Adam encaissa le coup et abattit ses deux poings sur la nuque de son agresseur. Robinson se retrouva à terre mais, hargneux, envoya son pied sur le genou de son adversaire. Adam réprima un cri de douleur et empoigna Robinson par le cou. Un attroupement s’était fait dans la salle de l’auberge et les femmes poussaient des cris aigus. Mrs Robinson se mit à tirer les cheveux de Chanty et à la gifler. Cela rendit Adam fou furieux. Avec une régularité d’horloge, il se mit à rouer Robinson de coups de poing jusqu’à ce que celui-ci demande grâce. Puis, se relevant, il attrapa Chanty par le poignet et, sans un mot, sortit de l’auberge. Il se rendit à l’écurie, ferra son cheval lui-même avec l’aide de la jeune fille puis, se redressant, annonça à Chanty, stupéfaite :- « Bon, on y va, acheter ce chapeau ? »Une demi-heure plus tard, Chanty, semblable à la Marguerite de Faust, contemplait dans la glace une élégante jeune personne en tailleur vert tilleul, avec un corsage plissé vert cru à boutons de perle, surmontée d’un ravissant chapeau décoré de branches de houx. Au bras de son cavalier, elle traversa la grande rue, débordante de fierté. Les gens du village la regardaient, ébahis.*****************************************************************************************Grand Ma hésita comme si elle cherchait un nom puis sembla l’avoir trouvé. « Tommy Brannam, c’est ça, On va l’appeler Tommy Brannam… »*****************************************************************************************Tommy Brannam, poings sur les hanches, se planta devant elle : « Ben dis donc, Chanty, quand t’es pas habillée en souillon, t’es rudement mignonne. T’as fait un héritage, ou quoi ? »Chanty se retourna vivement vers Adam de peur qu’il ne se méprenne : « Ne te fâche pas, il dit ça à sa façon mais c’est de la gentillesse. »La lueur de colère qui était montée aux yeux d’Adam s’éteignit aussi vite qu’elle s’était allumée. Chanty en profita pour expliquer : « Tu sais, j’ai quand même quelques amis, ici, mais ils n’osent pas trop le montrer car ça rend les Robinson fous de rage et ils se vengent sur moi. »A peine avait-elle prononcé ces mots qu’une furie, de bleu pâle vêtue, se précipita sur elle en poussant des glapissements. C’était Turley Robinson :- « Petite rouée ! Cela ne t’a donc pas suffi de m’humilier, hier soir, en me forçant à te servir comme une princesse. Maintenant, voilà que tu te pavanes avec, sur la tête, le plus beau chapeau de Maggie Reynolds. Eh bien, tu vas voir ce que je vais en faire, moi, de ta coiffure ! »Et, joignant le geste à la parole , elle arracha le chapeau des cheveux de Chanty et tira sur la garniture, la dispersant sur la terre battue de la grande rue. En moins d’une minute, le couvre-chef dont s’était enorgueillie Chanty, gisait, nu, à même le sol. Adam était stupéfait ; Chantal éclata en sanglots. Son compagnon lui tapota tendrement l’épaule et lui murmura à l’oreille : « Calmez-vous. Nous allons en acheter un autre. »- « Ce n’est pas possible », hoqueta Chanty, « chaque chapeau est unique et c’est celui qui était assorti à mon tailleur. »Adam était un homme qui avait déjà eu à faire face à des situations plus périlleuses ou plus pathétiques qu’un chapeau déchiré. Il s’agenouilla par terre, ramassa la base du chapeau, récupéra alentour les ornements, bouts de rubans et perles rouges, et se mit en devoir de reconstituer le chef d’œuvre. A le voir froncer les sourcils et serrer les lèvres, Chanty, au-milieu de ses larmes, eut un éclat de rire. Il releva la tête, les sourcils en accent circonflexe : « Eh bien vous, on peut dire que vous êtes un véritable arc-en-ciel ! Pluie et soleil à la fois. Qu’est-ce qui vous fait tant rire ? »- « C’est votre air d’écolier appliqué pendant que vous essayez de réparer ce chapeau. Tenez, venez donc par ici, il y a un banc. »Elle l’entraîna sous la « marquise » du Grand Saloon, s’assit gracieusement et sortit une petite trousse de son sac.- « Là, maintenant, vous me passerez les rubans ou les perles au fur et à mesure que je vous les demanderai. »Fasciné, Adam regardait les doigts agiles voltiger. En moins d’un quart d’heure, le chapeau avait retrouvé sa splendeur et, en quelques détails, Chanty lui avait donné un « chic » supplémentaire. Elle avait décalé la place des branches de houx, plissé un rebord, incurvé un ruban et sa coiffure pouvait rivaliser, aux yeux d’Adam, avec les « bibis » des raffinées de la Nouvelle-Orléans.S’inclinant, le bras arrondi, devant sa compagne, il demanda : « Me ferez-vous l’honneur de m’accompagner au concert ? »Mais, redevenue soucieuse, elle resta obstinément assise.- « Qu’y a-t-il ? »Il s’assit auprès d’elle et lui passa un bras autour des épaules. A ce tendre contact, elle perdit contenance et, se laissant aller sur sa poitrine, se mit à pleurer doucement.- « Allons, allons, petite fille », répétait-il. « Dites-moi tout. Pourquoi tant de chagrin ? »- « Oh, Adam, ne comprenez-vous donc pas ? Que vais-je devenir, à présent ? Plus jamais je ne pourrai revenir chez les Robinson. Vous avez entendu Turley ? Elle a été humiliée, son père a mordu la poussière, sa mère s’est fait rabrouer. Je ne saurais me présenter chez eux. Mon Dieu, mon Dieu, que faire ? »Adam réfléchit rapidement. Ce qu’elle disait était marqué au coin du bon sens. De toute façon, il ne pouvait laisser une si adorable créature dans ce village misérable, livrée à la hargne d’une famille mesquine et cruelle. Il revit en un éclair les petites mains habiles, les gestes précis autour du chapeau, l’assemblage plein de goût qui avait donné tant d’allure à la coiffure qu’arborait Chanty. De toute évidence, cette petite était née pour tuyauter des bonnets, agencer des capelines, nouer de larges nœuds autour des minois féminins. La modiste de Virginia City ne refuserait certainement pas d’embaucher une apprentie. A lui d’arrondir les choses en ménageant les jalousies…Il fit part de son idée à Chanty. Elle le regarda, les yeux ronds.- « Partons immédiatement », dit-il. « Avec un peu de chance, nous pourrons être à Ponderosa pour le souper. Mon frère Hoss nous aura bien laissé un peu de dinde. »Il la souleva comme une plume, la posa sur la selle de son cheval et grimpa devant elle. « Allez, petite fille, serrez vos bras autour de ma taille et en route. »Et tandis que l’orchestre, là-bas, entonnait les premières notes de « Mon beau sapin », le cheval emporta Chanty, nouée à son Prince Charmant, vers un avenir doré où il lui serait enfin permis de rire, de chanter et d’aimer…********************************************************************************************Grand Ma s’arrêta, les yeux perdus dans le vague, comme si elle voyait le couple à cheval disparaître à l’horizon.– « Et alors, Grand Ma », demanda Elisa, « elle l’a épousé ? ».Grand Ma sursauta, rappelée à la réalité et au temps présent.– « Non, ma chérie. Il n’en était pas amoureux, il avait eu pitié d’elle et avait voulu la protéger. Mais ça ne suffit pas pour demander quelqu’un en mariage. »– « Mais alors », interrogea Margaret, inquiète, « qu’est-ce qu’elle est devenue ? » – « Elle a appris son métier de modiste… »– « Comme toi ? »– « Oui, comme moi ; je t’ai dit que c’était une amie. Et puis un jour ce garçon, tu sais, Tommy Brannam ? »– « Celui qui était son ami mais qui voulait pas se bagarrer ? », demanda Anthony avec dédain.– « Oui, Anthony, mais tu ne dois pas le mépriser. Il aurait pu se bagarrer avec Mr Robinson mais qu’est-ce que ça aurait fait ? Les Robinson se seraient vengés sur Chanty. Tommy était barbier, il attendait simplement d’avoir gagné un peu d’argent pour pouvoir s’installer et se marier. Quand il a eu assez d’économie, il est venu à Virginia City et il a demandé Chanty en mariage. Après, ils sont partis à la ville et ils ont pris un commerce. Lui, il était barbier et elle modiste. »– « Ah ça, c’est drôle ! Comme Grand Pa et toi ? »– « Oui, c’est drôle, n’est-ce pas ? »– « Et elle n’a jamais regretté son Prince Charmant. »– « Si, mais elle savait qu’il n’était pas pour elle. Alors, elle lui a fait une petite place bien à lui, dans un coin de son cœur, et elle l’a gardé bien au chaud. Et à chaque Noël, elle y repense et elle allume dans l’arbre une bougie qui porte son nom.
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